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Mirador del palau de Carles III
Sant Carles de la Ràpita ; Montsià ; Catalunya
Salvany i Blanch, Josep, 1916
Biblioteca de Catalunya)

 

J'ai lu récemment La Ville Invisible, roman publié par Emili Rosales à Barcelone, en 2005. Inspirée par le titre, l'espace d'un instant, je me suis souvenue des Villes invisibles (1972), autrefois célébrées par Italo Calvino.

Il vient à l'homme qui chevauche longuement au travers de terrains sauvages le désir d'une ville...

Italo Calvino, Les villes invisibles, I, 2

J'ai remarqué par la suite que le point de vue d'Emili Rosales retourne, en le répliquant, celui d'Italo Calvino. Emili Rosales ne parle pas d'une ville, inscrite dans la perspective d'un désir de ville, jamais assouvi, dixit Italo Calvino, car dénué de tout lieu possible sur la carte. Emili Rosales parle en vérité de la ville, la sienne, Sant Carles de la Ràpita, dont il est originaire et dont il évoque ici le visage essentiel, - lequel est, comme on sait, invisible pour les yeux. Imprégné de souvenirs d'enfance, le roman de Emili Rosales constitue d'abord un chant d'amour au lieu natal.

Nous allions jouer à la Pedrera, le trou colossal qui s'ouvre dans la masse rocheuse qui, de la montagne du Montsia, se jette, indécise, dans la baie. Nous grimpions, minuscules, dans les éboulis de pierres et de terre et nous arrêtions sur les terre-pleins humides, verdoyants et boueux, ramassant de l'argile avec laquelle nous figurions des figures bestiales et grimaçantes. Parfois, l'un d'entre nous glissait et dévalait la pente argileuse et ses vêtements devenaient couleur de rouille.

Quelqu'un s'écriait :

- On a trouvé une autre entrée de la Ville Invisible.

- Non ! Ces rochers devaient servir à construire la Ville Invisible, mais à la fin ils les ont jetés à la mer pour faire le port.

- C'est pas vrai ! La Ville Invisible existe : mon frère m'a dit qu'une fois des amis à lui l'ont trouvée : elle est sous le village, et il y a un tunnel qui va du Palais du Canal jusqu'à la place et un autre qui...

- C'est des blagues tout ça !

Dans La Ville Invisible, le personnage qui raconte, natif lui aussi de Sant Carles de la Ràpita, exerce le métier de galeriste à Barcelone. Il reçoit un jour une enveloppe sans nom d'expéditeur, qui contient une photocopie d'un long document manuscrit. Ecrits en italien, il s'agit des Mémoires d'un architecte du XVIIIe siècle, un certain Andréa Roselli. Le texte s'intitule Mémorial de la Ville Invisible.

Mon Dieu ! La Ville Invisible ! Dans un éclair a ressurgi dans ma mémoire la première fois que j'ai entendu ces mots, il y a des années et des années de cela.

Ainsi ressurgis de l'enfance, les souvenirs de Sant Carles de la Ràpita se redéploient au fur et à mesure que le narrateur avance dans la lecture du manuscrit d'Andréa Roselli. Mystérieusement, celle-ci les éclaire, et, plus mystérieusement encore, elle éclaire le sens des événements auxquels le narrateur se trouve progressivement mêlé. Ainsi éclairé, le narrateur saura renouer avec le possible d'un bonheur qu'il croyait à jamais perdu.

De façon secrète, dans le roman de Emili Rosales, passé, présent, mémoire et songe s'entretiennent. C'est la lecture du Mémorial de la Ville Invisible qui, reconduisant le narrateur au songe de l'Histoire, lui livre, sous l'auspice d'un tel songe, les clés de sa propre histoire, partant, celles de son propre bonheur.

Le Temps, observe le narrateur, cause l'oubli des songes, et finalement l'oubli de l'oubli.

Tôt ou tard, le temps finit par faire son oeuvre, celle qui façonne les générations : il arrive un âge où ce qui a gouverné les jours de chacun - peurs, angoisses ou désirs - s'estompe et tombe dans le territoire des rêves et y survit, mais invisible, d'où oublié, par là insu. Le vif se perd.

L'Histoire en revanche, celle du lieu dans lequel on a grandi, demeure pourvoyeuse de songes.

Part del far de l'illa de Buda, de 6 km de longitud, a l'extrem oriental del delta de l'Ebre, dins el municipi de Sant Jaume d'Enveja (Montsià), entre els dos braços del riu (les goles de Llevant i de Migjorn)
Salvany i Blanch, Josep, 1921
Biblioteca de Catalunya

L'Histoire est, dans la nuit de l'oubli, comme le clignotement d'un phare. Elle est, dit le narrateur, l'instant dans lequel le passé et le futur ne valent rien et valent tout. Elle est principe de révélation.

Ce qui se découvre dans le cadre de la dite révélation, n'a rien de vérifiable, au sens rationnel et positiviste du terme, mais se réclame pourtant de la vérité, qui est, de façon plus originaire, celle du fonds commun d'humanité que constituent, selon Emili Rosales, peurs, angoisses ou désirs, - même oubliés, jamais éteints. Mêmes peurs, mêmes angoisses ou désirs, les rêves du narrateur sont ceux d'Andréa Roselli, et vice versa. Le passé et le futur ne valent rien et valent tout.

Un jour où nous nous éloignâmes à pied, par la plage, en direction du sud, vers les rochers et les grottes, enfreignant les consignes familiales, et, fouillant sous les rideaux de branches d'une palmeraie, derrière les cent mains dansantes d'un figuier, nous découvrîmes l'ouverture d'un tunnel, dans lequel nous ne pûmes progresser que sur une douzaine de mètres, preuve suffisante, malgré tout, pour arriver à la certitude qu'il s'agissait d'une autre issue de la Ville Invisible. L'ouverture du passage qui conduisait de la plage à la Maison du Jardin du Roi, jamais construite ou peut-être détruite, qui sait, tout cela s'était produit au Temps du Roi, l'ère inconnue.

Et il devait mener aussi au Palais du Canal, où Jonàs et moi avions fait la grande découverte de la Ville Invisible. Nous traversions le canal qui sépare le quartier des marins des rizières et ensuite nous avancions entre ses parois de pierre , blanche, avec des carreaux orange pâle. Les murs étaient cyclopéens, ou c'est nous qui étions des nains. Nous avons suivi le bord du canal jusqu'à ce que nous arrivions à un endroit où la terre se gonflait comme un ventre, dissimulé par les herbes et les roseaux. Du ventre crevassé sortaient des branches de figuier, de palmier, d'agave, et nous les évitions pour nous glisser dans le ventre du monde : nous nous laissions tomber par les brèches de la voûte d'un magasin caché par la végétation, construit parallèlement au tracé du canal. Des mètres et des mètres d'un silence opaque, dense, avec seulement les rais de lumière qui filtraient à travers le feuillage des arbres qui avaient transpercé le toit par endroits.

La découverte se répandit parmi nos camarades, auréolée de mystère, et la rumeur selon laquelle nous avions découvert la Ville Invisible commença à circuler. Jonàs et moi nous chargions d'accompagner un à un les heureux élus, autorisés à découvrir ce refuge aux proportions gigantesques, cette formidable nef à l'abandon. Et la légende enflait : pendant la guerre on y construisait et on y cachait des avions ;ce n'est pas sûr, disait un autre  : c'est là qu'on construisait les navires qui devaient partir pour l'Amérique ; c'est de là que partaient les kilomètres de couloirs qui reliaient les principaux points de la Ville Invisible.

Les galeries presque souterraines couraient au pied de l'élégant bâtiment des douanes, de style néoclassique, qui présidait l'enceinte, également en ruine et oubliée, image exemplaire d'un rêve détruit avant même de devenir réalité. Nous jouions dans les décombres d'un rêve.

Les jours de pluie, quand il était impossible de jouer au foot dans la rue, nous battions le rappel des élus et nous courions à la Ville Invisible, où nos cris et les claquements du ballon sur les murs et les colonnes résonnaient dans la pénombre comme une scène bestiale, cavernicole. Parfois, l'après-midi touchant à sa fin, pour rentrer à la maison plus vite, nous détachions une barge laissée là par un pécheur et nous laissions l'embarcation descendre lentement le courant et emmener toute la troupe, muette de fatigue. Lorsque nous arrivions au rivage, aux eaux peu profondes de la baie, nous la cachions dans les roseaux et je suppose qu'à un moment ou à un autre son propriétaire finissait par la retrouver.

Arribant al port
Sant Carles de la Ràpita ; Montsià ; Catalunya
Salvany i Blanch, Josep, 1921
Biblioteca de Catalunya

Mais un jour le nautonier fut plus malin et nous attrapa. Nos familles prirent peur et, y regardant de plus près, finirent par tout découvrir.Dès lors, il fut interdit de s'approcher du Palais du Canal, si bien que notre confrérie se retrouva privée de son identité, de son fief.

[...]

Et la Ville Invisible fut peu à peu gommée de nos vies, même si pendant l'adolescence nécessiteuse elle avait acquis pour nous une autre utilité : on réussissait à ce qu'une fille s'intéresse à l'endroit, on l'aidait à sauter dans la voûte défoncée, on lui prenait la main et dans l'ombre silencieuse, avec un peu de chance, on l'enlaçait, on la serrait contre soi, baisers maladroits, les mains se frayant un passage sous les vêtements, le pouls affolé. Une fois j'y suis allé avec Ariadna, la soeur de Jonàs.

Adolescent tourmenté, épris de jeux violents, le narrateur rencontre en la personne d'Armand Coll, alors séminariste, le défenseur et l'ami dont il a besoin.

Je lui parlai de but en blanc de la Ville Invisible de mes jeux d'enfant.

Armand Coll se mit à rire et s'exclama :

- Votre Ville invisible, ou du moins la partie que vous n'avez pas inventée, ce sont les quelques vestiges qui restent de la Ville Royale de Charles III. C'est-à-dire Sant Carles de la Ràpita, ou la Ràpita, comme vous dites. Sant Carles de la Ràpita !

- Le roi, évidemment. Mais qu'est-ce qu'il a à voir là-dedans ?

- C'est un petit mystère historique : ce qui reste, c'est comme si, d'une immense mosaïque, nous ne pouvions voir que quelques tesselles, éparpillées par-dessus le marché, et que nous devions deviner le reste. Carte blanche à l'imagination !

Après avoir consulté des volumes d'encyclopédies consacrés au XVIIIe siècle, aux Lumières, au règne de Charles III, à son ministre Floridablanca, à l'architecte et ingénieur Sabatini, Armand fournit au narrateur les renseignements suivants :

Raphaël Mengs, Charles III, circa 1761

- Pour résumer : il y a deux cents ans, Charles III arrivant de Naples où il avait régné en vertu de l'héritage de sa mère, Isabelle Farnèse, et roi d'Espagne par ricochet lorsque mourut son frère Ferdinand VI, conçut le projet ambitieux de développer sur le sol espagnol un vaste plan de travaux publics, conformément à sa politique inspirée des Lumières. Certains de ces travaux furent menés à terme et d'autres restèrent lettre morte, comme le projet de construction d'une nouvelle ville à l'embouchure de l'Ebre, qui devait favoriser le développement de l'intérieur de la Péninsule, irriguée par ce fleuve, et développer le commerce avec l'Amérique d'une partie importante du pays, jusqu'alors exclue de ce commerce... Et pour tout cela, il fallait construire un canal qui fasse communiquer l'Ebre avec la mer de façon contrôlée...

- Et que s'est-il passé ?

Palau de Carles III
Sant Carles de la Ràpita ; Montsià ; Catalunya
Salvany i Blanch, Josep, 1916
Biblioteca de Catalunya

- Ce que je te disais. Sant Carles de la Ràpita est un de ces mystérieux projets avortés du despotisme éclairé. Conçue comme une grande et nouvelle ville, il y a un moment où elle s'arrête, on ne sait pas bien pourquoi, et ce qui n'était pas encore une réalité est devenu une ruine en très peu de temps.

Restes del palau de Carles III
Sant Carles de la Ràpita ; Montsià ; Catalunya
Creador Salvany i Blanch, Josep, 1916
Biblioteca de Catalunya

Le narrateur, qui accompagne régulièrement Armand chez un philatéliste de la ville, apprend un jour de ce dernier que celui-ci possède un plan de la Ville Invisible :

Il revint au bout d'une minute avec un énorme carton à dessin. Il dénoua les rubans qui le fermaient et l'ouvrit sur la table.

Vista de la creu de terme d' Hostal de la Banya
Santa Coloma de Queralt ; Conca de Barberà ; Catalunya
Salvany i Blanch, Josep, 1923
Biblioteca de Catalunya

Sur la gravure, je reconnus immédiatement les contours de la baie des Alfacs et la pointe de la Banya. Le philatéliste montrait et expliquait les autres détails : le tracé du Canal de Navigation depuis le fleuve jusqu'à la ville en projet, la batterie défensive à côté du port, la grande place en forme de fer à cheval...

Distrait par l'apparition d'une jeune fille, surgie de l'arrière-boutique, le narrateur cesse momentanément de suivre la conversation que poursuit Armand avec le philatéliste.

Je saisis un seul mot de ce que lui disait Armand, un nom que j'entendais pour la première fois et que le séminariste ne devait pas juger important pour nos recherches car il ne le mentionna plus par la suite : Tiepolo, Giambattista Tiepolo.

 

Peu de temps après l'envoi inexpliqué du manuscrit d'Andréa Roselli, le narrateur reçoit dans sa galerie de Barcelone la visite de la très belle et très séduisante Sofia Mendizabal, une vieille amie.

Il y a une quinzaine d'années, après avoir ouvert sa propre galerie d'art à Barcelone, elle m'avait introduit dans les milieux artistiques de la ville. Mais à la fin elle avait quitté la capitale pour aller vivre dans le delta de l'Ebre, où elle s'était mariée et avait monté une affaire immobilière d'une prospérité inégalable.

Invité à une grande fête par l'opulente et influente et toujours belle Sofia ainsi que par son mari Jonàs, le narrateur décide, pour la première fois depuis la mort de sa mère, de retourner à Sant Carles de la Ràpita afin d'y passer l'été.

A la fête, dit le narrateur, il y aura aussi mon cher Armand Coll, politicien-vedette du moment, qui n'a pas cessé de me dire que je ne pouvais pas rater ce rendez-vous, véritable événement social de l'été, auquel se rendent tous ceux qui prétendent représenter quelque chose...

Outre Sophia, Jonàs, Armand, il y en aura quelques autres, et il y aura qui j'ai été et qui ils ont été il y a vingt ans ou dix, mais j'irai surtout parce que je sens qu'il faut commencer à chercher dans cette fourmilière l'origine de l'envoi anonyme qui m'a ramené à la Ville Invisible, à laquelle je n'avais plus repensé, sauf en rêve.

La fête se déroule dans la baie des Alfacs. Au bord de la piscine, chez Sofia, le narrateur retrouve, tels qu'ils sont devenus, la plupart des membres de la confrérie de son enfance.

Plataforma en defensa del ebre
El nou Govern de la Generalitat ha d'estar per una Nova Cultura de l'aigua i en contra de tots els tipus de transvasaments.

Armand Coll, qui a quitté le séminaire, est désormais député. Sous l'étiquette du parti progressiste, il mène campagne pour la préservation du delta et constitue à ce titre un opposant notoire au plan hydrologique du gouvernement, qui prévoit le transversement d'une partie des eaux de l'Ebre aux régions déficitaires de l'Espagne.

Delta de l'Ebre, vue satellitaire, 1991

Sant Carles de la Ràpita et la baie des Alfacs
Institut cartogràfic de Catalunya

Sofia est devenue le marchand du célèbre Tarrès, dont la présence honore la fête, et dont elle expose ici quatre toiles, en guise d'avant-première à l'exposition événement programmée pour le mois de septembre.

- Et tu peux être sûr qu'elle finira par trouver le Tiepolo, glisse Tarrès à l'oreille du narrateur.

Malaquies Tarrès lâche cette phrase comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, comme si tout le monde était au courant de ce que cela signifie. Mais avant que je puisse lui demander ce qu'il veut dire, Sofia Mendizabal en personne fait irruption dans notre espace...

Pendant ce temps, Jonàs, l'époux de Sofia, sniffe une ligne dans les toilettes. Toxicomane de longue date, il a échoué dans toutes ses activités immobilières.

Plus tard dans la nuit, Armand et le narrateur observent des points de lumière qui se poursuivent, puis se rejoignent, sur la baie. Sofia sanglote : - Je suis morte de peur...

Puis les éclairs bleuâtres de deux voitures de police qui se sont engagées dans l'obscurité du chemin d'accès à la propriété.

Le drame se noue. Jonàs est arrêté et incarcéré. Parlant de Sofia, il dit au narrateur, qui est venu le visiter en prison :

- Ce qui l'intéresse vraiment, ce qui l'a toujours intéressée, c'est le Tiepolo. Mais moi, je l'aimais.

Après avoir quitté Jonàs, le narrateur s'interroge sur le sens qu'il doit donner aux mots de celui-ci :

Et c'est alors que je m'aperçois qu'il n'a pas dit que tout ce qui intéressait Sofia, c'était Tiepolo, mais le Tiepolo, un tableau de Tiepolo bien particulier, concret. Et je me répète ses paroles : C'est la seule chose qui l'ait toujours intéressée. Et dans ce cas, toujours signifie au moins depuis qu'il la connaît, depuis qu'ils habitent Sant Carles, parce que c'est ce qu'il lui reproche, que pour elle ce tableau ait été toujours plus précieux ou plus important ou plus fascinant que Jonàs lui-même ! Mais quel Tiepolo ? Et qu'en sait Malaquies Tarrés, qui lui aussi y a fait allusion le jour de la fête ?

Afin de porter à celle-ci des nouvelles du prisonnier, le narrateur rend visite à la mère de Jonàs. Il découvre à cette occasion le sentiment de jalousie que, du temps où ils jouaient dans la Ville Invisible, Jonàs éprouvait secrètement à son encontre. Il se voit également questionné sur Ariadna, la soeur de Jonàs.

- Et Ariadna... Comment as-tu pu...? lui demande la mère de Jonàs.

Le passé du narrateur recèle de lourds secrets. Hanté par le sentiment d'une culpabilité diffuse autant que multiforme, le narrateur décide qu'il est temps maintenant de débrouiller l'écheveau :

Pour une raison ou pour une autre, je sais que je ne peux pas me contenter d'attendre que les vacances s'achèvent, faire comme si cette semaine n'avait pas existé et me plonger à nouveau dans les obligations que la galerie et la revue multiplieront dès que je rentrerai à Barcelone. Et s'il y a une façon de débrouiller ce grand écheveau, c'est en tirant sur un fil : le fil de Tiepolo. D'un Tiepolo. Autrement dit, le fil d'Andréa Roselli.

Le récit, dont le narrateur attend qu'il lui permette de dénouer l'écheveau de son propre passé, est celui des aventures consignées dans le Mémorial de la Ville Invisible par André Roselli. Natif d'Arezzo, grandi à Naples, Roselli, qui a travaillé à la construction du palais de Caserte sous les ordres de l'architecte Francesco Sabatini, se voit confier par ce dernier, devenu à partir de 1860 le conseiller artistique de Charles III, une mission de confiance : convaincre Tiepolo de travailler pour Charles III, puis assister le peintre dans le voyage qui conduira celui-ci de Naples à Madrid. Tiepolo souffre de la goutte. Il est, à cette date, âgé de soixante-six ans.

Si, à Naples, les travaux de Caserte [engagés par Charles III avant son accès au trône d'Espagne] ralentissaient chaque jour, à Madrid, Charles III, las d'habiter dans la méchante bâtisse du Retiro, avait ordonné de presser l'achèvement du Palais royal. Et si tout marchait correctement, le moment serait bientôt venu d'entreprendre la grande décoration. C'est pourquoi le roi voulait pouvoir compter sur des artistes capables de refléter la grandeur et la gloire qu'il recherchait ; les plafonds du nouveau palais semblaient destinés à accueillir l'art du plus grand muraliste de notre temps. Le roi voulait Giambattista Tiepolo.

Andréa Roselli, qui a pu admirer le travail du peintre à Naples, évoque, de façon très forte, l'oeuvre du Tiepolo :

La première fois que l'on contemple une toile ou une fresque de ce peintre, on éprouve un sentiment d'étrangeté, voire de rejet ; il y a quelque chose dans le trait, dans l'expression des personnages, qui choque de prime abord et qui, au fur et à mesure que l'on prolonge l'observation, devient obsédant, jusqu'au moment où l'on comprend que Tiepolo a peint des visages changeants, qu'il a poursuivi la chimère de nous montrer ce qu'il y a d'instable, de mouvant dans ses héros singuliers. Le trouble de ces regards, l'abîme au bord duquel ils se balancent ne s'effacent jamais de votre esprit : cela devient votre trouble, vous y voyez votre propre abîme.

Lors de sa première rencontre avec Tiepolo à Naples, Roselli découvre avec bonheur l'existence de l'ébauche intitulée par le peintre Apothéose de l'Espagne :

Giambattista Tiepolo, Apothéose de l'Espagne, détail, 1762-1766

Tout alla très vite : Tiepolo marque le premier effet en nous montrant les traits d'une ébauche intitulée Apothéose de l'Espagne, à partir de laquelle il peindra à fresque le plafond de la salle du trône de Charles III, ainsi que cela lui avait été suggéré.

Plus tard, à Madrid, Roselli suit avec passion l'avancée des travaux du maître :

S'il y avait quelque chose qui pouvait représenter l'atmosphère d'agitation, de création et d'audace que l'on respirait alors à Madrid, c'est bien les images des fresques de Giambattista. Je les regardais de près, tout près du plafond, depuis les échafaudages mêmes où peignaient les Tiepolo [Giambattista, assisté de ses deux fils].

Giambattista Tiepolo, Apothéose d'Enée, circa 1762
Museum of Fine Arts, Boston

D'abord fut achevée l'Apothéose d'Enée, dans la salle des Gardes : le héros est emporté par une spirale de nuages qui l'élève jusqu'à l'immortalité, avec l'aide de Vénus sa mère qui, assise avec Cupidon à son côté, lui offre un casque.

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, Indiens d'Amérique

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, l'explusion des Moriscos

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, personnages mythologiques

Mais la pièce maîtresse, dans la salle du Trône, c'est le Triomphe de la monarchie espagnole, qui montre cette institution exhaussée par des êtres poétiques, assistée par les vertus et entourée des différents états.

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, vue d'ensemble

Cette fresque vainc les difficultés posées par les dimensions gigantesques de la salle en créant différents centres d'intérêt, que ce soit aux extrémités de la salle ou tout le long des corniches, tandis que le ciel met en rapport et en tension toutes ces parties de la composition,

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, l'écharpe d'Iris

un ciel où éclate la lumière entre de grands châteaux de nuages et où brille même l'écharpe d'Iris, un ciel qui illumine et magnétise les personnages à la fois éthérés et charnels, suspendus dans l'air mais dotés de l'énergie de ce qui pèse ; grâce à la clarté qui les inonde, ils montrent dans leurs vêtements toute une gamme enivrante de couleurs exprimées avec une subtilité qui les atténue.

Détail du Triomphe de la Monarchie espagnole, oiseaux, nuages

La composition de la salle du Trône est peut-être destinée à glorifier la monarchie et à chanter les vertus du roi, la richesse de ses possessions en Espagne et aux Indes occidentales, mais il suffit de la contempler en silence pendant un moment pour sentir grandir en soi un chant de triomphe et d'admiration, d'élévation spirituelle et de fête des sens, et pour comprendre que ce trouble profond de notre âme n'est pas en rapport avec le monarque et ses vertus, mais avec les êtres et les visions que nous offre la peinture, avec l'habileté du peintre à manier les formes et les couleurs, la lumière et les perspectives, l'or pâle d'une nappe, le bleu ciel d'une cape, le blanc laiteux d'un étendard, l'éclat de perle d'un nuage, le galop d'un cheval aux pattes dressées, l'épanouissement d'une gorge ou l'appel d'un calice tendu. Un jour, personne ne se souviendra du nom du roi ni de l'extension de ses territoires, mais la joie et l'émotion devant les peintures du grand Tiepolo seront toujours vivantes, et son nom sera toujours vivant.

Tandis qu'il s'occupe de la carrière espagnole de Tiepolo, Roselli tombe follement amoureux d'une jeune femme promise à un autre, - si vieux, dit-elle. Résistant d'abord à leur passion, tous deux finissent par trahir la confiance du futur époux. Les noces ont lieu. Malgré les alarmes, les amants poursuivent leurs amours secrètes.

Un jour, le ministre Squilacce, l'architecte royal Sabatini et Roselli lui-même se trouvent convoqués chez le roi Charles :

- Je voulais parler avec vous, monsieur Roselli. J'ai souvenir de vous à Naples, et surtout à Pompéi.

- Majesté, je suis fort honoré de...

- Vous avez faitdu bon travail en accompagnant M. Tiepolo jusqu'ici. Les fresques du Palais sont presque achevées. Ce sont de magnifiques peintures.

- Dignes de votre Palais, Majesté.

[...]

- Monsieur Roselli, le ministre Squilacce et M. Sabatini se sont chargés de votre formation d'architecte et d'ingénieur à ma demande, pour que vous puissiez un jour diriger les travaux les plus ambitieux de ce royaume.

- J'en suis très honoré, Majesté, je suis à votre service.

- Mais l'heure n'est pas encore venue. Maintenant je veux que vous alliez en Russie, que vous étudiiez la façon dont Pierre le Grand a bâti sa ville et que vous reveniez prêt à édifier ici une ville nouvelle. Une ville qui doit nous donner la gloire et qui doit contribuer à l'essor de l'économie du pays. Ne ménagez pas votre peine, monsieur Roselli, allez à Saint-Pétersbourg et apprenez-en les secrets, voyez si toutes les merveilles qu'on en rapporte sont vraies. Quand vous reviendrez, nous devrons décider en quel point il convient de construire la ville afin qu'elle réunisse tous les avantages que nous recherchons, et quelles formes elle doit avoir, mais dès à présent cette ville, San Carlos, existe dans notre pensée !

A la fois ébloui et désespéré, Roselli prend la route deux semaines plus tard. A Saint-Pétersbourg, il s'applique à relever les plans des palais édifiés au bord de la Neva. Les flots roulent de gigantesques blocs de glace. Sa bien-aimée lui manque.

Comme si je n'étais moi-même qu'un morceau de glace entraîné par des événements entièrement étrangers à ma volonté... Je pourrais croire que je deviens de plus en plus sage, que je sors plus habile ou plus instruit de chaque étape de ma vie, que j'apprends les règles qui gouvernent le commerce des hommes et que j'ai le bonheur d'avoir accès à des gens savants et puissants, que je connais et fréquente. Mais depuis que je ne suis plus un jouvenceau, je m'aperçois aussi que chaque année que je traverse, passe et ne ne revient pas, qu'avec chaque ville que je quitte je laisse derrière moi la possibilité d'en faire ma ville...

Hanté par la peur de la solitude, Roselli s'interroge sur le rapport que la dite peur entretient avec la pulsion de survie que Italo Calvino nomme ailleurs le désir de ville :

Et si c'était cette peur panique de la solitude et du danger de n'être rien qui avait poussé Pierre ou Catherine à entreprendre leurs oeuvres titanesques ? On raconte que le tsar naviguait dans les marais solitaires de l'embouchure de la Neva, n'ayant à l'esprit que Saint Pétersbourg, et qu'il criait : "Je suis Noé et voici mon arche. C'est ici que je bâtirai ma ville". Et Catherine doit craindre tous les démons de la solitude et des reproches [...].

De la même façon, Charles d'Espagne, qui a vécu dans une douzaine de palais, dans le golfe de Naples et sur la meseta castillane, n'en a pas assez pour faire fuir les cauchemars. C'est pourquoi il lui faut ériger une ville entière, qui témoigne de son passage sur cette terre.

Roselli se demande alors pourquoi, tandis qu'il y a, à Madrid, une femme auprès de laquelle il cesse de se sentir orphelin, il voyage, il se passionne pour des plans, des idées nouvelles, il se laisse éblouir par chaque palais de cette ville impossible et captivante.

Peut-être parce que dans le fond cette ville n'existe pas encore, parce qu'elle est invisible, peut-être parce que je sais que moi aussi je dois la poursuivre au milieu des cauchemars, comme s'ils étaient mes alliés et non mes ennemis, comme si le risque de perdre le cap était l'aiguille aimantée qui doit me guider vers je ne sais où. Inventer le monde pour que le monde soit tien, ou simplement pour être dans le monde.

Jouet de circonstances picaresques, Roselli commet à la cour de Catherine une faute secrète qui précipite son retour en Espagne. On ne dévoilera pas ici ce qu'il advient de lui.

 

Le narrateur de La Ville Invisible interrompt provisoirement sa lecture du manuscrit, alors que Roselli se rend à une fête à la cour de Catherine.

Roselli à la cour de la Grande Catherine, et moi enfermé pour déchiffrer son manuscrit, celui par lequel il veut révéler comment il a conçu le projet de San Carlos, la ville qui alors était encore invisible et qui l'est à nouveau maintenant, [...] ses constructions chaque jour plus défigurées, ses traces dans le paysage de moins en moins visibles.

Cédant à la requête de Chloé, avec qui il entretient une liaison incertaine, le narrateur accepte d'accompagner la jeune femme en Italie, où celle-ci, photographe de métier, doit réaliser des prises de vue des fresques d'Arezzo. Chloé n'ignore pas la passion de son ami pour les peintres du Quattrocento. Elle ignore en revanche que son ami espère de la bibliothèque d'Arezzo quelque révélation concernant l'étrange destinée d'Andréa Roselli.

Piero della Francesca, La leggenda della vera croce, Il sogno di Costantino, circa 1455

L'empereur Constantin dort sous sa tente quand un ange lui annonce qu'il vaincra s'il adopte la croix, tandis que la lumière qui émane de l'ange éclaire aussi les gardes qui veillent sur l'empereur, dont le corps se trouve à l'abri du camp, sans qu'il y soit lui-même, comme si son esprit, sa conscience étaient partis au loin et se trouvaient en un autre lieu.

Tandis que je scrute l'image, touché moi aussi par la lumière d'un ange, aiguillonné par le temps qu'il m'a fallu pour contempler cette scène...

Quelques jours plus tard, le narrateur reçoit un coup de fil de Sofia qui le réclame de toute urgence à Sant Carles de la Ràpita. Bouleversé par la teneur du message, le narrateur quitte précipitamment Arezzo. A Sant Carles de la Ràpita, Sofia, éplorée, lui remet une lettre fermée à son nom. La lettre est de Jonàs. Elle ne comporte que quatre mots : N'oublie pas Ariadna.

Là non plus, on ne dévoilera pas ce qu'il advient du narrateur, ni de ses belles amies, ni de ses tout premiers camarades de jeu. Roselli en dit beaucoup, peut-être tout ce dont nous avons besoin, remarque le narrateur, après qu'il vient de terminer la lecture du Mémorial de la Ville Invisible.

Parlant ici du mystérieux Tiepolo, le narrateur parle aussi de nos peurs, angoisses ou désirs, du visage que, dans la solitude de nos rêves, ceux-ci tournent vers nous, et de la perplexité que ce visage nous inspire lorsque, se tournant vers nous, il revêt la forme d'une ville...

Le sort des toiles réalisées en Espagne par le vieux maître Giambattista Tiepolo, suscite la même perplexité.

Le 27 mars 1770, Giambattista Tiepolo, qui ne souffrait d'aucune maladie grave bien qu'il fût sur le point d'avoir soixante-quatorze ans, meurt brusquement à son domicile madrilène, sans avoir vu ses toiles accrochées au-dessus des autels de l'église San Pascual d'Aranjuez... Une fin indigne d'un titan.

Après examen des toiles par le roi, six des sept toiles sont installées en mai à San Pascual. Puis, toujours en 1770, les six toiles sont remplacées par d'autres, commandées à Mengs, à Maella et à Bayeu... Le patrimoine royal récupère plus tard cinq des six toiles. Les deux toiles manquantes réapparaîtront par la suite, partagées en plusieurs morceaux, chez des propriétaires privés.

Les modelli quant à eux, ou ébauches préalables à la réalisation des toiles définitives, ont connu des fortunes plus curieuses encore.

Ce genre d'ébauches, souvent différentes des toiles définitives, sont aussi admirables que celles-ci et les dépassent parfois : il ne faut pas oublier que c'est sur ces ébauches que se jouaient souvent les commandes.

Ironie de l'histoire, observe le narrateur, les ébauches ont abouti ensuite entre les mains de l'un des adversaires de Tiepolo et des principaux alliés de Mengs, Francisco Bayeu - le beau-frère du grand Goya, alors sur le point de se révéler, et qui allait être un des rares contemporains à reconnaître l'influence du Vénitien -, qui les conserva quelque temps.

Giambattista Tiepolo, Saint Paschal Baylon's vision of the Eucharist, 1767

Giambattista Tiepolo, Saint Joseph with the Christ Child, 1767

Giambattista Tiepolo, Stigmatization of Saint Francis, 1767

Giambattista Tiepolo, Saint Charles Borromeo meditating on the Crucifix, 1767

Aujourd'hui, on peut les admirer à la Courtauld Institute Gallery de Londres. Les oeuvres de la Courtauld (le Saint Pascal, le Saint Joseph, le Saint François et le Saint Charles) sont les plus beaux exemples de la dernière période de Tiepolo : la vivacité des couleurs coexiste avec l'austérité de l'expression du mysticisme des saints, renforçant la sincérité de leur dévotion, l'équilibre de la composition correspond à la manière habituelle du peintre, mais avec une place moins importante faite aux éléments décoratifs ou secondaires, et l'éclosion du sacré dans un univers quotidien est brillamment traitée. Il s'agit donc d'un des ensembles d'oeuvres du Tiepolo les plus remarquables. Mais il manque trois ébauches : celles de l'Immaculée Conception, du Saint Antoine de Padoue et du Saint Pierre d'Alcantara...

Emili Rossell, le narrateur, ignore encore que le Tiepolo tant recherché n'appartient ni à l'ensemble réalisé pour l'église San Pascual ni à aucun autre ensemble signé par le maître vénitien, car il s'agit d'un tableau jamais vu par personne en dehors de son destinataire, lequel, en vertu de raisons que l'on n'expliquera pas ici, le tenait préservé du regard de quiconque.

Giambattista Tiepolo, Le banquet d'Antoine et de Cléopatre, circa 1746

Le tableau jamais vu entretient toutefois quelque rapport mystérieux avec la fresque intitulée Le banquet d'Antoine et de Cléopatre, peinte par Giambattista Tiepolo à Venise, vers 1746, sur les murs du palais Labia...

L'énigme du Tiepolo jamais vu réserve, par effet de mise en abîme, une surprise, relative à la personne d'Emili Rossell, le narrateur. Elle exige du lecteur, avide de savoir comment le roman se termine, qu'une fois parvenu à la fin, apparente ou supposée, de ce dernier, il le relise. La vérité ne s'éclaire en effet qu'à rebours, i. e. dans la perspective du regard anticipateur sur ce qui vient, comme le fleuve en son delta, à partir de la source.

Painted wall of an abandoned house in the Ebro delta saying "Transvasaments No".
By "Platforma per la defensa de l'Ebre" action group

 

Bibliographie :

Emili Rosales, La Ville Invisible
Roman traduit du catalan par Edmond Raillard
Actes Sud, 2007

Anke Schwarz-Weisweber, Die Tiepolo in Spanien
Dissertation zur Erlangung des Doktorgrades der Philosophischen Fakultät der Christian-Albrechts-Universität zu Kiel
Kiel 2002

Institut cartogràfic de Catalunya

An example of the Ebro Delta coastline’s evolution in the 20th century, using registry and overlay of maps, aerial photographs and satellite images.

André Humbert, La question hydraulique espagnole, Concurrences et nouvelles données
Université Nancy 2

Plataforma en defensa del ebre

 

Iconographie :

Fons fotogràfic Salvany
Biblioteca de Catalunya

Courtauld Institute Gallery

Web Gallery of Art

Wikipedia, Tiepolo

 

 

 

Mai 2005