Denis Guénoun
Hypothèses sur l'Europe

 

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Chemin empierré, vestige d'une ancienne voie romaine

 

Après Rémi Brague dans Europe, la voie romaine, et de façon explicitement référente à cet ouvrage devenu classique, Denis Guénoun, dans Hypothèses pour l'Europe, s'interroge, non sur ce que serait quelque Europe éternelle, mais sur ce qui fait le possible de la continence, conçue comme la figure d'un devenir-Europe.

Voici, dit Denis Guenoun, l'hypothèse qui soutient ce livre :

Lorsque vient l'Europe - non pas lorsque naît le mot, mais lorsque l'idée s'impose - c'est à la croisée de ces deux exigences inverses : le désir d'universalité et le souci de son rapatriement. L'Europe est née de cette (més)alliance. Comprendre la tension entre l'idée marchante d'universalité, qui fait le seul contenu de la culture européenne, et le repli sur l'identité du continent : telle est la tentative qui anime ces pages.

Denis Guenoun désigne sous le nom de figure le mode d'être de ce qui n'a pas d'essence fixe, - i. e. le mode d'être de l'Europe, de la démocratie, de la France, ou, remarque-t-il, de la philosophie elle-même. Il tente de déterminer et comprendre ce que désigne, en termes d'idée et de pratique, le déploiement du mode d'être nommé Europe. Sa méthode est celle de l'enquête historique, - plus exactement de l'historicisme têtu.

Si ce livre pouvait avoir une utilité, ce serait d'aider à l'abandon de toute détermination de l'Europe, au profit d'une approche des européanisations ou des moins d'Europe - des déplacements et frelatements, devenirs ou déshérences de l'idée comme de la pratique européennes.

Assignant au mythe d'Eurôpê la fonction d'exemplum, ou effet de variation d'échelle, en vertu de quoi rerum magnarum parva potest res exemplare dare, une petite chose peut fournir l'exemple des plus grandes, Denis Guenoun fraie, sous le couvert du mythe en question, un chemin de pensée qui est aussi un chemin de vie :

Je suis né en Afrique du Nord, au bord de la mer, vers le milieu du XXe siècle. Ce que disait la mémoire légendaire des parents, grands-parents, arrière-grands-parents et au-delà, c'était : nous y sommes depuis toujours.

Photo, Français d'Algérie s'embarquant pour la France

Or, l'Europe m'a emporté dans les circonstances que voici. Tous les juifs algériens ont été naturalisés français, collectivement, par un décret pris à Tours en 1871. En quatre générations, ma famille a changé de langue, de pensée, de vie - au bout du compte, de continent. Mon arrière-grand-père, qui était rabbin à Oran, ne parlait que l'Arabe, était vêtu comme un Arabe, mangeait par terre. Ma grand-mère était institutrice de village - restée pieuse, observante, mais avec humour. Mon père était professeur de collège, membre du parti communiste et tenant des Lumières. Et puis moi. Je n'ai jamais su un mot d'arabe. La langue française est ma patrie. Je pense en athée, sans retour. A la fin de la guerre d'Algérie, nous sommes rentrés en France, parmi un million d'autres. Comme eux, rapatriés. Voilà le paradoxe : rapatriés dans une patrie dont nous n'étions jamais (pro)venus, puisque mes ancêtres, cela au moins est sûr, habitaient l'Algérie longtemps avant la conquête. L'Europe nous a pris, emportés dans sa course.

 

Voici maintenant, d'après les Bucoliques grecs (Moschos Bion), ce que dit la légende d'Europe :

Zeus aperçoit Europe alors qu'elle joue avec ses compagnes, sur la plage de Tyr, dont son père, Agenor, est roi. Ebloui par la beauté de la jeune fille, il se transforme en taureau d'une éclatante blancheur, aux cornes en forme de croissant de lune. Il vient, sous cette forme, se coucher aux pieds de la jeune fille. D'abord effrayée, celle-ci s'enhardit, caresse l'animal et s'assoit sur son dos. Aussitôt le taureau se relève et s'élance vers la mer. Malgré les cris d'Europe qui se cramponne à ses cornes, il pénètre dans les flots et s'éloigne du rivage. Tous deux parviennent ainsi en Crète. Là, auprès d'une source, Zeus s'unit à la jeune fille, sous des platanes qui, en mémoire de ces amours, ne perdent plus leurs feuilles.

Henri Matisse, L'enlèvement d'Europe, 1929

Ce récit nous apprend, note Denis Guénoun, que, née à Tyr, en Phénicie, sur la rive orientale de la Méditerranée, Europe est une Asiatique. L'enlèvement est précédé par un songe dans lequel Europe assiste à une querelle entre deux femmes, qui sont aussi deux terres. L'une des femmes est sa mère, l'Asie, qui l'a mise au jour et qui seule a pris soin d'elle. L'autre, ou terre d'en face, n'a pas de nom. Elle veut emporter la jeune fille, la saisit de force dans ses mains puissantes, et l'entraîne. Bien qu'effrayée, Europe désire en songe que l'autre terre l'emporte. Puis elle s'éveille, et le rêve s'accomplit.

Etymologiquement, le nom d'Eurôpê désigne celle qui a la vue (ôpê : action de voir ou de regarder, vue, regard) belle (eu : naturellement juste, bon, bien), comme on parle de l'échappée belle.

D'où vient, s'étonne Hérodote, que l'on ait attribué au continent le nom d'Europe ? Eurôpê n'est jamais venue dans les pays que les Grecs appellent aujourd'hui Europe, puisqu'elle est passée seulement de Phénicie en Crète, d'où Minos et Rhadamante, ses fils, qui ont été par la suite de grands législateurs, ont enseigné aux cités grecques les premières lois.

Cnossos, trône de Minos

Le nom d'Europe désignerait donc, au regard du mythe, non le propre d'une terre localisable sur les cartes, mais celui d'un désir d'horizon, plus exactement d'un désir d'au-delà de l'horizon, désir qui exige à la fois arrachement à l'ascendance, renoncement à l'autochtonie, et, par effet de passage du Pont (Euxin), accès au libre de la dimension universelle du monde.

L'Europe, c'est l'horizon terrien du voyage. La nouvelle terre à traverser, à conquérir. L'arrière-pays qui attend à l'Ouest ; l'arrière-pays où l'on entre, pénètre, s'enfonce, et que l'on découvrira. L'Europe, c'est le passage en Europe. La seconde patrie.

La source qui jaillit à proximité du lieu où Zeus s'unit à Eurôpê, ainsi que les platanes qui ne perdent plus leurs feuilles, symbolisent la vertu intrinsèquement recommençante du mouvement d'expansion induit par le déracinement initial.

Gravure, XIXe

Mayflower

Au passage, Denis Guénoun note que la découverte de l'Amérique est la reproduction du geste constitutif de l'Europe et son (re)devenir visible : l'Amérique est en ce sens l'Europe re-produite - l'enlèvement, le mouvement formateur de l'Europe reconstitué et ainsi mis à nu, exhibé.

 

Kant situe en Grèce le commencement historique du transfert d'origine initié par le geste d'Eurôpê. Denis Guénoun constate toutefois que que, si les Grecs, par voie de tradition, transmettent aux Romains le mythe européen en tant que premier récit de cet emportement qu'un moment de la philosophie appellera l'universel, ils ne se disent ni ne se pensent Européens, mais Hellènes, en cela attachés à la provenance et à la demeure, i. e. à la sauvegarde d'un lieu-source qui est aussi un lieu-horizon. D'où le caractère en quelque façon recevable du propos de Heidegger selon qui le moment grec reste celui du commencement commençant. Mais Denis Guénoun observe, à la suite de Husserl et de Patocka, que l'invention de la philosophie ouvre chez les Grecs le possible d'une perspective universaliste, car elle instaure, dans le cadre de l'attitude théorétique, l'epokhê arbitraire de toute praxis naturelle, autrement dit la singularité d'un regard pur :

L'homme devient un spectateur désintéressé, un regard jeté sur le monde, note Husserl dans La crise de l'humanité européenne et la philosophie.

Le déploiement d'un tel regard constitue, selon Husserl, une dérivation de la curiosité naturelle, i. e. de l'originel thaumazein, - dérivation à la faveur de laquelle, arraché aux préoccupations de la vie immédiate, aux petites vérités du sens commun, l'homme se laisse requérir par le souci de la vérité. D'où vient qu'une telle dérivation se produise ? De la nécessité d'achèvement d'intérêts vitaux formés ab origine ? De l'espace de jeu maintenu ouvert par la satisfaction préalable des besoins actuels de la vie et l'achèvement des heures de travail ? Husserl ne le dit pas nettement.

Constatant, à la suite de Husserl, que la philosophie, mutation culturelle violente, rompt avec un certain rapport au monde ambiant, Denis Guénoun tire de l'hypothèse husserlienne la conclusion suivante :

Or l'arrachement aux intérêts naturels, ainsi défini, se révèle sans tarder comme arrachement au national. L'attitude théorétique fait préférer la vérité en soi à la vérité quotidienne prise dans les liens de la tradition, et empêche donc d'admettre qu'une vérité puisse être assujettie à une détermination locale, territoriale. Il est manifeste que cette tendance à l'expansion [de la philosophie] ne possède pas sa limite dans la nation où elle a vu le jour. A la différence de toutes les autres oeuvres culturelles, elle est un mouvement d'intérêt qui n'est pas lié au sol de la tradition nationale. Des étrangers appartenant à d'autres nations apprennent eux aussi à la comprendre à leur tour et prennent part à cette mutation culturelle violente qui émane de la philosophie.

Poursuivant le commentaire de la leçon husserlienne, Denis Guénoun observe que l'ouverture grecque est ouverture à l'infini. En même temps qu'elle crève l'horizon de la finitude - finitude de l'espace et du temps de la praxis -, l'ouverture grecque autorise le possible de l'historicité comme telle, et par là le possible d'un nouveau type d'humanité qui n'est autre que l'humanité elle-même, ouverte à l'infinité de sa propre essence. Denis Guénoun invoque ici l'autorité de Feuerbach, selon qui, dans L'Essence du christianisme, la conscience de l'infini n'est rien d'autre que la conscience de l'infini de la conscience. De cette conscience de l'infini, observe Denis Guénoun, Husserl dit qu'elle advient, dans l'histoire, comme theoria, regard pur, autrement dit comme expérience de la pensée, ou, ce qui revient au même, comme expérience de la philosophie.

Le moment de l'ouverture grecque toutefois ne coïncide pas avec celui de l'ouverture européenne, souligne ici Denis Guénoun.

 

Certes, l'invention de la philosophie ne laisse pas d'augurer, en même temps que le possible de l'histoire, celui du monde, dont, au-delà des limites de l'ethos, l'étrangeté se découvre à l'âme comme la source et l'origine du mouvement qui l'oriente dans le sens de la vérité. A ce titre, elle fonde la possibilité du politique comme partage d'une communauté d'intention dont le sens se décide dans le secret de l'intime, et dont l'individu, à lui seul, et lui seul, constitue chaque fois le garant.

Paradoxalement, le possible du politique est singulier, puisqu'il ne se laisse déployer que dans la mesure où il y a, de façon communément partagée, dialogue silencieux de l'âme avec elle-même, - dialogue à la faveur duquel, soumise à la contrainte de la vérité, l'âme s'espace, se déborde, s'extraverse, i. e. ménage une place à ce qui vient à la fois à l'encontre et à la rencontre de son élan initial.

Denis Guénoun, à la suite de Jan Patocka, évoque ici l'exemple de Socrate, qui se soucie de vivre dans la vérité, et qui, à ce titre, est un homme juste. Ce rapport de l'homme à soi-même et à la vérité, à soi-même en tant qu'ouvert à la vérité, indique que la justice, telle que définie par Platon dans La République, ne se trouve pas entre les hommes, mais en eux. Ce que les hommes ont en commun dans le cadre du politique n'est donc pas au premier chef le respect mutuel et réciproque, mais le respect de soi, que Patocka, interprète de Platon, nomme le soin de l'âme.

Socrate, fresque, Ephèse

Illustrant ainsi le propos de Patocka, Denis Guénoun évoque l'analogie établie par Platon entre la polis et l'homme. L'analogie en question se laisse déployer par effet de variation d'échelle, de l'espace public vers le secret de l'intime, i. e. dans le sens de l'anamnèse :

La cité est analogue à l'homme, mais plus grande, note Denis Guénoun, et le rapport de justice doit donc mieux s'y voir, pour des raisons de taille et de mesure. Le lien politique est homogène au rapport interne à chacun, et peut donc s'observer comme son extension, son agrandissement. La justice est interne à l'homme, non conventionnelle, non sociale, si l'on veut, et cette intériorité ouvre le politique parce que c'est elle que les hommes ont en commun. Le commun des hommes, c'est l'intériorité - non l'extérieur qui apparemment les relie. Si le politique surgit avec la philosophie, et autant qu'elle comme soin de l'âme, c'est que la communauté juste est communauté de ce rapport interne à soi qui fait la justice.

Puisque le soin de l'âme est possible, dit Patocka dans Platon et l'Europe, l'Etat aussi est possible, la communauté aussi est possible.

C'est en quoi, conclut Denis Guénoun, pour Platon, la question politique majeure est celle de l'éducation, de la paideia.

 

D'où vient que, contrairement à ce que laissait augurer le surgissement de la polis dans le mouvement même qui donne naissance à la philosophie, d'où vient que le dit surgissement, qui marque le passage à l'histoire, n'ait pas permis le déploiement de la communauté politique invoquée par Platon, ou, dit à la façon de Denis Guénoun, le déploiement du commun ? Bref, d'où vient que le surgissement de la polis n'ait pas permis le développement de la démocratie, mais précipité la constitution de la métaphysique en même temps que l'avénement de l'empire romain, et plus tard celui de l'impérialisme ?

Jan Patocka, en réponse à une telle question, invoque dans ses Essais Hérétiques la catastrophe de la polis.

Questionnant le caractère idéal ou rêvé du modèle grec, Denis Guénoun observe que, si l'ouverture grecque a bien eu lieu, il y a, comme dit Heidegger dans la perspective du regard anticipateur sur ce qui vient, précédence de la catastrophe sur la leçon platonicienne :

Car qui décrit la cité sur ce mode [celui du commun] ? Platon. Quand ? Lorsque la polis s'effondre sous les coups de la tyrannie et de la guerre, donc après la catastrophe.

Temple grec, ruines

J. L. Le Roy, Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, 1770

Patocka explique la catastrophe par l'enchaînement de la vie elle-même. Il attribue au travail une fonction contre-historiale, par là dirigée contre l'histoire, visant à maintenir l'histoire au point mort. Le monde du travail, explique Denis Guénoun, appelle en effet une certaine socialité qui lui correspond - une structuration de la communauté, si l'on veut - celle de la maisonnée, et par suite une structuration du pouvoir, en quoi se trouve préfigurée, à échelle réduite, la structure ultérieure de l'empire. C'est la dite structuration, induite par les nécessités du travail, qui, entraîne, selon Patocka, la catastrophe tôt venue. C'est le même type de structuration qui, développé à l'échelle du monde antique, entraîne plus tard la chute de l'empire romain.

 

Avénement et chute de l'empire romain constituent dans leur confluence le moment à partir duquel, en même temps qu'elle s'invente, la figure de l'Europe se découvre. Denis Génoun observe à maintes reprises qu'il faut conserver au concept de figure sa portée métaphorique. La figure ne désigne en effet rien d'étant, mais le comment d'un devenir-forme, dans lequel la forme n'advient jamais comme chose faite, mais se déploie transitairement, à la mesure du champ qu'elle peut ouvrir, puis maintenir, au sein de l'étant soumis à d'innombrables forces en travail. Ouvrir, maintenir : Denis Guénoun nomme transport, retour, cette séquence en quoi s'articule le procès du devenir-forme.

Ce qui s'invente plus tard sous le nom d'Europe, observe Denis Guénoun, suit de la préfiguration romaine. Relevant l'héritage grec et sauvegardant ainsi le vif du rêve d'Eurôpê, les Romains épuisent, en l'appliquant à la totalité de l'étant, dès lors élevé au statut d'empire, la portée universelle du transport initial.

Enée, fondateur de la nation Latine, est un Asiatique : il vient de Troie. emportant son père Anchise sur son dos. Il s'embarque vers les Hespérides, i. e. vers l'Occident, passe en Crète, puis, après une station à Carthage auprès de la reine Didon, débarque en Italie, fonde Lavinium, y enfouit les cendres de son père, Anchise l'Asiate, signifiant ainsi le coup d'envoi de l'histoire romaine. Dans la mesure où il redouble sur le sol italien le transport initial d'Eurôpê, Enée amplifie, de façon décisive, la portée de ce dernier. Des îles grecques à l'Italie, il fait venir, au Nord-Ouest, le possible d'un nouveau champ terrestre ultérieurement dénommé Occident, par là celui d'un nouveau commencement, i. e. celui d'une nouvelle histoire, ou comme dit Heidegger, celui d'une nouvelle époque dans l'histoire de l'être.

Mais qui ne voit rétrospectivement qu'en enfouissant dans le sol italien les cendres d'Anchise, autrement dit en assignant à l'histoire qui commence un ancêtre qui incarne la mémoire d'une catastrophe plus ancienne, Enée assigne au commencement romain, par là au commencement occidental, le possible de sa fin ultérieure ?

Là où l'on ensevelit l'ancêtre, l'on fixe un lieu-origine qui, par inversion de polarité, prévient le possible de la continence , i. e. celui du repli qui veut plus tard que, rétrocédant de son pas universaliste, l'Empire réduise son assiette à la rive occidentale de la Méditerranée, faisant ainsi retour à ce qu'il a de plus originairement latin et romain.

Enée portant Anchise sur son dos

Art attique : Vulci, coupe signée par le potier Nicosthénès, vers 530 - 520 avant J.C.

Transport, retour. D'où vient qu'après la période de transport universaliste, il y ait, dans l'histoire romaine, réduction d'assiette par effet de retour sur le passé, ou mutatis mutandis par effet de retour sur gages ?

Alors que chez les Grecs, le possible de la communauté s'exprime dans l'assemblée, - qui réunit sur l'agora et au théâtre cinq cents citoyens, ainsi rendus capables de vérifier en quoi ils sont chacun l'unique dépositaire du souci de l'âme, i. e. de la vérité, fondement de la communauté politique, c'est le possible du monde qui, chez les Romains, s'exprime dans le déploiement de l'empire, et secondairement dans le portage de la peinture ainsi que des divertissements à grand spectacle jusqu'aux confins de l'univers connu. L'échelle de l'empire ne peut plus être celle du commun : l'universel ne se voit pas, il se représente, partant se diffracte en une myriade d'images. Le déploiement de l'empire se fait ainsi au prix d'un processus de déréalisation du monde, qui ne laisse pas d'augurer la catastrophe finale. Il y a en effet, sous l'empire, différend entre la centralité du pouvoir et la périphéricité du monde. Installant empire et monde dans la disposition en vis-à-vis qui est physicaliter celle du sujet et de l'objet, le transport universaliste porte dans ses flancs le possible du totalitarisme et celui du capitalisme comme système de marchandisation du monde. Denis Guénoun consacre à ce futur de l'universel abstrait des pages, hélas, particulièrement remarquables.

Portrait d'homme, regard lourd, mélancolique

Portrait, Fayoum, Thèbes, IIe siècle de notre ère

Rome, héritière des Grecs, traduit, en l'universalisant, le possible de la catastrophe grecque, - i. e. l'oubli du soin de l'âme au profit du gouvernement de la maisonnée. Subsituant au commun de l'assemblée (ekklêsia) l'universalité de l'empire, elle délègue à la religion chrétienne le soin de proposer, sous le nom d'Eglise, (Ecclesia), une nouvelle assemblée, qui a, elle aussi, soin de l'âme, mais soin de l'âme dans une dimension transcendante, en celà indifférente à l'actuel imperium. Héritière de l'ouverture grecque, Rome précipite de la sorte le processus d'oblitération et de forclusion de cette dernière au profit l'onto-théologie qui se constitue alors sous le nom de métaphysique. Physique en-deçà ; Métaphysique au-delà. Empire en-deçà ; Eglise au-delà. Le péril est, dans le déploiement l'universel, celui des possibles fractures, schismes, et autres partages, désormais rendus pensables, et dangereusement thématisables, par ce devisement du visible et l'invisible, qui, dans ce qu'il a d'onto-théologique, constitue, depuis la fin de l'empire romain, le devisement radical.

Christ Pantocrator, mosaïque, Istanbul

En quoi finalement la catastrophe romaine préfigure-t-elle le possible de la continence, conçue comme la figure d'un devenir-Europe ?

Conformément au principe de la physique aristotélicienne, selon quoi toute force est non-force, le déploiement de l'empire romain ne va pas sans susciter à son encontre résistance et poussée de forces antagonistes. Au Nord, Nord-Est, il se heurte aux Barbares Germains; au Sud, Sud-Est, aux tribus juives, qui forment le peuple de l'Ancien Testament. Absorbant les Germains, puis, sous l'auspice des Chrétiens, une part imprévue de l'héritage juif, l'empire absorbe aussi, sous cet auspice-là, le futur de la séparation entre l'Eglise d'Orient et l'Eglise d'Occident, schisme qui précipitera sa propre dislocation.

Transport, retour : l'universel se rétracte, dégageant ainsi le possible d'une continence qui, en vertu d'un retour sur gages - retour au lieu-origine, fixé par l'enfouissement des cendres d'Anchise -, se constitue en-deçà de ma Méditerranée, dans un axe Nord-Sud.

Transport, retour : l'Europe tire de la préfiguration romaine le possible de la continence que nous lui trouvons aujourd'hui. Elle a figure de continent, i. e. réalité terrestre et humaine, parce que le transport d'Eurôpê se trouve contenu à la fois par la géographie et par les hommes : à l'Ouest par l'océan Atlantique, au Nord par l'océan Arctique, au Sud par la Méditerranée et, de façon plus décisive, par l'Islam. Après avoir tenté, au titre du rapprochement des monothéismes et dans le rôle intra-stérétique qui fut un temps celui de l'Eglise d'Orient, le possible d'une intégration au sein du monde-relique hérité de l'empire romain, l'Islam renonce à ce transport, et, inversant le sens de l'histoire racontée ici, se voue à l'absolu d'un lieu. C'est la Pierre Noire, dont le rayonnement immobile suffit à repousser les forces adverses et à éclairer la terre entière, qui, d'une certaine façon, tourne autour d'elle. Pas de transport, ici ; pas de retour. D'où pas d'histoire, au sens où l'on parle d'un devenir-Europe. Il y a l'Islam ; il n'y a pas de devenir-Islam. Europe et Islam demeurent ainsi affrontés dans un rapport dissymétrique à partir et à l'intérieur duquel le possible du devenir-Europe a besoin du rayonnement de la Pierre Noire pour se déployer, côté Sud, de façon effectivement continente.

Prophet Muhammad an der Kaaba
Miniature, vers 1595, Musée Topkapi, Istanbul

Denis Guénoun observe par ailleurs qu'à l'Est, l'Europe n'a pas de frontière, d'où sa hantise de se laisser détruire par là : par l'Asie, le grand Autre (barbares, péril jaune, despotisme oriental) qui peut entrer à tout moment, parce que la limite n'est pas claire, ni close. Paradoxalement, l'Europe n'a pas, à l'Est, de continentalité - au sens de borne, de dé-termination continentale, de continence. L'Europe est cap de l'Asie, cap du monde. Elle n'est elle-même qu'à l'Ouest : l'identité de l'Europe (son être-même, son être-Europe) est son Occident.

Fourrier malgré lui du grand Autre, l'actuel plombier polonais, draine, sans le savoir, une somme de fantasmes très anciens. On ne s'étonnera pas de constater qu'il suscite à l'Ouest, par effet de choc en retour, une sorte malgracieuse de repli identitaire.

Il faut lire Hypothèses sur l'Europe. Denis Guénoun formule dans le cadre de cet ouvrage une foule d'hypothèses surprenantes, éclairantes, dérangeantes, relativement à des aspects de la réalité que l'on ne songe pas toujours à rapprocher. Il parle de tout : de la géographie, de l'histoire, des mythes, des religions, des utopies, des révolutions, du national-socialisme, du communisme, de la mondialisation, de l'altermondialisme, etc.

Je n'ai pu donner ici qu'un faible aperçu du livre de Denis Guénoun. J'ai relu l'ouvrage spécialement pour cette occasion. Je me prépare à le relire encore, bien qu'on me le réclame, depuis que j'ai eu envie et besoin d'en parler autour de moi. Les livres transportent autre chose que des marchandises. Surtout les bons livres. Le transport qu'ils favorisent, ne souffre, quant à lui, pas de retour.

 

Bibliographie :

Denis Guénoun, Hypothèses sur l'Europe - Un essai de philosophie, Editions Circé, 2000.

Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Editions Gallimard, collection Folio Essais, 1999.

Edmund Husserl, La crise de l'humanité européenne et la philosophie, traduction Paul Ricoeur, Aubier-Montaigne, 1987.

Jan Patocka, Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire, traduction E. Abrams, Editions Verdier, 1981.

Jan Patocka, Platon et l'Europe, Séminaire privé du semestre d'été 1973, traduction E. Abrams, Editions Verdier, 1983.

 

 

 

2006