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Theoria cum praxi

 

Les portraits de Leibniz le montrent généralement seul, sombre, lourdement emperruqué. On cherche l'homme derrière le personnage. J'ai préféré reproduire le portrait ci-dessus, sur lequel, pour une fois, l'on entrevoit quelque chose de l'homme, son sourire, sa réserve aussi.

L'homme conserve au demeurant son secret. Sa destinée veut que, depuis l'enfance, il se trouve habité par de drôles de pensées :

 

La Representation qui se fit à Paris septembre 1675 sur la riviere de Seine, d'une Machine qui sert à marcher sur l'eau, m'a fait naistre la pensée suivante, la quelle, quelque drole qu'elle paroisse, ne laisseroit pas d'estre [de] consequence, si elle estoit executée...

Gottfried Wilhelm Leibniz, Drôle de Pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations (1675)

 

La drôle de pensée qui lui vient ici est celle d'un établissement d'intérêt public, dédié à la féerie mécanique, aux bateleurs et au jeu. Une sorte de palais de la découverte, doublé d'un fête foraine ainsi que d'un casino géant.

Leibniz, qui ne s'embarrasse d'aucun préjugé relativement au spectacle ni au jeu, juge la féerie instructive, la fête réjouissante, et la loterie ou les cartes socialement utiles, car conformes aux principes de la sociabilité bien pensée. Pragmatique, il envisage d'emblée les mesures à prendre pour déjouer les tricheurs, et le parti, en matière de renseignements généraux, que l'état peut tirer de la fréquentation de ce drôle de palais.

Ces maisons ou chambres seront basties de maniere que le maistre de la maison pourra entendre et voir, tout ce qui se dit et fait, sans qu'on l'apperçoive par le moyen des miroirs, et tuyaux. Ce qui seroit une chose tres importante pour l'estat, et une espece de confessional politique.

Gottfried Wilhelm Leibniz, Drôle de Pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations (1695)

 

Formé à la politique par le baron von Boyneburg à Francfort, puis par le duc de Brunswick à Hanovre, Leibniz parle ici en conseiller des princes. Mais Leibniz est aussi un promeneur fantasque, sensible au charme des lanternes magiques et plus généralement de toutes les fantaisies optiques. Sans doute, entre 1672 et 1676, époque durant laquelle le philosophe réside à Paris, Leibniz est-il un habitué du boulevard du Temple.

Les representations seroient par exemple des Lanternes Magiques ; (on pourroit commencer par là) des vols, des meteores contrefaites, toutes sortes de merveilles optiques [...]. Pour les lanternes magiques, on auroit non seulement des simples choses peintes sur du transparent, mais démembrables, pour representer des mouvements bien extraordinaires et grotesques, que les hommes ne sçauroient faire [...].

 

Joachim von Sandrart, gravure sur cuivre, 1679

 

Soit un theatre (en talud) au bout du costé des spectateurs, ou il y aura de la lumiere et de petites figures de bois, remuées, qui jetteront leur ombre contre un papier transparent, derriere lequel il y aura de la lumiere aussi ; cela fera paraistre les ombres sur le papier d'une maniere fort eclatante, et en grand.

Mais a fin que les personnes des ombres ne paroissent pas toutes sur un même plan, la perspective pourra remedier, par la grandeur diminuante des ombres. Elles viendront du bord vers le milieu, et cela paroistra comme si elles venoient du fond, en avant. Elles augmenterons de grandeur, par le moyen de leur distance de la lumiere ; ce qui sera fort aisé et simple. Il y aura incontinent des metamorphoses merveilleuses, des sauts perilleux, des vols. Circe Magicienne qui transforme, des enfers qui paroissent. Apres cela tout d'un coup on obscurciroit tout ; la même muraille serviroit, on supprimeroit toute la lumiere, excepté cette seule, qui est proche des petites figures de bois remuables. Ce reste de lumiere avec l'aide d'une lanterne magique jetteroit contre la muraille des figures admirablement belles, et remuables, qui garderoient les memes loix de la perspective. Cela seroit accompagné d'un chant derriere le theatre. Les petites figures seroient remuées par en bas ou par leur pieds, à fin que ce qui sert à les remuer, ne paroisse pas. Le chant et la musique accompagneraient tout.

Gottfried Wilhelm Leibniz, Drôle de Pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations (1695)

 

Voilà dirait-on, revisitée par l'imagination baroque, la caverne de Platon. Mais il ne s'agit pas ici de décrier le caractère illusoire des petites figures ni de déplorer dans le même temps le statut du public volens nolens illusionné. Leibniz, qui se plaît au spectacle des petites figures tout autant que le spectateur lambda, tire du dit spectacle l'occasion de déployer sa propre fantaisie au service de son mythe personnel. Ce qui l'amuse éclaire ici ce qu'il dit ailleurs des vérités de fait, à savoir qu'elles sont contingentes et que leur opposé est possible (Monadologie, § 33).

Du rai de la lanterne magique suit qu'il y a pour le spectateur Leibniz, de façon attestée par l'expérience immédiate interne (Nouveaux Essais, IV, 2, §1), des metamorphoses merveilleuses, des sauts perilleux, des vols, Circe Magicienne qui transforme, des enfers qui paroissent, même si, pour Leibniz juge du spectateur Leibniz, il n'y a là rien d'autre que l'effet trompeur d'une machine optique. D'où le jugement sans exclusive, formulé, entre autres, dans la Monadologie. Si le propre de la vérité est de susciter des jugements nécessaires, le propre de la vérité de fait est de vouer la dite nécessité au statut de l'hypothétique. Dieu seul sait la raison suffisante des faits. Dieu seul sait la raison de Leibniz qui voit Circé boulevard du Temple et qui, dans le même temps, se représente more geometrico la raison pourquoi Circé n'est pas là.

 

Dictionnaire Encyclopédique des Amusements des Sciences Mathématiques et Physiques
Ouvrage publié à la fin du XVIIIe siècle chez Panckoucke

 

36. [...] la raison suffisante se doit trouver aussi dans les vérités contingentes ou de fait, c'est-à-dire dans la suite des choses répandues par l'univers des créatures ; où la résolution en raisons particulières pourrait aller à un détail sans bornes à cause de la variété immense des choses de la nature et de la division des corps à l'infini. Il y a une infinité de figures et de mouvements présents et passés qui entrent dans la cause efficiente de mon écriture présente, et il y a une infinité de petites inclinations et dispositions de mon âme, présentes et passées, qui entrent dans la cause finale.

37. Et comme tout ce détail n'enveloppe que d'autres contingents antérieurs ou plus détaillés dont chacun a encore besoin d'une analyse semblable pour en rendre raison, on n'en est pas plus avancé, et il faut que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou séries de ce détail des contingences, quelque infini qu'il pourrait être.

38. Et c'est ainsi que la dernière raison des choses doit être dans une substance nécessaire dans laquelle le détail des changements ne soit qu'éminemment, comme dans la source : et c'est ce que nous appelons Dieu.

 

J'aime beaucoup le baroquisme du point de vue leibnizien, lorsque, usant à son tour de la lanterne magique, le philosophe en train d'écrire nous représente la Monadologie en train de s'écrire. Le moment de l'écriture se trouve ainsi ramené à l'échelle du point, point relatif ici à une ligne invisible, qui, de l'infinité des figures de la cause efficiente à l'infinité des figures de la cause finale, assure dans son déploiement l'avénement des effets compossibles, partant celui du moment leibnizien.

 

Il y a une infinité de figures et de mouvements présents et passés qui entrent dans la cause efficiente de mon écriture présente, et il y a une infinité de petites inclinations et dispositions de mon âme, présentes et passées, qui entrent dans la cause finale

 

Derrière la lanterne magique de Leibniz, dans la profondeur redoublée de l'espace perspectif, il y a la lanterne magique de Dieu, ou comme dit Leibniz, les Fulgurations continuelles de la Divinité de moment en moment, bornées par la réceptivité de la créature, à laquelle il est essentiel d'être limitée (Monadologie, § 47). Le hic et nunc de l'écriture leibnizienne constitue en tant que figure transitaire du possible un moment des dites Fulgurations.

Je lisais dernièrement La genèse du phénomène de Max Loreau, en même temps que je relisais des pages de Leibniz. J'ai retenu un passage de Loreau qui éclaire pour moi le vif de l'expérience leibnizienne :

Le complément de la parole, comment l'interpréter autrement que comme une temporalisation - une extension engendrant une ex-position - de l'espace ? Et comme ce temps, par rapport à la vue, est le déploiement un, entier et simple de l'illimité (ou de la dimension de toutes mesures possibles), son avénement signifie l'épanouissement de l'infinité du possible autour du fini de l'eidos (sens). Or cet illimité lui-même est la lumière où la vision a lieu. De la sorte, la parole apporte le développement, un, intégral, de la lumière, et donc de sa sphère infinie. Elle fait éclore dans et à partir de la figure finie de l'eidos, la possibilité pour celle-ci de se mesurer et de s'exposer à l'infini de la lumière. Or qu'est le fini de l'eidos relativement à l'infini ? L'infini est ce en quoi le fini, quel qu'il soit, se réduit à un point. Le propre de la parole est donc de faire éclore pour l'eidos la possibilité de se réduire à un point, plus exactement d'être un point. Mais rapporté à l'infinitude du possible, un point n'est rien. Il ne diffère en rien de n'importe quel autre point de l'infinitude du possible. Comme tel, il n'est rien de plus que point possible. Ainsi l'eidos, de forme effective et présente qu'il est d'abord, reçoit la possibilité de se trouver assimilé à un possible. En fin de compte, la parole apporte à l'eidos la possibilité d'être en même temps du virtuel, donc de se résoudre en possible ; elle apporte à ce qui est vu la possibilité de se résoudre en un visible et par là même de faire place à d'autres visibles. En ce sens, elle est ce qui permet à l'eidos de s'annuler dans la lumière, de se retirer de la vue et d'y laisser venir au jour d'autres essences, elles aussi pareillement visibles en même temps qu'effectivement vues. Elle garantit pour le perçu, devenu le visible, la possibilité de s'anéantir au-dedans de soi pour se substituer à soi, c'est-à-dire de devenir autre à l'intérieur de soi.

 

Manuscrit de la Monadologie

 

La parole exerce un travail essentiel à la vue, remarque Max Loreau. Laissant advenir l'infini à partir de l'eidos fini, elle mesure sans cesse ce dernier à l'illimité du possible, ainsi fait battre à partir de l'eidos l'infinie pulsation du fini et de l'infini.

 

Ce que Max Loreau dit ici du travail de la parole, explique en le sur-éclairant le comment qui est, dans le secret de l'intime, celui de l'expérience leibnizienne. Déployant à la faveur de son écriture présente la figure d'un possible éternel de la pensée, Leibniz écrivant laisse de fait l'homme Leibniz derrière soi.

Il en va de l'écriture comme de la lanterne magique. Tandis que l'écriture ménage la fulguration, l'homme qui écrit se fond dans l'ombre, i. e. dans le fonds de possibilité invu d'où émane la dite fuguration.

Je me suis intéressée au comment de l'expérience leibnizienne, dans l'espoir de mieux comprendre la disposition qui a pu être celle de l'homme Leibniz durant les longues années de la dispute avec Newton.

 

Godfrey Kneller, Isaac Newton, 1689

 

Inventé, dans le même temps mais par des voies différentes, à la fois par Leibniz et par Newton, le calcul infinitésimal fait, à partir de 1675, la gloire de Newton et la solitude de Leibniz.

Il y a du paradoxe dans cette situation, puisque le mode de calcul leibnizien s'est imposé, tandis que le mode newtonien a été abandonné. Mais la solitude de Leibniz a quelque chose de mystérieusement conforme à l'ordre des choses, dont le Père Emery, ermite, dit que c'est la providence qui l'a établi ainsi (Trois dialogues mystiques, I, Conversation du marquis de Pianese et du Père Emery).

De même que le destin de la choses vue est de s'annuler dans la lumière, de se retirer de la vue et d'y laisser venir au jour d'autres essences, elles aussi pareillement visibles en même temps qu'effectivement vues, le propre des idées, dans leur déploiement historial, est de se déployer elles-mêmes sans se laisser elles-mêmes derrière soi, et, s'absolvant ainsi de toute appartenance, de faire monde, tandis que Celui qui calcule, ou celui par le truchement de qui transitairement le calcul s'énonce, se réserve dans le secret de ses calculations intimes.

 

Maison de Leibniz à Hanovre

 

Touchant ainsi à sa fin initale qui est de faire venir le possible du calcul infinitésimal, l'expérience leibnizienne de la pensée a ici son moment fulgurant, tandis que l'homme Leibniz s'enfonce dans la solitude, derrière la haute façade de sa maison, au 10 de la Schmiedestrasse, à Hanovre. On dit qu'à la mort de Leibniz, seul un domestique, unique serviteur du philosophe, suivit la dépouille jusqu'au cimetière.

Mais la lecture des Trois dialogues mystiques, longtemps demeurés inédits, laisse entendre que la solitude de Leibniz, justement parce qu'elle fut profonde, est aussi une solitude vive, dédiée au simple et au libre du il y a quelque chose plutôt que rien, - lequel il y a demeure, sous l'auspice des fulgurations divines, originairement et à jamais sans pourquoi. Car Dieu n'a pas produit ce [il y a] en le voulant mais en le pensant, et il l'a pensé en existant (Leibniz, Confessio Philosophi, posthume).

L'homme Leibniz livre sans doute quelque chose du secret de son coeur dans les mots qu'il prête à son double littéraire, le Père Emery Stahl Eremite :

 

Emery Stahl était un gentilhomme Allemand fort accompli, capable de se pousser à la cour : Mais Dieu l'en retira de bonne heure ; il prît une résolution extraordinaire surtout pour un jeune homme nourri dans les délices, et qui avait des biens sortables à sa condition ; ce fut de laisser tout là et d'aller chercher un hermitage dans les montagnes de la Suisse. Il y vivait dans la dernière simplicité. Il avait toujours l'âme élevée au ciel et ses relachements mêmes n'avaient que Dieu pour objet. Car il se plaisait à le contempler dans les merveilles de la nature, il estudiait les simples, dont il sçavait tirer des essences admirables, et toutes ces belles connaissances qui l'avaient fait briller dans le monde, purgées de ce qu'elles avaient de profane, ne luy estaient qu'autant de représentations diverses de la grandeur et de la beauté de Dieu dont il estait épris. Il avait eu un talent merveilleux pour les mathématiques, et il voulut essayer s'il en pourrait imiter la certitude dans les matières plus relevées.

[...] il ne s'attribuait rien qui fût au-dessus du vulgaire, que la seule application : Car dit-il les hommes ne different que par là ; c'est en quoy consiste principalement la grace qui les distingue, puisqu'on peut dire que la nature les a tous également favorisés. Car Dieu donne l'attention à ceux qu'il veut retirer de la corruption publique : il ne leur faut ny des révélations ny des miracles : il n'est pas nécessaire même qu'ils ayent des connaissances plus relevées que le commun, ny de la nature, ny de Dieu ; car les semences des plus importantes vérités sont dans l'ame du moindre paysan : qu'il faut seulement les ramasser et les cultiver avec soin. C'est-à-dire il ne faut pas considérer les choses à la legere, il faut prendre une résolution inviolable de rapporter tout à une fin qui est de se perfectionner [...]. 

La solitude de Leibniz, c'est, - fondée sur l'application, l'attention, la résolution-, l'expérience de la per-fection, i. e. du chemin qui reste à parcourir pour atteindre, sur le mode de la fin initiale, le moment de la vision béatifique, celui où les contraires se rejoignent, l'infini et le fini, l'harmonie universelle concentrée en un seul coup d'oeil et l'harmonie indéfiniment multipliée par la réflexion plus distincte orientée vers le divers. La solitude de Leibniz est, à ce titre, source possible de joie.

 

[...] les bienheureux, une fois admis, par un progrès continu à tout l'infini, jusqu'à Dieu, c'est-à-dire à l'harmonie universelle et à la raison suprême des choses, après avoir embrassé celle-ci comme concentrée en un seul coup d'oeil, ont cependant une délectation sans fin parce qu'ils la multiplient à l'infini par une réflexion plus distincte orientée vers les parties variées de l'objet de leur joie, car il n'y a point de pensée et, par suite, de plaisir sans nouveauté perpétuelle et sans progrès.

 

C'est le moment d'une telle vision que Leibniz recherche déjà sur le boulevard du Temple lorsque, dans les années 1760, il voit Circé et se représente dans le même temps la raison d'un tel phénomène. C'est le moment d'une telle vision que Leibniz atteint mystérieusement lorsque, dans ses dernières années, il note que Gott ist mir näher angehörig als der Leib, Dieu m'est plus abyssalement proche que ma propre chair (Von der Wahren Theologia mystica, posthume).

 

Signature de Leibniz

 

Tous les textes de Leibniz cités ici sont reproduits dans leur orthographe originale.

 

Bibliographie :

Leibniz, Drôle de pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations, 1765

Leibniz, La Monadologie,

Leibniz, Trois dialogues mystiques
Introduction de Jean Baruzi
Reprise de La Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1905, n°1
Vrin Reprise, 1985

Leibniz, Confessio Philosophi - La Profession de Foi du Philosophe
Texte, traduction et notes par Yvon Belaval
Vrin, nouvelle édition revue et augmentée, troisième tirage, 2004

Max Loreau, La genèse du phénomène - Le phénomène, le logos, l'origine
Editions de Minuit, 1989

 

 

 

 

 

Octobre 2007