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Photo en noir et blanc, soufflet de pissenlit

Edmond Couchot, Je sème à tout vent, 1988

 

Chacun ses fêtes impromptues, ses minutes heureuses, légères comme des graines de pissenlit. Foison sans pourquoi, qui rend la vie douce.

J'ai mis dans ma poche, la semaine dernière, un marron nouveau, tout lisse, tout rond, tout beau. Je l'y garderai jusqu'à ce qu'il se ride. J'aime savoir qu'il est là, de temps en temps le prendre, le faire rouler dans ma main. Les deux formes s'accordent parfaitement. Je tiens une planète, un tout, l'Un.

Le soir, quand je rentre à pied, je joue à pousse-marron. Je m'amuse à shooter dans un marron tombé sur le trottoir, et je tente de le conduire, sans le perdre, jusqu'à la maison. Mais en vertu du hasard, qui veut que, dans le libre déploiement des possibles, il y ait ici ou là rencontre des séries causales, il y a toujours un obstacle, un fâcheux, qui s'interpose sur la route du marron. Je perds chaque fois mon jouet. Dans l'effet de carambole générale qui signale à Jacques et autres fatalistes, l'avénement du meilleur des mondes possibles, ton marron, dixit Thanatos, est perdu d'avance.

- Essaie encore, me souffle Eros.

Profitant ainsi des fastes de l'automne, je pousse le marron tous les jours. Marron ou pas, est-ce que l'on sait où l'on va ? Ce jeu du marron me fait revoir une petite fille qui joue à pousse-marron. C'est moi. Ou plutôt, je suis elle, qui, sans moi, ne saurait pas d'où elle vient ni où elle va, ici, maintenant, dans le soleil couchant, avenue de Varsovie.

Maria Zambrano, dans Notes pour une Méthode - ce titre volontairement modeste cache un livre admirable - consacre des pages lumineuses au va-et-vient de la mémoire.

Ce qui a échappé au flux temporel se condense lorsqu'il est ressaisi par le regard venu du centre de la conscience. Un tel regard doit en effet venir du centre. Le sujet s'est retiré, autant que possible, dans ce centre qui est le sien, et regarde. C'est uniquement à partir du centre, ou de l'intention d'y aller, que ce qui était perdu peut être recouvré. L'impression fugitive se condense en une image ; l'image, qui est le corps des choses, leur corps mental. Une image ne peut jamais être diaphane sans courir le risque de disparaître. Il peut en être ainsi, elle peut même se dissoudre, et ce dont elle était porteuse, sa charge émotive, alors, se dilue dans le milieu de la vision [...].

L'image obtenue par condensation a la vertu de protéger les sens et même les sentiments, puisqu'en réalité elle se forme à partir de ce noyau.

L'image chargée de sens, de sentiment, rayonne ou absorbe. Et si elle rayonne, elle éclaire. De la diaphanéité, on passe à l'éclat de ce qui a été recouvré, changé par condensation en image. Et cela se passe à divers degrés : de l'image qui éclaire en rayonnant à partir de son noyau de sentiment à celle qui préside à la mémoire.

Il y a des images qui président à la mémoire comme des centres lumineux, des astres qui, s'ils se groupaient, formeraient une sorte de constellation.

Comme moi, la petite fille a un marron dans sa poche. Comme moi, elle a des graines dans son sac. Des graines récoltées en chemin, ici et là, sur le trottoir, au bord des jardins, ou dans les parcs. Je conserve ainsi dans mon sac des graines de glycine, des graines de fleurs sauvages égarées en ville, des graines d'arbres. Je les ramasse parce qu'elles me plaisent, parce qu'elles font pour moi figure de trésor. Il y a dans la déambulation, urbaine ou champêtre, une forme d'abandon, - abandon aux lieux, aux choses, aux rencontres -, mais aussi une attente, à la fois puissante et vague, qui relève de la quête et de l'imagination du talisman. Je cherche l'or du temps, dit André Breton, rappelant ainsi que la quête est, au coeur de nos va-et-vient, une postulation première. Ce qui fait le charme de la déambulation, c'est qu'en vertu de la disponibilité qu'elle induit, de l'acuité visuelle qu'elle aiguise, on ne cherche pas, on trouve. On tombe sur des trésors, comme le philosophe qui fait route vers Mégare, tombe dans un puits. Il vaut mieux tomber sur une graine de glycine plutôt que dans un puits.

La glycine produit une graine bien intéressante. L'arrivée de cette dernière se signale, le moment venu, par une explosion bruyante, comme un coup de carabine, à la faveur de quoi la gousse libère son fruit. Averti par cette émission sonore, on repère facilement des sortes de grands haricots boisés, lisses, légers et lourds à la fois, qui germent facilement dans un pot, ou peuvent remplacer les coquillages dits ramassés sur les côtes de l'Afrique, qui manquent justement à votre vieil awélé.

jeu d'awélé, objet africain

J'aime tomber, comme on dit, sur des trésors de rien du tout. Un tesson, sablé comme une verrerie romaine ; un silène, fleur qui pète avec un bruit sec, lorsqu'une fois arrivée à maturité, on l'écrase sur le dos de la main ; un caillou, dont les veines figurent le profil de Dante, un autre dont l'oeil, qui est celui de la murène, fascine...

Il y a des choses, note Maria Zambrano, qui semblent autres ou ressemblent à d'autres ; l'orchidée qui a l'air d'un papillon ou la pierre du ruisseau qui ressemble à un crâne. Et cet air ou cette ressemblance suggère à l'esprit une autre idée que celle d'une simple analogie formelle, même lorsqu'il en est ainsi non par nature mais par hasard. Celui qui découvre un petit caillou semblable à un crâne le ramasse, le regarde et le met de côté autrement qu'il ne le ferait pour une pierre qui ne ressemblerait à rien, qui serait seulement jolie. Celui qui se trouve en plein champ devant un roc l'air absorbé par ses pensées, même s'il sait fort bien que les pierres ne pensent pas, ne laisse pas d'en rapporter une étrange impression qui l'habitera un certain temps.

Ce qui précède montre qu'en percevant soit des êtres vivants, soit des choses, et en effectuant quelque labeur ou en exécutant quelque action, l'homme ne les isole pas de tout le reste. Entre l'être et l'apparence, il y a un jeu d'affinités et de parentés qui arrive à son comble lorsque l'un vaut l'autre, lorsqu'une chose peut être appelée du nom de l'autre, si bien qu'on les nomme toutes deux ensemble, unies par leur sens. Lorsqu'en nommant une orchidée on nomme un papillon, ou inversement, on désigne une chose qui dépasse l'être et les apparences de chacun, comme il advient toujours dans toute union.

Union. Le mot clé. De fil en aiguille, ou plutôt de botte à nique, une graine renvoie au tout, i. e. à l'horizon de significativité sous le rapport de quoi il y a quelque chose qui dépasse l'être et les apparences de chacun, quelque chose qui a réalité ou sens : un monde, au sein duquel la graine et la petite fille s'entretiennent.

Pendant que Dieu le compute, le monde se fait, dixit Leibniz. Pendant que le monde se fait, il y a une graine qui, semée sur mon chemin, requiert que je la voie, que je la reconnaisse, par là que je lui rétrocède un peu de place en un monde qui a besoin d'être maintenu ouvert pour être habitable. L'affaire de la graine augure ici celle du monde en tant qu'horizon sous le rapport duquel, et sous le rapport duquel seulement, la rencontre a sens. Tandis que je fais de la graine mon affaire, le possible d'un monde s'entretient. Je veux bien sûr parler d'un monde qui a du sens, - non pas d'un shaker qui emporterait la graine et la petite fille dans le maelström du divers, i. e. de l'insignifiant. Je parle d'une contrée dont l'étoffe, qui enveloppe dans ses plis la petite fille et la graine, découvre, au fur et à mesure qu'elle se déploie, d'autres paysages, d'autres vallées, d'autres collines, derrière lesquels d'autres paysages, d'autres vallées, d'autres collines encore, i. e. autant d'espaces à frayer, augures d'autres vues, d'autres rencontres. Le miracle du il y a quelque chose plutôt que rien, c'est que le tissu d'une telle contrée soit justement celui de nos songes.

Bref, je parle d'une contrée respirable, qui ménage au regard de l'âme la profondeur de champ dont celle-ci a besoin pour s'épanouir librement et par là s'entretenir dans la disposition réciproque qui signe la réalité de la rencontre. Il faut du libre, du champ, pour voir ce qui se tient en nous et par nous dans l'attente d'être vu : la graine, le silène l'oeil du paon, la pierre, dont l'oeil de murène fascine, se tiennent dans une telle attente.

Jean-Jacques Rousseau, dans les textes qu'il dédie à la botanique, évoque de façon pénétrante l'expérience du regard comme figure d'un monde possiblement heureux. En 1771, il formule une superbe suite d'observations, destinée à Madame de Lessert, qui a entrepris d'amuser un peu la vivacité de sa fille & de l'exercer à l'attention sur des objets agréables & variés comme les plantes.

J'ai toujours cru qu'on pouvoit être un très-grand Botaniste sans connoître une seule plante par son nom; & sans vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniste, je crois néanmoins qu'il lui sera toujours utile d'apprendre à bien voir ce qu'elle regarde. Ne vous effarouchez pas au reste de l'entreprise. Vous connoîtrez bientôt qu'elle n'est pas grande. Il n'y a rien de compliqué ni de difficile à suivre dans ce que j'ai à vous proposer. Il ne s'agit que d'avoir la patience de commencer par le commencement.

Lettre Première, du 22 août 1771

Bien voir ce que l'on regarde, ou avoir la patience de commencer par le commencement, c'est se laisser reconduire par une fleur, une pierre, au possible de la rencontre, autrement dit au possible d'une relation dans laquelle, comme on dit, on n'a pas la main.

En 1776, dans la Septième Rêverie du Promeneur solitaire, Rousseau évoque la chaîne des idées qu'il puise à la source de la botanique et le rôle que joue cette dernière dans le déploiement d'une contrée heureuse, tissée des songes d'une enfance dont elle entretient la magie, ou, conformément au mot de Heidegger, dont elle requiert chaque fois l'insigne vertu de commencement commençant.

C'est la chaîne des idées accessoires qui m'attache à la botanique. Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les idées. [...] Elle me rappelle et mon jeune âge et mes innocents plaisirs, elle m'en fait jouir derechef.

On peut dire de celui qui herborise ce que Proust dira plus tard de l'homme qui dort.

Un homme qui herborise tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes.

Je roulais l'autre jour ce genre de pensées obliques, alors que je marchais dans le soleil couchant, avenue de Varsovie. De l'effet d'un marron dans la poche, d'une graine de glycine, logée, depuis le printemps, au fond d'une housse d'ordinateur.


On reconnaît le premier logo du dictionnaire Larousse. Ce logo date de 1876. Il représente une dent-de-lion (nom usuel du pissenlit à cause de la découpure de ses feuilles) dont les graines s’éparpillent au gré du vent et qui est ornée de la devise, due à Émile Reiber, architecte et décorateur français (1826-1893) : "Je sème à tout vent".

 

Bibliographie

Maria Zambrano, Notes pour une Méthode, trad. de l'espagnol par Marie Laffranque, éditions Des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2005.

Jean-Jacques Rousseau :
Deux lettres à M. de M* ** . sur la formation des Herbiers (1771)
Lettres élémentaires sur la botanique (1773)
Fragmens pour un dictionnaire des termes d'usage en botanique (1774)
Les Rêveries du Promeneur solitaire (1782)

Awélé, jeu de semailles

 

 

 

Octobre 2005