Hans Lipps
Logique et herméneutique

 

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Hans Lipps parmi le groupe de Göttingen

 

Sur cette photographie datée de l'été 1922, la Société Philosophique de Göttingen, plus connue sous le nom de groupe de Göttingen. Tous les membres du groupe sont, ou ont été, élèves de Husserl. En haut à droite, dans le feuillage, Hans Lipps (1889-1941).

 

Photo, Hans Lipps dans le feuillage, gros plan

 

Tombé le 10 septembre 1941 devant Stalingrad, Hans Lipps, qui fut médecin et, à partir de 1935, titulaire d'une chaire de philosophie à l'Université de Francfort, laisse une oeuvre inachevée et méconnue. Dans une lettre adressée le 31 octobre 1941 à Madame Lipps, Heidegger évoque, en termes de lieu de la pensée, la destinée d'une telle oeuvre :

Le fait que son oeuvre, ce qu'il a enseigné et écrit, est un commencement non accompli et à peine connu, cela fonde son lieu propre dans l'histoire de la pensée.

Six de mes élèves, ajoute Heidegger, sont tombés. Et maintenant, c'est ce compagnon qui m'est enlevé.

Successivement élève de Husserl, puis de Heidegger, Hans Lipps publie en 1929 Recherches sur une philosophie de la connaissance ; en 1938 Recherches pour une logique herméneutique. Terminé pendant la campagne militaire en France, l'ouvrage intitulé La nature humaine sera publié à titre posthume.

Quelques détails relatifs à l'homme Hans Lipps nous sont parvenus via le journal d'Edith Stein.

Réfractaire à la notion de réalité suprasensible, Hans Lipps se plaisait à ironiser quant à la suprasensibilité de la jeune femme.

Etudiante à l'Université de Göttingen, Edith Stein fut éperdument amoureuse de Hans Lipps. Celui-ci en aimait une autre, qu'il épousa. Après la mort de cette autre, Hans parla d'épouser Edith. Mais, en 1933, Edith entre au Carmel, sous le nom de Soeur Thér`se-Bénédicte de la Croix. Elle meurt gazée, à Auschwitz, en 1942.

 

Photo, Edith Stein étudiante

 

Edith Stein possédait une photo de Hans Lipps, qu'elle a conservée sur son bureau jusqu'à son entrée au Carmel. Cette photo nous est parvenue. La survie d'une telle relique me touche mystérieusement.

 

Photo de Hans Lipps conservée par Edith Stein

 

Nous appelons vraie une pensée quand, dans le sillage de son accueil et de son appropriation, dans son reflet, quelque chose se découvre. Ce qui devient important, c'est comment quelque chose est dit : comment la pensée est livrée à l'ouverture, comment sa plénitude est résumée et son espace esquissé.

Hans Lipps, Recherches pour une logique herméneutique

 

Recherches pour une logique herméneutique est actuellement le seul ouvrage de Hans Lipps disponible en français. Nous devons sa traduction à Stefan Kristensen, qui s'est chargé là d'une tâche ardue.

Dans le premier chapitre de l'ouvrage, intitulé Logique formelle et logique herméneutique, Hans Lipps entreprend de définir le champ de signfication auquel renvoie la notion aristotélicienne de logos semantikos. Il distingue ainsi deux champs possibles : celui de la pensée discursive, que vient remplir des contenus objectifs de signification ; celui de la parole, dans lequel nous ne demandons pas un contenu objectif de signification, mais cherchons plutôt à comprendre autrui dans ce que celui-ci donne à connaître ou dans ce qu'il nous demande.

Ce que les paroles donnent à connaître, i. e. le dit au sens spécifique, ne peut absolument pas être fixé objectivement, ni montré comme une pensée, mais uniquement perçu comme indication et accueilli, dans la mesure où l'on entre en résonance avec les paroles ; qu'on les médite, qu'on suit leur avertissement ou leur enseignement, que l'on y répond, etc.

Rappelant qu'Aristote lui-même distingue ce qui donne à connaître sur le mode du concept et ce qui donne à connaître sur le mode du faire-signe, Hans Lipps constate que, lorsque ce qui donne à penser se trouve réduit à des contenus objectifs de signfication, alors l'être-vrai de la parole se perd dans l'arbitraire d'arguties théoriques. Il vise en l'occurrence la logique formelle, qui déforme la vérité du discours en propriétés d'énoncés, i. e. en représentations propositionnelles d'états de fait objectifs, et décline par suite in abstracto une froide morphologie du jugement.

Dans Logique formelle et logique herméneutique,Hans Lipps s'intéresse à ce qui fait existentialiter la vérité de la parole. Il désigne sous le nom de logique herméneutique le comment du pragma sous le rapport de quoi hic et nunc la parole a pour moi vérité ou sens ; i. e. le comment de la vérité en tant qu'affaire de la parole parlante. D'où le caractère concret de la méthode, qui consiste à frayer le chemin de la parole comme elle va, - comme elle va, sans se laisser elle même derrière soi, dans les situations, toujours singulières, de la vie courante. D'où aussi la difficulté de la traduction, qui doit transposer dans une autre langue des jeux de langage et/ou des tropismes subtilement liés à une langue-mère.

Hans Lipps définit sa méthode comme une typique des pas dans lesquels s'accomplit l'existence, partant comme une répétition pensée, par où, fruit de l'expérience proprement herméneutique, il y a, sur le mode de l'universalité sans principe, constitution des généralités empiriques, autrement dit compréhension de l'unité signifiante, ou Bündigkeit.

 

Photo, le groupe de Göttingen autour de Husserl

 

Pensée et parole s'entretiennent, dans le champ préalablement ouvert par la situation, observe Hans Lipps.

La situation, c'est la condition de l'homme enferré dans les choses et toujours déjà engagé dans quelque relation à autrui. L'impression que suscite la situation se condense en attitudes, mobilités, par où l'on se porte auprès de quelque chose et/ou à la rencontre d'autrui. Il n'y a cependant de situation que dans la mesure où elle est la situation de quelqu'un, - quelqu'un qui se tient dans l'ouvert de la situation, qui maintient l'ouverture de cette dernière, et qui par là lui donne forme.

 

Photo, Hans Lipps, étudiant

 

Dans le se-tenir s'exprime l'effort de surmonter une fluctuation ouverte. Seule l'activité du se-tenir garantit une vue d'ensemble et une distance libre.

On fait quelque chose de la situation. On la forme, elle qui auparavant n'était rien. Comme un kaléidoscope, elle change de visage relativement au champ de forces dans lequel elle se trouve. C'est précisément en tant qu'elle est chaque fois par quelqu'un, en tant qu'elle doit recevoir une forme en étant mise en évidence, que la situation se montre dans le miroir de l'existence humaine.

Ainsi maintenue ouverte dans sa fluance même, la situation constitue l'horizon sous le rapport duquel, et sous le rapport duquel seulement, on peut aborder les choses de façon significative et rencontrer véritablement autrui.

Concernant la manière dont nous abordons les choses dans le cadre dynamique de la situation, Hans Lipps donne l'exemple d'une barre qui mesure 1 m 82. Ce qu'il y a de significatif dans la barre, note Hans Lipps, qui ne manque pas d'humour et qui a le génie de l'observation insolite, ce n'est pas que la barre mesure 1 m 82, mais plutôt que 1 m 82 est ma taille. J'aborde donc les choses, dans le cadre de la situation, non pour ce qu'elles sont ou seraient indépendamment de moi, mais pour ce qu'elles sont à mes côtés, i. e. le substrat de propriétés qui m'intéressent et/ou que je peux exploiter à mes fins propres.

Concernant la rencontre véritable avec autrui, Hans Lipps montre qu'elle ne suit pas de l'étalage de mes CONNAISSANCES objectives, - je mesure 1m 82, car je ne suis, en tant qu'homme du mètre 82, ni celui qu'on questionne, ni celui qui questionne, mais celui qui formule un propos sans appel -, d'où celui qui forclôt par avance le possible du dialogue.

Il n'y a véritablement rencontre, souligne Hans Lipps, que si, et seulement si, formulant un propos qui souffre une réplique, je me laisse questionner, par là me découvre, et en celà me laisse connaître, comme celui que je suis : un être-parlé, un être en question.

La transmission de CONNAISSANCES objectives conformément au schéma émetteur-récepteur ultérieurement défini par Shannon ne constitue certes pas, selon Hans Lipps, l'objet propre du discours, car même si elle exige d'autrui qu'il se laisse dire quelque chose, elle ne nécessite aucunement l'ouvert de la réplique, i. e. celui de la parole authentiquement parlante, dans lequel, une parole donnant l'autre, quelque chose se découvre, qui est la réalité d'un être-ensemble, i. e. le propre de l'existence humaine, telle qu'elle s'ouvre ou se referme à partir d'elle même.

Rien ne découvre mieux la dite réalité que le déroulement de la conversation courante, dont l'objet peut être indifférent, mais dans laquelle, abordant autrui sans autre préoccupation que celle de maintenir le contact, reconduisant ainsi le jeu initial qui est celui du je et du tu, j'entretiens le possible de la rencontre, par là celui de la parole authentiquement parlante.

Entretien et discussion sont, dans le cadre d'un tel jeu, des formes stérétiques et/ou agonales de la conversation. Je trouve dans l'entretien les résistances auxquelles la justesse de mon point de vue peut s'éprouver.

L'imprévu d'une objection me renvoie aux limites de ma conception. En interrompant l'autre, en venant à son encontre, en mettant en question la direction de sa réflexion, on contribue à renforcer la justification d'une vision. L'objet est rectifié par les perspectives dans lesquelles on l'esquisse. L'objectivité du dit augmente. Elle s'atteste dans le fait que ma connaissance se rencontre avec celle de l'autre.

J'affirme, dans la discussion, quelque chose qui a besoin d'un adversaire pour apparaître comme indiscutable. Je fais ainsi, le cas échéant, l'expérience du pouvoir, de la magie ; en celà, l'expérience de ma supériorité et/ou de l'infériorité d'une autre personne.

L'à propos de ce logos ne consiste pas dans le geste de s'approcher et de chercher à connaître autrui, mais dans le fait de se mesurer les uns aux autres. Discuter avec l'autre signifie ici se délimiter mutuellement. [...] On veut moins ici faire la connaissance de l'adversaire que s'assurer soi-même de la puissance de sa propre cause.

La pente de la discussion veut que toute affirmation péremptoire ait pour autrui, justement en vertu du défi qu'elle comporte, quelque chose d'attirant, ou même de tentant. Hans Lipps, observateur de la parole comme elle va, évoque de façon brillante le jeu des forces mises en oeuvre dans ce domaine de la lutte où, pour rester maître du terrain, l'on se doit d'avoir - provisoirement - le dernier mot.

Il s'agit de fixer le rythme, la forme, le niveau du combat, et de les imposer à l'autre pour avoir l'avantage du terrain. L'un des protagonistes entre toujours sous le charme de l'autre et se transforme sur ce terrain étranger pour lui. L'à propos de ce logos se manifeste précisément dans la manière dont, dans le cours de la discussion et en tenant compte de l'adversaire, les fronts se décalent, les positions se regroupent, les thèses se transforment, l'un se retranche derrière des concessions, anticipe des attaques par des esquives pour ensuite aborder l'adversaire par un autre côté. L'objet dont il s'agit en premier lieu se déplace à tel point dans le cours de la discussion qu'il constitue moins le thème de la discussion que le point autour duquel les logoi peuvent se croiser.

C'est ce déplacement de l'objet initialement visé qui entretient le caractère productif de la discussion, note Hans Lipps, car il assure la manifestation du champ de forces au sein duquel, chaque fois que l'occasion s'offre à moi, je tente d'assumer la responsabilité d'un point de vue.

J'assume pleinement la responsabilité du dit point de vue lorsque, négociant ainsi le tournant du dernier mot, je formule une conclusion. Je cristallise de la sorte ce qui résulte pour moi des tours et détours de la discussion, i. e. ce qui m'apparaît, à la lumière de cette dernière, comme étant le noeud de la situation.

Les conclusions sont décisives dans la mesure où la situation y est recueillie en raccourci, qu'elle y est nouée d'un seul tenant.

Il va de soi qu'ainsi conçue, toute conclusion reste le produit d'une situation et le fait de quelqu'un. On ne saurait comprendre stricto sensu aucune conclusion, sauf à se trouver soi-même replacé, et dans la situation-mère, et, à partir de cette dernière, dans la perspective maintenue ouverte par quelqu'un. On ne saurait en outre se laisser conceptuellement obliger par des prémisses conçues après coup pour faire valoir, au profit de la conclusion présentement défendue, ce qu'il y a d'originellement contraignant dans la situation. On est poussé à une conclusion, remarque Hans Lipps, à savoir par la situation dans son ensemble qui se condense en elle. Ainsi fondée, la conclusion ne prouve rien, sinon qu'on prête aux choses la faculté de parler par elles-mêmes. On peut toutefois se laisser persuader par un raisonnement de type ponendo ponens, de la même façon qu'on se laisse distraire par l'arbre qui cache la forêt.

On ne peut comprendre au sens conceptuel du terme que ce dont on se trouve convaincu par un cercle d'arguments qui se referme et par là présente l'unité de la preuve. Les arguments sont des concessions exigées et obtenues de la part d'autrui. Celles-ci le ligotent. L'unité de la preuve signifie une absence de lacunes. Quelque chose est donc prouvé sans contredit - de sorte qu'autrui ne puisse plus rien dire.

Philosophe de l'intuition plutôt que de la compréhension, Hans Lipps oppose les arguments, qui prennent au piège, à ce qui s'offre comme raison, ou Grund, et que j'accueille ; les raisons que chacun, et moi le premier, doit toujours admettre, à l'ouvert de la réalité, qui ne se montre qu'ici et maintenant, en tant que je le mesure à mes pas.

Dans le concept de s'ouvrir à quelque chose, il y a déjà l'idée que le caractère inachevé de tout logos n'est pas un manque. Au contraire, dans le fait qu'une situation est toujouts une créance ainsi que dans l'ouvert d'une telle situation, se fonde la possibilité d'une articulation et d'une formulation. La formulation est toujours peras, sentier ou gué, sur fond d'apeiron, d'illimitation.

La logique scolaire, observe Hans Lipps, a pris la logique du côté qui était le plus proche de l'intérêt de la science. Les faits sont absolus dans la mesure où ils peuvent être présentés partout, toujours, et pour n'importe qui. Leur caractère absolu signifie leur neutralisation. Ils sont disponibles dans des jugements que l'on peut échanger. Ce sont des contenus. Or les faits sont en réalité des motifs, ou des causes, qui peuvent jouer et jouent concrètement dans ma situation.

Assignant ainsi une autre destination à la logique philosophique, Hans Lipps note que celle-ci recherche dans la connaissance, c'est-à-dire dans l'observation et dans l'interprétation des situations, quelque chose qui ne peut pas être consigné comme un savoir. Connaître les choses, rencontrer autrui, - trouver des chemins, identifier des arbres quelque part, retrouver son parapluie, entretenir la conversation - signifie en effet autre chose que concevoir, au sens de subsumer sous des concepts, et administrer des preuves.

C'est ce quelque chose qui ne peut pas être consigné dans un savoir que Hans Lipps rapporte et interprète, de façon extraordinairement riche, sensible, drôle, dans les chapitres de Recherches pour une logique herméneutique dédiés au Concept, au Mot, au Discours. Je me suis contentée ici d'évoquer passim, dans la première section de l'ouvrage, les chapites intitulés respectivement "Logique formelle et logique herméneutique" et "Modalité et relation des jugements". Il faut lire en particulier, dans la section Discours, le chapitre irrésistible dédié aux Proverbes, et dans le chapitre Modalités et signification de la section Mot et signification, les passages implacables consacré aux acronymes forgés par la puissance industrielle et militaire de l'Allemagne nazie (pp. 78-79) et plus généralement aux slogans véhiculés par la propagande du temps (pp. 81-83).

D'acronymes tels que DKW (Deutscher Kraftwagen, ancêtre de Volkswagen) ou AEG, Hans Lipps dit qu'un monde y apparaît dans lequel on est inclus en tant que l'on dépend des moyens de tranport public, de la santé de son usine, etc. L'appauvrissement de l'espace vital s'y exprime. C'est un monde sans horizon, découpé comme une tranche, dans lequel il devient évident à quel point tout est normé et typé.

Concernant la puissance des slogans, Hans Lipps développe en 1938 une analyse secrètement prémonitoire.

Un mot peut être extrait de la langue en tant que slogan. [...]Il est accueilli comme le mot-clé qu'on attendait. Il met en mouvement une bonne volonté toute prête, des pulsions, des affects bloqués. Les slogans sont des étincelles, dans la mesure où ils libèrent de la tension dans la lutte. L'agitation se sert de slogans. Ils entrent en jeu pour faire valoir un droit, pour lequel il s'agit d'obtenir un consensus, qu'il s'agit de diffuser, et dont le caractère de référence est encore problématique. Enfin, les slogans indiquent le lieu où l'adversaire est connu [...].

En eux se symbolise une croyance. Quelque chose qui était jusque là sans nom reçoit par là un corps et une forme, une volonté implicite reçoit les béquilles d'une marque conceptuelle. Ce sont les premières béquilles, car l'achèvement de ce dont il s'agit est encore à venir, et la réalisation encore à faire [...].

Le relief de l'époque se cristallise en slogans. Ce qui est aveuglant dans le slogan, sa transparence et sa clarté apparentes, naît dans le rayonnement à rebours qu'il produit. En lui s'illumine ce qui dans notre époque cherche à s'imposer.

Au-delà des tragiques événements qui ont suivi les premières béquilles, le propos de Hans Lipps relativement aux slogans vaut toujours, peut-être même plus que jamais.

Le propos développé et comme jeté aux quatre vents dans Recherches pour une logique herméneutique vaut plus généralement pour son acuité, sa profondeur, sa sensibilité, sa poésie, son humour, bref pour son extraordinaire originalité. Il est éclairé par la superbe postface de Stefan Kristensen.

 

Photo, Hans Lipps, gros plan

 

Bibliographie :

Hans Lipps, Recherches pour une logique herméneutique, traduction, notes et postface de Stefan Kristensen, collection Textes Philosophiques, ouvrage publié avec le concours de la Société académique de Genève, éditions Vrin, Paris, 2004.

 

Crédits iconographiques :

At Göttingen

 

 

 

2006