Elisée Reclus
Histoire d'un ruisseau

 

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Il est doux et bon de suivre le bord des ruisseaux...

Elisée Reclus, Histoire d'un ruisseau

 

Comme les années précédentes, je compte passer tout l’été au bord de l’eau. J’emporte, entre autres, Histoire d’un ruisseau d'Elisée Reclus, qui constituera le livre des vacances, celui qu’on lit aux enfants, celui dont on parle en famille tout l’été. Un rite qui contribue au bonheur.

L’ouvrage intitulé Histoire d’un ruisseau a été publié pour la première fois en 1869, dans la Bibliothèque d’éducation et de récréation de J. Hetzel et Cie.

 

Elisée Reclus, photographié par Niepce, entre 1878 et 1904
Papier au gélatino-bromure d'argent
Musée Niepce

 

Elisée Reclus (1830-1905), maître d’oeuvre de La nouvelle Géographie Universelle (1875-1894), est le grand géographe que l’on sait.

 

Elisée Reclus, alias Nemo

 

C’est aussi, avec Kropotkine, l’une des figures emblématiques du courant anarchiste au XIXe siècle. Condamné en 1872 à la déportation en Nouvelle-Calédonie, il voit sa peine commuée en exil. Il se réfugie alors en Suisse, puis termine sa vie en Belgique.

 

Elisée lisant Le Cri du peuple dans le jardin de sa maison à Bruxelles.
Revue Itinéraire (Chelles).

 

L’incipit de l’Histoire d’un ruisseau ranime les émotions de l’enfance. L’un des premiers livres que j’aie lu et aimé, s’intitule Perlette, goutte d’eau. On le lit encore aux enfants, à l’école maternelle, et il sert de point de départ à d’étonnantes découvertes.

 

Marie Colmont, Perlette, goutte d’eau
Collection Les Mini Castor
Editions Flammarion

 

Dans nos écoles et nos lycées, nombre de professeurs, sans trop le savoir et même croyant bien faire, cherchent à diminuer la valeur des jeunes gens en enlevant la force et l’originalité à leur pensée, en leur donnant à tous même discipline et même médiocrité ! [...] Les pédagogues se vouent à l’œuvre fatale de pétrir des têtes de fonctionnaires et de sujets, et malheureusement il leur arrive trop souvent de réussir. Mais, après les dix mois de chaîne, voici les heureux jours des vacances ; les enfants reprennent leur liberté ; ils revoient la campagne, les peupliers de la prairie, les grands bois, la source déjà parsemée des feuilles jaunies de l’automne ; ils boivent l’air pur des champs, ils se font un sang nouveau et les ennuis de l’école seront impuissants à faire disparaître de leur cerveau les souvenirs de la libre nature. Que le collégien sorti de la prison, sceptique et blasé, apprenne à suivre le bord des ruisseaux, qu’il contemple les remous, qu’il écarte les feuilles ou soulève les pierres pour voir jaillir l’eau des petites sources, et bientôt il sera redevenu simple de cœur, jovial et candide.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, I. La Source

 

Elisée Reclus, critique de nos écoles et lycées, exagère. Mais il n’a pas tout à fait tort non plus. Voici les heureux jours des vacances ; les enfants reprennent leur liberté. Il faut prendre ici le mot liberté au sens essentiel du terme. Il faut admettre aussi que la pure nature est bonne, et que chacun de nous reste capable de retourner à cette dernière.

Georg Simmel, dans L’individualisme moderne (1917), laisse entendre qu’il s’agit là d’un postulat optimiste :

Si l’humain universel, autrement dit, l’être humain comme loi naturelle, existe comme le germe essentiel en chaque être humain individualisé par des propriétés empiriques, une position sociale, par une formation contingente, on n’a justement besoin que de le libérer de toutes ces déviations et influences historiques qui oppriment son essence la plus profonde afin que s’élève en lui ce qui est commun à tous, l’être humain comme tel, en tant que cette essence même.

Georges Simmel, Philosophie de la modernité, trad. J. L. Vieillard-Baron, Editions Payot & Rivages, 2004

 

Au chapitre II, intitulé L’Eau du Désert, Elisée Reclus rapporte, d’après un ancien récit de l’Orient, le curieux mythe que voici :

D'après un ancien récit de l'Orient, c'est au bord d'une fontaine du désert que les ancêtres légendaires des trois grandes races de l'Ancien Monde ont cessé d'être frères et sont devenus ennemis. Tous les trois, fatigués par la marche à travers les sables, périssaient de chaleur et de soif. Pleins de joie à la vue de la source, ils s'élancèrent pour s'y plonger. Le plus jeune, qui l'atteignit le premier, en sortit comme renouvelé ; sa peau, noire comme celle de ses frères avant de toucher l'eau de la fontaine, avait pris une couleur d'un blanc rosé, et des cheveux blonds brillaient sur ses épaules. Maie déjà le flot était à demi tari, le second frère ne put s'y baigner en entier ; toutefois il s'enfonça dans 1e sable humide, et sa peau se teignit d'une nuance dorée. A son tour le dernier venu plonge dans le bassin, mais il n'y reste plus une goutte d'eau. L'infortuné cherche vainement à boire, à s'humecter le corps ; seulement les plantes de ses pieds et les paumes de ses mains pressées contre le sable en exprimèrent un peu d'humidité, qui les blanchit légèrement.

Cette légende relative aux habitants des trois continents de l'Ancien Monde raconte peut-être sous une forme voilée quelle sont les véritable causes de la prospérité des races. Les nations de l'Europe sont devenues les plus morales, les plus intelligentes, les plus heureuses, non parce qu'elle portent en elles-mêmes un germe quelconque de prééminence, mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse de rivières et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus heureusement distribués. L'Asie, où nombre de peuples, de la même origine aryenne que les principales nations d'Europe, ont une histoire beaucoup plus ancienne, a fait cependant moins de progrès en civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien arrosée et que de vastes déserts séparent les unes les autres ses fertiles vallées. Enfin l'Afrique, continent informe ceint de déserts, de plateaux, de plaines brûlées par la chaleur, de marécages, a longtemps été la terre déshéritée, à cause du manque de fleuves et de fontaines. Mais, en dépit des haines et des guerres qui durent encore, les peuples deviennent de plus en plus solidaires, ils apprennent de jour en jour à se communiquer leurs privilèges pour en faire un patrimoine commun ; grâce à la science et à l'industrie qui se propagent, ils savent maintenant faire jaillir de l'eau là où nos ancêtres n'auraient su la trouver, et mettre en communication rapide les bassins fluviaux trop éloignés les uns des autres. Les trois premiers hommes se sont séparés ennemis près de la fontaine de Discorde ; mais, ajoute la légende, ils se retrouveront un jour près de la source de l'Égalité, et désormais resteront frères.

 

L’usage du mot race est rendu aujourd’hui obsolète par les avancées de la biologie. Le propos d’Elisée Reclus a toutefois quelque chose de puissamment moderne, dans la mesure où, substituant la différence géographique à celle de la couleur, il vire ipso facto de la défense et illustration de la supériorité de l’homme blanc, à l’examen des inégalités de type Nord-Sud.

 

 

Grandville, caricaturiste souvent trop ingénieux, s’était imaginé de figurer les pensées intimes d’un pêcheur à la ligne, en montrant le pauvre homme avec la boîte osseuse ouverte et divisée en compartiments, suivant le système de Gall. Dans chacun des casiers cérébraux se tramait un crime affreux. Le pêcheur inoffensif, au visage si pur et plein de candeur, n’en songeait pas moins à perpétrer toutes les atrocités possibles. Sous la bosse de l’acquisivité, il forçait une serrure et volait des piles d’écus ; sous la protubérance de la sécrétivité, il écrivait un faux ; dans la case de la combativité, il assassinait un vieillard ; dans un autre recoin du crâne, il enlevait la femme de son ami ; que sais-je encore ? Toutes les monstruosités imaginables se rêvaient dans ce cerveau. Certainement, l’artiste calomniait le pêcheur à la ligne, en lui prêtant ces hallucinations criminelles ; tant qu’il a l’œil fixé et le bras raidi au-dessus de l’eau, l’honnête homme n’a point conscience des images fugitives, bonnes au mauvaises, qui flottent dans sa cervelle ; il est fasciné par les vaguelettes qui brillent, par les fossettes qui se creusent, par l’eau qui lui sourit et le poisson qu’il attend.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, XIV. La Pêche

 

J. J. Grandville, La pêche à la ligne (1844)

 

Elisée Reclus géographe lie l’écriture de la terre à celle des hommes. A ce titre, il fait oeuvre de sociologue et de moraliste. Il se plaît ainsi à évoquer des socio-types, - l’écolier, le professeur, l’agriculteur, l’ouvrier -, et, par extension, des caractères, tels celui du pêcheur à la ligne, qui vérifie le postulat de Rousseau : l’homme naît bon ; la société le déprave.

Je n’ai pas retrouvé la gravure de Grandville invoquée par Reclus. Mais il suffit de voir la gravure reproduite ci-dessus pour comprendre ce qui distingue l’homme Reclus de l’homme Grandville : l’un est amène ; l’autre, grinçant. L’anarchisme rime, chez Elisée Reclus, avec l’amour de la vie. Certes il ’agit-là d’un amour lucide, parfois vache, mais équitablement prodigué à tous les vivants.

Le ruisseau n’est pas seulement pour nous l’ornement le plus gracieux du paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c’est aussi pour la vie matérielle de l’homme un réservoir d’alimentation, et son eau féconde nourrit des plantes et des poissons qui servent à notre subsistance. L’incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l’animal des prairies et de l’oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot rapide comme un rayon de lumière, la plupart d’entre nous ne se contentent pas d’admirer la forme élancée de son corps et la merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas avoir saisi l’animal dans son élan et de n’avoir pas la chance de le faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche armée de dents qui s’ouvre au milieu de notre visage nous rend semblable au tigre, au requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des bêtes féroces.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, XIV. La Pêche

 

Dans le chapitre intitulé L’Eau dans la cité, Elisée Reclus détaille, de façon tristement actuelle, les effets de la pollution.

 

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, XVIII. L’Eau dans la cité
Edition Hetzel, 1869

 

Fondant son optimisme sur le progrès de la science et de la raison, Elisée Reclus pense que la société moderne saura mettre en oeuvre un traitement ingénieux des eaux usées.

Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que feront les hommes. Déjà nombre de cités, surtout dans l’intelligente Angleterre, essayent de se créer un système artériel et veineux fonctionnant avec une régularité parfaite et se rattachant l’un à l’autre, de manière à compléter un petit circuit des eaux, analogue à celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d’égout, aspirées par des machines, comme le sang l’est par le jeu des muscles, se dirigeront vers un large réservoir voûté où les ordures entraînées se mêleront en un liquide fangeux. Là, d’autres machines s’empareront de la masse fétide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiquées de distance en distance sur les aqueducs permettront d’en déverser le trop-plein en quantités mesurées sur tous les champs appauvris qu’il faut régénérer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait la mort des populations, si elle devait séjourner dans les villes ou se traîner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la vie même des nations, puisqu’elle se transforme en nourriture pour l’homme. Le sol le plus infertile et jusqu’au sable pur donnent naissance à une végétation luxuriante lorsqu’ils sont abreuvés de ces liquides ; de son côté, l’eau, qui servait de véhicule à toutes les souillures de l’égout, se trouve désormais nettoyée par les opérations chimiques des racines et des radicelles ; recueillie souterrainement dans les conduits parallèles aux aqueducs d’eau sale, elle peut rentrer dans la ville pour la nettoyer et l’approvisionner, ou bien couler dans le fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu’autrefois, au dessous de la première ville dont elle baignait les quais, la rivière n’était plus jusqu’à l’océan qu’un immense canal d’égout, elle reprend de nos jours sa beauté des temps anciens ; les édifices des cités et les arches des ponts, qui pendant des siècles ne se sont reflétés que sur une onde troublée, recommencent à se mirer dans un flot transparent.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, XVIII. L’Eau dans la cité

 

Elisée Reclus géographe voit dans le fleuve qui rassemble l’ensemble de tous les ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis, une image de la foule contemporaine dans laquelle, tel une goutte d’eau, l’individu s’engloutit, et avec lui, la force dont il constitue chaque fois le moment unique.

C’est par ses agents les plus faibles que la nature révèle le mieux sa force. Vue au microscope, la gouttelette qui s’est formée sous la roche accomplit une œuvre géologique proportionnellement bien plus grande que celle de l’océan sans bornes.

D’où l’ambivalence du fleuve dans la représentation qu’en donne l’Histoire d’un ruisseau.

Ici, l’antique nature se revoit telle qu’elle existait, il y a des milliers de siècles, avant le séjour de l’homme sur les bords du fleuve et des ruisseaux qui s’y déversent. Comme au temps du plésiosaure, la terre et l’eau se confondent en une sorte de chaos : des bancs de vase, des îlots émergent çà et là, mais à peine distincts de l’eau qui les pénètre, ils brillent comme elle et reflètent les nuages de l’espace ; des nappes liquides s’étalent entre ces îlots, mais elles se mêlent à la boue du fond : ce sont elles-mêmes de la fange, plus fluides seulement que la vase des rives. De toutes parts on est environné de terres en formation et cependant on se trouve déjà comme au milieu de la mer, tant la surface du sol est unie et l’horizon régulier. C’est qu’en effet tout l’espace embrassé par le regard était autrefois la mer. Le fleuve l’a comblé peu à peu ; mais le sol récemment déposé n’est pas encore affermi ; sans d’immenses travaux d’assèchement, il ne saurait même être approprié au séjour de l’homme, puisque les miasmes mortels s’échappent de ses boues et de ses eaux corrompues.

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, XIX. Le Fleuve

 

Optimiste quant au progrès de la science et de la raison, Elisée Reclus l’est nettement moins quant aux vertus de la société de masse, qui, sans d’immenses travaux d’assèchement, ne saurait être appropriée au séjour de l’homme, puisque les miasmes mortels s’échappent de ses boues et de ses eaux corrompues.

Dans le dernier chapitre de l’Histoire d’un ruisseau, intitulé Le Cycle des Eaux, Elisée Reclus formule toutefois un message d’espoir. Il veut croire au possible que serait pour l’humanité celui d’un être-océan, - non plus l’indifférence du fleuve, mais, tel la grande mer où toutes les vies trouvent leur source, un idéal commun de justice et de liberté.

Le possible envisagé en 1869 dans l’Histoire d’un ruisseau se situe aux antipodes de la réalité décrite en 1866 dans Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes.

Chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d’un glacier, tout, jusqu’au bruit de l’écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les cataractes, les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de réclames, transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes brisées et le souffle du vent qui déploie dans l'espace des écharpes de vapeurs.

Quittons ici les considérations négatives. Il reste encore, loin du bruit et de la fureur du tourisme, des vallées perdues, des ruisseaux bordés de peupliers, des trous dans lesquels, suspendue à une ficelle, on met à rafraîchir la bouteille, des plages de cailloux, vastes chantiers des formes en naissance, où l’on trouve parfois des fossiles ; bref, il reste sur terre, si près si loin, des fragments de paradis.

 

Penché sur cette eau qui scintille au soleil, je cherche à pénétrer du regard l’ombre d’où elle jaillit, et j’envie la petite araignée d’eau qui s’élance en patinant...

Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, V. Le Gouffre

 

 

Bibliographie :

Elisée Reclus, Histoire d'un ruisseau
BNF, mode image, 9,7 Mo

Elisée Reclus, Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, 1866

Site Elisée Reclus

Elisée Reclus, géographe et anarchiste

Lionel Dupuy, De Jules Verne à Elisée Reclus

Jean-Pierre Boutin, Jules Verne Forum (discussion avec Lionel Dupuy)

Biographie des 5 frères : Jacques Elisée Reclus, Michel Elie Reclus, Onésime Reclus, Armand Reclus, Jean Jacques Paul Reclus

Georges Simmel, Philosophie de la modernité, trad. J. L. Vieillard-Baron, Editions Payot & Rivages, 2004

Marie Colmont, Perlette, goutte d’eau
Collection Les Mini Castor
Editions Flammarion, 1993
Première édition : 1936

 

 

 

 

Eté 2005