Robinson Crusoé
et la lanterne magique

 

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Robinson fait naufrage.

 

J'ai lu Robinson Crusoé, pour la première fois, le jour auguste et solennel des grandes vacances. Reconnaissable à sa galerie chargée de bagages hétéroclites, la voiture de mes parents m'attendait devant l'école, prête à démarrer. Avant d'enclencher le démarreur, mon père, qui aimait récompenser les enfants sages, m'a offert un livre. C'était Robinson Crusoé.

 

Titres des chapitres de Robinson, inscrits sur la plaque de verre

 

J'ai lu le livre en entier, durant le long trajet qui nous menait, comme toujours, des brumes de l'Isère aux radieuses bleuités de l'Ariège. Robinson Crusoé, le l'ai relu depuis lors chaque année. Je sais aujourd'hui que c'est le livre de ma vie. Et si l'on me demandait quel livre j'emporterais sur une île déserte, je répondrais encore Robinson Crusoé.

 

Robinson se sauve à la nage et aborde sur une île déserte.

Il marque ses jours d'exil.

Il se construit une habitation.

Ses effets sont usés ; il se trouve forcé de s'en confectionner d'autres.

 

Ce qui m'intéresse dans Robinson Crusoé, ce n'est pas le génie organisateur de Robinson, ni l'obsession comptable qui fait de ce propre-à-rien un gestionnaire modèle.

Ce qui m'intéresse, ou plutôt me parle et me fascine, c'est le drame du naufrage, l'épreuve de la solitude, et l'expérience du sentiment, essentiel et principal, que j'appellerai, de façon volontairement pléonastique, le sentiment insulaire de la vie.

 

En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point de ce pays...

Ainsi commence le récit de la vie et des aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, de York, marin.

Jeté par hasard sur une terre quelconque, Robinson se trouve de fait reconduit au sentiment le plus simple et le plus vrai : il est là, il est vivant, il y a des rochers, de l'herbe, quelque chose plutôt que rien. Et après ?

Robinson, selon Defoe, est semblable à Jonas. Et maintenant ? questionne l'avalé de la baleine.

La question suffit à dire en quoi consiste le sentiment insulaire de la vie. S'il y avait réponse, l'île alors ferait continent, patrie, nation, terre habitable. Mais, nonobstant la rencontre de Vendredi, puis le retour en Angleterre, l'après ne se trouve pas. Où, le pays de l'âme errante ? Il faut donc s'en tenir au sentiment premier, et, si possible, l'approfondir. Dans la mesure où l'on touche au profond de l'étonnement, i. e. au possible du questionnement sans concept, l'insularité est source de joie. Il y a une forme d'assentiment au Vrai, dans la muette expression de la trophicité charnelle.

La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds ; je me sentais emporté avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez longtemps, mais je tins bon ; et, sentant que la lame étalait et qu'elle commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied. Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine, et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne put me délivrer de la fureur de la mer, qui revenait fondre sur moi ; et, par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment, m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout à fait plat.

La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale ; car la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force, qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps ; et, si je l'avais recouvré immédiatement, j'aurais étouffé dans l'eau ; mais il me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir mon haleine, jusqu'à ce qu'elles se fussent retirées. Comme la terre était proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis sur l'herbe...

 

Robinson sauve Vendredi des mains des sauvages.

 

D'Alexander Selkirk, le vrai Robinson, on dit qu'il reçut ses sauveteurs, le 1er février 1709, "avec la plus grande indifférence relativement à la perspective de repartir avec eux, mais avec une grande satisfaction à l'idée de les rafraîchir et de les aider". Dès qu'il peut s'exprimer, Selkirk fait part de ses appréhensions sur son retour dans le monde.

Woodes Rogers, dans son premier mouvement, a été frappé par l'apparition de "cet homme vêtu de peaux de chèvre et qui semblait plus sauvage que ces animaux- là".

Des années passées dans l'île, dit-on encore, Alexander Selkirk conserva un regard inhabituel, avec quelque chose de sérieux et de joyeux à la fois, et un certain mépris pour les choses ordinaires autour de lui, comme s'il était perdu dans ses pensées.

Charlie Buffet, Robinson, le vrai
Le Monde, 19.07.05

 

Plus tard dans ma vie, j'ai lu avec une grande émotion Images à Crusoé de Saint-John Perse.

Datées de 1904, publiées pour la première fois dans La Nouvelle Revue française en 1909, les Images à Crusoé disent à propos de Robinson le désarroi de Marie-René Alexis Saint-Leger Leger, né sur l'îlet de Saint-Leger-les-Feuilles, au large du port de Pointe-à-Pitre, arraché à son enfance îlienne, aux palmes, à la douceur d'une vieillesse des racines, à la terre sourde, au ciel profond, aux arbres trop grands, et remis entre les hommes, tel Crusoé, ou plutôt transporté à Pau, puis à Bordeaux, O Ville sur le ciel ! Graisses ! haleines reprises, et la fumée d'un peuple très suspect - car toute ville ceint l'ordure.

 

LA GRAINE

Dans un pot tu l'as enfouie, la graine pourpre demeurée à ton habit de chèvre.

Elle n'a point germé.

 

Endossant d'abord le statut de Robinson - O Dépouillé ! -, puis celui du perroquet, du parasol de chèvre, de l'arc, Saint-John Perse décline les tristes images de l'exil endotique, qui, par effet d'oblitération, sont aussi les figures de l'oubli de l'être :

Devant les sifflements de l'âtre, transi sous ta houppelande à fleurs, tu regardes onduler les nageoires douces de la flamme...

Dans le regard absent de Robinson, il y a justement, en lieu et place du questionnement initial, ce lent et long oubli de l'être. Je est un autre, dit ailleurs Rimbaud. Très loin de l'expérience rimbaldienne, Je ici n'est pas, même autre. C'est un autre. Il y a désormais, non plus quelque chose plutôt que rien, mais, faute de ce rien d'étant, et cependant étant, qui fait palintropiquement le poids et le prix de vivre, il n'y a rien du tout, rien de rien.

 

LE PERROQUET

C'est un autre.

Un marin bègue l'avait donné à la vieille femme qui l'a vendu. Il est sur le palier près de la lucarne, là où s'emmêle au noir la brume sale du jour couleur de venelles.

D'un double cri, il te salue, Crusoé, quand, remontant des fosses de la cour, tu pousses la porte du couloir et élèves devant toi l'astre précaire de ta lampe...

 

Délesté du poids de son étrangeté terrestre, privé du cercle d'horizon au sein duquel, naguère, sa solitude se savait avatar de l'oiseau, de l'arbre, des choses lisses et closes, Robinson n'est plus qu'un pauvre vioque, voué au même sort que le perroquet déplumé, le parasol troué, l'arc fendu, - la cage, le grenier, le clou.

 

LE PARASOL DE CHEVRE

Il est dans l'odeur grise de poussière, dans la soupente du grenier. Il est sous une table à trois pieds ; c'est entre la caisse où il y a du sable pour la chatte et le fût décerclé où s'entasse la plume.

 

Dépossédé du ruissellement bleu de ses membres, Vendredi, quant à lui, n'est plus, dans la fumée des hommes, qu'une sorte de nain rouge :

 

VENDREDI

Vendredi ! que la feuille était verte, et ton ombre nouvelle, les mains si longues vers la terre, quand, près de l'homme taciturne, tu remuais sous la lumière, le ruissellement bleu de tes membres !

-- Maintenant l'on t'a fait cadeau d'une défroque rouge. Tu bois l'huile des lampes et voles au garde-manger ; tu convoites les jupes de la cuisinière qui est grasse et qui sent le poisson ; tu mires au cuivre de ta livrée tes yeux devenus fourbes et ton rire, vicieux.

 

Il y a toutefois, jusqu'ici, dans la fumée des hommes, une contrainte du vif qui s'exerce indifféremment sur les âmes et sur les choses et les travaille, de façon tenace :

 

L'ARC

... Un craquement fissure l'ombre chantante : c'est ton arc, à son clou, qui éclate. Et il s'ouvre tout au long de sa fibre secrète, comme la gousse morte aux mains de l'arbre guerrier.

 

Le vif réserve à Robinson sa pointe la plus crue, un soir de longues pluies en marche vers la ville, lorsque, sous l'obscure croisée, devant le pan de mur d'en face, l'homme taciturne ouvre le Livre :

 

LE LIVRE

... alors, ouvrant le Livre,

tu promenais un doigt usé entre les prophéties, puis le regard fixé au large, tu attendais l'instant du départ, le lever du grand vent qui te descellerait d'un coup, comme un typhon, divisant les nuées devant l'attente de tes yeux.

 

Quo vadis, Robinson ?

 

Robinson et son chien, sur son radeau

 

J'ai rêvé, cette année, la solitude de Robinson à partir des plaques d'une lanterne magique qui fait partie de nos souvenirs de famille et que nous conservons dans la maison des vacances.

 

Vue n transparence, plaque de la lanterne magique

 

Les plaques dédiées à Robinson déclinent, de façon charmante, une version bien sage de la vie et des aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, de York, marin. Mais la lumière, qui révèle les couleurs, révèle aussi le caractère diaphane de la surface sur laquelle ces couleurs flottent. Mince comme la solitude de Robinson, il y a l'écran de nos rêves plutôt que rien.

Le projecteur de la lanterne magique montre ainsi sans le dire l'essentiel.

 

Lanterne magique

 

Bibliographie :

Daniel Defoe, Robinson Crusoé
Traduction de Petrus Borel,revue par Jean-Pierre Naugrette
Edition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Naugrette
Le Livre de Poche, collection Classiques de Poche, 2003.

 

Saint-John Perse, Images à Crusoé, in Eloges
Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade
Editions Gallimard, 1982.

 

 

 

Août 2006