Quentin Meillassoux
Après la finitude

 

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Détail de l'empreinte du rayonnement fossile réalisée par la sonde WMAP (Wilkinson Microwave Anisotropy Probe) et datée de 380 000 ans après le Big Bang.
Le rouge indique les points les plus chauds, et le bleu les points les plus froids.

 

Dans Après la finitude - Essai sur la nécessité de la contingence, Quentin Meillassoux pose une question fascinante :

De quoi parlent les astrophysiciens, les géologues ou les paléontologues lorsqu'ils discutent de l'âge de l'Univers, de la date de formation de la Terre, de la date de surgissement d'une espèce antérieure à l'homme, de la date de surgissement de l'homme lui-même ? Comment saisir le sens d'un énoncé scientifique portant explicitement sur une donnée du monde posée comme antérieure à l'émergence de la pensée, et même de la vie - c'est-à-dire posée comme antérieure à toute forme humaine de rapport au monde ? [...] Comment la science peut-elle simplement penser de tels énoncés, et en quel sens peut-on attribuer une éventuelle vérité à ceux-ci ?

Quentin Meillassoux, qui se propose de répondre à une telle question, forge ou emprunte à l'usage spécialisé (mathématique, astronomie, paléontologie) les concepts d'ancestralité et d'archifossile.

Il nomme ancestrale toute réalité antérieure à l'apparition de l'espèce humaine - et même antérieure à toute forme recensée de la vie sur la Terre.

Il nomme archifossile, ou matière-fossile, non pas les matériaux indiquant des traces de vie passée que sont les fossiles au sens propre, mais les matériaux indiquant l'existence d'une réalité ou d'un événement ancestral, antérieur à la vie terrestre. Un archifossile désigne donc le support matériel à partir duquel se fait l'expérimentation donnant lieu à l'estimation d'un phénomène ancestral - par exemple un isotope dont on connaît la vitesse de décomposition par radioactivité, ou l'émission lumineuse d'une étoile susceptible de renseigner sur la date de sa formation.

Il use des dits concepts dans le cadre d'une enquête philosophique, ainsi définie à la fin du premier chapitre :

C'est bien à pister la pensée que l'archifossile nous convie, en nous invitant à découvrir le passage dérobé que celle-ci a emprunté pour réussit ce que la philosophie moderne nous enseigne depuis deux siècles comme l'impossible même : sortir de soi-même, s'emparer de l'en-soi, connaître ce qui est que nous soyons ou pas.

L'enquête est mutatis mutandis (que Quentin Maillassoux me pardonne) digne de la meilleure science-fiction. Elle relève en tout cas de la meilleure philosophie-fiction, sachant que j'use ici du mot fiction au sens radical de "façon, modelage, poiein", et que je salue, en l'espèce, l'art de la spéculation. J'ai rarement lu un texte philosophique aussi prenant, aussi chargé de suspense... Le suspense est en l'occurrence d'ordre spéculatif. Je n'ai pu résister à la tentation de sauter du premier au dernier chapitre, intitulé La revanche de Ptolémée, afin, comme on dit, de savoir la fin, i. e. ici, de savoir où mènent les tours et détours de la spéculation :

Nous sommes donc confrontés à l'exigence d'une double absolutisation des mathématiques...

Je laisse au lecteur le soin de suivre pas à pas l'enquête de Quentin Meillassoux afin de déterminer et comprendre comment la pensée peut penser ce qu'il peut y effectivement y avoir lorsqu'il n'y a pas de pensée.

 

Dans le cadre de sa démonstration, Quentin Meillassoux use des mathématiques, et spécialement du théorème de Cantor, de façon saisissante :

De la sorte, nous n'avons pas positivement établi que le possible était intotalisable, mais nous avons dégagé une alternative entre deux options - le possible constitue/ne constitue pas un Tout - dont nous avons toute raison de choisir la seconde : toute raison, puisque cette seconde option nous permet précisément de suivre ce que nous indique la raison - les lois physiques n'ont rien de nécessaire - sans nous embarrasser davantage des énigmes inhérentes à la première option. Car celui qui totalise le possible légitime l'implication fréquentielle, et donc la source de la croyance en une nécessité réelle dont nul, jamais, ne comprendra la raison : il soutiendra et que les lois physiques sont nécessaires et que nul ne peut savoir pourquoi ce sont ces lois et non d'autres qui existent de façon nécessaire. Celui qui, au contraire, détotalise le possible, peut penser une stabilité des lois sans la redoubler d'une énigmatique nécessité physique. On peut donc appliquer le rasoir d'Ockham a la nécessité réelle : puisque que celle-ci devient une "entité" inutile pour expliquer le monde, on peut s'en passer, sans autre dommage que l'abolition d'un mystère.

A fin de démonstration, Quentin Meillassoux fait jouer au théorème de Cantor, i. e. à la pluralisation inclôturable des quantités infinies, un rôle identique à celui du chameau supplémentaire dans l'énigme du chamelier :

Un chamelier, père de trois fils, décède. Il possède dix-sept chameaux, il en lègue la moitié à son premier fils, le tiers à son deuxième, et le neuvième à son troisième. Mais 17 n'étant divisible ni pas 2, ni par 3, ni par 9, les fils sont fort embarrassés. Il vont alors consulter le vieux sage du village et celui-ci leur propose une solution très pratique. Le sage rajoute son chameau. On a 18 animaux, que l'on répartit facilement en 9, 6 et 2. Il en reste un : celui du sage qui récupère sa bête.

De même que le chamelier récupère sa bête, le philosophe récupère la possibilité d'expliquer le monde sans se préoccuper de la nécessité réelle - celle des lois de la physique - puisqu'il peut se passer de la dite nécessité, sans autre dommage que l'abolition d'un mystère.

La démonstration a quelque chose de confondant, par là de difficilement pensable, qui ne tient pas seulement à sa technicité - dont je n'ai pas tenté de rendre compte -, mais aussi à sa transdisciplinarité flamboyante, et surtout à son apparentement au domaine de la sophistique inversée, entendue ici au sens de sophistique de la contingence per se, - sophistique sous le rapport de laquelle, via un jeu de langage d'ordre mathématique, la nécessité des lois de la physique se laisse retourner en contingence des dites lois, et la dite contingence, en nécessité de la contingence.

Quentin Meillassoux observe lui-même que la philosophie est l'invention des argumentations étranges, à la limite, nécessairement, de la sophistique - qui demeure son double obscur et structurel. Philosopher consiste en effet toujours à déployer une idée qui, pour être défendue et explorée, impose un régime argumentatif original, dont le modèle ne se trouve ni dans une science positive - fût-elle la logique - ni dans un art du bien raisonner supposé déjà-là.

Il postule que le régime argumentatif original dont le déploiement de toute idée a besoin, doit tirer son modèle de l'idée elle-même et d'elle seule, autrement dit s'inventer à la fois à partir et en direction de cette dernière. Mystérieuse trophicité de l'idée. On ne peut que suivre Quentin Meillassoux sur ce point.

 

Versant sur la pente de la rêverie après avoir lu le livre de Quentin Meillassoux, j'ai pensé au Jeu des perles de verre, dans lequel Hermann Hesse développe le thème de l'autre pensée sur fond de mathesis universelle. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le coeur du monde, mais dans le coeur de sa propre personne, dit le héros du Jeu des perles de verre. Dans la perspective ouverte par Quentin Meillassoux, je dirai qu'on ne découvre pas des lois, mais des possibles, qu'on ne pénètre pas dans le coeur de la nécessité, mais dans le coeur de la contingence. Concernant la vertu de l'autre pensée, Hermann Hesse formule dans la préface du Jeu l'observation suivante :

Car bien qu'à certains égards, et de l'avis d'esprits futiles, il soit plus facile et moins compromettant de décrire en paroles ce qui n'existe pas que ce qui existe, un pieux et consciencieux chroniqueur n'en éprouve pas moins le sentiment contraire : il n'est rien qui échappe davantage à la représentation verbale et qu'il soit pourtant plus nécessaire de mettre sous les yeux des gens que certaines choses, dont l'existence n'est ni démontrable ni vraisemblable.

Je suis tentée d'en dire autant concernant la démonstration de Quentin Meillassoux : il n'est rien qu'il soit plus nécessaire de mettre sous les yeux des gens que certaines choses dont l'existence n'est ni démontrable ni vraisemblable. Sauf que Quentin Meillassoux démontre quant à lui, de façon implacable, ce que l'on qualifie ailleurs de ni démontrable ni vraisemblable.

 

Ces gens dont parle Hermann Hesse, Quentin Meillassoux les voit dans les philosophes contemporains, héritiers de la catastrophe kantienne :

C'est au moment où la philosophie a pensé pour la première fois dans toute sa rigueur la primauté du savoir de la science qu'elle a renoncé pour elle-même à ce qui constituait le caractère révolutionnaire de ce savoir : sa portée spéculative. C'est au moment où la philosophie a prétendu penser son passage de relais à la science qu'elle a renoncé, comme à un "dogmatisme vermoulu", à sa capacité à penser l'objet en soi - pensée qui, pour la première fois, accédait pourtant au même moment au statut possible de connaissance dans le cadre de cette même science. La science, par sa puissance d'excentrement, démontrait à la pensée sa puissance spéculative, et la philosophie, au moment même où elle entérinait cette prise de pouvoir, le faisait par son renoncement à toute spéculation, c'est-à-dire à toute possibilité de penser la nature d'une telle révolution. Il y a eu comme une catastrophe dans ce passage de témoin de la métaphysique à la science.

Tenant d'une précipitation non métaphysique des problèmes métaphysiques au profit d'un matérialisme spéculatif, Quentin Meillassoux se soucie de mettre en oeuvre le décentrement dont il parle, en pratiquant ce qu'il appelle le regard au travers de la fente de façon implicitement référente à Hegel qui opte, dans la Philosophie de l'Esprit, pour le regard derrière le rideau. Si nous regardons au travers de la fente ainsi ouverte sur l'absolu, dit Quentin Meillassoux, nous y découvrons l'éternel devenir possible, et sans loi, de toute loi, - le Chaos. C'est dans la perspective excentrée de l'homme qui regarde au travers de la fente (une version alternative du mythe de la Caverne ?), que Quentin Meillassoux aborde le problème du passage de l'absolu premier (chaotique) à un absolu dérivé (mathématique). Il force ce passage à la faveur d'un pas-à-pas spéculatif, d'un tour d'écrou, qui établit comme condition absolue de la contingence un théorème mathématique spécifique - et non une règle générale du logos.

Il s'agirait d'établir que les possibles dont le Chaos - qui est le seul en-soi - est effectivement capable, ne se laissent mesurer par aucun nombre, fini ou infini, et que cette sur-immensité du virtuel chaotique est ce qui permet l'impeccable stabilité du monde visible.

Observant que l'exercice d'un tel pas reste complexe et qu'il contrevient à la sage prudence, Quentin Meillassoux le tente toutefois et le met en oeuvre de façon brillante.

On trouvera sans doute, admet-il, qu'ainsi formulée la question demeure obscure. Mais notre propos n'était pas ici de traiter de la résolution elle-même. Il ne s'agissait, pour nous, que de tenter de convaincre qu'il était non seulement possible de retrouver la portée absolutoire de la pensée, mais que cela était urgent [...]. Il reste à espérer que le problème de l'ancestralité nous réveille de notre sommeil philosophique, en nous engageant à réconcilier pensée et absolu.

 

Evoquant le récit (muthos) auquel ils se sont plu l'avant-veille, les personnages du Timée (20 c-d) disent que celui-ci les a mis sur la voie de l'exégèse, car hier, tout le long du chemin, nous avons fait l'exégèse d'une pierre plus ancienne, d'un fossile (akonês).

Qu'entendent-ils par exégèse ? L'étymologie indique que l'exégèse, ou l'agein grec, c'est le faire-venir du se-laisser-induire dont est passible le Vrai. Les personnages platoniciens espèrent donc accéder par voie d'exégèse à la vérité qui se réserve dans l'atopia du muthos.

Ce que les personnages platoniciens cherchent dans l'atopia du muthos, Quentin Meillassoux le trouve dans l'atopia des mathématiques.

 

 

Bibliographie :

Quentin Meillassoux, Après la finitude - Essai sur la nécessité de la contingence, Editions du Seuil, Collection L'ordre philosophique, 2006.

Platon, Timée,traduction Albert Rivaud, Editions Les Belles Lettres, Collection Budé, 1985.

Bizarrement, dans sa traduction du Timée, Albert Rivaud omet de traduire la phrase citée ci-dessus.

 

 

2006