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Rosa Bonheur, Trois boeufs roux au pâturage

 

Longtemps, le mercredi après-midi, je me suis rendue au premier étage du Musée d'Angoulême afin de voir et revoir, à la demande de mon plus jeune fils, la Vache de Rosa Bonheur.

C'était avant la longue période de fermeture, nécessaire à la restauration du Musée. Actuellement en phase de réinstallation, le Musée rouvrira ses portes l'an prochain.

Installé à l'époque dans une salle en forme de couloir, dédiée à la peinture de genre et aux oeuvres des peintres régionaux, le tableau intitulé La Vache représente une génisse qui folâtre dans un pré. Le mouvement des pattes arrière est irrésistible. Il exprime la joie, l'ivresse du printemps, de l'espace, du soleil, de l'herbe, la surprise de la liberté. On sourit. On rit. On se sent Vache.

Il n'existe, à ma connaissance, aucune reproduction de ce tableau. Je ne puis donc présenter ici que d'autres tableaux plus accessibles, également consacrés par Rosa Bonheur à la vache-même, animal dit "commun" et, à ce titre, "dénué d'intérêt esthétique".

 

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
[...]
J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier
D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,
Je fis fraterniser la vache et la génisse,
L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.

 

Victor Hugo, Les contemplations, Livre I, Aurore, 7, Réponse à un acte d'accusation

 

Rompant ainsi avec les motifs attendus, comme Victor Hugo le fit avec les mots du vieux dictionnaire, Rosa Bonheur s'avise de peindre, entre autres, des vaches, superbes Margotons, modestes Bérénices, sans se soucier d'obtenir la considération de ses pairs, et sans se réclamer d'aucune école ni d'aucun genre défini.

Très prisées aux USA, les vaches de Rosa Bonheur suscitent chez nous des commentaires faciles, volontiers condescendants ou narquois.

Quelques exemples :

 

La première femme à être décorée (en 1895) du ruban rouge a été Rosa Bonheur. Mais si, vous connaissez ! Cette artiste peintre qui a passé sa vie à peindre des vaches, toujours des vaches et encore des vaches. C’est vrai que parfois la peinture obsessionnelle ça peut être intéressant, enfin quelquefois.

Art-Maniac

 

Rosa Bonheur gagna quelques millions de francs-or et reçut la Légion d'honneur parce qu'elle savait peindre les vaches comme Chardin avait su peindre les olives. C'étaient de belles vaches bien propres, elles avaient le poil en bonne santé, le mufle humide et la démarche tranquille des herbivores en fin de journée. Ces vaches-là comme la peinture de Rosa Bonheur ne font plus partie du paysage culturel.

Michel Ducruet, Journal-Vache

Voir infra le message ultérieurement formulé à mon intention par Michel Ducruet.

 

Rosa Bonheur, Labourage nivernais, 1849

 

A propos du tableau intitulé Labourage nivernais ou Le sombrage et issu d'une commande de l'Etat, le Musée d'Orsay propose une analyse plus intéressante :

 

Datée de 1849, cette scène décrit le premier labour, appelé sombrage, que l'on effectue au début de l'automne [...].

C'est d'abord une scène animalière, dont les héros sont les boeufs eux-mêmes, qui laisse peu de place à l'homme : le bouvier est bien petit sur cette toile. C'est un hymne au travail des champs dont la grandeur est d'autant plus magnifiée qu'il est aisé de l'opposer, en ces lendemains de révolution, aux turpitudes de la ville. C'est également une reconnaissance de la province, ici le Nivernais, de ses traditions agricoles et de ses paysages.

 

Musée d'Orsay, Oeuvres commentées, Rosa Bonheur, Labourage nivernais

 

Le commentateur laisse ici entendre qu'il y aurait, chez Rosa Bonheur, prévalence de l'animal sur l'homme, et, dans un contexte post-révolutionnaire, défense et illustration des valeurs traditionnelles contre celles de la modernité et du progrès.

 

Rosa Bonheur, Boeufs au pâturage, esquisse pour la fenaison, 1822

 

Rosa Bonheur, La fenaison en Auvergne, 1855

 

Rosa Bonheur serait-elle, comme on dit, réactionnaire ?

Je n'en crois rien. Il suffit de regarder qui elle est, d'où elle vient et comment elle a choisi de vivre, pour se convaincre qu'elle peint, sous le regard des vaches, autre chose que la nostalgie de la ruralité, autre chose que la représentation d'un improbable âge d'or.

Rosa Bonheur peint des vaches d'abord et avant tout parce qu'elle aime les vaches. Elle a développé cette passion dans l'enfance, lors de fréquents séjours au Château Grimont, chez son grand-père putatif, Jean-Baptiste Dublan de Lahet, à Quinsac :

 

Rosa Bonheur, Pâturage, 1822
Base Joconde, collection des catalogues des musées de France
Recherche : Rosa Bonheur

 

La lecture du souvenir rapporté ci-dessous sape, quant à cette toile, toute possibilité d'interprétation au premier degré. Rosa Bonheur ne célèbre pas ici l'humanité de la petite bergère, mais l'animalité des vaches. Cf. infra.

 

Je vois encore l'empressement avec lequel je courais au pré où l'on menait paître les boeufs. Ils ont failli me corner bien des fois, ne se doutant pas que la petite fille qu'ils poursuivaient devait passer sa vie à faire admirer la beauté de leur pelage.

[...]

J'avais pour les étables un goût plus irrésistible que jamais courtisan pour les antichambres royales ou impériales. Vous ne sauriez vous douter du plaisir que j'éprouvais de me sentir lécher la tête par quelque excellente vache que l'on était en train de traire.

 

Portrait de Rosa Bonheur jeune
Gravure d'après Edouard Louis Dubufe
Duyckinick, Evert A. Portrait Gallery of Eminent Men and Women in Europe and America. New York : Johnson, Wilson & Company, 1873.

 

L'enfance dont se souvient Rosa Bonheur marie aux charmes de la sensualité heureuse la touffeur, plus secrète, du roman des origines. Images inversées des palais et jardins royaux, le pré et l'étable figurent ici le lieu, non dit, de l'origine et de l'enfance princières, ainsi que, dans le même temps, la crèche du petit Jésus.

Déplaçant et condensant de la sorte les fantasmes du secret de famille, le souvenir éclaire ici l'origine du sentiment d'invulnérabilité et de toute-puissance qui permet plus tard à Rosa Bonheur de s'imposer comme peintre dans un milieu d'hommes, d'accéder à des commandes publiques, et finalement de se voir accorder en 1865 la légion d'honneur, - honneur historique, puisque Rosa Bonheur est en France la toute première femme gratifiée d'une telle distinction.

Le souvenir des vaches de Quinsac éclaire aussi les raisons de la défense et illustration de l'animalité que Rosa Bonheur développe tout à la fois dans sa vie et dans son oeuvre. Il reconduit au simple de la phusis, au libre des amours champêtres, au vrai de la vie comme elle va, - sans interdits, sans ressentiment, sans péché ; en revanche, prodigue de plaisirs, tendres ou violents comme, dit Rosa Bonheur, celui de se sentir lécher la tête par quelque excellente vache ou celui de risquer la corne bien des fois.

Certes, Rosa Bonheur peint aussi des animaux attelés, qui peinent sous le joug, comme peinent derrière eux les hommes qui les conduisent. Elle peint en somme la double peine infligée au vivant : domestication et, par effet de suite, servitude. Mais elle distingue nettement sort de l'animal et sort de l'(animal) humain.

Sous le joug, les boeufs conservent intacte la superbe du vivant ; derrière eux, l'animal humain se trouve dépossédé de son énergie vitale. C'est d'abord une scène animalière, dont les héros sont les boeufs eux-mêmes, qui laisse peu de place à l'homme : le bouvier est bien petit sur cette toile, dit le commentateur du musée d'Orsay à propos de la toile intitulée Labourage nivernais.

C'est un hymne au travail des champs, ajoute le dit commentateur. Tout indique, à mon avis, qu'il n'en est rien. C'est plutôt, dans l'optique qui sera plus tard celle du Nietzsche des Considérations intempestives, une représentation symptomatique de la condition humaine comme forme faible de la condition animale, partant, comme forme maladive, ou déviante, du vivant. Sensible au malaise dans la civilisation, Rosa Bonheur opte pour le vif contre le mort, le libre contre le domestique, bref la corne contre le joug.

 

Rosa Bonheur, Troupeau de bisons dans un paysage de neige

 

Rosa Bonheur, Le sevrage des veaux, 1879

 

Risquant ainsi résolument la corne, Rosa Bonheur, après avoir tout fait pour être renvoyée de l'école, obtint de ses parents le droit d'apprendre la peinture, puis du préfet de police le droit de s'habiller en homme afin de se rendre aux abattoirs pour étudier l'anatomie animale. Elle se donna par la suite le droit de fumer le cigare, ou, plus essentiellement, celui de vivre avec Nathalie Micas, et, après la mort de cette dernière, avec le peintre américain Anna Klumpke.

 

Photographie de Rosa Bonheur (années 1880-90) dans son jardin de By (Thomery)

 

Fidèle aux vaches de Quinsac, Rosa Bonheur ne manqua pas de s'intéresser aux aventures de Buffalo Bill et à la légende du Wild West. Elle rencontra le colonel William F. Cody, alias Buffalo Bill, en 1889 et réalisa son portrait équestre. Celui, en retour, lui offrit un costume d'indien, conservé, encore aujourd'hui, au château de By.

 

Rosa Bonheur, Col. William F. Cody (Buffalo Bill), 1889

 

Ils ont failli me corner bien des fois, dit Rosa Bonheur à propos des boeufs de Quinsac. Elle a su gagner à ce jeu, dans le pré qui est celui de la vie même. A ce titre, et dans une compréhension à mon avis réductrice, elle incarne, aux Etat Unis, une figure de l'idéal féministe et du mouvement lesbien.

On se fiche, me semble-t-il, de savoir si elle était lesbienne. L'affaire reste privée. Ce qui nous intéresse en revanche, c'est l'exemple publiquement fourni par Rosa Bonheur, dans sa vie comme dans son oeuvre. L'exemple en question est celui d'une liberté passionnée.

Ces vaches-là comme la peinture de Rosa Bonheur ne font plus partie du paysage culturel, dit Michel Ducruet dans Journal-Vache. Mais si. Justement. Les vaches, les vraies vaches, - pas celles de la pub -, nous manquent cruellement.

 

Rosa Bonheur a vécu à By (commune devenue une partie de Thomery) à partir de 1859. Installée dans un château du coteau de By, elle y avait aménagé son atelier et de nombreux espaces pour ses animaux.

 

Pour en voir plus :

Ministère de la Culture - Base Joconde
Requête : Rosa Bonheur

Rosa Bonheur online

Le château de By et le musée Rosa Bonheur

 

Pour en savoir plus :

Eugène de Mirecourt, Rosa Bonheur, Monographie, 1856, Bnf Gallica, format PDF, 97 pages, 15,1 Mo

Wikipedia (édition française), Rosa Bonheur

Wikipedia (édition anglaise), Rosa Bonheur
Contribution différente de la précédente ; beaucoup plus intéressante.

Internénettes : Rosa Bonheur, une femme hors du commun

Bibliographie sur les vaches

 

12 janvier 2008

J'ai reçu aujourd'hui un message de Michel Ducruet, auteur d'un JOURNAL ....D'HUMEUR ET D'OPINION SUR PAS N'IMPORTE QUOI dont je cite quelques phrases, tirées de l'article "Vache".

Revenant sur mon commentaire, Michel Ducruet formule quelques observations qui m'ont touchée et avec lesquelles je suis pleinement d'accord. Je les rapporte ici verbatim :

Puisque vous m'avez fait l'honneur de citer quelques mots que j'avais écrits à son sujet, j'ai cru comprendre que l'expression "...ne fait plus partie du paysage culturel..." vous a contrariée. Compte tenu de la qualité de votre travail, je tiens à préciser ma pensée. Vous avez sans doute remarqué que j'ai de l'affection pour les vaches, puisque j'ai trouvé opportun de présenter celle de Sophie Leroux. Je ne parlais pas de la culture patrimoniale mais des pratiques culturelles contemporaines, très orientées sur le social... très citadines et très étroitement pédagogiques... Les complicités immémoriales entre les hommes et les animaux y sont très rares et le regard porté sur les choses est rarement affectueux... Ce ne sont pas des couplets écologiques sur l'environnement qui risquent de rétablir facilement la communauté de vie et de destin qui unissait nos arrière grands parents à leurs bêtes... J'ai connu enfant des fermes où l'étable et la salle commune n'étaient séparées que par une cloison de bois, des vaches qui avaient des noms et pas de numéro, du lait qui changeait de goût tous les kilomètres et des hommes en sabots qui labouraient avec leurs boeufs...Il m'arrive de retourner dans les parages et de méditer sur les changements qui ont eu lieu... pour le meilleur et pour le pire.
Bonne continuation et cordialement vôtre;
michel ducruet

 

 

 

Octobre 2007