Hans-Georg Gadamer
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Le chef de Saint Jean-Baptiste, Cathédrale d'Amiens

 

La parole est comme la lumière, dans laquelle la couleur devient visible.

 

Saisissante splendeur de la pensée scholastique. Heidegger, à propos de cette dernière, parle d'oblitération de la tradition authentiquement aristotélicienne, et plus radicalement encore de Missfrucht, fruit dénaturé. Quelle fécondité cependant que celle de la nature pensante, comme elle se déploie via une chaîne d'interprétations hétérogènes, chez Bonaventure et Thomas d'Aquin !

Hans-Georg Gadamer formule, dans Vérité et méthode, un vibrant hommage à la pensée scholastique, notamment dans les pages consacrées à la doctrine du Verbe.

Renvoyant au Prologue de l'Evangile de Jean, Gadamer montre que le mystère de la Trinité se réfléchit dans celui de la langue.

 

1. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.
2. Il était au commencement en Dieu.
3. Tout par lui a été fait, et sans lui n'a été fait rien de ce qui existe.
4. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes,
5. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçue.
6. Il y eut un homme, envoyé de Dieu ; son nom était Jean.
7. Celui-ci vint en témoignage, pour rendre témoignage àla lumière, afin que tous crussent par lui :
8. non que celui-ci fût la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
9. La lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme, venait dans le monde.
10. Il ( le Verbe) était dans le monde, et le monde par lui a été fait, et le monde ne l'a pas connu.
11. Il vint chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu.
12. Mais quant à tous ceux qui l'ont reçu, Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui
croient en son nom,
13. Qui non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu sont nés.
14. Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, (et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle
qu'un fils unique tient de son Père) tout plein de grâce et de vérité.
15. Jean lui rend témoignage, et s'écrie en ces termes : "Voici celui dont je disais : Celui qui vient après moi,
est passé devant moi, parce qu'il était avant moi,"
16. et c'est de sa plénitude, que nous avons tous reçu, et grâce sur grâce ;
17. parce que la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18. Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique, qui est dans le sein du Père c'est lui qui l'a fait connaître.

 

1. La doctrine du Verbe

Dans la patristique, puis l'augustinisme, enfin la scholastique, l'interprétation du mystère de la Trinité s'appuie sur celle de la relation entre dire et penser, via l'opposition ménagée par les Stoïciens entre le concept de logos intérieur, comme source et horizon de significativité sous le rapport de quoi l'âme et le monde s'entretiennent, et celui de logos extérieur, comme Nachsprechen, ou alias du dit rapport en langue vulgaire. La doctrine chrétienne de la Révélation confère à cette opposition, par effet d'inversion de sens, une valeur nouvelle, désormais positive.

Dieu dit... Ainsi disant, il laisse sa parole se déborder elle-même et par là faire monde.

Dieu s'incarne en la personne du Fils. Ainsi incarné, il laisse sa parole se déborder elle-même et par là faire voix.

Dans un cas comme dans l'autre, Dieu laisse sa parole se déborder elle-même sans se laisser elle-même derrière soi, de telle façon qu'à la fois débordante et débordée, la dite parole s'entretient à la fois comme Verbe et comme voix, sans épuisement du premier, ni subordination de la seconde, d'où sans déchéance ni limitation, puisque ce qui trouve à se déployer comme verbe extérieur sous l'auspice de la voix est depuis toujours le Verbe et reste le Verbe.

Saint Augustin peine cependant à reconnaître la dignité du verbe extérieur, dans la mesure où celui-ci se trouve obligé à une langue déterminée. Résolvant ainsi le problème que constitue pour lui la multiplicité des langues, Augustin distingue, dans le cadre de l'ici et du maintenant, le verbe du corps, via lequel, remarque-t-il, Non dicitur, sicuti est, sed sicut potest videri audirive per corpus, et le verbe du coeur, verbum cordis, qui, indépendant de la sensibilité, est miroir et image du verbe divin.

Avec le concept du verbum cordis, Augustin soulève bis repetita la vieille question de la justesse et/ou de la vérité des mots. La réponse à cette question, dit-il par analogie avec le mystère de la Trinité, réside dans le fait que le mot du verbum cordis s'abîme tout entier dans dans son pouvoir-être éclairant : nihil de suo habens, sed totum de illa scientia de qua nascitur. Dire et penser, dans le cadre du verbum cordis, ou plus tard du verbum intellectus tel que défini par Saint Thomas, restent ainsi dans le même rapport d'identité d'essence que Dieu le Fils et Dieu le Père dans le mystère de la Trinité.

2. Verbum cordis, verbus intellectus

Fantasme ou réalité ? Le comment du verbum cordis, ou verbum intellectus, se conçoit difficilement. Pensons-nous ailleurs que dans une langue ? Parlons-nous hors du champ de la pensée ? Qu'est-ce qu'un verbe qui se déploie sans basculer dans la disposition en vis-à-vis des contraires, signifiant/signifié, dit/pensé ?

Le verbum cordis, note Gadamer, s'apparente au dialogue silencieux de l'âme avec elle-même, dont parle Platon dans le Sophiste. Mais il ne se confond pas avec celui-ci.

Le verbe intérieur se distingue du logos, dans la mesure où ce qu'il éclaire prétend, par là-même, au possible de l'énonciation effective : similitudo rei concepta in intellectu et ordinata ad manifestationem vel ad se vel ad alterum. Il prévient, certes pas dans une langue déterminée, le possible de l'énonciation effective, en épuisant per modum egredientis, progressivement, la teneur de ce qui est proprement présent à la pensée. A ce titre, il constitue, entre le moment de la pensée et celui de l'expression vocale, la phase de récapitulation mystérieusement intermédiaire à la faveur de laquelle, revisitée de bout en bout, la pensée se vérifie en s'auto-énonçant.

Le verbe intérieur se distingue également du logos, dans la mesure où il ressortit, non pas du travail dialectique infini qui exprime la discursivité de notre intelligence finie, mais de l'emanatio intellectualis, i. e. du quod sans pourquoi qui est d'abord celui de la Trinité.

Empruntant le concept d'emanatio intellectualis au néo-platonisme, Saint Thomas fait valoir par là, dit Gadamer, quelque chose qui n'était pas effectivement contenu dans la philosophie du logos de Platon. Dans le cas du verbe intérieur, le processus d'auto-énonciation de la pensée n'implique pas le passage de la puissance à l'acte, mais une promotion ut actus ex actu. La parole apparaît en l'occurrence comme contemporaine de la pensée, de telle sorte que le possible de l'énonciation effective est déjà là, ut conclusio ex principiis, comme la conclusion découle des prémisses. Il en va de même concernant le mystère de la Trinité. Le Fils est l'émanation du Père, de telle sorte que la naissance du Fils est toujours déjà comprise dans l'acte inépuisable du Verbe. La génération du mot est vue dans la scholastique mutatis mutandis comme une image fidèle du mystère de la Trinité.

3. Verbe divin et parole humaine

Le mystère de la Trinité demeure insondable, même s'il se laisse un peu approcher par le biais de l'analogie, observe Gadamer. Le verbe de Dieu reste, en tant que pur intuitus, celui de l'esprit qui voit et crée tout en un seul regard. La création elle-même n'a aucunement, sinon aux yeux des mortels obligés au schème temporel, le caractère de procès. Le secret de la parole humaine reste par suite à distinguer du mystère de la Trinité.

A la différence du Verbe divin, la parole humaine est potentielle avant d'être actualisée. Elle procède du travail de la pensée qui, à partir du fonts constitué par les émanations mémorielles, forme par voie d'inquisitio et de cogitatio le mot en quoi ce qui est devient miraculeusement présent. Le mot, dit Saint Thomas, est comme un miroir dans lequel on voit la chose. Il la reflète parfaitement, et il la reflète elle seule, de telle sorte qu'ainsi abîmé dans sa pure fonction, il induit l'oubli du chemin de pensée dont il constitue l'orée. Il n'y a rien de semblable dans l'esprit divin, note drôlement Gadamer.

A la différence du Verbe divin, la parole humaine demeure imparfaite, parce qu'elle a besoin d'une multiplicité de mots. L'imperfection n'est pas dans les mots, mais dans la visée, forcément récurrente, puisque, à la différence de l'esprit divin, notre intelligence n'est jamais suffisamment présente à elle-même pour saisir ce qui est, en un seul regard. Ce qu'elle sait, dit Gadamer, elle ne le sait pas vraiment.

A la différence du Verbe divin, qui est et demeure pure actualité, nos pensées et nos mots restent simples accidents de l'esprit. Nos mots reflètent parfaitement, mais transitairement, et seulement transitairement, les choses. Obligées de parcourir sans cesse de nouveaux chemins, nos pensées ne rapprochent finalement jamais l'horizon vers lequel elles tendent. Cette impuissance à s'accomplir, remarque toutefois Gadamer, a pour contrepartie qu'elle constitue positivement le véritable infini de l'esprit, lequel se transcende dans un procès spirituel toujours renouvelé et trouve précisément dans ce dernier la liberté de former des projets toujours nouveaux.

4. Théologie du Verbum et herméneutique

La théologie du Verbe est finalement d'un apport précieux pour l'herméneutique.

Elle montre qu'en vertu de l'unité intime du penser et du dire, soit conformément au mystère de la Trinité, le verbe intérieur de l'esprit n'est pas formé par un acte réflexif, mais par une visée qui est celle de la chose-même. On oublie le caractère direct, non-réfléchi, de la parole, parce qu'on attribue son origine à l'esprit, alors qu'elle la doit au species, i. e. à ce qui est, et qui, en tant que tel, fait visage ou species, autrement dit à ce qui est, et qui, en tant que tel, apparaît à l'esprit. On oublie cela, justement parce que le miracle du mot induit l'oubli du chemin de pensée dont il constitue l'orée. La parole n'est pas le miroir de l'esprit, mais le milieu de la similitudo rei. Elle est, dit Saint Thomas, comme la lumière dans laquelle la couleur devient visible.

La théologie du Verbe montre également que, nonobstant la multiplicité et l'imperfection relative des mots, quelque chose de l'unité du Verbe divin s'entretient jusque dans la parole humaine, puisque, en raison de l'événement que constitue la venue du Sauveur, il existe une relation d'essence entre l'unité et la multiplicité, i. e. entre la pure actualité et le déploiement de cette dernière sous le rapport de sa proclamation partout sur la terre, en diverses langues.

La théologie du Verbe montre enfin, par effet de conséquence inverse, que la multiplicité des mots recouvre, sur le mode dialectique, l'unité d'une Meinung, au sens de visée intellectuelle, rendant ainsi possible le procès qui est celui de la formation du concept. De même qu'il y a dans la Création l'événement que constitue la venue du Sauveur, il y a dans la langue, l'événement que constitue la naissance du concept.

En édifiant sa doctrine du Verbe, conclut Gadamer, la scholastique ne s'est pas bornée à concevoir la formation du concept comme la simple copie de l'ordre des essences.

 

Saint Jean écrivant sur un codex
Bréviaire de Martin d'Aragon, Espagne, Catalogne, fin du XIVe siècle

 

Bibliographie :

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode
III. Inflexion ontologique de l'herméneutique sous la conduite de la langue, 2. L'histoire de la pensée occidentale et son empreinte sur le concept de "langue", b) La langue et le Verbe, pp. 268-278
Trad. Etienne Sacre, Seuil, 1976

Sur le dialogue de l'âme avec elle-même :
Platon, Sophiste, 263 e

La parole est comme la lumière dans laquelle la couleur devient visible...
Saint Thomas formule ici une admirable variation sur le thème aristotélicien du diaphane.
Cf. Aristote, De Anima, 419 a

Gadamer emprunte les citations de Saint Thomas aux deux ouvrages suivants : Comm. in. Joh., chap. I : De differentia verbi divini et humanis ; De natura verbi intellectus (compilation).

 

 

Juin 2006