Adrien Goetz
Une petite Légende dorée

 

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Pochette de disque du groupe Kraftwerk

Kraftwerk live in Prague 1991

 

L'amour de l'art peut-il changer votre vie ?

 

1. Cinq minutes à tuer...

Né en France, de mère italienne, élevé aux Etats-Unis par une autre famille après la mort de ses premiers parents, Carlo, jeune diplomate blasé, qui vit à Washington et exerce de temps à autre des fonctions de renseignement, se laisse un jour atteindre par un appel auquel, bien qu'il ne s'explique ni la nature ni la provenance de ce dernier, il ne peut se dérober. Quelque chose lui enjoint de se rendre à la National Gallery.

Escalier et fronton majestueux de la National Gallery

Carlo n'allait pas dans les musées. Il passait devant tous les jours. De là à franchir le seuil.

Un jour, il reçoit l'ordre de contacter à la National Gallery un agent qu'il ne connaît pas.

Pour que Carlo ait trouvé le temps d'entrer dans la National Gallery, il avait donc fallu une extraordinaire sucession de coïncidences, ou que le destin en personne s'incarnât pour l'y obliger.

Arrivé en avance, Carlo dispose de cinq minutes à tuer avant l'heure de son rendez.

Il s'arrêta devant un panneau peint. Pas de cadre. Une baguette de bois et un verre. Pas de reflet. Petites dimensions. Cela représentait un homme sur un lit dans une maison qui avait l'air d'une boîte à chaussures, avec deux autres qui lui soulevaient une jambe. L'homme était blanc, malade. La jambe noire. Peut-être les deux hommes lui portaient-ils secours. Il y avait aussi un bouquet dans une vasque de terre, une estrade, une porte, et les murs passés à la chaux. La chambre était petite, presque entièrement remplie par le lit. Sur celui-ci, la couverture ressemblait aux plaids écossais que l'on met à l'arrière des voitures. Le vernis, par endroits, composait un minuscule réseau d'écailles. Les yeux de Carlo se perdaient dans les couleurs, les hachures des joues roses qui laissaient apparaître, entre les lignes, une légère teinte verte qui, à un pas de distance, était imperceptible. Carlos sourit. Dieu sait pourquoi, il y regarda à deux fois.

Carlo apprend de la bouche d'Irène, son contact, que le tableau est l'oeuvre du Maître de l'Observance, un Siennois.

Vous avez lu le cartel ? Saint Côme et saint Damien guérissent un paralytique en remplaçant sa jambe par celle prise au cadavre d'un Maure.

 

Quelques mois plus tard, après une phase d'obscure résistance, Carlo se rend à la bibliothèque du Congrès afin de consulter la documentation relative au Maître de l'Observance.

Colonnes et plafond de la bibliothèque du Congrès

Maître de l'Observance (actif à Sienne entre 1420 et 1440).

Artiste identifié à partir d'un tableau de référence de 1436, qui représente la Vierge à l'Enfant, entourée de saint Blaise, saint Côme et saint Damien, saint Antoine Abbé et saint Jérôme, qui se trouve dans la basilique de l'Observance, près de Sienne (Italie). On regroupe autour de cette oeuvre les cinq panneaux suivants qui en constituent la prédelle, anciennement attribués à Sassetta ou à Sano di Pietro et qui illustrent des pages de la Légende dorée de Jacques de Voragine :

1. Saint Antoine Abbé tenté par un tas d'or (Yale University Art Gallery)

2. Saint Côme et saint Damien remplacent la jambe d'un malade par celle du cadavre d'un Maure (Washington, National Gallery)

3. Nativité (Prague, Galerie nationale)

4. Saint Blaise ordonne à un loup de rapporter son porcelet à une veuve (Lugano, coll. Thyssen)

5. Saint Jérôme en train d'écrire (Budapest, Galerie nationale)

Prétextant une réunion d'anciens de l'Université de Yale, Carlo quitte Marge, sa compagne, avec qui il projette de se marier bientôt, et entreprend, au titre de ses missions de renseignement, un périple qui, en l'espace d'une semaine, le conduit successivement à la Yale University Art Gallery, à la Villa Favorite de Lugano, à la Galerie nationale de Budapest, à la Galerie nationale de Prague, enfin à la Basilique de l'Observance, dans les environs de Sienne.

 

Jamais, bien sûr, du temps de ses années de collège, Carlo n'était entré dans le musée de Yale. Pourtant, le petit saint peint par le Maître de l'Observance, il le connaissait. Jan, petit saint à sa manière, l'avait eu si longtemps en carte postale au-dessus de son bureau. Jan et lui étaient à cette époque les seuls Européens du collège de Saybrook - un des douze qui composaient Yale.

Musée de Yale, fenêtre gothique

Au musée de Yale, Carlo découvre deux tableaux du Maître de l'Observance.

La scène ne se situait plus dans une maison, comme pour saint Côme et Damien, mais en pleine campagne : le fond des deux panneaux se remplissait d'arbres et de rochers.

Carlo regarda d'abord l'autre qui ne l'intéressait pas : un saint Antoine battu par les démons.

Celui de gauche appartenait à la prédelle de l'Observance. Même taille en effet que celui de Washington. Un petit vieillard semblable, à la barbe cette fois bien lissée, canne à la main, saisi dans une posture d'effroi devant une maison rose. Carlo ne comprenait rien. Mettons que la cabane rose soit son ermitage, ce chemin de pierre avait l'air d'y mener. Carlo ne savait pas pourquoi saint Antoine paraissait s'extasier devant un lapin gris égaré sur la colline.

La dernière partie du cartel expliquait tout. On n'y soufflait mot du petit lapin, créature secondaire, sans rapport avec l'histoire racontée par le panneau. Aux pieds de saint Antoine prenait place un tas de pièces d'or. On ne le voyait plus, - sauf de très près, on en discernait encore les contours - car il avait été gratté pour récupérer la dorure.

Il s'agissait d'une des tentations du pauvre saint Antoine. La richesse. Mais à peine l'homme de Dieu se fût-il effrayé devant la quantité d'or, car c'était le vrai sens de son expression, qu'elle disparut.

 

Carlo se rend ensuite à Lugano, à la Villa Favorite, qui abrite au bord du lac, la collection Thyssen. Il vient voir le Saint Blaise ordonne à un loup de rapporter son porcelet à une veuve du Maître de l'Observance.

Façade de la Villa Favorite, au bord du lac de Lugano

Le sujet du tableau qu'il allait voir l'intriguait. Qu'était-ce que ce petit cochon perdu et retrouvé ? Et la veuve ?

Carlo rencontre à cette occasion un vieillard bien mis, son contact, probablement quelque confrère diplomate retraité.

Très bavard, enclin aux digressions sibyllines, l'homme évoque à l'intention de Carlo les problèmes d'attribution relatifs aux tableaux dits du Maître de l'Observance.

L'homme affirma :

- Le Maître de l'Observance n'existe pas.

D'abord attribuées à Stefano di Giovanni, alias Sassetta, la petite pierre, observe l'interlocuteur de Carlo, certaines oeuvres dont la manière semble un peu différente, ont été portées ensuite au crédit d'un éléve de Sassetta, Sano di Pietro, Certains Sano di Pietro ont finalement été regroupés sous la signature du Maître de l'Observance. Pour moi, Sassetta, Sano di Pietro, Giovanni di Paolo, tous peintre de Sienne, ont eu chacun des disciples, tous se connaissaient, travaillaient ensemble, mais rien qui justifie qu'on invente un peintre précis qui aurait une oeuvre à lui. C'est plutôt une production collective.

Le vieil homme formule à l'adresse de Carlo ce lapidaire conseil :

Apprenez à regarder, faites-vous l'oeil. Pour cela, il faut vieillir, voyager ; vous penserez à moi lorsque vous atteindrez mon âge. Et d'ici là, Carlo, stricte observance.

 

Lorsqu'il arrive à Budapest, Carlo a soudainement la révélation qu'il est en train de vivre sa petite légende dorée .

Révélation que le passé aussi peut se rêver, comme un petit panneau peint avec un fond d'or et des bleus de lapis-lazuli.

Dans ce songe, Carlo se sent chez lui. Patrie nouvelle, espace à sa dimension, où il croise et reconnaît les figures de sa propre vie.

Les peintures qu'il avaient vues, celles qu'il allait découvrir, n'avaient été faites que pour lui.

Au Musée national, Carlo, qui commence à avoir l'oeil, reconnaît du premier coup le tableau du Maître de l'Observance.

Grand escalier, colonnes, musée de Budapest

Saint Jérôme se révéla cousin de saint Antoine : même crâne long, visage mince et creux, une barbe cette fois noire et courte. Le saint posait dans un amas de rochers, à l'entrée d'une grotte. Le rôcher imitait bien les pâtés de sable de son enfance. Il chassa l'idée. Le saint semblait posséder en tout et pour tout sur Terre un livre, du papier, une plume, tout ce qu'il faut pour écrire, deux pierres, la compagnie d'un lion et un immense chapeau rouge. On reconnaissait bien un intellectuel. Grave, triste, les yeux au ciel - c'était la nuit, et le Maître de l'Observance avait découpé des étoiles dans la feuille d'or où il avait pris l'auréole. Sur le fond d'outremer, de points brillants composaient des constellations qui n'existaient pas.

Surpris de retrouver au Musée de Budapest Irène, son contact de Washington, Carlo visite en compagnie de cette dernière l'atelier d'un faussaire nommé Théo. Celui-ci lui révèle le secret des vieux maîtres italiens, la technique de la peinture à la tempera.

Théo est en train de réaliser une copie du Saint Jérôme.

L'enduit de préparation perçait encore dans certaines zones du ciel, l'auréole n'avait pas reçu sa feuille d'or. L'oeuvre semblait abîmée : prête déjà pour un musée. Carlo se sentit ému de pouvoir toucher la peinture, autant que s'il s'était agi de l'original.

En sortant de chez Théo, Carlo regretta de n'avoir pas pensé à acheter sa copie du Maître de l'Observance.

Finalement, Carlo, qui dispose d'un deuxième passeport au nom de Mr Smith, New Haven, Connecticut, USA, emmène à l'hôtel Mrs Smith, alias Irène, et cède en compagnie de cette dernière à une passade secrète.

 

Au réveil, sa chambre dévastée. Irène l'avait endormi, cambriolé, joué, possédé.

Momentanément submergé par un flot de souvenirs refoulés, enterrement de Jan, son meilleur ami, accident de ses parents adoptifs, première déclaration d'amour risquée par Marge, sa compagne, Carlo court prendre le train pour Prague sous l'orage, comme on fuit.

Il n'arrêtait pas de penser au tableau qu'il allait voir. Cette fois le Maître de l'Observance s'attaquait à un sujet difficile : le petit Jésus dans la crèche, c'est-à-dire le visage de Dieu. Comment avait-il fait : un bébé trop gras, comme la plupart des peintres ?

Façade baroque du musée de Prague

Enfin il arriva devant le morceau de bois peint qui justifiait son voyage. Il le contempla plus intensément encore qu'il n'avait regardé les autres. Il s'abîmait devant lui. Il effaçait de son esprit tout ce qui entourait cette oeuvre si fragile. Tout glissait dans sa vie, tout bougeait, en cercles, en tourbillons, en cascades, en pluies torrentielles, il y avait ses morts, ses amis, les vagues du monde extérieur sur lesquelles il partait sans rien prévoir : le seul objet fixe que le hasard lui avait fait trouver était cassé en cinq petits morceaux. Plus un grand tableau, un autel à Sienne. Respiration lente, sans écho, les bras croisés, le regard droit. On l'aurait fait marcher sur des braises. L'orage, celui de Budapest que le vent avait apporté, marquait l'instant à coups de tonnerre.

 

Basilique de l'Observance, Italie

Carlo pousse résolument la porte de la basilique de l'Observance, fait un pas dans la nef froide et noire. Les chapelles de droite. Il tourne à la troisième. Sur un côté de la chapelle, il avise une porte en bois, qu'il pousse. Entre les piles de missels, il trouve la rangée d'interrupteurs.

Saint Jérôme, saint Blaise, saint Antoine, saint Côme et saint Damien formaient une petite équipe qui l'attendait.

Ils venaient de lui dire ce qu'il souhaitait, à cette époque de sa vie, par-dessus tout entendre : quelque chose comme tu n'es pas seul.

 

Le périple de Carlo se termine le 2 juillet 1991. Adrien Goetz mentionne au cours du roman la fête du Palio, dont la célébration, chaque 2 juillet, coïncide avec l'arrivée de Carlo à Sienne, et l'écroulement du communisme en Russie, i. e. la dissolution du Pacte de Varsovie, dont la signature à Prague le 1 juillet 1991, coïncide avec la visite de Carlo au Palais Sternberg. L'orage, celui de Budapest que le vent avait apporté, marquait l'instant à coups de tonnerre, et pour le monde, et pour l'âme de Carlo.

Qu'advient-il, par la suite, de cette âme ? Ces peintures lui avaient parlé, en une langue simple...

Adrien Goetz prête à Carlo l'observation suivante :

Vous regardez. Vous sortez. La vie remonte en vous. Personne ne le sait. Nul n'ose en parler. On a honte. On continue à faire croire que les musées sont faits pour les groupes scolaires et les conférences d'histoire de l'art, la ronde infernale des expositions qu'il faut avoir vues. Un jour, vous croisez un collègue, une vague connaissance, un ami, venu seul, à l'heure du déjeuner. Lui aussi, alors, il sait ?

Fra Angelico, Funérailles de Saint Côme et de Saint Damien, dromadaire, détail

2. Dromadaires...

Détail troublant, de temps à autre passent des dromadaires dans Une petite Légende dorée.

Marge, la compagne de Carlo, se souvient d'avoir vu un soir, il était tard, c'était sous la lune rousse, comme dans les contes qu'elle lisait à cet âge, au milieu d'une immense prairie qui servait de jardin à une immense maison, deux dromadaires se promener. Un homme avait sifflé et des chiens qui ressemblaient à des chiens de troupeau avaient fait rentrer les animaux. Ils étaient venus sagement pprendre place dans un salon illuminé qu'on voyait au centre du bâtiment. Un lustre de cristal éclairait leur pelage. Il s'agit là d'une scène vue par Marge à sept ans, depuis la villa de ses parents, à Newport. La première fois qu'elle avait conduit Carlo à Newport, elle lui avait raconté cette histoire.

Alors que Carlo pousse la porte de la basilique de l'Observance, Marge, à des milliers de kilomètres, rêve à cette histoire de dromadaires. Elle se disait qu'au bout du compte elle épouserait peut-être Carlo, ce jeune chameau.

Le vieux diplomate, cicerone de Carlo à la Villa Favorité, rapporte lui aussi une histoire de dromadaires. Je n'ai connu, dit-il, qu'un Indien, très original, le seul je crois bien à avoir fait fortune, il se faisait passer pour un émir d'Arabie, mais cela ne trompait personne. Il était allé jusqu'à apprivoiser des dromadaires qu'il laissait batifoler partout dans sa villa de Newport, comme le petit Louis XIII, dans son palais du Louvre, avec le chameau donné par monsieur de Nevers dans la galerie du bord de l'eau.

- J'ai déjà entendu cette histoire, observe Carlo. Vous souvenez-vous de son nom ?

- Oh, il se faisait appeler Al quelque chose. Il se nommait plutôt Papagenou ou un borborygme de ce genre, sans doute d'origine grecque ou chypriote. Un Peau-Rouge criard tacitement reconnu, pris pour cible puis adopté par un armateur. On ne l'invente pas.

- Vous croyez qu'il vit encore ?

- Là vous m'en demandez trop. Je me souviens bien d'un diner où, ivre mort, il parlait de ses bâtards ; il se souvenait d'avoir abandonné au moins sept filles.

Le nom de Papagenou évoque ici celui d'Irène, le contact de Carlo à la National Gallery, alias la Madone Smith, l'espace d'une nuit à Prague. Son identité de ce jour, un nom grec, genre Papazoglou, il ne s'en souvenait pas.

Mais le nom de Papagenou évoque aussi celui du Papageno de la Flûte enchantée, l'oiseleur, le charmeur, l'illusionniste, ou, à la façon du Théo de Prague, le copiste, le faussaire. L'autre visage de l'artiste ? L'autre postulation de l'âme humaine ? Le double sombre des saints, Antoine, Blaise, Damien, Jérôme, Jan ?

Le roman fourmille de références à l'opéra. La vie de Carlo, durant une semaine, devient un opéra fabuleux. On peut faire du roman d'Adrien Goetz une lecture musicale, tout aussi parlante que la lecture proprement plastique. Adrien Goetz dit de Carlo, lorsque celui-ci entre à la National Gallery : Il accéléra l'allure. En tête cette fois, La Force du destin...

Inutile de multiplier l'inventaire : les vedute sont trop nombreuses dans Une petite Légende dorée. Ici comme ailleurs, la poésie des vedute perdrait de son charme à être expliquée.

 

Suite...

 

Bibliographie :

Adrien Goetz, Une petite légende dorée, roman
Editions Le Passage Paris-New York 2005

 

 

 

2005