En étudiant les rôles de la contribution mobilière et les états de population relatifs aux années de la Révolution à Mirepoix, j’ai glané diverses informations concernant le groupe de jeunes émeutiers qui s’agrège autour de Guillaume Sibra le soir du 18 pluviôse an V (6 février 1797) lors du bris de la statue de la liberté sur la place de Mirepoix, puis la nuit du 22 pluviôse an 5 (10 février 1797) lors du sac de la maison Clauzel1. Guillaume Sibra en l’an V a 16 ans, si l’âge qu’il déclare, ou bien qu’on lui donne, est exact.
Ces informations permettent d’esquisser, outre un portrait de groupe, les contours de diverses destinées dont le tribunal en son temps a fait peu de cas, et la communauté tout aussi peu.
Louis Léopold Boilly, peintre de la Révolution et du Directoire, prête au soulèvement populaire un visage caricatural, un pittoresque de gueules qui révèle le préjugé de classe, une laideur qui pourrait faire croire que le peuple naît sombre, vieux, grimaçant. Je me suis intéressée ici à ceux des émeutiers de pluviôse an V qui étaient jeunes, et comme Villon, eschole et poésie en moins, gourgourans, gruppelins, allegrins et floars, babillangiers, brocquans, aubeflorye que tout ne fust desploye, [et] en pars pour maintenir la joyeuse folie2.
Ci-dessus : une émeute vue par Louis Léopold Boilly (1761-1845) ; détail d’Une scène de la vie publique de Pierre Nicolas de Fontenay, maire de Rouen en 1792.
On connaît les noms des principaux émeutiers de février 1797 par les différents mandats d’amener signés par le juge du tribunal de Pamiers – lente festinans, pour les raisons politiques que l’on sait3 – le 15 germinal an VI (4 avril 1798). On remarque aux ratures figurant sur le document ci-dessous que le juge a peiné à rassembler ces noms, faute de certitude quant à l’identité des émeutiers, incriminés au demeurant sur la base de témoignages peu sûrs, ou, qui sait, mal intentionnés.
Témoins et prévenus font partie d’un même monde, le petit périmètre de la bastide, dans lequel survivent les façons de la sociabilité villageoise. Questionnés sur l’identité des émeutiers, les témoins ont donné ici les surnoms : Janas, Dabail, Semaillaire, le forgeron de la montagne, Souleil, le Coltort de Paraquettes, le Comtois, Dormé, Cuchot, Andribot, Palaÿ, Peigne, Fantou, Cousinière.
Ces surnoms intéressent le plus souvent de petites gens, ou des jeunes, ou encore des « fils » non mariés, tandis que les notables, les marchands, les gendarmes, le cafetier, ou les « pères », conservent la dignité du nom. Ceux-là, sauf Jammes Père, boucher, seront tous rapidement mis hors de cause. Hormis donc Jammes Père, seuls les émeutiers à surnom, petits artisans, brassiers, travailleurs à la journée, ou « fils », feront l’objet d’une instruction ultérieure. Les fils de marchands ou d’artisans honorablement connus sur la place, seront bientôt mis hors de cause eux aussi, dont Jean Mesplier, dit « prince boucher », pourtant désigné en tête de la liste des émeutiers, et (le père Jammes payant probablement ici pour le fils Jammes) Jean Jammes fils, qui disait le soir du 22 pluviôse an 5 (10 février 1797), armé d’un sabre, que « Gabriel Clauzel était un scélérat, un coquin qui avait volé des chemises et autres effets à la République, que le département de l’Ariège serait son tombeau et qu’il voulait baigner ses mains dans son sang » ; et qui s’écriait encore : « Voyez-vous ce Gabriel Clauzel, il court, et il est mort ! Et quand il viendrait à la tête de dix mille régiments, il faut qu’il passe par le fil de mon poignard [sic] ! ».
Curieusement les mêmes témoins omettent de mentionner le surnom d’Etienne Durand, dit Lauzet, travailleur à la journée. Ils marquent ainsi volens nolens une sorte de réserve à l’endroit d’un « fils » fâcheusement connu, dont le cas leur représente qu’il y a possiblement un lien entre misère et déviance.
La liste des prévenus se résume ensuite aux noms suivants : Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, apprentif tisserand ; Etienne Durand, dit Lauzet, travailleur à la journée ; Jean Jaccou, travailleur, inconnu des registres mirapiciens ; François Dalbié, dit Dormié, scieur de long ; Paul Pintat, fils troisième, charron ; Jammes père, boucher. Le jury du tribunal correctionnel de Pamiers s’attardera surtout sur les noms de Guillaume Sibra et d’Etienne Durand.
Rapportées par des témoins, les menaces proférées par les deux jeunes gens à l’encontre d’autres émeutiers ont ici fâcheusement impressionné les jurés.
Les jurés ont appris en outre que Guillaume Sibra, depuis le 30 vendémiaire an VII, fait l’objet d’une condamnation à cinq ans de fer pour un vol commis au détriment de la demi-brigade Lot et Landes de la 9e division, dans laquelle le jeune homme s’est engagé quelques jours après le sac de la maison Clauzel.
Conformément aux principes d’une société habituée à la rareté des biens, les jurés du 16 floréal an VI réprouvent fortement le vol. Ils feraient montre en revanche, s’ils le pouvaient, d’une totale mansuétude concernant la désertion, « crime » dont ils comprennent les motifs et dont ils peuvent eux-mêmes s’être déjà rendus complices s’agissant de leurs propres enfants. Mais le ministère public, qui se soucie d’optimiser le taux de la conscription, s’applique, de son côté, à poursuivre les réfractaires et autres déserteurs. Il s’en suit que, parce qu’il y avait parmi eux des réfractaires ou déserteurs, les prévenus dont les noms figurent ci-dessous ont été condamnés en première instance, le 12 floréal an VI, pour « renversement de la Statue de la Liberté, pillage, enlèvement d’effets », là où d’autres, pourtant convaincus des mêmes délits, venaient quant à eux d’être libérés.
Guillaume Sibra, Etienne Durand, Jean Jaccou, François Dalbié, Pintat fils, qui se sont évaporés dans la nature, sont jugés et condamnés par contumace. Jammes Père est finalement relaxé.
Après un an de cavale, Guillaume Sibra et Etienne Durand sont arrêtés le 29 brumaire an VII (19 novembre 1798) et enfermés à la prison de Foix. Guillaume Sibra profite de son incarcération pour faire appel de sa condamnation du 12 floréal an VI. Puis il s’évade le 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799). Les chemins de Guillaume Sibra et d’Etienne Durand désormais se séparent. On sait par une archive conservée aux AD de Foix (8L61) qu’Etienne Durand par la suite traîne en compagnie de Jacques Garaud, dit Mathieu Salset, du côté de Massat et qu’il s’y trouve convaincu du vol d’une brebis. François Dalbié, pendant ce temps, qui a été repris à une date non documentée et qui s’est évadé à une date également non documentée, se trouve en conséquence de cette évasion condamné par contumace à deux ans de prison le 18 brumaire an IX. Guillaume Sibra se signale le quatre germinal an VIII (mardi 25 mars 1800) par une agression commise sur la route de Pamiers contre la personne du gendarme Rives. Il est arrêté le 27 messidor an VIII (16 juillet 1800) ; il apprend le 3 brumaire (25 octobre 1800) qu’il est condamné pour cette agression à vingt ans de fers ; il s’évade le jour même, bis repetita, en compagnie cette fois d’Henri Momer, faiseur de meules de moulin, originaire de Auch. On ne le reverra jamais plus.
Le procès relatif au sac de la maison Clauzel se rejoue en appel le 14 pluviôse an IX, en l’absence des principaux prévenus. Le palmarès de ces derniers s’est enrichi depuis l’époque du premier procès : vol, tentative d’assassinat, deux évasions pour Guillaume Sibra ; vol, évasion pour Etienne Durand ; évasion pour François Dalbié. Les archives de Foix ont été incendiées par des mains criminelles dans la nuit du 5 au 6 brumaire an XII (12 octobre 1803). On sait qu’en vertu d’un jugement rendu le 3 brumaire an IX (25 octobre 1800) par le tribunal criminel de Foix, Guillaume Sibra se trouve condamné à 20 ans de fers. Mais on ignore la teneur du jugement rendu en appel concernant la responsabilité d’Etienne Durand, Jean Jaccou, François Dalbié, Pintat fils, dans l’affaire désormais ancienne du sac de la maison Clauzel. Il est possible, probable, indépendamment du mystère de la disparition de Guillaume Sibra, que les prévenus se soient rangés par la suite et qu’ils aient vécu le reste de leur âge sans faire parler d’eux jamais plus. Mais ceci est une autre histoire, ou plutôt une non-histoire, qui conséquemment ne se raconte pas.
Je m’intéresse ici aux entours de l’histoire rapportée à gros traits ci-dessus. Il s’agit d’une histoire collective dans la mesure où elle intéresse une poignée de jeunes gens repérés ensemble, le soir du sac de la maison Clauzel, par les différents témoins de cet événement-spectacle. J’ai entrepris par la suite d’en savoir davantage sur chacun de ces jeunes gens afin de mieux comprendre quelle part de hasard et quelle part de nécessité entrent dans l’accrétion de ces derniers, en l’an V, autour de Guillaume Sibra, 16 ans ! et pourquoi le regard de l’opinion, puis celui des autorités, puis celui de la justice se centrent dès lors, par effet de cadre, sur le seul Guillaume Sibra.
Le registre du conseil municipal de Mirepoix mentionne pour la première fois le nom de « Jean Sibra Dabail » [sic] dans un procès-verbal daté du 28 vendémiaire an III (19 octobre 1794) et concernant « les citoyens Jacques Sutra, François Laffont, Dominique Jalabert, Jean Sibra Dabail [sic] et Paul Planet, pour ivresse et tapage. Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, si l’âge que nous lui connaissons est exact, est âgé alors de 14 ans. A noter que l’officier municipal, qui ne le connaît pas encore, peine à distinguer son nom de son surnom. Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, est au demeurant le seul membre de la fine équipe qui porte un surnom. On sait qu’il a hérité du surnom de son père, Louis Sibra, dit Jean Dabail, qui vient d’abail de Montcabirol, de Montcabirol d’en-bas4. Les cinq hommes sont arrêtés, conduits à la maison commune et priés de s’expliquer :
Sutra et les autres portent plainte à la municipalité contre le citoyen Charly Rouger, aubergiste, disant que le dit Rouger leur avait vendu le vin quinze sols la bouteille, et qu’en outre la bouteille que portait Jacques Sutra, l’un d’eux et qu’il nous a dit appartenir au dit Rouger, était courte de mesure ; sur quoi nous, maire, officiers municipaux et membres du conseil général, avons fait vérifier la dite bouteille pour savoir si elle contenait la demi-pinte, et l’épreuve faite en notre présence par le concierge, elle a été reconnue contenant la demi-pinte ; sur quoi le dit Sutra conjointement avec les autres ont dit qu’elle n’était pas marquée et qu’elle devait l’être, ce qui a été fait et dit en présence du citoyen Rouger qui a été mandé de venir pour être interpellé sur le fait, auquel nous aurions demandé pourquoi est-ce que la bouteille n’avait point de marque, à quoi il a répondu qu’il n’était pas possible de les faire marquer ou qu’il n’y avait point de fer-blanc ni ferblantier ; et comme le citoyen maire aurait observé aux ci-dessus dénommés que d’après l’arrêté du représentant du peuble [sic] il était défendu à tous citoyens d’aller dans les cabarets les jours des ci-devant dimanches et que le dit arrêt avait été proclamé publiquement dans toutes les rues et carrefours et lus plusieurs fois aux fêtes décadaires, il leur était observé qu’ils étaient contrevenants aux dispositions du dit arrêté ; à quoi le dit Sutra aurait répondu que cela lui était indifférent et que c’était du Berlu, ce qui est un terme de mépris, et que n’ayant point de travail aujourd’hui, il avait été boire bouteille avec ses collègues ; et comme il aurait été représenté aux ci-dessus dénommés que vu qu’ils étaient tous dans le vin et que vu leurs propos indécents et leur état d’ivresse, il n’était pas possible de les contenir ni de leur faire entendre raison, où il leur aurait été représenté par un membre que demain il leur serait fait droit à leur demande, et qu’ils députassent un d’entre eux pour poster leurs réclamations, un d’entre trois [sic], Jacques Sutra aurait fait résistance jusqu’à invectiver et menacer un membre du conseil municipal sur ce qu’il leur a représenté qu’il était venu à sa connaissance qu’ils s’étaient battus dans le courant de la journée dans l’auberge du citoyen Méric, que sur cette représentation le dit Sutra aurait continué avec menaces et invectives de manquer à l’assemblée en méconnaissant les fonctionnaires publics à leur poste, ce qui a forcé le conseil général à prendre contre le dit Sutra des moyens pour réprimer les irrévérences et les propos qu’il n’a cessé de tenir ; de quoi et tout ci-dessus avons dressé le présent procès verbal en présence des citoyens Vincent Baillé, commissaire général du district de Pamiers, Marie Adélaïde Olin, veuve Charry, Jean Doumenc, cultivateur, Jean Jammes, et Mesplier fils aîné, qui ont signé avec nous…
Charles Rouger : plan 3 n°48/section C n°135 ; Bernard Méric : plan 3 n° /section A n°194 et 201 ; Jacques Sutra : plan 2 n°59/C n°192 et plan 2 n°56/section C n°160 en tant que locataire de Pierre Madières, menuisier ; Paul Planet : plan 4 n°8/section B n°129, locataire de Pintat dit Saint Ramond, trafiquant ; François Lafont plan 1 n°17/section C n°232 ; Dominique Jalabert : plan 2 n°56/section C n°160 ; Guillaume Sibra : plan 2 n°60/section C n°187.
Charles Rouger, dit Charly, tient auberge rue de la porte d’Amont ; Bernard Méric, sous le Grand Couvert, ou en face, à côté de l’actuelle mairie.
Jacques Sutra, 27 ans, qui mène ici la biture, est actuellement sans profession déclarée. Il loue au charpentier Pierre Madières une maison située au bord de la promenade du Jeu du Mail. Il voisine là avec la famille Sibra. Il se trouve également peu éloigné de la demeure que son cousin et homonyme Jacques Sutra partage avec Dominique Jalabert rue del Bascou.
Cette homonymie des deux Jacques Sutra nécessite ici d’être précisée, pour la bonne compréhension des liens que les Sutra entretiennent avec les Jalabert. Jacques Sutra, 27 ans, et Jacques Sutra, 40 ans, cousin du premier, appartiennent tous deux à la gens Sutra frères, du nom d’Alexandre et de François Sutra, marchands tanneurs. Jacques Sutra, 27 ans, est fils de François Sutra ; Jacques Sutra, 40 ans, fils d’Alexandre Sutra. Jacques Sutra, 40 ans, et Dominique Jalabert, 40 ans, laboureur, sont par ailleurs beaux-frères car ils ont épousé deux soeurs, filles de feu Paul Jean, dit Natet le sourd. Ils vivent tous ensemble dans la maison laissée par Paul Jean rue del Bascou (plan 2 n°56/section C n°160).
Ce dimanche 28 vendémiaire an III, « n’ayant point de travail », Jacques Sutra, 27 ans, entraîne dans son sillage Guillaume Sibra, 14 ans, apprenti tisserand, ramasse rue del Bascou Dominique Jalabert, et ils se rendent chez Méric, sur la place, pour y « boire bouteille ». Ils s’y trouvent rejoints par François Laffont, 26 ans, marié, père de deux enfants, apprentif boulanger, et par Paul Planet, 46 ans, célibataire, journalier, – autres « collègues ». La bouteille est nombreuse. Ils ont bientôt le vin querelleur…
J’ai cherché dans la peinture de genre à quoi pouvait bien ressembler un cabaret en l’an III, à Mirepoix. Je n’ai pas trouvé de représentations relatives aux usages languedociens. J’ai donc emprunté aux représentations fournies par des artistes septentrionaux.
Ci-dessus : Louis Léopold Boilly (1761-1845), Scène de cabaret.
Ci-dessus : David Teniers II dit « le Jeune » (1610-1690), Scènes de cabaret.
Louis Léopold Boilly brosse une belle scène de cabaret, située probablement dans le Paris du Directoire ou du Consulat. Le Mirepoix de l’an III offrait-il toutefois des cabarets aussi vastes et aussi bien tenus ?
David Teniers le Jeune croque dans un style plus picaresque les us et coutumes des cabarets de la fin du XVIIe siècle en Flandres. Les cabarets du Mirepoix de l’an III ne différaient sans doute guère de ceux-là. Les façades des vieilles maisons mirapiciennes sont plutôt étroites. Il faut imaginer des cabarets de taille modeste, sombres, noircis par la fumée des chandelles et de l’âtre, hantés par une clientèle agitée, dans le contexte de pénurie et d’inflation galopante propre aux derniers mois de la Terreur, avant la chute de Robespierre, qui surviendra le 9 thermidor an III (27 juillet 1795).
Les buveurs de David Téniers II comme plus tard ceux Louis Léopold Boilly ont l’air vieux. Les jeunes contre toute attente, demeurent là encore absents des tableaux. Guillaume Sibra au cabaret de l’an III a cependant 14 ans.
Ci-dessus : trois scènes de cabaret, signées Valentin de Boulogne, dit « Le Valentin » (1591-1632) : Réunion dans un cabaret ; Bonneteurs ; La diseuse de bonne aventure.
Seul Valentin de Boulogne, au début du XVIIe siècle, représente dans le style du Caravage des adolescents au cabaret. Associés à des scènes troubles, ceux-ci peuvent être eux-mêmes, à cette occasion, les acteurs des jeux malhonnêtes qui se pratiquent en douce sous nos yeux. Il s’agit toutefois de beaux adolescents de peinture, frais et roses, auxquels le jeune Guillaume Sibra de l’an III ne ressemble sans doute pas. On sait par son signalement, diffusé en l’an IX après la seconde de ses futures évasions, que Guillaume Sibra présente les traits suivants : « front petit, nez écrasé, menton pointu, visage rond ». On ne peut d’ailleurs le supposer autrement vêtu que de hardes misérables, sachant qu’il vient d’une famille sans ressources, logée au fond d’un étroit passage, ouvert entre la promenade du Jeu du Mail et la rue de Paraulettes et Saint Amans, dans le quartier de Lilo. Vaguement apprentif depuis peu chez un voisin tisserand, dit « Credo », qui ne travaille pas le dimanche, Guillaume Sibra se trouve visiblement livré à la rue ce jour-là. Il suit les hommes du quartier, en « collègue », conformément au mot de Jacques Sutra consigné dans le procès verbal reproduit ci-dessus. Jacques Sutra, ce matin-là, traîne dans l’atelier voisin. Guillaume Sibra lui emboîte le pas. Il entre à sa suite dans les aventures de biture, et consécutivement dans d’autres aventures, plus décisives bientôt.
Ci-dessus : adresses de Jacques Sutra et de Guillaume Sibra en l’an III, reportées ici sur le plan 2 du compoix de 1766 ; promenade du Jeu du Mail : aujourd’hui cours du Jeu du Mail ; rue du Coin de Loubet : aujourd’hui rue Beyle ; rue de Paraulettes et de Saint Amans : aujourd’hui rue Frédéric Soulié ; rue Coin de la rue de Paraulettes : aujourd’hui rue Astronome Vidal.
Guillaume Sibra ne manque pas de faire valoir l’ivresse comme excuse et simultanément de s’en vanter, lorsque, le 3 floréal an 5 (22 avril 1797), après qu’il a « chanté sous le grand couvert Le Réveil du Peuple« , puis, « au milieu de la place, porté le pistolet sur la gorge du capitaine Marchand de la 29e demi-brigade », il se trouve convoqué à la maison commune : « il n’est pas mémoratif » de tels faits, observe-t-il, « se trouvant pris de vin ». Et lorsque, suite à sa première arrestation, le 1 frimaire an VII (21 novembre 1798), il est interrogé par le juge à propos du sac de la maison Clauzel, il argue de s’être laissé aller à ce qu’il croyait être une simple « carnavalade » de chandelles et de lanternes de papier, carnavalade à la faveur de laquelle, on ne sait comment, au son du hautbois5, « le vin a été versé et répandu dans la cave du citoyen Clauzel ». Il ment alors, de toute évidence, sur ce qui s’est réellement passé le soir du sac. Mais le goût du vin et de la carnavalade l’accompagne jusqu’à la disparition qui marque, le 3 brumaire an IX (25 octobre 1800), la fin de sa dérive criminelle.
Oisive jeunesse, À tout asservie… dit ailleurs le poète. J’ai tant fait patience Qu’à jamais j’oublie ; Craintes et souffrances Aux cieux sont parties. Et la soif malsaine Obscurcit mes veines. Ainsi la Prairie À l’oubli livrée, Grandie, et fleurie D’encens et d’ivraies, Au bourdon farouche De cent sales mouches…6
Guillaume Sibra a pour compagnons de biture, en l’an III, quatre hommes plus âgés que lui, François Sutra, 27 ans, Dominique Jalabert, 40 ans ; François Laffont, 26 ans ; Paul Planet, 46 ans. Soit deux célibataires et deux hommes mariés, substituts interlopes d’un père qui brille ici par son absence et dont Guillaume Sibra nourrit une image déviée autant que déficiente.
C’est d’abord sans doute l’étroitesse de leurs demeures respectives et la promiscuité correspondante qui jettent ces hommes à la rue. Dominique Jalabert, femme et enfants, s’entassent avec Jacques Sutra, 40 ans, femme et enfants, rue del Bascou. François Laffont et sa famille vivent dans la maison de Gauderic Laffont, père de François et de plusieurs autres enfants encore, rue du faubourg d’Amont. Paul Planet, dont on ne sait rien par ailleurs, loue une chambre chez les Pintat, rue des Houstalets. Guillaume Sibra vit, entre la promenade du Jeu du Mail et la rue de Paraulettes et de Saint Amans, dans le trou à rats que l’on sait7, aux côtés d’une mère fatiguée8, d’un père faible, léger, probablement démissionnaire, désormais infirme. Dominique Jalabert fuit peut-être le pain de ménage, les soins dus à l’oncle Barthélémy Jean, 95 ans, la cohabitation avec les Sutra. Mais c’est aussi, dirait-on, en vertu d’une pétition politiquement incorrecte – « c’est de la Berlu ! » – ou en tout cas d’une pulsion transgressive, qu’ils vont le dimanche faire spectacle de leur ivresse sur la place, puisque eux, le dimanche, en ces temps de Révolution ne travaillent pas.
Jacques Sutra mène ; les autres suivent. Dominique Jalabert, laboureur, et Paul Planet, jardinier, partagent sans doute le sentiment que la terre est basse. François Laffont, 26 ans, apprentif boulanger, fils de Gauderic Laffont, dit June, d’abord laboureur, puis boulanger, est probablement un homme qui se cherche encore. Il vit avec femme et enfants dans la maison neuve que son père a fait construire au n°232 de la section C (plan 1 n°17), i. e. à l’angle de la rue du faubourg d’Amont (aujourd’hui rue Victor Hugo) et de la promenade de La Roque (aujourd’hui cours Chabaud).
Jacques Sutra, seul d’entre eux, est issu d’une famille qui a réussi, puisque celle-ci dominait naguère encore, sous le nom de Sutra Frères, l’industrie mirapicienne du tannage, située dans le quartier de Lilo et du Bascou. La Révolution toutefois a interrompu l’activité industrielle, et, rendus suspects par leur statut de grands propriétaires, François et Alexandre Sutra, les deux frères, ont dû céder une partie de leurs biens et se résoudre à des emplois plus communs. Alexandre Sutra, par exemple, est devenu ménager et quincaillier. Né en 1767, fils de François Sutra, Jacques Sutra a sans doute mal vécu ce brusque ce changement d’état. Il connaît ici la dérive du fils de famille qui s’est donné la peine de naître, qui croit pouvoir en exciper ès qualités, sans vertus ni mérites. Il constitue toutefois, en tant que descendant de la gens Sutra Frères, le seul membre de la petite bande qui sache effectivement contre quoi il se rebelle. A ce titre, il a pu être dans cette bande le véhicule des idées de la Contre-Révolution, partant, celui qui a infléchi la trajectoire du jeune Guillaume Sibra dans le sens d’une révolte à contre-courant, dont celui-ci ne pouvait être le bénéficiaire et dont il a servi seulement les visées criminelles. Certes Guillaume Sibra courait volontiers à sa perte. Mais Jacques Sutra, dans l’ordre des causes lointaines, peut être considéré comme le fauteur initial de cette dernière.
Outre qu’il se plaît au coup de poing, Jacques Sutra a le verbe haut, ou, comme on dit aujourd’hui, ne manque pas d’air. Son impertinence retient l’attention des officiers municipaux, et, au chef d’être « tombé dans le cas de l’article 19e de la police correctionnelle », il se trouve arrêté « pour être dans les 24 heures renvoyé devant le juge Desaux ». Guillaume Sibra, qui, lui, ici n’a pas dit mot, a dû se montrer ravageur dans l’ivresse, car il se trouve arrêté ce 28 vendémiaire an III en même temps que Jacques Sutra. On a peut-être voulu lui donner une bonne leçon :
Sur quoi, nous maire et officiers municipaux, après avoir entendu la gendarmerie nationale, vu que le dit Sibra est tombé dans le cas de l’article 19e de la police correctionnelle, avons provisoirement prononcé son arrestation pour être dans les vingt-quatre heures renvoyé devant le juge de paix en conformité de l’article 25…
Signé, Fontès maire, Alibert officier municipal, Donezan…
Il ne semble pas que le juge ait donné suite à l’affaire. Le 21 vendémiaire an III, la 5e division s’est installée à Mirepoix. Le comportement des hommes de troupe pose d’emblée des problèmes d’une autre importance.
Ci-dessus : sur fond de carte emprunté au compoix de 1766, localisation de Guillaume Sibra et de sa bande en l’an V
Guillaume Sibra, dit Jean Dabail : plan 2 n°60/section C n°187 ; Gabriel Coutens, dit Souleil : plan 2 n°26/section C n°210 ; François Dalbié, dit Dormé : plan 2 n°29/section C n°207 ; Etienne Duran, dit Lauzet : idem.
Deux ans plus tard, Guillaume Sibra s’est émancipé de la tutelle bacchique de Jacques Sutra. Il boit toujours, mais sans qu’on l’y aide. Il s’affiche désormais en compagnie d’Etienne Durand, de François Dalbié et de Gabriel Coutens, en particulier lors du sac de la maison Clauzel et durant toute la saison de l’an V. Les trois nouveaux compagnons de Guillaume Sibra sont, une fois encore, des voisins de quartier, tous logés al Bascou, i. e. au bord du foirail, non loin de l’affachoir9 neuf.
Gabriel Coutens, dit Souleil, 26 ans, probablement né à Coutens, est jipier10, marié, 1 enfant. Etienne Durand, dit Lauzet, 23 ans, né à Mirepoix, est travailleur à la journée. François Dalbié, dit Dormé, 22 ans, né à Castelnaudary, est scieur de long. Ils habitent des maisons voisines.
Le cas d’Etienne Durand, dit Lauzet, relève d’une misère sociale comparable à celle de Guillaume Sibra. Le jeune homme loge chez son père al Bascou, dans l’une des petites maisons vétustes qui s’élèvent à proximité de l’affachoir. Derrière l’affachoir, en contrebas, le ruisseau est en permanence rouge du sang des bêtes qu’on abat. Il y a l’odeur aussi, qui flotte dans l’air.
Guillaume Durand, le père, dit Lauzet, a d’abord été cardeur de laine, puis vaguement brassier. En l’an V, il se dit pêcheur. Lauset désignant en occitan « ce que l’on paie pour faire aiguiser les instruments de labourage »11, on peut lui supposer un ancêtre aiguiseur, ou une petite pratique de l’aiguisage comme activité d’appoint, ou encore, pourquoi pas, un visage en lame de couteau, voire un tempérament de suriner.
De Magdeleine Taillefer, épousée en 1768, il a eu en 1769 Marie Angélique Fellu [sic], en 1770 Marguerite, en 1772 Marie, en 1774 Etienne, en 1776 Jean Pierre, en 1778 Marie Luce, en 1780 Pierre Paul Marie Charlemagne, et en 1787 Jean Baptiste. Après la mort de Magdeleine Taillefer, survenue en 1781, il épouse Jeanne Ajac. Après la mort de Jeanne Ajac, il épousera en troisièmes noces, le 4 fructidor an VI (21 août 1798), à l’âge de 56 ans, Paule Rigail, 32 ans. Il mourra dix ans plus tard, en 1808.
Des 8 enfants nés de Magdeleine Taillefer, seuls 4 d’entre eux vivent encore en l’an V : Marie, Etienne, Pierre (Paul Marie Charlemagne), et Jean Baptiste. Ils logent tous quatre chez leur père et belle-mère, ainsi que François Durand, le grand-père, âgé de 90 ans. Etienne, qui avait 7 ans lors du décès de sa mère, a tôt fui la maison et grandi dans la rue. Lorsque son père loue une chambre à François Dalbié, scieur de long, il tient là un compagnon de dérive. Il noue amitié également avec Gabriel Coutens, jipier, qui habite une maison voisine. Coutumiers des déambulations bacchiques, Etienne Durand et François Dalbié ne tardent pas à les partager avec Guillaume Sibra. Etienne Durand mûrit au contact de ce dernier sa rage d’enfant mal parti. Guillaume Sibra et lui font désormais équipe. François Dalbié suit.
Gabriel Coutens, plus âgé, nanti d’un métier, marié, déjà père de famille, fréquente les trois jeunes gens ; on sait par les archives du tribunal de Pamiers qu’il lui arrive de souper en ville avec eux ; mais outre qu’il ne partage pas leurs saouleries, il ne partage sans doute pas non plus leur naïveté. Il dira plus tard au juge ne rien savoir des agissements de Dabail et Lauzet, bien qu’ayant été vu près d’eux lors du sac de la maison Clauzel. Menée en son absence, car il est alors en prison, une perquisition montrera qu’il détenait chez lui, al Bascou, des armes prohibées. Daté du du 25 messidor an VIII (14 juillet 1800), voici le procès verbal de la perquisition :
Nous, Maire de Mirepoix, sur la dénonce qu’il existait un amas d’armes dans la maison du nommé Souleil, jipier, habitant de cette commune, après avoir pris la permission du juge de paix ce jour d’hier, nous sommes rendu avec la gendarmerie et partie de la garde nationale de cette commune au devant de la maison d’habitation du dit Souleil à laquelle ayant frappé, une femme nantie de la clé s’est présentée, a ouvert la porte et nous a conduit ainsi que la main forte dans tous les appartements ; et parvenu à la chambre qui prend jour au levant, avons trouvé un sabre appelé briquet avec son fourreau au-dessus d’une armoire, laquelle ayant fait ouvrir y avons trouvé un pistolet à calibre et partie d’une giberne avec des balles dedans…
Témoin de l’erre du temps, une note marginale indique ici que « les effets mentionnés du verbal ci-contre ont été restitués le 19 brumaire an IX (10 novembre 1800) ». Le registre municipal rapporte comment, dès le 24 vendémiaire an IX, après qu’il a passé deux ans en prison, Gabriel Coutens se présente à la maison commune et « réclame ses armes d’un ton fier et arrogant ». Ce jour-là, on les lui refuse. « Sur quoi », note l’officier municipal, « il se serait retiré en grommelant certains mots que nous n’avons pu entendre… »
L’homme a pu être auprès de Guillaume Sibra et des siens un relais de la Contre-Révolution. Il a pu stocker al Bascou les armes directement fournies par les « scélérats royalistes », ou receler les armes volées par les soldats de la 29e demi-brigade, alors stationnée à Mirepoix. Le sabre que l’on voit voler, le 22 pluviôse an 5 (10 février 1797), lors du sac de la maison Clauzel, ou le pistolet que Guillaume Sibra porte le 3 floréal an 5 (22 avril 1797) sur la gorge du capitaine Marchand12, venait peut-être de chez Gabriel Coutens.
Homme de tempérament « souleil », Gabriel Coutens ajoute au goût des armes le sens du défi, allié à l’intelligence des situations limites, dans lesquelles il faut savoir jusqu’où l’on peut forcer l’avantage. Homme de secret aussi, il a peut-être contribué aux menées de la réaction mirapicienne en agissant à petit bruit pour cette dernière, en approchant par exemple la bande à Dabail et en la poussant aux armes. Pourquoi, plâtrier, soutenait-il le parti des aristocrates ? Sans doute, comme d’autres artisans, parce qu’avec la Révolution il avait perdu son travail et parce qu’il avait besoin de se faire quelque argent ailleurs. Sans doute aussi par goût du « contre », du « contre tout », en vertu d’une fierté qui est ici celle de l’insoumis radical, ou encore, pour reprendre les mots de Stirner, celle de l’unique en sa propriété.
Quelques jours après le sac de la maison Clauzel, Guillaume Sibra s’engage dans la 29e demi-brigade, toujours stationnée à Mirepoix. Les autorités municipales se hâtent toutefois lentement d’enquêter sur l’affaire du sac. Gabriel Coutens continue à vivre comme si de rien n’était. François Dalbiè aussi, quoique célibataire, âgé de moins de quarante ans, et prévenu de participation au saccage susdit. Etienne Durand s’inquiète, quant à lui, d’être arrêté ou requis pour la conscription. Le 18 prairial an V (6 juin 1797), il épouse Jérôme Marty, 26 ans, fille de François Marty de Caudeval et de Marie Fabre défunte, d’où soeur de Marion Marty, dite Marionnasse, qui disparaîtra le 3 germinal an IX (24 mars 1801), après avoir abandonné son enfant nouveau-né dans la maison qu’elle habitait au bout de la promenade du Jeu du Mail, non loin du logis des Sibra13. Marion Marty était au demeurant une proche de Marie Sibra, soeur de Guillaume Sibra.
On sait par une lettre du préfet, en date du 1 fructidor an VIII (19 août 1800) qu’une enquête court au sujet du mariage en question, au motif que celui-ci n’aurait pas dû être enregistré, puisque qu’Etienne Durand faisait à l’époque l’objet d’un mandat d’amener.
Les officiers municipaux disent n’avoir point validé ce mariage. L’acte existe pourtant. Les officiers municipaux ont fermé les yeux. Comme dans nombre d’autres communes d’Ariège, ils ont favorisé l’évitement de la conscription, sans trop s’effaroucher de la réputation de quelques « mauvais sujets ». Le mandat d’amener toutefois, après le mariage du 18 prairial an V, court toujours. Etienne Durand et Guillaume Durand continuent à susciter des esclandres dans Mirepoix durant tout l’été. Le 24 vendémiaire an 6 (15 octobre 1797), il est vu à côté de Guillaume Sibra qui “poursuit dans les rues de Mirepoix, le pistolet à la main, le citoyen Roussel, agent municipal de Lapenne”, puis qui “fait tous ses efforts pour enfoncer la porte de l’auberge où il [Maurice Roussel] s’est réfugié”. Une semaine plus tard, le 30 vendémiaire an VI (21 octobre 1797), convaincu de vol au détriment de la 29e demi-brigade, Guillaume Sibra est condamné par le tribunal militaire à cinq ans de fer. Il a au demeurant déjà pris le large, et Etienne Durand l’a suivi14
Etienne Durand devient alors, dans les bois, l’homme de main de Guillaume Sibra. Il acquiert alors une vraie réputation de méchant. Après un an de cavale, Etienne Durand et Guillaume Sibra sont arrêtés dans l’Aude le 29 brumaire an VII (19 novembre 1798) et enfermés à la prison de Foix. Guillaume Sibra s’évade 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799)15, sans Etienne Durand. Celui-ci s’évade un peu plus tard, à une date qu’on ne sait pas. On ne sait pas non plus comment se règle son affaire, mais seulement qu’il a pu par la suite reprendre sa vie à Mirepoix.
Le 20 vendémiaire an 9 (12 octobre 1800, Marie Durand, soeur d’Etienne Durand, met au monde un petit François, fils de François Dalbiès. L’enfant meurt le 9 brumaire (31 octobre 1800). Le 18 brumaire an IX (9 novembre 1800), François Dalbiès apprend que dans l’affaire du sac de la maison Clauzel, il se trouve finalement condamné à deux ans de prison. Arrêté, il profite de son évasion pour épouser, le 30 nivôse an IX (20 janvier 1801) à Mirepoix, Marie Durand, bien que la publication des bans ait suscité dès le 17 nivôse an IX (7 janvier 1801) une nouvelle enquête du préfet. Comme pour le mariage d’Etienne Durand, les autorités municipales ont choisi ici de fermer les yeux. François Dalbié ne sera plus inquiété.
Arrêté une seconde fois le 27 messidor an VIII (16 juillet 1800), Guillaume Sibra, désormais condamné à vingt ans de fer, s’évade à nouveau le 3 brumaire an IX (25 octobre 1801). Il disparaît à tout jamais16
A Mirepoix, pendant ce temps, Gabriel Souleil, Etienne Durand, François Dalbié font des enfants. Leurs enfants, pauvres petits, meurent comme des mouches. François Dalbié meurt à son tour, à l’âge de 40 ans. Je n’ai pas poussé plus loin mon enquête.
J’ai tant fait patience Qu’à jamais j’oublie ; Craintes et souffrances Aux cieux sont parties.17
Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes de Frédéric Godefroy indique qu’aval, c’est « en bas, en descendant, le long de, parmi, dans » ; que de l’aval, c’est « par le cours naturel des choses » ; que l’avail, c’est « l’accroissement, l’avantage » ; et qu’abaillir, c’est « donner un gouvernement à, mettre à la tête de ».
L’histoire de la bande à Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, ou Jean d’Abail, comme l’écrit Frédéric Soulié, donne à réfléchir sur le lien que l’aval entretient ici avec le cours naturel des choses. Parce qu’ils n’ont pas pu, ni su, ni même voulu, croire au possible d’une révolution qui pour eux, gens d’aval, ferait venir l’avail, parce qu’ils ont abailli ceux qu’il ne fallait pas, Dabail, Lauzet, Dormé, et Souleil, à un moindre degré, sont allés, malgré qu’ils en aient, de l’aval, ou dans le sens de leur misère initiale, laquelle hélas se confond ici avec le cours naturel des choses. Frédéric Soulié a préféré voir dans cette histoire de gueux une figure flamboyante de la jeunesse folle, seule expression possible, selon lui, de la noblesse d’en bas.
A lire aussi :
Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, ou Jean d’Abail
Jean d’Abail vu par Frédéric Soulié
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra, dit Jean Dabail – 1. Premiers chemins. [↩]
- François Villon, Ballades en jargon, XI [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra, dit Jean Dabail – 1. Premiers chemins. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean Dabail – 6. Un roman à l’état naissant. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean D’Abail – 2. Chemins de traverse. [↩]
- Arthur Rimbaud, Chanson de la plus haute Tour [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra, dit Jean Dabail – 1. Premiers chemins ; A Mirepoix – Le quartier de Lilo – 3. De la rue du Coin de Loubet à la rue Coin de la rue de Paraulettes. [↩]
- Jeanne Bec, dite Janeton, épouse de Louis Sibra, mère de Guillaume Sibra, mourra le 11 fructidor an VII (28 août 1799) à l’âge de 46 ans. [↩]
- Affachoir : abattoir. [↩]
- Jipier, ou gipier, ou gypier : plâtrier. [↩]
- Cf. Lauset, lausset, in Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes, du 9e au 15e siècle. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra, dit Jean Dabail – 1. Premiers chemins. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 3. Quand le fils aîné est en prison… ; Née le 26 ventôse an IX, elle a reçu le prénom de Magdeleine ; A Mirepoix – Le quartier de Lilo – 3. De la rue du Coin de Loubet à la rue Coin de la rue de Paraulettes. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean D’Abail – 2. Chemins de traverse. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 4. Les grands chemins. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 5. Un homme disparaît. [↩]
- Arthur Rimbaud, Chanson de la plus haute Tour [↩]










































