Frédéric Soulié – Le Magnétiseur – Aux sources d’un roman familial

 

Ci-dessus : magnétiseur induisant une transe hypnotique ; gravure d’après Dodd, in A Key to Physic de Ebenezer Sibly, 1794.

Le magnétiseur est un personnage récurrent dans l’oeuvre du second romantisme, et plus particulièrement dans la littérature fantastique du XIXe siècle. Il constitue un avatar inquiétant de Franz Anton Mesmer (1734-1815), célèbre médecin viennois qui a exercé en France entre 1778 et 1785, connu un immense succès avec la cure dite « du baquet » 1)Cf. Agnès Spiquel, Mesmer et l’influence, in Romantisme, année 1997, volume 27, n°98, pp. 33-40 : « Les patients sont reliés les uns aux autres par une corde autour d’un baquet rempli d’eau magnétisée et de limaille de fer dans lequel ils trempent chacun une tige de fer dont ils appliquent l’autre bout sur la partie malade de leur organisme ». Cf. également Alexandre Dumas, Le Collier de la Reine, tome 1, chapitre XVI : Mesmer et Saint-Martin ; chapitre XVII : Le baquet., fondé en 1784 la Société de l’Harmonie universelle, publié en 1779 son Mémoire sur la découverte du magnétisme animal, et initié ainsi une longue période de controverse scientifique concernant la théorie du fluxus et de l’influxus universels.

Je crois, écrit Mesmer, qu’au moyen d’un milieu qui ne peut être qu’un fluide très subtil, il existe entre tous les corps qui se meuvent dans l’espace, une action réciproque, la plus profonde et la plus générale de toutes les actions de la nature ; que cette action constitue l’influence ou le magnétisme universel de tous les êtres entre eux. 2)Franz Anton Mesmer, Règlements des Sociétés de l’Harmonie universelle, ajout de 1785 au Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779), p. 223.

L’action du thérapeute, telle que la conçoit Mesmer, consiste en une remise en circulation du fluide à l’intérieur de l’organisme, donc en un réveil des forces salutaires du patient. La cure se passe en musique de manière à accentuer cette circulation 3)Agnès Spiquel, Mesmer et l’influence..

Ci-dessus : portrait de Franz Anton Mesmer, docteur en médecine de la faculté de Vienne en Autriche, à l’époque de son exercie parisien.

Le thérapeute a en la personne du magnétiseur, dans la littérature frénétique ou romantique, son double sombre. Le magnétiseur use ici de l’influence réciproque des corps à des fins suspectes, diversement intéressées, le plus souvent sexuelles. Il confère de la sorte aux scènes dans lesquelles il intervient un intérêt dont la nature va sans dire. Charles Nodier en 1818 dans Jean Sbogar, Balzac en 1822 dans Le centenaire ou les Deux Beringheld, Frédéric Soulié en 1834 dans Le Magnétiseur, Gérard de Nerval en 1840 dans Le Magnétiseur (texte resté à l’état d’ébauche, aujourd’hui perdu), George Sand en 1843 dans Consuelo et dans La Comtesse de Rudolstadt, Alexandre Dumas en 1846 dans Joseph Balsamo, Théophile Gautier en 1854 dans Gemma (livret de ballet), et tant d’autres, dont la liste serait ici fastidieuse, n’ont pas manqué d’exploiter cette épice, pour l’aura de mystère et, le cas échéant, pour la suggestion libidineuse.

 

Ci-dessus : Le doigt magique, gravure anonyme, 1780.

1. Le Magnétiseur de Frédéric Soulié – « Telle est l’action très dramatique de ce roman »

Frédéric Soulié raconte dans Le Magnétiseur une histoire d’amour et de paternité trahie dans laquelle interviennent tour à tour deux magnétiseurs, le savant docteur Lussay, plus thérapeute que magnétiseur, et le méchant baron de Prémitz, double noir du précédent.

La scène se passe en 1787, au début du roman. Charlotte-Diane de l’Étang, la très jeune, très belle et très capricieuse duchesse d’Avarenne, questionne ici Honorine, sa femme de chambre, à propos d’un « homme en velours noir » aperçu au pied du château :

La belle duchesse alla vers la croisée qu’Honorine venait d’ouvrir, se pencha sur le balcon avec un long bâillement et se mit à regarder dans l’immense cour d’honneur qui précédait le château de Lagarde. Une douzaine de personnes descendaient le perron qui menait au rez-de-chaussée.
— Quel est cet homme en velours noir, auquel parle mon père ?
— Madame, c’est le docteur Lussay.
— Ça, un docteur ? il n’a pas trente ans !
— On dit pourtant que c’est un très savant médecin ; et puis un homme terrible, madame.
4)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, édition .

La scène se passe maintenant en 1815.

On annonça bientôt monsieur le baron de Prémitz, et un homme de trente ans se présenta. Ce baron de Prémitz était un Allemand venu à la suite des armées étrangères ; il se disait natif de Prague et descendant de ce grand comte Prémitz, fondateur de la ville, et dont on garde précieusement un soulier dans le vieux château royal. Il était d’une taille élevée, forte plutôt par la vigueur de sa structure que par l’embonpoint ; ses cheveux étaient d’un blond charmant ; ses traits, purement dessinés, avaient dans leur ensemble un caractère de douceur, lorsqu’il tenait les yeux baissés ; mais lorsqu’il les relevait, la lumière fauve qui s’échappait de sa large prunelle grise semblait éclairer ce visage d’un nouveau jour, le montrer sous un autre aspect ; et il prenait alors cette expression inquisitoriale et dominatrice qui épouvante les faibles, et qui va jusqu’à importuner les hommes les plus décidés, qui s’en débarrassent souvent par une querelle. Henriette, en voyant entrer monsieur Rhodon de Prémitz, devint glacée, et n’eut pas la force de se lever. 5)Ibidem.

En 1787, le docteur Lussay use de son pouvoir de magnétiseur pour séduire et épouser Louise, la prétendue du meunier Jean d’Aspert. Cédant alors aux avances de la duchesse d’Avarenne, Jean d’Aspert devient un temps l’amant de cette dernière. Engagé plus tard dans l’armée révolutionnaire, il y fait rapidement carrière. Devenu en 1798 général dans l’armée d’Italie, il retrouve à Rome la duchesse d’Avarenne, qui a émigré. Apprenant qu’elle a un fils, né de leurs amours, et qu’elle le fait élever ailleurs sous le nom du prince qui était en 1787 son amant en titre, Jean d’Aspert tente d’obtenir de la duchesse qu’elle lui rende ce fils jamais vu. En vain. Il parvient toutefois à faire enlever l’enfant dans une Rome soulevée par l’émeute. Afin de brouiller les pistes et par là de prévenir les possibles manigances de la duchesse d’Avarenne, il a indiqué à ses hommes que l’enfant à enlever se nomme Charles Dumont et qu’il s’agit là du fils d’un soldat du bataillon tué quelques heures plus tôt par les émeutiers. Le vrai Charles Dumont a malheureusement été tué en même temps que son père, d’après les informations dont dispose seul Jean d’Aspert.

Longtemps maintenu éloigné de son fils par ses activités militaires, Jean d’Aspert se contente par la suite de savoir que celui-ci, sous le nom toujours de Charles Dumont, est correctement élevé ailleurs. Un jour toutefois, il apprend que le vrai Charles Dumont n’est pas mort. Une question le taraude désormais : quel enfant a-t-on enlevé en 1798 ?l’enfant qu’on élève sous le nom de Charles Dumont est-il le sien, ou celui du soldat tué à Rome ? Jean d’Aspert veille à payer les études de Charles Dumont, mais renonce à rappeler auprès de lui ce fils incertain.

En 1815, Jean d’Aspert, qui loge dans son hôtel particulier de la rue Saint-Honoré le docteur Lussay, devenu aux armées chirurgien en chef et baron, ainsi que Louise Lussay, épouse de ce dernier, et Henriette leur fille, reçoivent fréquemment la visite d’un jeune magnétiseur, déjà fort couru, nommé Prémitz. Un soir, alors qu’elle veille sa mère malade, tandis son père discute avec Prémitz au salon, Henriette se sent prise d’un malaise étrange, et il lui semble voir un homme qui s’approche d’elle, lui pose une main sur le front, puis l’autre sur le coeur, et lui dit: « Dormez ! »

 

Ci-dessus : Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1782.

Quelque temps plus tard, Henriette se trouve enceinte. Madame Lussay est morte. Henriette ne sait qui est le père de son enfant : Je n’ai pas eu d’amant et je suis mère ! 6)p. 147.. Elle doit endurer seule sa grossesse et sa maternité. Bouleversé par la triste condition de la jeune femme, Jean d’Aspert l’épouse. Le couple s’installe à la campagne, où Jean d’Aspert a acquis un vaste domaine et une forge. Quelque temps plus tard, alors que l’enfant magnétique était mort 7)p. 182. Jean d’Aspert, qui a du mal à gérer la forge, cède aux instances d’Henriette et engage comme régisseur Charles Dumont. Celui-ci fait merveille dans sa nouvelle fonction. Henriette doit bientôt se défendre d’admettre qu’elle aime Charles et que Charles l’aime aussi. Tous deux succombent un soir à la tentation. Ils décident alors de ne plus se revoir. Charles quitte le domaine et, cherchant à mourir, s’implique dans une conspiration qu’il sait folle. Il est arrêté, condamné à mort. Jean d’Aspert se rend chez la duchesse et la somme d’user de son influence en faveur de leur fils. C’est alors que la véritable identité et la noirceur des projets de Rhodon de Prémitz se découvrent… Le roman, d’une certaine façon, finit bien.

« Telle est l’action très dramatique de ce roman, dont le principal défaut », observe toutefois Pierre Augustin Eusèbe Girault de Saint-Fargeau (1799 – 1855) dans sa Revue des Romans 8)Pierre Augustin Eusèbe Girault de Saint-Fargeau, Revue des romans – Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers. Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman. 1839., « est l’absence la plus complète d’un but moral et d’une pensée philosophique ». L’observation de Pierre Augustin Eusèbe Girault de Saint-Fargeau m’a frappée. Elle est juste, même si elle témoigne chez le critique d’une réprobation haute et claire. Frédéric Soulié, en effet, n’assigne au roman aucune fonction morale, il ne se réclame d’aucune philosophie, d’aucune théorie ni d’aucun système. Il se plaît en revanche à révéler, dans chacun de ses romans, les noirs secrets d’un « drame inconnu » dont tout indique, au moins au regard du biographe, qu’il s’agit là, chaque fois, d’une variante fantasmée de son drame propre. L’écrivain poursuit ainsi sous le couvert de la fiction un travail d’anamnèse qui ne se dit pas, mais qui mobilise sans doute dans l’obscurité de son pas quelque chose de la vérité recherchée concernant le drame familial dont l’enfant Frédéric Soulié a été dans les années 1800 à la fois la victime et l’enjeu.

2. Le drame de la famille Soulié

 

Ci-dessus : aux Archives départementales de l’Ariège, copie microfilmée de l’acte de naissance de Frédéric Soulié. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

J’en ai déjà longuement parlé dans plusieurs articles précédents. Il y a un secret dans l’histoire du couple que forment du 8 Pluviôse an VI (samedi 27 janvier 1798) au 5 nivôse an IX (26 décembre 1800) François Melchior Soulié et Jeanne Marie Baillé, les parents de Frédéric Soulié. François Melchior Soulié avait, le jour de son mariage, 27 ans ; Jeanne Marie Baillé, 36 ans. Antoinette Françoise Fanny, premier enfant du couple, naît le le 19 nivôse an 8 (9 janvier 1800) à Foix, où François Melchior Soulié est directeur des contributions. Melchior Frédéric Soulié naît le 3 nivôse an IX, également à Foix. Il est déclaré le 5 nivôse (26 décembre 1800). Ma naissance rendit ma mère infirme, observe l’écrivain. Quelques jours plus tard, Jeanne Marie Baillé quitte le domicile conjugal et regagne à Mirepoix sa maison familiale, emmenant avec elle ses deux enfants. A l’automne 1804, François Melchior vient à Mirepoix réclamer son fils, et il l’emmène à son tour. Il vit avec lui en Ariège jusqu’en 1808, puis tous deux quittent la région.

Que s’est-il passé entre les deux époux ?

L’unique indice dont nous disposions figure dans le recueil de Quelques vers sérieux, publié en 1840 par François Melchior Soulié, grâce à l’entremise de son fils, alors devenu célèbre :

Oh ! lorsque dans mon sein mon jeune coeur bondit,
Avec charme agitant mon âme solitaire,
Et lorsqu’un coeur de femme à mon coeur répondit,
Je crus que le bonheur habitait sur la terre.

Mais regardez l’éclair qui sillonne le ciel !
Un plus sombre horizon suit sa flamme éphémère.
Ainsi l’amour m’offrit quelques gouttes de miel,
Pour rendre de mes jours la coupe plus amère.

Pourquoi faut-il, hélas ! qu’un front plein de candeur,
Un céleste regard, un corps rempli de charmes,
Soient un masque de l’âme et cachent sa laideur,
Pour qu’un amour trompé s’éteigne dans les larmes ?

De l’homme quel est donc le bizarre destin ?
Ce qui fit son amour bientôt fera sa haine ;
Il renverse le soir l’idole du matin,
Il se rit de l’hymen et portera sa chaîne.

Et moi pourtant, tout fier d’écouter la raison,
Je ne prétendis point que ma femme fut belle,
Et qu’elle eut tout l’éclat de la jeune saison ;
Je voulus avant tout une épouse fidèle.

D’obtenir ce trésor on a beau se flatter…
A la fidélité trop heureux qui peut croire.
Je n’aspirais, hélas ! qu’au bonheur d’en douter,
Et n’ai pu remporter cette triste victoire.

Ainsi l’hymen souvent perd son bel avenir ;
Ainsi quand des enfants, à leurs jeunes caresses
Mêlent le nom de père, un fatal souvenir
D’un malheureux époux vient glacer les tendresses.

C’est ici, concernant l’échec de son mariage, la version de François Melchior. Nous n’avons pas celle de Jeanne Marie Baillé. Melchior Frédéric Soulié, qui a facilité la publication du recueil dans lequel figurent les vers reproduits ci-dessus, a donc laissé dire, concernant l’infidélité, supposée ou réelle, reprochée à sa mère. Il en accrédite ainsi le possible.

D’où vient maintenant qu’en 1800, après avoir mis au monde un premier enfant, Antoinette Françoise Fanny Soulié, début janvier, Jeanne Marie Baillé quitte précipitamment le domicile conjugal fin décembre, quelques jours seulement après avoir mis au monde un second enfant, Melchior Frédéric Soulié, et que, flanquée des deux enfants, elle retourne chez elle pour toujours ?

Des diverses hypothèses, parfois très crues, qui viennent à l’esprit concernant une telle question, on ne peut légitimement rien conclure. Frédéric Soulié lui-même n’y est point parvenu. Mais il s’y essaie sans cesse. Son oeuvre romanesque tourne en conséquence toute entière autour de cette question dérangeante, et justement autour des hypothèses les plus crues. Elle doit à ce questionnement souterrain sa fertilité narrative, et, si frappante, sa cruauté aussi. De la surprise de l’amour au viol, l’écrivain associe chaque fois le sexe à la violence, à la sidération et à l’effroi.

3. Les fatalités de l’attraction

Jean d’Aspert, en 1787, rencontre ici pour la première fois la duchesse d’Avarenne :

Cependant elle ramena sa robe sur son cou, mais tout lentement, comme si elle ne le faisait qu’à regret ; et le regard de Jean, dispersé sur ses belles épaules et sur ce sein d’ivoire, se resserrant peu à peu avec le cercle de damas qui vint se nouer au cou, ce regard se concentra sur le visage de la duchesse, puis sur ses yeux ; et lui, dominé par une admiration qui le brûlait, elle par un triomphe qui la flattait à son insu, tous deux se regardèrent longtemps ; et les rayons de leurs yeux, en glissant l’un à travers l’autre, comme ceux de la lumière, se confondaient comme eux, s’échauffaient et s’animaient jusqu’à les brûler. […]. Jean trouvait la duchesse belle à l’adorer ou à la violer… 9)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 42-44.

Henriette Lussay, un soir de 1815, se trouve pour la première fois en tête à tête avec son présumé beau-fils, Charles Dumont :

Puis il chercha ses lèvres. Henriette s’abandonna un moment… Alors, troublée jusqu’à l’âme, elle roidit ses bras contre la poitrine de Charles pour sortir du lien qui l’enchaînait à lui ; mais elle ne put se détacher de ce baiser… ses forces s’y perdirent, ses bras tombèrent comme morts. Charles l’enleva hors de la clarté du salon. Henriette pencha sa tête sur son épaule, comme une fleur brisée et défaillante, et sa voix mourante murmura ces mots sourds et entrecoupés lorsqu’ils passèrent la porte du boudoir :
— Oh ! c’est la mort ! Charles, c’est la mort !
Mais il ne l’entendit pas ! ou, s’il l’eût entendue, eût-il cru à cette parole ? et, lors même qu’il eût pu croire, qu’importait ? n’y a-t-il pas un moment dans l’amour où rien n’est un obstacle ? Est-ce que la mort est un effroi qui ait jamais arrêté une passion ?
Puis, un moment après, ils étaient dans la même position qu’en entrant dans le salon : lui, à genoux devant elle ; elle, assise dans le fauteuil, le corps droit, l’oeil fixe, les mains dans les mains de Charles, qu’elle ne sentait pas.
A quoi pensait-elle ?… ou même pensait-elle ? avait-elle idée de ce qui s’était passé ?… Était-ce peur, remords ?…
Charles la regardait sans oser lui parler.
Un bruit soudain résonna à cel instant au-dessus de leurs têtes : c’étaient des coups répétés frappés avec une canne sur le plancher. A ce bruit, Henriette se leva ; son visage sembla s’éclairer d’un horrible souvenir, elle poussa un cri sourd et déchiré, et, baissant ses yeux hagards sur le front de Charles, elle lui dit :
— Entends-tu ?… C’est ton père.

Jean d’Aspert auprès de la duchesse d’Avarenne, Henriette Lussay auprès de Charles Dumont, cèdent physicaliter à une attraction dont ils ne peuvent se défendre, bien que tous deux la sachent socialement dangereuse, et Henriette Lussay, moralement coupable. Les sens ont ici leurs raisons que la raison ne connaît pas. Point n’y faut de magnétiseur.

 

Ci-dessus : Pierre-Luc Charles Cicéri, esquisse de décor pour Clotilde, drame de Frédéric Soulié et Adolphe Bossange, 1832.

Combien n’y a-t-il pas de gens, que de femmes surtout, raille sombrement l’écrivain, qui diront que cette Henriette est une dévergondée dont une femme honnête ne doit pas savoir l’infâme conduite ?

Usant ici de la diatribe de façon qui peut paraître cynique, Frédéric invoque le primat de la nature sur la morale, et oppose l’immédiate vérité des corps aux froides raisons de la société bourgeoise :

Il y a au vrai une prévalence de l’attraction des corps, poursuit l’écrivain, dont la société tente de se défendre en lui opposant des lois, basées sur de justes idées d’ordre et d’intérêt général, qui font de l’adultère et de l’inceste de si grands crimes, quoique la nature humaine puisse les répudier. En effet, qu’importent l’inceste et l’adultère à la nature ? Dira-t-on qu’ils sont crimes pour d’autres raisons que pour des raisons sociales ? Mais l’alliance des parents offense-t-elle autre chose que des moeurs écrites ? […]. Qu’est-ce que l’adultère ? n’est-ce pas parce qu’il est un vol qu’on en fait un déshonneur ? Tuez l’hérédité des noms et des biens ; faites qu’on ne reçoive de son père ni un nom à part, ni une fortune, et l’adultère, qui ne porte plus préjudice à personne, n’est plus un crime, il n’est plus une honte. Que pourrait-on conclure de ceci ? c’est que ce sont les lois, ou plutôt les nécessités sociales qui font la morale… 10)Ibidem, p. 305.

Observant que là où il y a une prévalence de l’attraction des corps, il y a plus originairement encore, comme dans la tragédie antique, une sorte de fatum, l’écrivain tient que nul n’a le droit de reprocher à ses personnages des conduites qu’ils ne sont pas libres de prévenir, d’empêcher, ni de désirer. C’est en l’occurrence le cas d’Henriette qu’il défend. Récusant ici que « cette Henriette soit une dévergondée dont une femme honnête ne doit pas savoir l’infâme conduite », il insiste au contraire sur l’honnêteté de son héroïne. Henriette, qui se trouve en proie à d’affreux remords, rompt au lendemain de l’épisode fatal tout commerce avec Charles Dumont. L’honnêteté d’un tel geste vaut à la jeune femme, au moins au regard de l’écrivain, pleine absolution.

Ci-dessus : Cornelis de Vos (1584-1651), Marie-Madeleine repentante, détail.

Frédéric Soulié, dont l’écriture s’enflamme ici de façon singulière, conclut sa plaidoirie par une apostrophe destinée sur le mode de la sainte colère à toutes celles qui, plutôt que d’assumer la catastrophe de l’amour qui flambe impromptu, pratiquent le calcul dissimulé des plaisirs. Il s’agit selon lui du « plus grand nombre des femmes ». L’écrivain accable ici celles qui constituent, il le sait, la majeure partie de son lectorat. Il se montre là, dans son intention romanesque, moins soucieux de plaire que de châtier, par là de venger l’honneur refusé à « son Henriette », comme ailleurs à d’autres amoureuses véritables.

Eh! la la, ne condamnez pas si vite cette femme d’être femme. Vous, qui prétendez que votre défaite ne vient que d’un dévouement absolu à l’amour de votre amant, et qui, sur cette donnée, prenez ensuite en toute sûreté de conscience les plaisirs de l’amour, tant qu’il dure, je vous estime moins que mon Henriette. Celle-là ne se dit pas : « Maintenant que c’est fini, maintenant que je suis coupable par une raison sublime et délicate, à moi les bénéfices grossiers de ma faute ; il n’en sera ni plus ni moins. » Oh non ! elle a eu des sens, mais elle a eu un coeur, une raison, une conscience, plus haut placés que les vôtres. Dès que sa volonté lui revient, elle lui revient honnête, pure ; elle ne comprend pas qu’il faille continuer une faute parce qu’elle a été faite ; elle a un véritable remords.

Aux amoureuses véritables, quant à elles, l’écrivain dédie cet hommage bouleversant :

Il faut que je me mette à genoux et que je demande pardon. Pardon à celles qui aiment assez pour tout sacrifier à leur amour, fortune, position, respect du monde, famille ; celles-là ont compris l’amour comme le seul bien de la terre. 11)Ibid., p. 298.

4. La duchesse d’Avarenne et ses modèles ariégeois

Frédéric Soulié, dans Le Magnétiseur, condense et déplace, conformément à son habitude, un fonds de souvenirs issu de son enfance ariégeoise.

L’histoire commence au château de Lagarde, dont Frédéric Soulié précise, d’un trait narquois, que celui-ci se situe en Auvergne ! Agée de 20 ans, la belle Diane de l’Etang, duchesse d’Avarenne, incarne avec sa morgue seigneuriale les façons que la Révolution a fait payer aux ci-devants, et que les Ariégeois, quant à eux, n’ont jamais pardonnées aux seigneurs de Mirepoix. Le romancier silhouette ainsi le personnage de Diane de l’Etang : elle avait désiré l’union qu’elle avait contractée parce que son mari était un grand seigneur, et que le nom de l’Etang s’alliait bien à celui d’Avarenne ; mais elle ne demandait aucune reconnaissance pour s’être livrée, belle et blanche, à un bossu noir et sale […], et puis, si libertin ! il se vautre dans quelque orgie ; et d’une incurie ! […]. Elle ouvrait son salon aux plus puissants noms de France, son boudoir aux plus experts en galanterie, son lit aux plus jeunes et aux plus beaux. Il s’agit d’une « Messaline », remarque Frédéric Soulié. Je n’imagine pas un instant que cette Messaline puisse figurer, en son château de Lagarde, Alexandrine Marie de Montboissier de Beaufort-Canillac, épouse de Charles-Philibert-Marie-Gaston de Lévis, dernier seigneur de Mirepoix. Certes âgée en 1887 de 23 ans à peine, Alexandrine de Montboissier est alors déjà mère de trois enfants. J’ai remarqué en revanche qu’en situant le château de Lagarde en Auvergne, Frédéric Soulié fournit au lecteur qui connaît un peu le Mirepoix de la fin de l’Ancien Régime un discret indice concernant la source, ou plutôt les sources à partir desquelles s’élabore de façon composite le personnage de Diane de l’Etang.

 

Ci-dessus : armes de Monseigneur de Champflour à la cathédrale de Mirepoix : « d’azur, à l’étoile d’or, accompagnée en chef de deux demi-vols abaissés d’argent ; l’un dextre et l’autre senestre, et en pointe d’un oeillet épanoui d’or, tigé et feuillé de sinople », in Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France par Nicolas Viton de Saint-Allais, Paris, 1816.

On sait par le compoix mirapicien de 1766 que Jean Clément de Rouvairollis de Rigaud de Caudeval, écuyer, anciennement capitoul à Toulouse, tient à cette date la maison forte, ou la « tour », porteuse du blason Veritas odium parit, qui se situe rue Courlanel (aujourd’hui rue du Maréchal Clauzel), juste en face de la maison Baillé et de la maison Clauzel 12)Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°185 à 212.. La dite maison forte appartenait au XVIIe siècle à Louise de Roquelaure, régente de la seigneurie de Mirepoix de 1637 à 1650, qui logeait là une forte garnison. Jean Clément de Rouvairollis de Rigaud, écuyer, anciennement capitoul à Toulouse, épouse en 1775 Rose de Champflour, 20 ans, descendante d’une grande famille d’Auvergne qui a donné à l’Eglise de France deux évêques, dont Jean Baptiste de Champflour, évêque de Mirepoix de 1737 à 1768.

 

Le môle Saint Nicolas dans l’Isle de Saint-Domingue en 1780. Vue du mouillage.

Née en 1745 à Saint-Domingue, Rose de Champflour est la fille de Gérard de Champflour et de Marguerite du Lino de Belmont. Petit-fils de Jean de Champflour (1622-1668), qui exerçait au XVIIe siècle la fonction de lieutenant particulier au sénéchal de Clermont, Gérard de Champflour appartient à la branche des seigneurs de Beaumont et d’Allagnat. On le trouve établi à Saint-Domingue au début du XVIIIe siècle, ainsi que son frère César Maurice. Les deux frères sont tous deux « grands habitants-propriétaires » ou « notables habitants », i. e. sucriers, et capitaines de cavalerie-milice dans le cadre du Conseil supérieur de leur secteur, ici appelé « quartier ».

 

Ci-dessus : carte de l’Isle de Saint-Domingue en 1780 ; à l’ouest, la partie française (aujourd’hui Haïti) ; à l’est, la partie espagnole (aujourd’hui République dominicaine.

 

Ci-dessus : Médéric Louis Elie Moreau de Saint-Méry, Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le vent; : suivies, 1. d’un tableau raisonné des différentes parties de l’administration actuelle de ces colonies: 2. d’observations générales sur le climat, la population, la culture, le caractere et les murs des habitans de la partie françoise de Saint-Domingue: 3. d’une description physique, politique et topographique des différens quartiers de cette même partie; le tout terminé par l’histoire de cette isle et de ses dépendances, depuis leur découverte jusqu’à nos jours, volume 3, p. 36 ; A Paris, en 1784 : chez l’auteur, rue Plâtriere, No. 12.; Quillau, imprimeur de S.A.S. Monseigneur le Prince de Conti, rue du Fouare, No. 3.; Mequignon jeune, libraire au Palais, à l’Ecu de France. ; Et au Cap François, : chez M. Baudry des Lozieres.

César Maurice de Champflour, par ailleurs « obéré de dettes » 13)Quoique plus endetté que d’autres, César Maurice de Champflour est ici, comme la plupart des autres grands Blancs, parmi lesquels Gérard de Champflour, son frère, probablement aussi, victime de l’effondrement du système de Law qui entraîne la dévaluation, plus exactement la division par quatre, des sommes dont les planteurs domingois étaient créditeurs auprès des négociants métropolitains. Cf. Charles Frostin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 131, Presses universitaires de Rennes, 2008. et enclin à la fréquentation de « gens sans aveu », se trouve gravement impliqué dans la révolte de 1722-1723 qui, au nom de « l’Intérêt colon », soulève « petits et grands Blancs » à la fois contre la levée de l’octroi par le pouvoir royal et contre le monopole de la compagnie des Indes. Capitaine de milice au quartier de l’Artibonite, il intervient en tant que député de ce quartier 14)Cf. Médéric Louis Elie Moreau de Saint-Méry, Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le vent; : suivies, 1. d’un tableau raisonné des différentes parties de l’administration actuelle de ces colonies: 2. d’observations générales sur le climat, la population, la culture, le caractere et les murs des habitans de la partie françoise de Saint-Domingue: 3. d’une description physique, politique et topographique des différens quartiers de cette même partie; le tout terminé par l’histoire de cette isle et de ses dépendances, depuis leur découverte jusqu’à nos jours, volume 3, p. 36 ; A Paris, en 1784 : chez l’auteur, rue Plâtriere, No. 12.; Quillau, imprimeur de S.A.S. Monseigneur le Prince de Conti, rue du Fouare, No. 3.; Mequignon jeune, libraire au Palais, à l’Ecu de France. ; Et au Cap François, : chez M. Baudry des Lozieres. dans les négociations qui s’engagent en 1723 avec les représentants du pouvoir royal. Connu pour avoir posé des placards séditieux signés « sans Quartier », « la Liberté », etc. et pour être l’un des principaux meneurs de la révolte, il se voit finalement condamné à être pendu « comme perturbateur du repos public, et séditieux » 15)Père Jean-Baptiste Le Pers, jésuite, missionnaire à Saint-Domingue, Histoire de L’Isle Espagnole Ou de S. Domingue: Ecrite Particulierement Sur Des Memoires Manuscrits, tome IV, p. 319.. La pendaison ne sera exécutée toutefois qu’en effigie, car César Maurice de Champflour est en fuite : « on ne doutait point qu’il ne fût passé chez les Espagnols » 16)Ibid. p. 311.. Le Père Jean-Baptiste Le Pers, jésuite, missionnaire à Saint-Domingue, qui relate les faits en 1733 dans le tome IV de son Histoire de L’Isle Espagnole Ou de Saint-Domingue : Ecrite Particulierement Sur Des Memoires Manuscrits, puis le Père Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1682-1761), qui reprend sous un titre homonyme le manuscrit du Père Le Pers, invoquent le nom de « M. de Champflours » (sic) une seule fois 17)Cf. P. Pierre-François-Xavier de Charlevoix, Histoire de l’Isle espagnole ou de Saint-Domingue, écrite particulièrement sur des mémoires manuscrits du P. Jean-Baptiste Le Pers, jésuite, missionnaire à Saint-Domingue, et sur les pièces originales qui se conservent au Dépôt de la Marine, tome 2, pp. 415-416 : On trouva ensuite en plusieurs endroits, surtout à la porte des Eglises, des Billets conçus en ces termes : « Il est ordonné de la part de la Colonie, de se trouver au Bac bien armé à la première alarme. Enfin le jour du rendez-vous fut fixé aux 26, à huit heures du matin. Il ne s’agissait plus seulement de faire partir le Directeur, mais encore de brûler tous les Vaisseaux de la Compagnie avec tous leurs Equipages, après qu’on les auroit pillés : de faire le même traitement aux Maisons, Sucreries et Cannes appartenantes aux Conseillers qui avoient, disait-on, trahi la Colonie, en recevant les suppôts de la Compagnie : d’embarquer ces mêmes Conseillers sur les premiers Navires, qui partiroient pour France avec défense à eux de remettre jamais le pied dans le Pays, sous peine d’y être pendus. […]. Tous les Officiers nommés dans l’Affiche furent avertis de se trouver exactement à leur poste, sous peine d’avoir la tête cassée à la tête du Régiment. L’ordre de la marche étoit réglé en cette manière : « M. de Champflours prendra 30 Cavaliers, et passera par les bas, pour prendre les Habitans […]. Nous ordonnons aux Officiers d’exécuter de point en point ce qui est mentionné ci-dessus sous les peines y portées. […]. Au cas que les Habitans ne soient pas rendus aujourd’hui à huit heures du matin au lieu désigné, il vous est enjoint, Messieurs les Officiers, d’assembler votre Conseil, pour aller brûler dans leurs maisons tous ceux, qui y manqueront. Donné à l’Artibonite. Signé « LA LIBERTE, & SANS QUARTIER »., puis se bornent à parler de M. de C***, ou simplement de C***, sans plus préciser jamais le patronyme ni a fortiori le prénom de ce dernier 18)Cf. Histoire de L’Isle Espagnole Ou de Saint-Domingue : p. 459, 460, 465.. Sans doute conservent-ils cette discrétion toute jésuitique pour ménager l’honneur d’une famille qu’ils savent, dans sa branche métropolitaine, bien en cour, et plus certainement encore pour épargner à la fois la mémoire d’Etienne de Champflour, évêque de La Rochelle, mort le 26 novembre 1724, et la carrière de Jean Baptiste de Champflour (neveu du précédent), qui sera nommé en 1737 évêque de Mirepoix. Les documents conservés aux Archives nationales d’outre-Mer indiquent toutefois qu’en la personne de M. de C*** il s’agit bien de César Maurice de Champflour :

 

Ci-dessus : Archives nationales d’outre-mer, Champflour, César Maurice de, habitant de Saint-Domingue, mêlé à la révolte de 1722-1723 1753.

 

Ci-dessus : Archives d’outre-mer, 1753, Lettres patentes qui purgent la mémoire de feu César Maurice de Champflour.

On manque d’informations concernant le sort de Gérard de Champflour et de César Maurice de Champflour après 1724. Après que « la dame de C*** accompagnée de quelques uns de ses proches, et du curé de la paroisse de Saint-Marc fut venue en 1724 trouver le Général [M. de Vienne, gouverneur général des Isles] sur son bord, et eut imploré sa clémence en faveur de son époux », on sait seulement que des lettres patentes purgent en 1753 la mémoire de feu César Maurice de Champflour. Jeanne Terron, marraine de la petite Claudine Jeanne Marie de Champflour mentionnée ci-dessous, est dite « veuve de feu César Maurice de Champflour » en 1736. On sait également que Gérard de Champflour est mort le 1er janvier 1744 et qu’il a été marié deux fois, une première fois à Madeleine Boileau († 1739) 19)Madeleine Boileau ou Le Boileau, née vers 1711, décédée le 7 février 1739 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite (Saint-Domingue), à l’âge de peut-être 28 ans., dont Claudine Jeanne Marie de Champflour 20)Claudine Jeanne Marie de Champflour, née le 14 août 1736 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite, baptisée le 14 décembre 1736 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite, décédée le 28 octobre 1766 à Petite-Rivière-de-l’Artibonite, à l’âge de 30 ans. ; une seconde fois à Marguerite de Lino de Balmont, dont Rose de Champflour, née le 26 juillet 1743, soit cinq mois avant la mort de son père. L’inventaire du fonds Champflour 21)Inventaire du fonds Champflour des Archives départementales du Puy de Dôme, ; page inaccessible le week-end. conservé aux Archives départementales du Puy de Dôme mentionne également l’existence de Jean de Champflour, fils de Gérard, établi à Saint-Domingue. Je ne dispose d’aucun renseignement concernant ce frère de Rose de Champflour.

 

Ci-dessus : Registres des certificats d’identité et de catholicité, soumissions et passeports concernant les passagers embarqués à Bordeaux ; source : Archives départementales de Gironde.

Le 14 mars 1761 à La Rochelle, Marguerite Dulineau de Balmont (sic), veuve Gérard de Champflour, et Rose de Champflour, sa fille, 16 ans embarquent toutes deux sur L’Aigle 22)L’Aigle : vaisseau français de 50 canons, ayant servi à la campagne du Canada en 1755. afin de retourner chez elles à l’Artibonite, Saint-Domingue. Le peu que je sais de Marguerite Dulineau de Balmont a été patiemment collecté à partir de la double fiche d’embarquement reproduite ci-dessus.

 

Ci-dessus : navire voguant vers la Nouvelle France.

 

Ci-dessus : le phare de Port-au-Prince, autrefois ; © site Antanlontan Antilles.

Marguerite Dulineau de Balmont ou de Lino de Balmont est probablement la fille de Charles Martin de Lino, sieur de Balmont, lui-même fils de Mathieu François Martin de Lino, né dans la paroisse de Saint-Nizier à Lyon en 1657, installé en 1681 à Québec, « marchand, traiteur, seigneur, interprète auprès des Anglais, membre du Conseil souverain, membre de la Compagnie du Nord et de la Compagnie de la Colonie » 23)Cf. Dictionnaire biographique du Canada en ligne., mort à Québec en 1731. Né en 1691 à Québec, Charles Martin de Lino, sieur de Balmont, a vécu en France à La Rochelle. Il y épouse Rose Peyrant de Cotret, fille du président du présidial de la région, tandis que Jean-Marie Marin de Lino, sieur de Murier, son frère, épouse parallèlement Marie Anne Peyrant de Cotret, soeur de la précédente. En 1736 et en 1737, Charles Martin de Lino apparaît en tant que maître de navire, i. e. en tant que capitaine et actionnaire minoritaire du dit navire, sur le rôle d’équipage du Brillant, vaisseau de 300 tonneaux qui assure alors la liaison entre La Rochelle et la Nouvelle France 24)On relève également le nom de Pierre Dellineau, capitaine, en 1743, dans le registre d’équipage de L’Heureux, vaisseau de 150 tonneaux qui assure en 1743 la liaison entre La Rochelle et Québec. Il s’agit probablement d’Ignace Pierre François Martin de Lino (1718 – 1786), oncle de Rose de Champflour. Frété ensuite par la compagnie des Indes, Le Brillant part pour Brest avec L’Heureux en mars 1748.. Il meurt en 1761.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : 1. Nom du bateau : le Brillant ; 2. Tonnage : 300 Tx ; 3. Maître : Charles Martin, sieur
de Lino et de Belmont ; 4. Propriétaire : S.P. Thiolière ; 5. Armateur : néant ; 6. Provenance : La Rochelle ; 7 : Destination : Québec, Antilles.
Source : Navires venus en Nouvelle France – Gens de mer et passagers…

Il semble qu’en 1761, lorsque Marguerite de Lino de Balmont, accompagnée de Rose de Champflour, sa fille, embarque à La Rochelle sur L’Aigle, elle rentre des obsèques de Charles Martin de Lino, son père et grand-père de la jeune fille. A Saint-Domingue, César Maurice de Champflour, oncle de Rose, est mort lui aussi. Jean de Champflour, frère de Rose, a sa vie, qu’on ne connaît pas. Il est temps pour la jeune fille, 16 ans, de quérir le soutien d’un époux.

Qui est-elle, quelle vie a-t-elle connue jusqu’ici ? On s’en fera une idée à partir du chapitre consacré en 1925 par Dantès Louis Bellegarde, dans Pages d’histoire 25)Dantès Bellegarde, Pages d’histoire, Bibliothèque de la Société d’Histoire d’Haïti, pp. 47-49, Port-au-Prince, Imprimerie Chéraquit ; source : University of Florida Digital Collections., à la vie à Saint-Domingue :

 

Ci-dessus : Jean Jacques Audubon (né en 1785 à Saint-Domingue – mort en 1851 à New York), planche 421 de Birds of America (1827-1833).

Des blancs venus d’Europe, Dantès Bellegarde dit que le sentiment de leur supériorité les gonflait d’une vanité insupportable. […] Ils se croyaient d’une essence supérieure et traitaient les habitants en véritable peuple conquis. 26)Ibidem, p. 26.

On menait joyeuse vie à Saint-Domingue. La colonie, se mettant à l’unisson de la métropole, vivait de l’existence fébrile et trépidante qui caractérise l’époque immédiatement antérieure à la Révolution.

Dans l’attente des grands événements qui vont se produire, il semble que la société française soit prise d’une véritable frénésie ; elle veut épuiser – avant de mourir – la gamme entière des jouissances les plus folles et des joies les plus extravagantes. Les belles dames du temps s’arrachent les livres de Rousseau et tombent en pâmoison au récit des amours d’Héloïse. Les sémillantes marquises se délectent aux ironies de Voltaire, s’occupent de spiritisme avec Cagliostro, assistent aux expériences de physique du savant abbé 27)Il s’agit sans doute d’Etienne Bonnot de Condillac, abbé de Mureau, célèbre auteur du Traité des sensations (1754), ouvrage dans lequel il montre à l’intention de la comtesse de Vassé que nous sommes le produit de nos sensations et celui des désirs qui suivent des dites sensations. qui s’est donné pour tâche de guider les gens du monde dans les arcanes de la mystérieuse nature. Elles se retrouvent le soir au théâtre et applaudissent les impertinences spirituelles de Figaro, ne se doutant pas que les réparties éblouissantes de l’insolent « barbier » passent, comme des étincelles allumeuses d’incendie, par-dessus la rampe et vont porter le feu à l’édifice de la vieille France monarchique. Cette société se donne, dans un fauteuil d’orchestre, le spectacle de sa propre mort. Car c’est la mort qui vient ; tous les sentiments sont simulés ; le goût de la science n’est qu’une attitude ; les liens de la famille se relâchent ; les vieilles traditions se perdent ; la pudeur, charme de la femme et qui la pare de grâce touchante et suave, disparaît. De l’amour chanté par les poètes le siècle fait on ne sait quelle mixture, où se mélangeant à doses indéterminées l’esprit d’un Marivaux, la sensualité capiteuse d’un Lauzun, la grâce apprêtée d’une Du Deffand, et d’où quelquefois s’exhale comme le parfum violent et âcre de quelque marquis de Sade.

Les jeunes colons, élevés en France, avaient vu de près cette société. Quelques uns avaient pris leur part des plaisirs de Paris et mené la vie élégante et facile de la jeunesse batailleuse qui entourait les Choiseul, les Lauzun, les Richelieu, et applaudissaient à leurs prouesses amoureuses. Rentrés à Saint-Domingue ils se pliaient difficilement à leur nouvelle existence. En attendant qu’ils pussent reprendre le bateau et aller demander à la joyeuse capitale des voluptés nouvelles, ils tâchaient de tirer de la colonie toutes les jouissances qu’elle pouvait donner. Ils partageaient leur temps entre l’amour, la chasse et la danse. Comme il était de bon ton de causer littérature et de paraître renseigné sur les dernières publications de Paris, – ils se mirent à la mode Rousseau, l’abbé Prévost, Voltaire, Lesage, et beaucoup de dames créoles rêvèrent de vivre avec quelque Des Grieux colonial les aventures troublantes de Manon Lescaut.

Ci-dessus : Louis Carrogis (1717-1806), dit Carmontelle, Mademoiselle Desgots de Saint Domingue et son nègre Laurent.

Charles Forstin, dans Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles 28)Charles Forstin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 227, Presses universitaires de Rennes, 2008., insiste sur « l’infatuation » de la jeunesse « grand-blanche », qui « doit beaucoup à l’opulence de la réussite domingoise du XVIIe siècle » et, citant ici Médéric Louis Elie Moreau de Saint Méry (Cf. supra.), » à l’habitude d’être entouré d’esclaves, de n’avoir besoin que d’un regard pour tout faire céder autour de soi ». Il insiste également sur « l’âpreté sordide » de l’ensemble de la population « grand-blanche » et observe que celle-ci « s’accompagnait pourtant d’un gaspillage éhonté – domesticité pléthorique malgré la cherté des esclaves, luxe d’habillement et de parure en dépit des appartements sans soins et sans meubles, passion du jeu, de la boisson et des concubines – où s’engouffraient les revenus des plantations, s’alourdissaient les dettes et se dissolvaient les moeurs. « Il n’y a peut-être pas de pays au monde, témoignaient le marquis de Vallière et l’intendant Montarcher, où il y ait plus de femmes qui se conduisent mal, de pères qui se plaignent de leurs enfants, de divisions dans les familles, de mutations dans les ménages ». 29)Ibidem, p. 239.

On ne sait pas quand ni comment Rose de Champflour a rencontré Jean Clément de Rouvairollis. J’imagine que c’est par le biais de sa famille métropolitaine, et plus particulièrement par l’entremise de Jean Baptiste de Champflour, évêque de Mirepoix de 1737 à 1768, soucieux ici d’assurer l’avenir d’une petite-nièce orpheline. Le registre BMS de Mirepoix consigne bientôt les actes suivants : « le 4 février 1766, en présence de Noble Etienne de Montfaucon capitaine des grenadiers royaux, mariage de Noble Messire Jean Clement de Rouvairollis de Rigaud, 33 ans, baron de Caudeval L’Asbessedes, avec demoiselle Rose de Champflour, 21 ans, fille de feu Noble Gerard de Champflour, commandant des mulâtres de l’Artibonite, Isle de Saint-Domingue, et de demoiselle Marguerite Dulinoc de Balmont » (sic) – l’acte comporte la signature de Jean Baptiste de Champflour, évêque ; « le 8 décembre 1766, baptême de Noble Jean Baptiste de Rouvairollis de Rigaud L’asbessedes, fils de Noble Messire Jean Clement de Rouvairollis de Rigaud L’asbessedes et de demoiselle Rose de Champflour. Jean Baptiste de Champflour, évêque de Mirepoix est parrain ; marraine, Dame Marie de Rouvairollis de Rigaud, l’aïeule paternelle ».

 

Ci-dessus : à gauche sur l’image, vue de la maison de Jean Clément de Rouvairollis de Rigaud, baron de Caudeval, rue Maréchal Clauzel (autrefois rue Courlanel). A noter que la maison donne aussi sur la rue Monseigneur de Cambon (autrefois rue de la porte d’Aval) où elle présente une façade plus avenante.

Rose de Champflour en 1766 a ainsi changé de monde et d’état. Quels peuvent être à la fin de cette année-là les sentiments de cette jeune femme transplantée de l’outre-mer à la province languedocienne, mariée en février, mère en décembre, et qui ne voyagera plus jamais, sinon d’une maison l’autre, i. e. de la « tour » en la petite ville au château de Caudeval, situé à trois lieues de la « tour » ?

 

J’imagine toutefois, après avoir lu les Pages d’histoire consacrées par Dantès Bellegarde à la société du XVIIIe siècle à Saint-Domingue qu’elle a pu regretter de ne point vivre à Paris mais en « la petite ville » dont se gausse Dorine dans le Tartuffe : D’abord chez le beau monde on vous fera venir ; Vous irez visiter, pour votre bienvenue, Madame la baillive et Madame l’élue, Qui d’un siége pliant vous feront honorer. Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer Le bal et la grand’bande, à savoir, deux musettes, Et parfois Fagotin et les marionnettes… 30)Tartuffe, II, 2. Elle jouissait certes de la verte campagne de Caudeval. Mais que vaut le cantou à Caudeval quand on a connu l’océan, les navires, et l’éternel été de l’outre-mer ?

 

Ci-dessus : le château de Caudeval, près de Mirepoix. Avant d’appartenir à Jean Clément de Rouvairollis de Rigaud, le château a été la propriété de Jean d’Aulon, écuyer de Jeanne d’Arc et conseiller du Roi, puis de la famille du baron Labat d’Antignac, puis du duc de Rochechouart./span>

Frédéric Soulié, dans Le Magnétiseur, prête au personnage de Diane de l’Etang, 20 ans, qui s’ennuie en son château de Lagarde – me voilà reléguée dans un désert épouvantable où je meurs d’ennui 31)Frédéric Soulié, op. cité, p.23. -, la curiosité des beaux hommes et l’impatience de quelque événement qui la distraie de la monotonie de ses jours trop longs. Remarquée par sa famille, cette curiosité et cette impatience lui valent les remontrances de son oncle évêque : Oh ! qu’il reste à prêcher ses ouailles de Clermont, monsieur l’évêque auvergnat ! 32)Ibidem, p. 15., déclare par avance la jeune femme.

— Ma nièce, votre conduite scandalise les honnêtes gens et brave le ciel.
— Je me soucie peu du ciel et des honnêtes gens.
— Ce qu’on dit de vous passe toute croyance.
— Quoi ! on dit que j’ai un amant ? deux ? trois ? dix ? eh bien, c’est vrai ! ça m’amuse ; ça ne vous regarde pas ; et si on me dit quelque chose, j’en aurai cent.
— Ah ! ma nièce, voilà donc ce que vous ont appris les philosophes !
— Les philosophes sont des gens d’esprit, les dévots des imbéciles ; il n’y a plus que les brutes qui jeûnent, fassent carême et se passent de quelque chose.
— Mais savez-vous quels noms vous méritent vos façons d’agir ?
— Quoi ! on m’appellera athée ? c’est à la mode ; catin ? ne l’est pas qui veut; d’ailleurs il y a longtemps qu’on m’a dit tout cela.
— Et cela ne vous a pas fait honte ?
— Honte ! je n’ai pas le temps.
— Ah! ma nièce, je me retire; vous êtes descendue plus bas que je ne pensais.
— Bonjour, mon oncle; mes respects à vos ouailles.
Puis le saint évêque, le coeur navré, s’en va épouvanté, abasourdi, sans avoir pu trouver un joint où percer cette cuirasse d’impudence et arriver au coeur.
33)Ibid. p. 26-27.

C’était un singulier esprit, observe Frédéric Soulié, que celui de mademoiselle Charlotte-Diane de l’Étang, devenue, par mariage, duchesse d’Avarenne. La morgue nobiliaire la plus insolente, le philosophisme le plus silencieux, se confondaient en elle, et même s’y fondaient de manière à composer un caractère déjà bien rare à l’époque où elle en faisait scandale, et qui, pour nous, doit prendre date dans le romanesque des temps passés. Madame d’Avarenne avait deux prétentions qu’elle seule ne trouvait pas contradictoires : la première était d’être d’une maison qui ne s’était jamais salie par une mésalliance  ; la seconde, celle de ne pas avoir de préjugés. 34)Ibid. p. 16.

Je ne sais rien de Rose Champflour qui vienne corroborer ce goût des beaux hommes dont Diane de l’Etang se flatte dans Le Magnétiseur. Il semble que Frédéric Soulié, qui a vécu à Mirepoix rue Courlanel ses quatre premières années seulement (1800-1804), élabore le personnage de Diane de l’Etang à partir du mouvement de curiosité et des fantasmes suscités quarante ans plus tôt en « la petite ville » par l’allure et les manières de « l’oiseau des îles », bref à partir d’une légende qui, une fois constituée dans l’imaginaire collectif et relayée dans les cuisines par le on-dit du vieux Mirepoix, se trouve réactivée en 1804 par l’arrivée de Marie Henriette Adam, 18 ans, native de Saint-Domingue elle aussi, veuve déjà, à 13 ans, d’un premier époux mort assassiné, fraîche épousée de Bertrand Clauzel ; relancée par Blanche Castel, mère de Bertrand Clauzel, qui réprouvait le choix d’une bru trop jeune, venue d’ailleurs, et qui poursuivait cette dernière d’incessants soupçons. Il se peut aussi que Frédéric Soulié écrivain ait emprunté à Frédéric Soulié enfant l’imagination de la maison d’en face et qu’il se soit souvenu, comme en rêve, de la façade si sévère et si sombre qu’on eût dit de ces forteresses des romans gothiques dans lesquelles on enferme les belles pour les punir d’avoir désiré l’amour. Marcel Proust fantasmera de la sorte le personnage de la duchesse de Guermantes à partir des plaques de sa lanterne magique, qui racontent l’histoire de Golo et de Geneviève de Brabant 35)Marcel Proust, Du côté de chez Swann., puis à partir du vitrail de Gilbert le Mauvais, qui prolonge la dite histoire à l’église Saint Hilaire 36)Ibidem.. Le fantasme est chaque fois celui d’une jeune femme bien mariée selon le nom, mais mal mariée selon le restant, et qui demande à d’autres amours de faire son bonheur.

Frédéric Soulié, dans Le Magnétiseur, prête à la belle Diane de l’Etang un mari fort vilain.

Esquissant ici une sorte de variation sur le thème de la Belle et la Bête, il observe qu’elle avait désiré l’union qu’elle avait contractée parce que son mari était un grand seigneur, et que le nom de l’Etang s’alliait bien à celui d’Avarenne ; mais elle ne demandait aucune reconnaissance pour s’être livrée, belle et blanche, à un bossu noir et sale […] libertin ! il se vautre dans quelque orgie ; et d’une incurie !

Rien des moeurs de Jean Clément Rouvairollis n’a été retenu par la chronique du vieux Mirepoix. On sait en revanche par le certificat de résidence établi le 3 avril 1793 à la demande du citoyen Jean Clément Rouvairollis Caudeval que celui répondait alors au signalement suivant : « 60 ans, 5 pieds 6 pouces et demi, cheveux châtain, sourcils châtain, yeux gris, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond, front grand, visage ovale, chez lui depuis 40 ans ». Certes plus avantagé par ce signalement que par le portrait reproduit ci-contre, Jean Clément Rouvairollis ne tenait pas à proprement du « bossu noir et sale » sous les traits desquels Frédéric Soulié le représente, renommé en duc d’Avarenne, dans Le Magnétiseur.

Ci-dessus : portrait de Jean Rouvairollis de Rigaud, avocat au parlement de Toulouse, capitoul en 1750.

Frédéric Soulié ne prête-t-il pas plutôt à son duc d’Avarenne la figure composée, façon Arcimboldo, de deux des hommes de sa prime enfance 37)Cf. La dormeuse blogue 2 : A Mirepoix, quatre certificats de civisme en l’an II., Maurice Vincent Baillé, son oncle, « cinq pieds deux pouces », boîteux, bouche grande », qui partageait à Mirepoix le séjour de la maison Baillé ; et François Melchior Soulié, son père, « cinq pieds trois pouces, cheveux et sourcils noirs, les yeux noirs, nez relevé, menton aplati, bouche grande », qui vient à l’automne 1804 l’enlever pour toujours à Jeanne Marie Baillé, sa mère  ?

On apprend par ailleurs du certificat délivré le même 3 avril 1793 à Rose de Champflour que celle-ci avait de la taille, de beaux yeux, et le profil impertinent de la célèbre Parisienne de Cnossos : « 48 ans, 5 pieds, cheveux châtain, sourcils châtain, yeux bleus, nez retroussé, bouche moyenne, menton rond, front grand, visage rond, chez son mari depuis 26 ans ». Rose de Champflour, qui s’était peut-être rêvée parisienne lorsqu’elle quittait définitivement Saint-Domingue, ne pouvait pas savoir le 3 avril 1793 que Jean Clément de Rouvairollis, son époux, après avoir été relaxé le 1er juin 1793 des poursuites engagées contre lui à la suite des désordres survenus à Mirepoix les 28, 29 et 30 août 1792 38)Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix, un esthète de la Contre-Révolution, ou l’homme des foules., serait arrêté le 17 messidor an II (3 juillet 1794) avec Guillaume Malroc et sept autres notables mirapiciens, transféré à Paris pour y comparaître devant le tribunal révolutionnaire, tandis que leurs biens seraient immédiatement saisis et vendus. Jean Clément de Rouvairollis de Rigaud échappe, comme on sait, à la guillotine, parce que la charrette qui le transporte arrive à Paris quelques jour après Thermidor. Jean Baptiste François Evremond, le fils du couple, qui était dans les dernières années de l’Ancien Régime, avec Guillaume Marie de Champflour, son lointain cousin, membre de la prestigieuse compagnie des gardes du corps de Louis XVI, a pris soin d’émigrer, – peut-être à Rome, si l’on en croit Frédéric Soulié dans Le Magnétiseur, et à l’imitation de Louis François Marie Gaston de Lévis, qui l’y a précédé à l’automne 1789 39)Cf. La dormeuse : Louis François Marie Gaston de Lévis, marquis de Léran et de Mirepoix, ou la lettre de Rome.. Joseph de Champflour, frère de Guillaume Marie de Champflour, s’emploie activement dans la Contre-Révolution, et il tombe à Quiberon pour sa foi, sa loi, son roi, en 1795 40) Eugène de La Gournerie (1807-1887), Les débris de Quiberon, souvenirs du désastre de 1795 : suivis de la liste des victimes, p. 119, Libaros, Nantes, 1875.. Rose de Champflour a peut-être émigré à Rome elle aussi, au moins durant le temps qu’ont duré les poursuites engagées à l’encontre de son époux. Frédéric Soulié, en tout cas, conte les aventures de Diane de l’Etang à Rome, et il prête à l’émigrée, qui tente de se frayer un chemin dans une foule hostile, une façon à la bravade qui signe le personnage, tel que nous le connaissons déjà, sans considération du ciel mais champion du Je maintiendrai :

Un matin, au coin de la place Navone, à deux pas du Panthéon, un groupe d’hommes et de femmes parlaient tumultueusement du bonheur d’être libres. Un orateur monté sur une borne débitait en prose un pamphlet révolutionnaire […]. Au-dessus de lui était inscrutée, à l’angle du mur, une madone à laquelle on avait mis sur l’oreille une énorme cocarde tricolore. L’enfant Dieu, qu’elle tenait sur ses genoux, en avait une de pareille dimension, et il n’était pas jusqu’à la figure symbolique du Saint-Esprit, qui planait sur ce groupe religieux, dont on n’eût décoré la tête emplumée d’une cocarde imperceptible. Au moment où l’orateur venait de montrer à ses auditeurs que la liberté du peuple n’était autre chose que l’esclavage des grands, une femme passe devant cette petite assemblée, la considère un moment, et continue son chemin après avoir laissé percer un geste de dégoût et de colère.
— Sainte Marie ! s’écrie un des attroupés, cette femme a passé devant la madone sans saluer la cocarde tricolore !
— C’est une femme noble, une aristocrate ! répondent les premiers qui entendent cette remarque.
— Elle nous brave. — Elle nous insulte. — Elle nous a regardés par-dessus l’épaule. — Elle a montré la madone d’un geste de mépris. — Elle a murmuré entre ses dents.
— Elle nous a traités de canailles. — Elle nous a appelés misérables. — Elle nous a menacés. — Voilà les gens qui nous feraient tous pendre, s’ils reprenaient le pouvoir.
— Et qui l’ont déjà fait. — Et nous le souffrirons ! — Non!
— Non ! — Non ! — Vengeance ! — Oui, vengeance,! — Mort aux aristocrates ! — Au Tibre l’artstocrate ! — Au Tibre la robe de soie ! — Au Tibre la mantille de dentelle ! — Au Tibre le chapeau de velours !
41)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 53.

Après que maisons et château ont été saisis et vendus au titre des bien nationaux, la famille de Rouvairollis, désormais fixée à Limoux, obtiendra plus de trente ans plus tard une médiocre indemnisation. Il en va de même pour la famille de Champflour.

 

Ci-dessus : États détaillés des liquidations faites par la Commission d’Indemnité, à L’époque du 1er. avril 1826, en exécution de la loi du 27 avril 1825, au profit des anciens propriétaires ou ayant-droit des anciens propriétaires de biens-fonds confisqués ou aliénés révolutionnairement / 2 Contenant, Par Ordre Alphabetique, Depuis Le Département de Maine-Et-Loire Jusques Et Y Compris Celui De L’Yonne ; Imprimerie Royale, 1826.

 

Ci-dessus : États détaillés des liquidations faites par la Commission d’Indemnité, à l’époque du 31 décembre 1827, en exécution de la loi du 27 avril 1825, au profit des anciens propriétaires ou ayant-droit des anciens propriétaires de biens-fonds confisqués ou aliénés révolutionnairement / 1 Contenant, par ordre alphabétique, depuis le Département de l’Ain jusques et y compris celui de Jura ; Imprimerie Royale, 1828.

A son retour de Rome, Diane de l’Etang, dans Le Magnétiseur, réintègre miraculeusement son château, et elle continue d’afficher en 1815 dans le gouvernement de ses affaires mutatis mutandis la même morgue seigneuriale que Louise de Roquelaure dans l’affaire des honorifiques 42)Cf. La dormeuse blogue : La maison de Lévis Mirepoix.. Rose de Champflour, qui réside désormais avec son mari à Limoux, près de leur fils, conserve, elle aussi, sa morgue d’antan. On l’entrevoit dans la missive qu’elle adresse, le 9 octobre 1808, depuis le tribunal de Limoux, à Messieurs les Administrateurs de l’hospice civil de Mirepoix. La missive donne le ton du personnage :

il faut avouer Messieurs que vous suposés a Mr de Caudeval une bonhomie d’autre nature pour le juger disposé a payer une indemnité a vos fermiers qui n’est n’y dite ni accordée par le jugement du tribunal. je ne vous ai rien demandé a cet égard ; ma lettre n’a eu pour objet, que de traiter avec vous pour les réparations seulement, qui ne peuvent etre que locatives pour le fermier. je crois pouvoir vous assurer quelles sont finies en ce moment et le celebre Canon de la cheminée remonté ; du reste il est tres possible que mr maudet lourd et pesant de sa structure, en comptant aussi minutieusement les tuiles de ce certain toit, n’en aye Cassé plus d’une j’ai quelque souvenir d’un ancien different que fit naitre Mr maudet dans une affaire majeure qu’il traitait avec Mr de Caudeval Celui Ci en fut si offensé qu’il en a conservé les dents agacées, et eut trouvé plus conciliant que Mr maudet ce fut recusé, crainte de faire entrer de la partialité dans son rapport je n’ai pu présumer que vous voulussiez persister a demander une indemnité illusoire, C’est beaucoup trop de vouloir faire payer l’amende aux Battus, et quelque Recommandable que soit la cause de l’hospice, il n’est pas juste de vexer le particulier a ce point pour sa defence. penetrez vous bien Messieurs que le tribunal de limoux a victimé dans cette affaire Mr de Caudeval pour favoriser la cause des personnes. Ce seul motif la fait renoncer a appeller de ce jugement etrange.

Je suis avec consideration Champflour Caudeval 43)Orthographe originale ; document communiqué par Martine Rouche.

5. Jean d’Aspert et son modèle ariégeois

Le personnage de Jean d’Aspert est inspiré, quant à lui, à la fois de Bertrand Clauzel et, en vertu de la paronymie des noms de famille, des frères Espert. De façon plus dissimulée, il emprunte très probablement aussi certains traits à François Melchior Soulié, époux malheureux de Jeanne Marie Baillé et père de l’écrivain.

Natifs de Lagarde, dont l’un d’entre eux plus tard sera maire, issus d’une famille d’agriculteurs, tôt engagés dans l’armée révolutionnaire, les frères Espert parviennent tous trois au grade de maréchal de camp, ou général de brigade, et ils se trouvent par la suite décorés d’ordres divers. Ils acquièrent alors le château de Sibra, situé sur le territoire de la commune de Lagarde.

Natif de Mirepoix, engagé lui aussi dans l’armée révolutionnaire, Bertrand Clauzel se distingue d’abord en Espagne, puis en Italie. Il est alors décrit par les autorités comme « séduisant, très joli, pense à négocier nos intérêts féminins par le canal républicain », puis plus tard comme « jeune homme élégant, avait besoin d’argent pour satisfaire ses moeurs légères » 44)Cité par Marie-Antoinette Durrieu, in Bertrand Clauzel, général de Napoléon, pp. 25-26, Imprimerie Lussaud, Fontenay-le-Comte, 2012.. Le roi d’Italie, en témoignage de reconnaissance pour l’intervention française offre au jeune chef d’état-major, négociateur de l’abdication du roi de Sardaigne, un tableau fameux, signé du peintre néerlandais Gérard Dow, ou Gérard Dou. Baptisé à tort La Femme hydropique, le tableau représente une femme dont le médecin examine les urines afin de déterminer si elle est enceinte. Ce tableau suscite à Mirepoix la perplexité de la famille de Bertrand Clauzel, avant que celui-ci ne décide d’en faire don au musée du Louvre. Familier de la famille Clauzel, Frédéric Soulié, a sûrement entendu parler de ce tableau, qui est entré dans la légende de la famille en question.

Ci-dessous : Georges Rouget (1783–1869), portrait de Bertrand Clauzel, général de brigade.

Général de brigade en 1799, Bertrand Clauzel est nommé général de division en 1802, lors de l’envoi du corps expéditionnaire à Saint-Domingue. Il se distingue encore une fois dans cette expédition difficile, finalement désastreuse pour la France. Il resta peu de temps à l’armée d’Italie, passa en Corse et fut ensuite de l’expédition de Saint-Domingue, où il demeura des derniers, dixit Frédéric Soulié dans Le Magnétiseur à propos de Jean d’Aspert.

Je ne revins en France qu’en 1804, dit encore Jean d’Aspert dans le roman de Frédéric Soulié. Alors âgé de 32 ans, Bertrand Clauzel épouse en 1804 à New York Marie Henriette Adam, âgée de 18 ans, native de Saint-Domingue, rentre avec elle en France au cours de la même année, et achète près de Cintegabelle le château du Secourieu. Il reçoit en 1809 le titre de baron d’empire. Il sert encore en Dalmatie, Portugal, Espagne, remet ses armes en 1814 suite à l’abdication de l’empereur, les reprend en 1815 à la faveur des Cent Jours, puis s’exile à New York en 1816 afin d’échapper à la peine de mort prononcée contre lui par le gouvernement de Louis XVIII.

Finalement amnistié et réintégré dans ses grades et titres, il retourne en France en 1820 et s’installe dans son domaine du Secourieu. Il y mène l’existence ordinaire du grand propriétaire terrien, mais il ne fait pas montre de grand génie dans l’administration de ce domaine ni encore dans celle de ses autres biens, tels, à Capitaine (Aude), un troupeau de moutons mérinos, à Quillan (Aude), la forge à la catalane, et, à Mirepoix (Ariège), le château de Terride ainsi que le site de l’ancien couvent des Cordeliers 45)Cf. Marie-Antoinette Durrieu, Bertrand Clauzel, général de Napoléon, pp. 157-165, Imprimerie Lussaud, Fontenay-le-Comte, 2012.. Il reprend les armes en 1830 afin de partir à la conquête de l’Algérie… La suite est une autre histoire qui ne nous intéresse pas ici.

Le couple constitué par Jean d’Aspert et Henriette Lussay dans Le Magnétiseur s’apparente par sa différence d’âge à celui que forment en 1804 Bertrand Clauzel et Marie Henriette Adam. La tristesse dont souffre Jean d’Aspert après qu’il s’est retiré dans son domaine du Tremblay, le désintérêt qui le gagne quant à l’administration de sa forge, ressemblent fort à l’ennui qui ronge Bertrand Clauzel entre 1820 et 1830 dans son domaine du Secourieu et qui nuit à l’administration de ses diverses affaires, comme il nuit à son double romanesque, dont les affaires allaient plus mal tous les jours, dont les produits diminuaient sensiblement, et qui n’arrivait jamais à confectionner à temps les fournitures qui lui étaient demandées 46)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 175-176.. Marie Henriette Adam, dans une lettre adressée à son mari, se plaint au demeurant d’avoir épousé « un vieux qui a la goutte » 47)Marie-Antoinette Durrieu, Bertrand Clauzel, général de Napoléon, p. 151..

Dès que fut tombé le tambour qui réglait la pas de la France, observe Frédéric Soulié à propos des généraux de l’empire, il y eut une déroute complète ; ce ne furent plus les hommes d’autrefois. […]. Cet excitant surnaturel qui les avait soutenus vingt ans, épuisé sans retour, ils s’affaissèrent dans les regrets hargneux, dans les occupations mercantiles, dans la paresse, dans l’ennui, dans le Constitutionnel ; ils sentirent leurs blessures et leurs rhumatismes : ils étaient finis.

D’Aspert fut un de ces hommes. A le voir général de la république, chargé de vouloir et de commander sous la responsabilité de sa tête, il semblait un de ces esprits puissants qui agissaient sur l’Europe. Sous l’empire, réduit à comprendre et à obéir, mais à comprendre le génie et à obéir à des ordres sublimes, il fut une de ces intelligences au corps de fer que le hasard paraissait avoir créées pour Napoléon ; mais, sous la restauration, il redevint Jean d’Aspert ; il serra ses épaulettes, pendit son épée au chevet de son lit et se fit maître de forges. Il avait acheté la forge du Tremblay et y avait amené Henriette, qu’il avait épousée à Paris. Il avait gardé cette susceptibilité d’enfance qui lui faisait détester la supériorité nobiliaire, et ce courage de soldat qui n’eût peut-être pas bravé l’aspect d’un échafaud, mais qui, une épée ou un fusil à la main, ne comptait plus la mort que comme un ennemi vulgaire, cent fois rencontré et cent fois vaincu. La goutte était venue avec la non-activité, et il passait souvent des mois entiers dans son fauteuil. Il n’était ni revêche ni grondeur, mais il était triste et ennuyé.

Ci-dessus : portrait du comte Bertrand Clauzel, conservé à la mairie de Mirepoix.

Une chose le désespérait aussi. C’était la malveillante et haineuse calomnie, qui l’avait accueilli à son retour. Pour ceux de son temps qui, étant nés pauvres, n’étaient pas devenus riches, c’était un fripon ; pour ceux qui n’étaient arrivés qu’à être greffiers ou notaires, c’était un sot ou un ignorant parvenu par l’intrigue. Il y en a qui disaient qu’il ne savait pas lire, particulièrement deux propriétaires de mérinos, qui étaient abonnés au Mercure. Ce peuple, loin de tirer vanité de ce frère devenu comte de l’empire, ne l’appelait de ce titre qu’avec dérision. Les paysans, les ouvriers seuls, dont beaucoup avaient été soldats, l’adoraient et lui savaient gré de sa bienfaisance, que les avares propriétaires du canton traitaient d’impudente ostentation. La familiarité avec laquelle il les avait accueillis avait été traduite en air d’impertinente protection, et ils préféraient aller se faire toiser d’un regard hautain par la duchesse d’Avarenne, quand elle venait à son château de l’Etang, plutôt que de se voir tendre la main au Tremblay. 48)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur. pp. 181-182.

 

Ci-dessus : maison du maître de forge de Quillan, qui a appartenu à Bertrand Clauzel entre 1820 et 1830.

Frédéric Soulié, dans Le Magnétiseur, déplace au château de l’Etang, près du Tremblay, le château de Bertrand Clauzel, qui se trouve en réalité au Secourieu, près de Cintegabelle ; et par effet de condensation, il adjoint au château de l’Etang une forge, qui est, de façon très reconnaissable, celle de Bertrand Clauzel à Quillan 49)Cf. La forge de Quillan.. Décrite dans le roman de façon très précise 50)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 176-177., la maison du maître de forge correspond à celle qu’on peut voir encore à Quillan. Bertrand Clauzel n’a toutefois jamais habité la maison de Quillan, mais laissé la jouissance de cette dernière à M. Mallaure, son fermier. Décrits de façon encore plus précise 51)Ibidem, pp. 177-179., le décor et l’ameublement que le romancier prête à la maison de Jean d’Aspert sont vraisemblablement ceux que le jeune Frédéric Soulié a vus au château du Secourieu en 1815, lors de son premier retour en Ariège.

Si vous prenez à droite, c’est le salon que vous trouvez. La cheminée immense s’y voit encore, mais plus coquette et plus riche en sculpture ; tout autour des lambris peints en gris avec leurs plinthes épaisses, leurs cimaises saillantes, distribués en panneaux ou cadres aux angles arrondis et tournés en fleurs sculptées. Une tapisserie splendide tend tout l’appartement : ce sont les tableaux de l’histoire d’Alexandre. On en parle comme d’un présent de Louis XV à l’ancien propriétaire de cette forge, pour la remarquable exécution de la ferrure des écluses du canal du Languedoc ; le meuble, voilé d’ordinaire de chemises d’un basin à côtes, vient de la même source ; on le cite dans le pays : il y a fait connaître le nom des Gobelins. Au milieu du salon, une table carrée avec un tapis à dents et à franges, deux consoles incrustées de cuivres superbes, avec des marbres jaunes sur leurs pieds de satyres ; deux vastes fauteuils, différents du meuble, en velours vert avec des crépines d’or, leur petit traversin qui soutient les reins, et leurs oreillettes avancées pour la tête ; un guéridon d’ébène, des tables à jeu noires et cuivrées ; un trictrac d’écaillé incrusté tout autour et au dedans de bois de rose, d’ivoire et de nacre ; sur la cheminée, une pendule aux colonnes torses avec des magots dorés, des chandeliers dont la tige contournée s’étale en douze ou quinze tulipes qui reçoivent les bougies ; des glaces dont les joints sont dissimulés sous des guirlandes de fleurs. Un plafond peint à l’huile, où l’Amour se promène avec des colombes, et duquel pend un lustre avec ses ornements dorés et ses aiguilles en cristal de roche. Puis enfin, au milieu de tout cet ameublement somptueux, quelques raquettes, des volants, des cerceaux, un métier à tapisserie, et dans un coin un petit bonheur-du-jour qui, à son départ de Paris, devait être le seul meuble sortable de la maison, et qui, parmi ces riches et grands restes du luxe de nos pères, se montre honteux et mesquin, comme serait un couplet de vaudeville dans une tragédie de Pierre Corneille.

 

Ci-dessus : le château du Scourieu, près de Cintegabelle.

On sait qu’avant d’appartenir à Bertrand Clauzel, le château du Secourieu a longtemps été propriété de la famille Rességuier, dont Jean de Rességuier III, seigneur du Secourieu, président du parlement de Toulouse. On remarque à l’ameublement décrit ci-dessus que, même si le temps des seigneurs est passé, en 1815 au Secourieu le grand style de l’Ancien Régime est resté.

6. François Melchior Soulié, Jeanne Marie Baillé, et leurs doubles

Via la relation qu’il prête dans Le Magnétiseur à Henriette Lussay et à Jean d’Aspert, Frédéric Soulié tente probablement d’imaginer celle que Jeanne Marie Baillé, sa mère, et François Melchior Soulié, son père, ont pu entretenir avant qu’ils ne se séparent. Signalant que Jean d’Aspert « a étudié chez les Jésuites de Toulouse » 52)Ibid. p. 40., Frédéric Soulié rapproche Jean d’Aspert de François Melchior Soulié, qui a été clerc tonsuré et professeur de philosophie à Toulouse avant de s’engager dans l’armée et de rejoindre ainsi la fine équipe formée alors par les frères Clauzel et par les frères de de Jeanne Marie Baillé, et de partir ainsi guerroyer en Italie. C’est en tant que membre de cette fine équipe que François Melchior Soulié fréquente, immédiatement voisines comme on sait, les deux maisons Clauzel et Baillé. Suite à une blessure qui l’oblige à quitter l’armée, il épouse en 1798 Jeanne Marie, l’une des soeurs Baillé.

L’Officier français de Milan, la pièce en cinq actes qu’il publie en 1798, les Quelques vers sérieux qu’il publie en 1840, sa profession de contrôleur des contributions, les confidences que Frédéric Soulié, son fils, égrène dans ses propres romans, tout indique que François Melchior Soulié a été un homme sérieux comme ses vers, volontiers moralisateur, par ailleurs peu galant, cependant exigeant, possessif, et, à la différence de son double romanesque, probablement jaloux. La plupart des romans de Frédéric Soulié mettent en scène la figure de l’épouse déçue, affligée d’un mari peu aimable.

L’histoire de Diane de l’Etang illustre le cas socialement minoritaire, au moins au XVIIIe siècle, de la femme, épouse et mère, qui, demeurée maîtresse d’elle-même et de ses désirs, trouve à faire son bonheur dans une suite d’amours parallèles de façon impunie. L’histoire de Madame Lussay, de 1787 à 1815, reste à l’inverse celle d’une femme dont l’époux fait sa chose, sachant qu’en l’occurrence il faut prendre le mot chose au sens propre, puisque le pouvoir de l’époux se confond ici avec celui du magnétiseur. L’histoire d’Henriette Lussay répète sous une forme aggravée celle de Madame Lussay, sa mère. La jeune femme devient à son tour, un soir de 1815, la chose d’un « magnétiseur », ici rapproché de l’incube puisque la malheureuse dormait ce soir-là. L’histoire va-t-elle pouvoir changer de cours quand, après avoir accepté la main secourable de Jean d’Aspert et vécu aux côtés de cet époux sans passion des jours raisonnablement ennuyeux, Henriette Lussay rencontre l’amour, le grand amour, en la personne de Charles Dumont ? Frédéric Soulié place la première rencontre des deux personnages sous d’étranges auspices.

Après le dîner, entre Jean d’Aspert et M. Lussay, la conversation, qui a trait ce soir-là aux suites de la Révolution, a peu à peu tourné à l’aigre. Henriette, sur le point de se coucher, se trouve en proie à une vague inquiétude. Je cite ici longuement. L’épisode, dans son onirisme, est superbe :

 

Ci-dessus : Caspar Friedrich, Arbres au clair de lune, 1824.

Un soir, c’était déjà dans le mois de septembre, le vent des équinoxes soufflait avec violence et s’engouffrait dans la vallée du Tremblay ; il était dix heures ; la soirée avait fini de bonne heure, car on avait causé au lieu de jouer ; chacun s’était retiré dans sa chambre ; le général, très souffrant et privé de sommeil depuis quelques jours, avait pris un grain d’opium pour se faire dormir. […]. Une seule lumière veillait dans la maison : c’était la chambre d’Henriette. La conversation lui avait laissé de l’émotion. […]. On avait beaucoup parlé d’une sourde agitation qui se manifestait parmi les ouvriers et les charbonniers de la forêt. […]. Henriette, retirée chez elle, était inquiète ; elle eût désiré un événement étranger à tous ces intérêts et qui eût absorbé l’attention des autres et la sienne propre, une de ces histoires qui s’ajoutent à la pluie et au beau temps, pour éviter des conversations qui ne peuvent être que surabondamment ennuyeuses ou dangereusement intéressantes. Tout cela, et peut-être aussi ce vent d’automne qui brasse le sang dans le coeur, l’avait tellement agitée, qu’elle avait ouvert sa fenêtre pour demander du calme au froid de la nuit. Le vent éparpillait ses cheveux et chassait sur la surface du lac des feuilles qui traversaient l’air comme des êtres animés. Peu à peu la pensée d’Henriette s’était absorbée dans la contemplation ; elle regardait les nuages et écoutait les plaintes du vent. Sa tète s’était appesantie ; elle sentait le sommeil la gagner, et n’avait ni la force ni la volonté d’aller l’attendre dans son lit : il lui eût fallu quitter cette place, cette harmonie sauvage, ce spectacle. Tout à coup elle tressaille ; il lui a semblé que le pas d’un cheval a résonné à quelques pas de la maison ; elle écoute et n’entend plus rien. Le vent tourbillonnait dans la vallée, et déjà la pluie, qu’elle n’avait pas sentie, tombait froide et tamisée sur sa tête. Elle veut se retirer, lorsqu’une haleine de vent forte et continue passe dans la direction du chemin de la forêt à la maison, et apporte une seconde fois ce bruit de pas, mais distinct, pressé, sonore sur la terre durcie par les scories dont on la couvre ; c’est un voyageur : un voyageur à cette heure ne peut être qu’un charbonnier qui regagne son chaume. Mais c’est le pas actif d’un cheval vigoureux, et non point celui des misérables animaux qui portent le charbon de la forêt. Peut-être est-ce un de ces hommes qui parcourent secrètement le pays pour l’insurger. Le vent passe ou roule dans une autre direction, le bruit se tait et la violence des mugissements de la forêt remplit l’air. Henriette se décide à rentrer ; elle ferme sa fenêtre et les doubles volets qui la protègent. Elle va se coucher, elle détache sa robe ; mais l’air qui s’engouffre dans le large tuyau de la cheminée lui apporte encore le bruit de ces pas, mais plus rapprochés ; on les dirait au sommet de la montée, et véritablement ils y sont, car ils se ralentissent comme ceux d’un cheval qu’on retient prudemment. Il n’y a plus de doute que ce ne soit quelqu’un qui vienne à la forge; elle est près de rouvrir sa croisée pour voir qui ce peut être; mais l’orage redouble et éclate, les arbres crient; on n’entend plus rien qu’un mugissement uniforme. C’est peut-être une illusion : que de fois le vent a apporté, durant la nuit, de pareils bruits partis de plus d’une lieue et qui semblaient résonner à quelques pas ! Elle achève de se déshabiller et s’apprête à monter dans son lit, lorsqu’un cri terrible, suivi d’un bruit sourd, domine tous les retentissements de la tempête.
— Dieu ! mon Dieu!… c’est le voyageur qui a manqué le tournant.
Elle ouvre sa croisée ; la nuit est profonde, le bruit horrible ; on n’entend plus rien ; elle attend un nouveau cri, une plainte, mais rien ne perce l’ouragan ; elle cherche à se bien rappeler : c’était peut-être le craquement d’un arbre brisé et jeté dans le lac ; de temps en temps le vent se tait, et nulle voix ne profite de ces moments de calme pour appeler ; elle referme sa croisée ; elle se couche et s’endort. Elle dormait depuis une demi-heure, lorsque les aboiements terribles des chiens de garde l’éveillent en sursaut. Pour cette fois, elle ne se trompe pas : le cheval piétine à la porte de la maison. Henriette se lève, rouvre sa fenêtre et demande timidement qui est là ; on ne répond pas. Elle tâche de découvrir la cause de ce silence, et finit par reconnaître que le cheval est seul ; sans doute le cavalier est noyé. L’idée de lui porter secours ne lui est pas plutôt venue, qu’elle pense à la mettre à exécution. Elle passe une robe, chausse ses pantoufles, jette un manteau sur ses épaules et descend pour éveiller quelqu’un. Elle était dans la salle à manger dont nous avons parlé, lorsqu’elle entend une voix qui semble s’adresser au cheval qui est à la porte ; elle ne doute pas que ce ne soit le voyageur ; elle défait de ses blanches mains les barres de fer qui défendent la porte à l’intérieur et l’ouvre aussitôt. Le vent, qui s’engouffre tout à coup dans la salle ouverte, éteint la lumière qu’elle portait, et Henriette se trouve dans l’obscurité en face d’un homme qui est appuyé sur son cheval. Henriette se sent presque peur ; cependant elle dit aussitôt :
— Qui est là ? que cherchez-vous ?
L’étranger, au lieu de répondre à la question qu’on lui faisait, dit tout haut, mais avec une expression d’étonnement :
— C’est une femme !
— Oui ! dit rapidement Henriette que cette réflexion effraie ; mais il y a du monde de levé ; je vais appeler.
— Non, dit cet homme en l’arrêtant par le bras, n’appelez pas ; il vaut mieux que je parte, que je n’entre pas. Et, comme il disait cela tristement, à côté du froid de la main qui la tenait, Henriette sentit couler de larges gouttes tièdes. Elle tressaillit.
— Vous veniez ici ? dit-elle. Qui êtes-vous ? que vouliez-vous ?
L’inconnu ne répondit pas encore cette fois ; il réfléchît et reprit :
— Mais peut-être me trompé-je. Est-ce bien ici la demeure du général d’Aspert ?
— C’est ici, dit Henriette.
— C’est ici, dit l’inconnu, qu’une fenêtre a été ouverte et fermée deux fois ?
— C’était la mienne.
— Alors, adieu, je pars. Non, je n’entrerai pas ici… c’est une maison de malheur.
— Ah ! s’écria Henriette, que toute cette nuit avait troublée et que ce singulier entretien épouvantait, pourquoi maudissez-vous cette maison ?
— Cette maison est maudite depuis longtemps, dit l’étranger ; maudite, non pour ceux qui dorment sous son toit, mais pour celui qui voudrait y entrer, malgré tant d’avertissements.
En disant ces mots, il s’élança sur son cheval. Henriette, glacée d’une terreur indicible, fit un pas pour le suivre, en lui disant :
— Qui êtes-vous, monsieur ? qui êtes-vous ? au nom du ciel !
— Prenez garde, dit l’inconnu, ne me suivez pas ; vous glisseriez dans mon sang et vous tomberiez. Il partit au grand trot de son cheval. Henriette, demeurée immobile à sa place, l’entendit s’éloigner ; elle referma la porte, remonta chez elle à tâtons, et, après avoir rallumé sa bougie à la lampe qui veillait chez elle, elle regarda ses mains… elles étaient couvertes de sang.
53)Ibid., pp. 186-190.

Ci-dessus : Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, détail, 1781-1785.

L’amour, le grand amour, qui ne se sait pas encore, s’annonce criminel. Elle regarda ses mains… elles étaient couvertes de sang. Evidente, la référence à Lady Macbeth étonne concernant l’innocente Henriette Lussay. Henriette, innocente de coeur avec une honte au front, sans avoir aimé, sans avoir brûlé ni de son âme ni de ses sens, avait vingt-trois ans. On était en 1818. Elle était arrivée dans la solitude du Tremblay avec une vie entière à passer, à commencer même 54)Ibidem, p. 183-184.. Sa vie, bien qu’Henriette l’ignore encore, sa vraie vie commence cette nuit-là. Elle commence sous le signe panique du vent, de la pluie froide, des mugissements de la forêt, d’un cri terrible dans l’obscurité, de l’apparition d’un homme qui est appuyé sur son cheval, puis du contact d’une main d’où coulent de larges gouttes tièdes, sans que la jeune femme sache très bien, au matin, si ce qui lui semblait s’être passé durant cette nuit était un rêve ou une réalité 55)Ibid. p. 191..

 

Ci-dessus : Sa tète s’était appesantie ; elle sentait le sommeil la gagner, et n’avait ni la force ni la volonté d’aller l’attendre dans son lit : il lui eût fallu quitter cette place, cette harmonie sauvage… 56)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 187-188.

Johann Heinrich Füssli, Cauchemar, 1802.

Tout aussi évidente que la référence à Lady Macbeth, la symbolique sexuelle annonce ici la nature du crime qui, d’une certaine façon, a déjà eu lieu sur l’autre scène, celle du désir, « qui ne pense pas, mais travaille« . J’emprunte cette formule du désir « qui ne pense pas, mais travaille », à Daniel Arasse dans Histoires de peintures. Daniel Arasse en use, de façon explicitement référente à Freud et à l’Interprétation des rêves, pour dire comment élaborent dans le secret de l’intime les images que le peintre nous donne à voir 57)Cf. Daniel Arasse, Histoires de peintures, pp. 308-312, Gallimard Folio-Essais, 2011.. Le propre de telles images c’est qu’elles montrent, comme au fond de l’eau, ce dont cependant elles ne parlent pas, le jeu compliqué des motifs et raisons qui président à leur élaboration.

« Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen« , « Ce qu’on ne peut pas dire, on doit le taire » », observe mystérieusement Wittgenstein 58)Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.. Eh bien, débordant ici la limite assignée par le philosophe au possible de la signification, les images de la peinture, qui montrent sans dire, et celles de la littérature, qui montrent ce qu’elles ne disent pas, présentent la remarquable propriété de taire et de ne pas taire à la fois, i. e. de montrer et de ne pas dire simultanément. C’est cette limitrophicité du montrer et du taire qui permet à Frédéric Soulié de charger du poids d’un secret, signifié mais jamais dit la vision à laquelle Henriette ci-dessus se trouve en proie, et plus généralement chez lui l’imagerie de son oeuvre entière. roman.

En quoi maintenant la vision d’Henriette Lussay est-elle criminelle ? On entre là au royaume des choses que Frédéric Soulié, l’Ariégeois tout au moins, « nicht sprechen kann », « ne peut pas dire ». Comment le pourrait-il, puisque avant sa propre naissance, dans la vie de Jeanne Marie Baillé, sa mère, non plus que dans celle d’Henriette Lussay, double romanesque de sa mère, il n’était pas là ? La réponse ne vaut que dans la mesure où le lecteur partage le sens du non-dit avec l’écrivain.

Il semble que dans l’imaginaire de Frédéric Soulié le crime soit d’abord pour Henriette Lussay de passer du statut de vierge, rendue mère par un viol commis durant son sommeil – traité ici comme un sordide analogon de l’immaculée conception , au statut de ménade folle de son corps travaillé par le « vent des équinoxes » et soulevé par le bruit de pas qui annonce l’arrivée de Dionysos en cavalier inconnu. On reconnaît, sous une forme hautement dramatisée, le vieux conflit de figures qui oppose dans l’esprit du fils la maman à la putain. Mais s’il y a crime dans le cas présent, le romancier laisse entendre que la faute est à la nature, à « l’harmonie sauvage », et à l’attraction naturelle des corps, non point à la vierge, ni à la maman, ni à la putain.

Il semble que le crime soit ensuite pour Henriette Lussay, amoureuse de Charles Dumont, son beau-fils, de rendre impossible à ce dernier le séjour de la maison de Jean d’Aspect, son père supposé, partant, de condamner ce fils d’un père incertain à demeurer, loin du père en question, l’étranger, le fils de personne. Obligé ici de trahir la paternité de l’un pour l’amour de l’autre, Charles Dumont se trouve par là-même voué au conflit affectif et au trouble identitaire qui ont sans doute marqué l’enfance de Frédéric Soulié.

Frédéric Soulié se souvient probablement de ce jour de l’automne 1804 où François Melchior Soulié, son père, s’est présenté à la porte de la maison Baillé et, après avoir réclamé son fils, l’a emmené pour toujours, laissant derrière lui Antoinette Françoise Fanny, soeur du petit Frédéric. L’enfant n’avait alors pas encore quatre ans. Jean d’Aspert en tout cas, dans Le Magnétiseur, entreprend mutatis mutandis auprès de la duchesse d’Avarenne en 1798 à Rome la même démarche de François Melchior Soulié auprès de Jeanne Marie Baillé en 1804 à Mirepoix :

— Cet enfant est mon fils et je ne l’abandonnerai pas.
— L’abandonner! dit la duchesse avec impatience ; est-ce que vous le mettez aux Enfants trouvés ? Vous lui faites une condition meilleure, voilà tout.
— Mon fils ne doit rien devoir qu’à son père, dit le général.
— Admirable cadeau que vous lui ferez là ! […]. Voyons ; vous êtes général, je veux bien ; mais la guillotine est votre bâton de maréchal, à vous autres ; mais vous pouvez être tué tout bonnement par une balle autrichienne. Avez-vous une fortune à laisser à cet enfant ? Vous en aviez une petite, je le sais. Quelle fortune ! une fortune saisissable, qui lui sera disputée par des collatéraux. Vous n’avez pas d’or, d’argent, vous n’avez pas volé, votre parti n’est pas pillard ? vous ne devez pas l’être, vous. Que deviendrait cet enfant, si vous mouriez ?
Le général ne savait trop que répondre à tous ces raisonnements. Il n’avait pas l’habitude de discuter les sentiments honnêtes ; il agissait d’après leur impulsion, croyant tout ce qui est bien, raisonnable et même profitable. II ne se sentait pas la force de rétorquer un à un les arguments de la duchesse ; il n’y avait en son âme qu’un cri qui lui semblait une réponse péremptoire à tout. Ce cri, ce fut :
— Mais, madame, c’est mon fils, je l’aime !
La duchesse fit un geste d’impatience, et reprit :
— Vous l’aimez pour vous, c’est votre satisfaction personnelle que vous décorez du nom d’amour paternel. Eh ! mon Dieu, ne faites pas des haut-le-corps si convulsifs ; croyez-vous que ce sentiment si pieux soit souvent autre chose qu’un égoïsme patriarcal ? C’est un sentiment de ressource pour les gens qui sont à bout de leur coeur.[…].
— Eh quoi ! madame, dit-il, vous parlez d’égoïsme, de sentiment personnel ! Il me semble que, si ce reproche peut s’adresser à quelqu’un, c’est à vous […].
— Sans doute, dit la duchesse ; mais moi, je ne fais pas étalage d’amour maternel ; je ne dis pas avec des poses tragiques : C’est mon fils, je veux mon fils, il me faut mon fils ! Je vous dis : Voilà ce que je veux faire pour Charles. Cela est-il meilleur que ce que vous pouvez lui offrir ?… Oui. Alors c’est moi qui l’aime le mieux.[…].
— Mais, madame, en vous concédant tout ce que vous disiez tout à l’heure, c’est-à-dire tout ce qui est le vrai fond de votre discours, qu’il est bien de renier son fils, s’il doit y gagner quelque chose, il reste toujours la question de savoir s’il y gagnera ce quelque chose.[…].
— Vous êtes fou, Jean, dit la duchesse en se radoucissant un peu ; ce que je vous propose est pour son bonheur.
— Bonheur ou non, reprit d’Aspert, c’est mon fils, il restera mon fils. […].
— Mais c’est le mien d’abord, monsieur, dit la duchesse avec hauteur […].
— Eh bien ! madame, nous plaiderons.
— Plaider ! dit madame d’Avarenne, y pensez-vous ? me déshonorer !
— Vous déshonorer ! dit Jean ; comment l’entendez-vous ? est-ce parce que l’on apprendra ce qui est ? Alors, pourquoi l’avez-vous fait ?
La duchesse se tut […].
— Eh bien! monsieur, puisque vous voulez votre fils, gardez-le ; mais c’est votre fils et non le mien que vous voulez, sans doute ; il serait le fils d’une vachère, que vous l’aimeriez autant que s’il était celui d’une reine.
— Assurément, dit Jean ; croyant donner par cette réponse une haute idée de ce qu’il entendait par amour paternel et dignité de citoyen.
— Eh bien ! alors, reprit madame d’Avarenne, donnez-moi votre parole d’honneur de ne lui dire jamais le nom de sa mère ; n’oubliez pas ou apprenez que depuis j’ai eu une fille de monsieur d’Avarenne, et que je dois ce mystère à son avenir, à sa réputation. Jurez-moi que Charles ignorera toujours le nom de sa mère.
— Je vous le jure, dit d’Aspert.[…].
— C’est bien, c’est bien, dit la duchesse en l’interrompant avec impatience. Mais tout cela pourrait faire naître des soupçons, amener des conjectures qui peut-être trouveraient à l’Étang un commentaire, suffisant pour devenir claires aux yeux de beaucoup de gens : on rapprocherait les dates et tout serait bientôt découvert. Promettez-moi donc de ne pas dire sur le champ à votre fils ce qu’il est, et de ne confier votre secret à personne. […]. Quant à sa mère, elle doit être morte pour cet enfant, car il est mort pour elle.
59)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 87-94.

On notera non sans effroi qu’il y a aussi, mentionné au détour d’une phrase, un enfant mort dans Le Magnétiseur ! C’est l’enfant né du viol dont Henriette Lussay a été victime durant son sommeil. Cette figure de l’enfant né du viol est probablement essentielle dans la fantasmatique que Frédéric Soulié développe concernant les circonstances de sa propre conception.

Je reproduis le long passage ci-dessus, car il comprend sans doute quelque chose des propos qui ont été échangés à l’automne 1804 lorsque François Melchiot Soulié vient réclamer son fils à Jeanne Marie Baillé, rue Courlanel à Mirepoix. L’enfant était peut-être présent, ou la famille et les domestiques écoutaient aux portes, et ensuite ils ont parlé. J’ai du mal à raccorder la personne de Jeanne Marie Baillé, que dans sa famille, par un diminutif d’Antoinette, on appelait « Toutou », avec l’orgueilleuse duchesse d’Avarenne. Mais que sais-je de l’idée que se faisait d’elle-même, face à François Melchior, fils d’un instituteur à Mazères, puis “agent d’affaires”, puis avocat aux ordinaires de Lavelanet, Jeanne Marie Baillé, fille de Maître Géraud Baillé, notaire royal et avocat au parlement du Languedoc ?

Marthe Robert, dans son célèbre Roman des origines, origines du roman (1972), emprunte à Freud le concept de « roman familial », pour montrer d’où viennent dans les grands romans de la tradition classique les figures du « bâtard » et du « l’enfant trouvé » qui se révèle « fils de roi ».

Incertain de son statut de fils, Frédéric Soulié se plaît à mettre en scène dans chacun de ses ouvrages l’une ou l’autre de ces deux figures. Il réactive de la sorte la fable que, semblablement à nombre d’autres enfants, il a pu forger à l’âge oedipien concernant la vérité de sa filiation. Sa naissance a laissé Jeanne Marie Baillé, sa mère, infirme ; la Restauration, puis la monarchie de Juillet, ont fait de François Melchior Soulié, son père, contrôleur des contributions, un homme destitué. A défaut d’être un enfant trouvé, fils de roi, Frédéric Soulié adolescent s’est probablement rêvé bâtard d’une duchesse et d’un général fantasmés. Le rêve a de l’éclat. Il console de la réalité par trop grise.

Frédéric Soulié avait-il effectivement quelque raison de nourrir ce rêve ? Mater certa, pater incertus, disaient les Romains. François Melchior Soulié, comme on sait, remâchait douloureusement cet adage. Or, si Jeanne Marie Baillé est de façon certaine la mère de Melchior Frédéric Soulié, on remarque que, comme les chroniques du temps en atteste, Bertrand Clauzel, certes lointain parent de l’écrivain 60)Cf. La dormeuse blogue 2 : Frédéric Soulié, Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même., a passé pour « l’oncle » de ce dernier toute sa vie durant, qu’il a entretenu un lien fort avec son « neveu » et qu’il l’a financièrement aidé au moment de l’achat dispendieux de l’Abbaye-aux-Bois 61)Cf. La dormeuse blogue : La maison de Frédéric Soulié à l’Abbaye-aux-Bois.. On n’en déduira rien de sûr, sinon que Bertrand Clauzel, plus grand, plus fort, plus glorieux que François Melchior Soulié, a probablement fourni à l’imagination de Frédéric Soulié la figure d’un père idéal ; et que Marie Antoinette Adam, épouse de Bertrand Clauzel, plus jeune, plus belle, plus tendre que Jeanne Marie Baillé, mère de l’écrivain, a tout aussi probablement fourni l’imago consolante dont le futur écrivain a eu besoin pour surmonter le traumatisme de la séparation de 1804 et le souvenir ambivalent qu’il garde d’une mère bien-aimée, mais suspecte d’infidélité, par ailleurs susceptible de se défaire d’un fils de quatre ans, sans regret apparent.

Dans Scènes de 1815, Frédéric Soulié raconte le bonheur qu’il éprouve, alors adolescent, à revoir celle qu’il nomme dans une première version (1831) du récit « la comtesse de L*** (Marie Antoinette Adam, veuve Larguier, comtesse Clauzel), puis dans une seconde version (1833) tout simplement « Madame C*** » : Des liens d’amitié et de parenté unissaient ma famille à celle du général… […]. Sa femme et ses enfants habitaient le château du S***, à quelques kilomètres de Toulouse. Je n’étais qu’un écolier, et pourtant l’accueil qu’on me fit… […]. Madame C*** habitait le château du S… avec ses trois enfants. Elle était d’une beauté remarquable. Son accent créole prêtait à son langage une grâce parfaite… 62)Frédéric Soulié, Scènes de 1815, in Le Port de Créteil, 1833.

Il semble que, pour se prémunir de l’aura mortifère dont s’entoure chez lui le souvenir de la mère trop tôt quittée, abandonnée versus abandonnante, on ne sait, Frédéric Soulié ait eu besoin de dédoubler la figure de cette dernière, partant, de ménager à côté de la mère abandonnante le possible de la mère aimante ; soit, dans Le Magnétiseur, à côté Diane de l’Etang, duchesse d’Avarenne, double romanesque de Rose de Champflour venue des Iles, l’innocente Henriette Lussay, double romanesque de Marie Henriette Adam, épouse de Bertrand Clauzel, venue des Iles elle aussi. L’enfant toutefois n’en meurt pas moins. Dans la vie de Frédéric Soulié en tout cas, Marie Henriette Adam est venue trop tard. Frédéric Soulié eût pu être son enfant. Il ne l’a pas été. Dans la vie comme dans l’oeuvre de l’écrivain, le Thanatos maternel fait loi.

Il semble également que, pour se défendre de ce Thanatos, le jeune Frédéric Soulié ait choisi d’embrasser le parti du père. L’écrivain, à la faveur d’un long excursus, inclut dans Le Magnétiseur un émouvant hommage à l’homme qui l’a élevé, François Melchior Soulié, injustement destitué en 1815 pour cause de sympathies bonapartistes.

Dans ces années, il en est une [1815] qui m’est restée dans le souvenir sous un aspect de tristesse et de désespoir. […]. J’étais bien jeune, j’étais à cet âge où l’on achève d’être enfant. […]. Je rêvais l’armée ; j’y avais un parent, une des illustrations de notre gloire, qui m’avait promis de me faire battre avant l’âge ; mais il n’y avait plus d’armée, et un arrêt de mort cherchait d’asile en asile le général Clausel. J’aurais voulu suivre la carrière honorable de mon père; mais les talents les plus distingués, la probité la plus irréprochable, ne l’avaient point sauvé de la destitution. Je me rappellerai toute ma vie cette leçon du malheur qui me parut alors si irritante ; cet abandon soudain de tous nos amis, abandon venu dans le Moniteur, abandon qui n’eut ni ménagement ni nuance. Cela se passa à neuf heures du matin, dans nos bureaux ; on y saluait mon père, on lui obéissait, on l’écoutait, on le flattait ; le Courrier arrive, on y lit la nouvelle de sa destitution : en moins de rien, nous n’eûmes plus un ami, plus une connaissance ; les visiteurs disparurent et les commis devinrent presque insolents. En vérité, on peut me croire, ce ne fut pas une désertion faite à la longue, habilement ménagée pendant quelques mois ou quelques semaines ; ce furent tout simplement des gens qui prirent leurs chapeaux et s’en allèrent sans rien dire. Et le soir, le soir même, ce fut une expérience que mon père voulut me faire faire ; nous nous rendîmes sur la promenade publique : elle abondait en amis que nous recevions, qui nous recevaient, qui étaient de notre intimité comme nous de la leur; eh bien ! ceci est textuellement vrai, quand nous parûmes dans la grande allée, le flux des promeneurs s’ouvrit devant nous. Du plus loin qu’on nous voyait, on se rabattait dans les allées latérales, on regardait, en l’air ou de côté, un nid d’oiseau ou une branche torse ; on en paraissait très occupé, on s’échauffait sur un colimaçon, le tout pour ne pas saluer un destitué. 63)Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 137.

A lire aussi :
Frédéric Soulié et l’auto-fiction – La Maison n° 3 de la rue de Provence – 1. Mères et marraines
Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France
Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 2. Déjà nous apercevions à l’horizon le haut clocher de Mirepoix
Un drame inconnu – 1. Quelques vers sérieux de Melchior Soulié
Frédéric Soulié, Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même
Frédéric Soulié 1
Frédéric Soulié 2
Frédéric Soulié 3

Notes   [ + ]

1. Cf. Agnès Spiquel, Mesmer et l’influence, in Romantisme, année 1997, volume 27, n°98, pp. 33-40 : « Les patients sont reliés les uns aux autres par une corde autour d’un baquet rempli d’eau magnétisée et de limaille de fer dans lequel ils trempent chacun une tige de fer dont ils appliquent l’autre bout sur la partie malade de leur organisme ». Cf. également Alexandre Dumas, Le Collier de la Reine, tome 1, chapitre XVI : Mesmer et Saint-Martin ; chapitre XVII : Le baquet.
2. Franz Anton Mesmer, Règlements des Sociétés de l’Harmonie universelle, ajout de 1785 au Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779), p. 223.
3. Agnès Spiquel, Mesmer et l’influence.
4. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, édition .
5. Ibidem.
6. p. 147.
7. p. 182.
8. Pierre Augustin Eusèbe Girault de Saint-Fargeau, Revue des romans – Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers. Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman. 1839.
9. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 42-44.
10. Ibidem, p. 305.
11. Ibid., p. 298.
12. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°185 à 212.
13. Quoique plus endetté que d’autres, César Maurice de Champflour est ici, comme la plupart des autres grands Blancs, parmi lesquels Gérard de Champflour, son frère, probablement aussi, victime de l’effondrement du système de Law qui entraîne la dévaluation, plus exactement la division par quatre, des sommes dont les planteurs domingois étaient créditeurs auprès des négociants métropolitains. Cf. Charles Frostin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 131, Presses universitaires de Rennes, 2008.
14. Cf. Médéric Louis Elie Moreau de Saint-Méry, Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le vent; : suivies, 1. d’un tableau raisonné des différentes parties de l’administration actuelle de ces colonies: 2. d’observations générales sur le climat, la population, la culture, le caractere et les murs des habitans de la partie françoise de Saint-Domingue: 3. d’une description physique, politique et topographique des différens quartiers de cette même partie; le tout terminé par l’histoire de cette isle et de ses dépendances, depuis leur découverte jusqu’à nos jours, volume 3, p. 36 ; A Paris, en 1784 : chez l’auteur, rue Plâtriere, No. 12.; Quillau, imprimeur de S.A.S. Monseigneur le Prince de Conti, rue du Fouare, No. 3.; Mequignon jeune, libraire au Palais, à l’Ecu de France. ; Et au Cap François, : chez M. Baudry des Lozieres.
15. Père Jean-Baptiste Le Pers, jésuite, missionnaire à Saint-Domingue, Histoire de L’Isle Espagnole Ou de S. Domingue: Ecrite Particulierement Sur Des Memoires Manuscrits, tome IV, p. 319.
16. Ibid. p. 311.
17. Cf. P. Pierre-François-Xavier de Charlevoix, Histoire de l’Isle espagnole ou de Saint-Domingue, écrite particulièrement sur des mémoires manuscrits du P. Jean-Baptiste Le Pers, jésuite, missionnaire à Saint-Domingue, et sur les pièces originales qui se conservent au Dépôt de la Marine, tome 2, pp. 415-416 : On trouva ensuite en plusieurs endroits, surtout à la porte des Eglises, des Billets conçus en ces termes : « Il est ordonné de la part de la Colonie, de se trouver au Bac bien armé à la première alarme. Enfin le jour du rendez-vous fut fixé aux 26, à huit heures du matin. Il ne s’agissait plus seulement de faire partir le Directeur, mais encore de brûler tous les Vaisseaux de la Compagnie avec tous leurs Equipages, après qu’on les auroit pillés : de faire le même traitement aux Maisons, Sucreries et Cannes appartenantes aux Conseillers qui avoient, disait-on, trahi la Colonie, en recevant les suppôts de la Compagnie : d’embarquer ces mêmes Conseillers sur les premiers Navires, qui partiroient pour France avec défense à eux de remettre jamais le pied dans le Pays, sous peine d’y être pendus. […]. Tous les Officiers nommés dans l’Affiche furent avertis de se trouver exactement à leur poste, sous peine d’avoir la tête cassée à la tête du Régiment. L’ordre de la marche étoit réglé en cette manière : « M. de Champflours prendra 30 Cavaliers, et passera par les bas, pour prendre les Habitans […]. Nous ordonnons aux Officiers d’exécuter de point en point ce qui est mentionné ci-dessus sous les peines y portées. […]. Au cas que les Habitans ne soient pas rendus aujourd’hui à huit heures du matin au lieu désigné, il vous est enjoint, Messieurs les Officiers, d’assembler votre Conseil, pour aller brûler dans leurs maisons tous ceux, qui y manqueront. Donné à l’Artibonite. Signé « LA LIBERTE, & SANS QUARTIER ».
18. Cf. Histoire de L’Isle Espagnole Ou de Saint-Domingue : p. 459, 460, 465.
19. Madeleine Boileau ou Le Boileau, née vers 1711, décédée le 7 février 1739 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite (Saint-Domingue), à l’âge de peut-être 28 ans.
20. Claudine Jeanne Marie de Champflour, née le 14 août 1736 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite, baptisée le 14 décembre 1736 à Petite-Rivière-de-L’Artibonite, décédée le 28 octobre 1766 à Petite-Rivière-de-l’Artibonite, à l’âge de 30 ans.
21. Inventaire du fonds Champflour des Archives départementales du Puy de Dôme, ; page inaccessible le week-end.
22. L’Aigle : vaisseau français de 50 canons, ayant servi à la campagne du Canada en 1755.
23. Cf. Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
24. On relève également le nom de Pierre Dellineau, capitaine, en 1743, dans le registre d’équipage de L’Heureux, vaisseau de 150 tonneaux qui assure en 1743 la liaison entre La Rochelle et Québec. Il s’agit probablement d’Ignace Pierre François Martin de Lino (1718 – 1786), oncle de Rose de Champflour. Frété ensuite par la compagnie des Indes, Le Brillant part pour Brest avec L’Heureux en mars 1748.
25. Dantès Bellegarde, Pages d’histoire, Bibliothèque de la Société d’Histoire d’Haïti, pp. 47-49, Port-au-Prince, Imprimerie Chéraquit ; source : University of Florida Digital Collections.
26. Ibidem, p. 26.
27. Il s’agit sans doute d’Etienne Bonnot de Condillac, abbé de Mureau, célèbre auteur du Traité des sensations (1754), ouvrage dans lequel il montre à l’intention de la comtesse de Vassé que nous sommes le produit de nos sensations et celui des désirs qui suivent des dites sensations.
28. Charles Forstin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 227, Presses universitaires de Rennes, 2008.
29. Ibidem, p. 239.
30. Tartuffe, II, 2.
31. Frédéric Soulié, op. cité, p.23.
32. Ibidem, p. 15.
33. Ibid. p. 26-27.
34. Ibid. p. 16.
35. Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
36. Ibidem.
37. Cf. La dormeuse blogue 2 : A Mirepoix, quatre certificats de civisme en l’an II.
38. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix, un esthète de la Contre-Révolution, ou l’homme des foules.
39. Cf. La dormeuse : Louis François Marie Gaston de Lévis, marquis de Léran et de Mirepoix, ou la lettre de Rome.
40. Eugène de La Gournerie (1807-1887), Les débris de Quiberon, souvenirs du désastre de 1795 : suivis de la liste des victimes, p. 119, Libaros, Nantes, 1875.
41. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 53.
42. Cf. La dormeuse blogue : La maison de Lévis Mirepoix.
43. Orthographe originale ; document communiqué par Martine Rouche.
44. Cité par Marie-Antoinette Durrieu, in Bertrand Clauzel, général de Napoléon, pp. 25-26, Imprimerie Lussaud, Fontenay-le-Comte, 2012.
45. Cf. Marie-Antoinette Durrieu, Bertrand Clauzel, général de Napoléon, pp. 157-165, Imprimerie Lussaud, Fontenay-le-Comte, 2012.
46. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 175-176.
47. Marie-Antoinette Durrieu, Bertrand Clauzel, général de Napoléon, p. 151.
48. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur. pp. 181-182.
49. Cf. La forge de Quillan.
50. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 176-177.
51. Ibidem, pp. 177-179.
52. Ibid. p. 40.
53. Ibid., pp. 186-190.
54. Ibidem, p. 183-184.
55. Ibid. p. 191.
56. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 187-188.
57. Cf. Daniel Arasse, Histoires de peintures, pp. 308-312, Gallimard Folio-Essais, 2011.
58. Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.
59. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, pp. 87-94.
60. Cf. La dormeuse blogue 2 : Frédéric Soulié, Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même.
61. Cf. La dormeuse blogue : La maison de Frédéric Soulié à l’Abbaye-aux-Bois.
62. Frédéric Soulié, Scènes de 1815, in Le Port de Créteil, 1833.
63. Frédéric Soulié, Le Magnétiseur, p. 137.
Ce contenu a été publié dans Frédéric Soulié 3, littérature, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Frédéric Soulié – Le Magnétiseur – Aux sources d’un roman familial

  1. Martine Rouche dit :

    Quelle fantastique analyse littéraire ! Quel fabuleux tour du monde de l’histoire ! Quelle brillante iconographie ! Quelles aventures ! J’en suis encore toute décoiffée !!!

  2. H Rumeau dit :

    Je partage entièrement l’avis de Martine Rouche .Moi aussi je suis « espanté » par cette formidable analyse !

  3. Marguliew dit :

    Quel puissant article ! J’y ai plongé comme dans quelque chose d’extrêmement dense, qui fascine, aussi dense et fascinant que les textes de Soulié, un monde ! A la fin, tout cela me hante et me poursuit encore !

Les commentaires sont fermés.