Ci-dessus : la maison n° 7 de la Rue de la Grange Batelière, Paris, IXe. Au n° 9, l'entrée du passage Jouffroy, qui débouche sur le boulevard Montmartre, à côté du théâtre des Variétés.
Tandis que François Melchior Soulié, demeurait 95 rue du Faubourg Poissonnière, Melchior Frédéric Soulié, son fils, qui ne manquait pas d'aller visiter quasi quotidiennement son père malade, a vécu à Paris, 7 Rue de la Grange Batelière. Il s'agit d'une rue parallèle à la rue de Provence, de part et d'autre d'un même pâté de maisons. De la Rue de la Grange Batelière à la Rue de Provence, on peut emprunter le Passage Verdeau pour couper à travers ce pâté de maisons. Le passage Verdeau s'ouvre en face du n° 7 de la rue Grange Batelière. Au n° 9 de la rue Grange Batelière, le passage Jouffroy fournit un raccourci vers le boulevard Montmartre. Il débouche à côté du théâtre des Variétés.

Alexandre Dumas se souvient dans ses Mémoires qu'en 1823, Frédéric Soulié demeurait rue de Provence, à l’entresol, dans un appartement plein de coquetterie qui nous paraissait un palais. Il y avait surtout, luxe inouï ! dans cet appartement un piano sur lequel Soulié jouait deux ou trois airs. Il se peut qu'Alexandre Dumas, qui, récemment arrivé à Paris, a vécu en 1823 successivement à l’hôtel des Vieux-Augustins, rue des Vieux-Augustins, aujourd'hui rue Hérold et rue d’Argout, puis 1 place des Italiens, aujourd'hui place Boïeldieu, ait parlé d'une rue pour l'autre, confondant ici les deux côtés du pâté de maisons. La lecture de La Maison n° 3 Rue de Provence laisse penser que Frédéric Soulié a logé d'abord côté rue de Provence, et déménagé ensuite côté rue de la Grange Batelière, à l'intérieur du même pâté de maisons.
Rue de la Grange Batelière ou rue de Provence, Frédéric Soulié a longuement vécu en tout cas dans cet univers de fenêtres sur cour d'où, fraîchement arrivé à Paris, en 1821, il s'exerçait, avant Georges Perec, au jeu de La vie mode d'emploi :
Quant à moi, j'occupais l'appartement du second corps de logis de droite, du côté qui aboutit au fond de la cour. Si l'on a bien compris la description que je viens de faire, on doit voir que j'étais en face du mur mitoyen et que j'avais devant moi toute l'étendue de la cour voisine. J'avais à droite les deux petits appartements du fond de la cour ; à gauche, tout à fait sur le côté et beaucoup plus loin, les croisées des salles à manger des grands appartements, en retour celles des cuisines, et dans l'angle les petits balcons dont j'ai parlé. Mon regard se glissait même assez avant sous la porte cochère, et, quand je le voulais bien, en me penchant un peu, personne ne pouvait entrer dans la maison sans passer sous mon inspection. J'avais donc un excellent poste pour observer la plupart de mes voisins, poste moins bon cependant que celui qui était placé au fond de la cour et qui avait vue sur mon corps de logis comme sur tous les autres.
J'ai pris possession de mon domicile, le 5 août 1821…
Quand il ne se tient pas à la fenêtre, curieux des mystères que réserve la vie des autres, Frédéric Soulié s'occupe jusqu'en 1828 de diriger l'entreprise Roguin, "scierie mécanique, rue d'Austerlitz", et il tente parallèlement de percer dans le monde des lettres.

Ci-dessus : Louis Léopold Boilly, L'entrée du Théâtre de l'Ambigu en 1819 lors d'une représentation gratuite.
Initialement installé boulevard du Temple, détruit par un incendie en 1827, le théâtre est ensuite reconstruit Porte Saint-Martin.
Résidant, rue de la Grange Batelière, à proximité de nombreux théâtres, il les fréquente assidument, et entraîné par cette fréquentation, il entame une carrière d'auteur dramatique avec Roméo et Juliette, en 1828, et Christine à Fontainebleau, en 1829, au théâtre de l'Odéon ; puis avec La Famille de Lusigny, en 1831 et Clotilde, en 1832, au Théâtre Français.
Mais ébranlé par l'échec de Christine à Fontainebleau, il sollicite pour La Famille de Lusigny et pour Clotilde la collaboration d'Adolphe Bossange, dit Nemo, fils du grand libraire Martin Bossange, auteur en 1821 d'une Notice sur la vie et les écrits de C.F. Volney et de Napoléon et ses contemporains. Ni La Famille de Lusigny ni Clotilde n'obtiennent le succès escompté. Homme de grand entregent, Adolphe Bossange devient en 1828 sous-directeur du Théâtre des Nouveautés. La même année, il fait entrer Frédéric Soulié au comité de lecture du théâtre, en même temps que son ami Charles Nodier.
Hanté par ses insuccès précédents, Frédéric Soulié cesse jusqu'en 1839 de composer pour le théâtre sous son propre nom. De 1828 à 1831, il assure dans la presse la fonction de critique spécialisé et il collabore en tant que nègre à la rédaction de nombreuses pièces de boulevard. Puis il se tourne vers le roman historique et le roman-feuilleton, et il devient alors l'un des romanciers les plus célèbres de son temps.
Il relance sa carrière d'auteur dramatique en 1839 au Théâtre de la Renaissance, nouvellement créé au 20 du boulevard Saint-Martin. Il y fait jouer cette année-là Diane de Chivry, puis Le Fils de la Folle, et encore Le Proscrit, pièce écrite en collaboration avec Timothée Dehay. Encouragé par le succès du Fils de la Folle, il donne ensuite au Théâtre de l'Ambigu L'Ouvrier en 1840, Gaëtan Il Mammone en 1842, Eulalie Pontois en 1843, Les Amants de Murcie en 1844, Le Talisman en 1845, Les Etudiants en 1845, La Closerie des Genêts enfin, en 1846, – un triomphe ! Il meurt en 1847.

Carte des théâtres autour du 7 de la rue Grange Batelière, en 1820. Créé en 1838, le Théâtre de la Renaissance a été ajouté pour mémoire.
Cliquez sur la carte pour l'agrandir.
Sûr de son génie poétique, Frédéric Soulié, lorsqu'il s'installe à Paris au début des années 1820, rêve d'être "André Chénier ou rien". Rapidement introduit dans le salon de Jules de Rességuier, puis dans celui de Sophie Gay, épouse de Sigismond Gay, baron de Lupigny, femme de lettres qui reçoit le tout Paris romantique, il publie en 1824 La Folle de Bedlam, long poème inspiré par un tableau d'Horace Vernet, puis un recueil de chants élégiaques intitulé Amours françaises. On relève dans ce recueil diverses dédicaces de Frédéric Soulié à son père, à Casimir Delavigne, poète et dramaturge très connu dans les années 1820, à Madame Sophie Gay, et à Mademoiselle Delphine Gay, sa fille, née en 1804, très jolie, qui deviendra écrivain sous le nom de Charles de Launay et qui épousera en 1831 Emile de Girardin, journaliste, fondateur de La Presse en 1836, inventeur du roman-feuilleton :
Oh ! que j'aime ta voix facile et cadencée,
Naïve à révéler tes songes gracieux !
Combien, en t'écoutant, j'aime à voir ta pensée
Sourire sur ta bouche…


Ci-dessus, de gauche à droite : Horace Vernet, La Folle de Bedlam ; Louis Hersent, portrait de Delphine Gay.
Hélas, le style des Amours françaises ne plaît pas. L'ouvrage est assassiné par la critique. Blessé, Frédéric Soulié renonce à ses ambitions de poète lyrique. Augmentées de quelques poèmes nouveaux, les Amours françaises font toutefois l'objet d'une réédition en 1842. Frédéric Soulié éclaire dans la préface le sens d'une telle réédition :
Quoique j'aie écrit près de cinquante volumes, ce recueil à lui seul renferme plus de mes sentiments personnels que tous les livres que j'ai publiés. Je conçois que cela intéresse fort peu le public ; mais cela lui expliquera le singulier amalgame de toutes les parties détachées, nées presque toutes d'une circonstance ou d'une pensée intimes.
Si maintenant on me demande pourquoi je fais cette publication, il faudra bien que j'avoue qu'il y a de ma part beaucoup de cette faiblesse inhérente à la qualité d'auteur, que les gens mal élevés appellent vanité, et qui n'est qu'une tendresse aveugle pour ses enfants, tendresse qui préfère d'ordinaire les plus chétifs. J'aime mes vers, que j'ai presque tous faits quand je souffrais, ou bien quand je n'espérais plus, ou que je n'espérais pas encore. Je les aime, qui peut m'en vouloir ? Il n'y a que ceux qui ont de l'esprit et point de coeur.
Attiré par les lumières du théâtre, Frédéric Soulié court le soir à toutes les représentations, et, encouragé par ses amis Alexandre Dumas et Eugène Scribe, il s'essaie à diverses collaborations. Après avoir assisté à une représentation de Roméo et Juliette en anglais par une troupe de comédiens anglais, mu par le rêve d'être cette fois "Shakespeare ou rien", il compose, à partir d'une traduction de la pièce, sa propre version du drame, en cinq actes et en vers.
Il n'en continue pas moins pendant ce temps de diriger la scierie mécanique Roguin. "Ce fut pendant que j'étais fabricant de parquets et de fenêtres que je fis Roméo et Juliette", raconte Frédéric Soulié dans l'autobiographie qu'il rédige vers 1834 à la demande de Lemolt, directeur de la revue Le Biographe. "Ce fut pour ainsi dire dans un atelier qu'il composa Roméo et Juliette", dit un anonyme dans Le Voleur daté du 20 août 1838. "Je portai ma pièce à l'Odéon", raconte encore Frédéric Soulié ; "j'eus mille peine à obtenir une lecture. Je dus cette faveur à Janin, qui était déjà une autorité et qui faisait trembler les directeurs dans ses feuilletons du Figaro".

La première représentation a lieu le 10 juin 1828 au Théâtre royal de l'Odéon. Elle reçoit un accueil globalement favorable. Jugeant ce début prometteur, Frédéric Soulié quitte la direction de la scierie Roguin et entreprend de vivre désormais de sa plume : "Je fus reçu, joué, applaudi. Je me fis décidément homme de lettres".
En 1827, lors d'une visite au Salon du Louvre, Frédéric Soulié et Alexandre Dumas sont tous deux impressionnés par un bas-relief de Félicie de Fauveau, représentant la mort de Monaldeschi, amant de la reine Christine de Suède, que celle-ci fit assassiner lors de son séjour à Fontainebleau en 1657. Chacun des deux amis conçoit alors parallèlement le projet d'écrire une pièce consacrée à l'histoire de Monaldeschi et de Christine de Suède. Frédéric Soulié compose en 1828-1829 un drame en cinq actes et en vers, intitulé Christine à Fontainebleau.
Violente, sombre et cruelle de bout en bout, la pièce est représentée pour la première fois au Théâtre de l'Odéon le 13 octobre 1829, avec Mlle George dans le rôle de Christine. La représentation déclenche un chahut digne de la future bataille d'Hernani. Frédéric Soulié stigmatise à ce propos "le fanatisme du quolibet" :
On sifflait, on riait, on hurlait, puis de temps à autre un silence énorme, afin que la comédienne et le comédien, maintenus par ce silence, eussent le loisir de se remettre et d'amener de nouveaux scandales [...]. « Imaginez des mots de la halle partis des loges, des apostrophes tutoyées, adressées aux acteurs, des sifflets continus et des clameurs perpétuelles sans qu'on ait pu entendre une scène entière de mon travail ! » En même temps il se rappelait ses belles journées d'espérance et d'inspiration ; il se revoyait dans l'humble et charmant pavillon que lui et moi nous avions loué dans une ancienne maison qui touchait au Raincy, l'antique château de monseigneur le duc d'Orléans [...]. Dans sa préface, il n'a pas nommé le Raincy, Frédéric Soulié, il n'a pas parlé de ce grand parc où nous avions nos libres entrées. « Une nature vaste et riche, avec des bois sombres, des eaux fraîches et voilées, des prairies qui parfument l'air du soir. » [...] C'est pourtant dans ces frais paysages, sur le bord de ces limpides étangs, aux cris joyeux de ces enfants, le printemps de l'année et de la maison de Bourbon, que le poëte avait écrit sa Christine.
Ci-dessus : miniature représentant Mademoiselle George.
Conspué par le public, massacré par les critiques, Frédéric doit retirer sa pièce de l'affiche. Laissant Alexandre Dumas "ramasser les morceaux de sa Christine", il assiste et contribue au succès de la Christine de son ami :
Je n'avais pas perdu de vue Soulié pendant la représentation ; lui et ses cinquante hommes étaient là.
Un masque sur le visage, je n'eusse pas osé faire pour le succès de ma propre pièce ce qu'il faisait, lui !
O cher coeur d'ami ! Chère âme loyale ! Peu t'ont connu, peu t'ont apprécié ; mais, moi qui t'ai connu, moi qui t'ai apprécié, de ton vivant, je t'ai défendu ; après ta mort, je te glorifie !…
Victime de son romantisme sombrement flamboyant, sacrifié à la querelle des Anciens et des Modernes, Frédéric Soulié essuie alors une période de crise morale très profonde. "Etre Chénier ou rien"… "Etre Shakespeare ou rien"… Le "rien" menace. Silencieux sur les événements de son coeur, il ne dit pas que Jeanne Marie Baillé, sa mère, est morte à Mirepoix le 27 septembre 1827, sans qu'il l'ait revue. Il signale en revanche que face à "la colère haineuse des journaux", il demeure "un homme qui ne touche aux ambitions de personne, qui n'a point fait de profession de foi littéraire, qui n'a écrit dans aucun journal, ne fait de lecture dans aucun salon, et n'a ni pension du roi, ni maîtresse au théâtre", bref un homme seul. Très seul. La perspective de l'oeuvre à écrire devient floue. Devant lui, le vide de la page blanche. Comment vivre ?
Je m'agitais toujours sans accomplir mon rêve,
Lorsque j'en fis un autre ; et vous le connaissez.
J'étais bien malheureux ! ni gloire, ni fortune !
De vieilles amitiés, auxquelles j'avais foi,
Me disaient : "Va te mettre à la tâche commune,
« Prends un métier ; la gloire est trop haute pour toi. »
La question du métier se rappelle ici à Frédéric Soulié, de façon cruelle. François Melchior Soulié, le père de l'écrivain, eût voulu qu'après des études de droit, son fils devînt à sa suite contrôleur des contributions directes. Frédéric Soulié a été un moment agent surnuméraire des contributions à Laval, puis directeur comptable de l'entreprise Roguin, à Paris, pendant un peu moins de dix ans. Habité par la certitude de sa vocation d'écrivain, il choisit en 1828 l'aventure de vivre de sa seule plume. L'échec de Christine à Fontainebleau le renvoie à l'absence de condition qu'on lui reprochera toujours à Mirepoix :
"M. Hippolyte Castille rapporte sur Frédéric Soulié une anecdote curieuse qui peint à merveille l'ignorance de certaines gens à l'égard des choses littéraires. C'était vers 1840, au moment où Frédéric Soulié atteignait à l'apogée de sa renommée, et où cette renommée se traduisait par de larges rémunérations que la fortune accorde quelquefois au talent. Sa sœur, qui n'avait jamais sans doute quitté le département de l'Ariège, écrivait à son père une lettre à peu près ainsi conçue" :
« Frédéric a maintenant quarante ans ; il serait bien temps qu'il prit un état. Écris-lui, représente-lui que sa jeunesse se passe, et fais tes efforts pour le décider ».
Il y a loin, du rêve à la réalité, constate Frédéric Soulié dans la préface de Christine à Fontainebleau : "c'est véritablement un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique". Il y a loin, de la vocation au métier d'écrivain, – un métier qui vous mette à l'abri du besoin et qui vous assure un état, s'entend. Faut-il vendre sa plume pour faire de sa vocation métier ?
C'est dans ce contexte de crise, marqué par de douloureuses interrogations sur sa propre valeur, que Frédéric Soulié commence à écrire pour la presse – Le Mercure de France au XIXe siècle, Le Voleur, La Mode, L'Artiste – et qu'il s'associe à Adolphe Bossange pour composer successivement deux nouvelles pièces, La Famille de Lusigny, jouée en 1831 au Théâtre Français, et Clotilde, jouée en 1832, également au Théâtre Français.
On ne sait où il a rencontré pour la première fois Adolphe Bossange, peut-être à la célèbre Galerie Bossange, librairie fondée en 1787, 60 rue de Richelieu, par Martin Bossange, père d'Adolphe Bossange, ou bien à la librairie d'Adolphe Bossange lui-même, 22 rue Cassette, ou plus récemment encore au comité de lecture du Théâtre des Nouveautés dont Adolphe Bossange assure la co-direction avec Cyprien Bérard de 1829 à 1832.
Frédéric Soulié, qui devait être un habitué du lieu, évoque la Galerie Bossange dans La librairie à Paris :
Suivez-nous rue de Richelieu dans la galerie Bossange, vaste et magnifique établissement [...]. Entrons dans les salons de la librairie : c'est un beau jour, il descend d'un toit vitré, il s'épand dans une longue galerie coupée de panneaux à glaces, rayée de tablettes étincelantes d'or, de maroquins jaunes, violets, rouges ; de titres arabesques, gothiques, romains…
Ci-dessus : en 1844, bureau de L'Illustration, installé 60 rue de Richelieu, dans l'ancienne Galerie Bossange.
Dans le cadre de la collaboration nouée avec Adolphe Bossange lors de l'écriture de La Famille de Lusigny et de Clotilde, Frédéric Soulié devient alors un habitué du 22 rue Cassette, où Adolphe Bossange a son domicile, et où les deux hommes travaillent souvent tard le soir. Il y fait tout naturellement la connaissance de Jeanne Bossange, l'épouse du maître de maison.

On ne sait pas grand chose du passé de Madame Bossange, sinon qu'elle est née en 1795 Jeanne Lebatard, qu'elle est mère d'Auguste-Louis Lebatard, de père inconnu, et qu'elle épouse Alphonse Bossange en 1822. Le couple n'aura ensemble aucun enfant. Adolphe Bossange, quant à lui, reconnaît en 1827 la paternité d'Henriette Adolphine, née la même année de Louise Elizabeth Debieffe. Il poursuit également une liaison avec Virginie Déjazet, qui joue de 1828 à 1831 au théâtre des Nouveautés.
La liaison de Frédéric Soulié avec Jeanne Bossange débute sans doute clandestinement en 1829. Elle se trouve officialisée par l'installation de Jeanne Bossange 7 rue de la Grange Batelière en septembre 1832, après la représentation de Clotilde.
Adolphe Bossange quitte la rue Cassette en 1833. En 1834, il a une fille, Achille Espérance, de sa liaison avec Louise Juliette Galand. Il s'installe ensuite quelques années à Londres afin d'y gérer l'une des succursales de son père. Louise Juliette Galand, pendant ce temps, met au monde une autre fille, née de père inconnu. Achille Espérance meurt en 1842. De retour en France, Adolphe Bossange devient secrétaire général des chemins de fer de Strasbourg, puis des chemins de fer de l'Est. Il épouse Louise Juliette Galand en 1843 et s'installe en famille à Maison-Lafitte. Son épouse lui donne, la même année, une fille légitime, nommée Berthe. Juliette Galand meurt en 1852 ; Adolphe Bossange, en 1862.
L'histoire de Frédéric Soulié et de Jeanne Bossange est probablement en 1829 celle de deux solitudes qui se rencontrent. Femme délaissée, mère d'un enfant sans père, Jeanne Bossange trouve à soutenir en la personne de Frédéric Soulié un homme au coeur triste, né d'un père qui a douté de sa paternité ; fils d'une mère fantôme, soupçonnée d'infidélité ; écrivain humilié, incompris, trahi par la vie. Regagnant sans doute ici l'estime de soi que son mariage ne lui a pas apportée, Jeanne Bossange entre auprès de Frédéric Soulié dans le rôle de celle qui "sauve" :
J'étais bien malheureux ! ni gloire, ni fortune !
De vieilles amitiés, auxquelles j'avais foi,
Me disaient : « Va te mettre à la tâche commune,
« Prends un métier ; la gloire est trop haute pour toi.»
C'est alors qu'en mes pleurs je rêvai qu'une femme
Venait dans ma misère et, me tendant la main,
M'arrachait au mépris où se plaisait mon âme,
Et me disait : « Debout ! voici votre chemin.»
J'ai suivi ce chemin guidé, par mon étoile…
Ce poème est daté d'octobre 1841. Jeanne Bossange est alors déjà bien malade. On ne sait pas pourquoi Frédéric Soulié substitue au prénom Jeanne l'initiale "E.", ou ailleurs, en clair, le prénom "Eugénie". Eugénie, au jardin des racines grecques, signifie la "bien engendrée", la "bien née". Frédéric Soulié a écrit des contes pour enfants, dispersés d'abord dans des revues, réunis en volume après sa mort. L'un de ces contes s'intitule Eugénie ou l'enfant sans mère.
Un jour qu'il se promenait à Mortefontaine, le narrateur demande à visiter le parc d'une belle maison, habitée, semble-t-il, par quelques domestiques seulement :
Je parcourais le parc depuis une demi-heure à peu près, lorsque j'aperçus venir à moi une jolie petite fille de dix ans à peine. Elle était assez grande, mais pâle et frêle, et son jeune visage n'avait pas l'insouciance de l'enfance. Elle me regarda avec surprise et je la saluai profondément : car, si petite qu'elle fût, elle avait quelque chose en elle de si triste, qu'il semblait qu'il fallût déjà la respecter comme quelqu'un qui a beaucoup souffert.
Puis une vieille dame vient, et la petite fille désigne le narrateur à cette dernière :
- Regarde donc, ma bonne, lui dit-elle, regarde donc.
Mais, secouant la tête, la vieille dame répond tristement à la petite fille :
- Non, Eugénie, ce n'est pas lui… non !
L'enfant, qui ne m'avait pas quitté des yeux jusqu'à ce moment, les détourna alors lentement, et je vis sortir de dessous ses paupières baissées deux grosses larmes, deux larmes sans cris ni sanglots, deux larmes comme on en verse quand la douleur vous a fait souvent pleurer, deux larmes silencieuses et muettes. Et puis Eugénie s'éloigna en me saluant.
- Hélas ! monsieur, me dit cette dame, quoique vous soyez plus jeune que lui, vous ressemblez singulièrement à mon ancien maître M. Darvis.
- M. Darvis, m'écriai-je, […] n'est-ce pas lui qui a eu le malheur de perdre, il y a dix ans, une femme qu'il aimait beaucoup ?
- Oui, monsieur, dit en soupirant la vieille bonne, elle est morte en donnant naissance à cette jeune enfant que vous venez de voir. C'était dans ce château. M. Darvis en conçut un tel désespoir, qu'il ne voulut pas voir son enfant, et qu'il quitta le château comme un fou…
Usant du prénom "Eugénie" par antiphrase, Frédéric Soulié l'assigne dans ce conte à l'enfant "mal née", celle qui a coûté la vie à sa mère, fait par là le malheur de son père. Evoque-t-il ici, en la déplaçant dans un décor idéalisé, l'enfance triste de Jeanne Lebatard, telle que la jeune femme a pu la lui raconter ? Le patronyme de Lebatard évoque en tout cas quelque désordre plus ancien dans la généalogie, un déclassement hérité, un trou dans l'identité. Jeanne Lebatard, mère d'un fils non reconnu, a au demeurant reproduit la tradition de l'enfant sans père.
Frédéric Soulié, dont la naissance a "laissé sa mère infirme" et fait secrètement le malheur de son père, par défaut de certitude quant à sa paternité, Frédéric Soulié, qui a vécu séparé de sa mère à partir de l'âge de quatre ans, Frédéric Soulié, l'enfant sans mère, n'a pu composer l'histoire de la petite Eugénie sans la rapporter à la sienne propre. L'enfant "qui a beaucoup souffert", outre Jeanne Lebatard, puis Auguste Louis Lebatard, fils de cette dernière, c'est le petit Melchior Frédéric Soulié aussi. Un même destin de souffrance a voulu qu'en la personne de Jeanne Bossange et de Frédéric Soulié, deux âmes orphelines se reconnaissent et trouvent à rapprocher deux solitudes analogues.
Frédéric Soulié évoque dans un poème daté de 1827 l'instant du premier regard :
Que je me suis trompé cette première fois
Où je vis son regard, où j'entendis sa voix !
Je me dis : Dans mon âme, où tant d'amour respire,
Sa voix et son regard n'auront aucun empire.
Oh ! ce nest pas ainsi que mes jeunes amours
Ont rêvé l'être aimé qui doit avoir mes jours !
Je ne sais où je pris cette folle assurance :
Mais de ses traits légers la fragile apparence,
Son regard ingénu, mais qui ne cache rien,
Son frivole enjoûment, son moqueur entretien,
Sa voix, dont la fraîcheur à tant de calme unie,
Ignore de l'amour la plaintive harmonie,
Tout rassura mon coeur, qui ne put concevoir,
Avec tant de faiblesse, un absolu pouvoir.
Dans son corps frêle et doux qu'un seul regard embrasse
L'enfance à sa jeunesse a conservé sa grâce.
Je crus mon âme forte à côté d'un enfant,
Et, sans me soupçonner, je vins la voir souvent !
De façon émouvante, le poète fixe dans ces vers le seul portrait connu de Jeanne Bossange. Avec son air de jeune fille, vive et preste comme un oiseau, Madame Bossange a en 1827 trente-deux ans. Elle se prénomme Jeanne comme la mère de Frédéric Soulié. Peut-être lui ressemble-t-elle ? Peut-être du moins ressemble-t-elle à la jeune femme d'avant le funeste mariage avec François Melchior Soulié, la jeune femme dont Frédéric Soulié s'invente, comme s'il le revoyait en rêve, le souvenir d'avant le temps.
Il n'existe aucun portrait de Jeanne Marie Baillé, la mère de Frédéric Soulié. J'ai tenté d'imaginer le visage de cette inconnue à partir de celui d'autres femmes, rêvées ou réelles, qui ont hanté l'imagination et le coeur de l'écrivain. Le visage recherché est ici celui d'une jeune fille de seize ans, ou bien celui d'une enfant de douze ans, qui revient de façon récurrente dans son oeuvre et qui demeure lié à une sorte de scène archétypale, celles des amours premières, dans le cadre d'un paysage innocent, proche du jardin d'Eden.
Eugénie Tersin, dans Deux séjours – Paris, Province, se souvient ainsi de ces belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bista.
Frédéric Soulié dédie à Laure, la Laure d'un Pétrarque enfant, de beaux vers qu'il situe de façon très personnelle Au bourg où je naquis, bourg où ma mère est morte, et où Dès longtemps, nos parents demeuraient porte à porte. Ils étaient bons voisins, et nos mères souvent L'une à l'autre confiaient leur enfant :
Ma Laure avait douze ans ; j'étais jeune comme elle.
Je ne me souviens pas si Laure était bien belle ;
Laure était une enfant blonde, avec des yeux bleus
Qui me semblaient alors pensifs et sérieux.
Une fois, la dernière, à la fin de septembre,
Elle, légère, svelte et fine comme l'ambre,
Et moi joyeux, bruyant, – je l'étais autrefois,
Nous avions épuisé tous nos jeux dans les bois,
Sur la mer du jardin fait de grandes nacelles ;
Nous avions déniché de blanches tourterelles,
Cueilli la clématite arborée aux vieux murs,
Et de notre verger dérobé les fruits murs.
Nous nous étions tous deux assis, seuls, sur la pierre
Bordant de nos maisons la porte hospitalière,
Et, joueurs obstinés, fatigués de nos jeux,
Nous jouions avec l'air en y soufflant tous deux.
On reconnaît ici la maison de la famille Baillé, rue Courlanel à Mirepoix, ainsi que la maison Clauzel, immédiatement attenante. Réel ou rêvé, le souvenir de "l'enfant blonde" se trouve initialement placé sous le signe de la mère morte, et, à l'ombre d'un tel signe, il fait lever la figure idéale de celle qu'avant Laure, Jeanne Baillé a pu être, avant l'âge du désastre. L'innocence, hélas, dans l'univers de Frédéric Soulié, est condamnée. Nous jouions avec l'air en y soufflant tous deux. Un an plus tard, dit le poète, quand "je demandai Laure" :
- « Comment, tu ne sais pas ? La pauvre fille est morte ! »
La mère de Frédéric Soulié se prénommait Jeanne Marie. Toujours dans Amours françaises, le poète évoque le charme fragile d'une certaine Marie :
Elle a seize ans, elle est pâle,
Et l'opale
Rayonne moins que ses yeux ;
Elle craint tout, un rien blesse
Sa faiblesse,
Et son rire est gracieux.
Déjà sa mélancolie,
Sans folie,
Parle du bien de mourir…
Bientôt morte, cette petite Marie échappe au destin des survivantes, qui veut que leur mélancolie, lorsqu'elle touche à sa réalité, les expose à la folie, ou encore au désordre amoureux, comme Christine de Suède, – "ma Christine", dit Frédéric Soulié à propos de l'héroïne de sa pièce éponyme -, à moins que la dite mélancolie ne les incline à la littérature et au métier d'écrivain, comme Delphine Gay, ce qui n'est sans doute pas un accomplissement digne de la jeune fille aux yeux de Frédéric Soulié, vu ce qu'il écrit dans Physiologie de Bas-Bleu :
Cependant le Bas-Bleu est femme ; il l'est même plus qu'une autre ; et comme il joint à cela un esprit professoral, il est d'ordinaire très empressé d'en donner les preuves à qui les lui demande – les preuves de la féminité. Quelques philosophes prétendent qu'on peut aussi considérer cette démonstration comme une preuve d'esprit. A ce compte, il n'y aurait plus de femmes bêtes.
Et d'ajouter, sans excès de galanterie :
Quand les femmes Bas-Bleus sont belles, le dramatique de leur costume les trahit : elles ont des chevelures pleines de tragédie et de pensées mélancoliques ; lorsqu'elles ont été belles, l'audace des échancrures de corsage les décelle, et le turban couronne ces sultanes d'un public idolâtre ; quand elles sont vieilles, elles caparaçonnent leurs bonnets comme des chevaux de porteur d'eau à la micarême ; elles nagent dans des flots de ruban. A aucun âge le Bas-Bleu n'a su choisir un chapeau ; il n'a su le mettre, quand par hasard, on le lui avait choisi : c'est toujours par la tête que le ridicule perce.



Ci-dessus, de gauche à droite : Louis Hersent, Delphine Gay ; Horace Vernet, La Folle de Bedlam ; Sébastien Bourdon (1616-1671), portrait de la reine Christine de Suède.
Il y a étrangement un air de famille entre ces trois visages de femmes qui ont tour à tour occupé l'imagination ou le coeur de Frédéric Soulié. Je ne puis m'empêcher de croire que ces trois visages nous révèlent quelque chose du visage perdu de Jeanne Marie Baillé, puis de celui de Jeanne Bossange. Quelque chose qui vient depuis toujours ou qui est venu au fil des jours ; une pente, – déjà sa mélancolie sans la folie, dit Frédéric Soulié ; ou la folie.
Frédéric Soulié a 27 ans lorsqu'il échange avec Jeanne Bossange le premier regard. D'emblée, il reconnaît en elle "sa Laure", celle dont il dit Je ne me souviens pas si Laure était bien belle.
François Melchior Soulié, son père, dira en 1840, dans quelques vers de son crû, "Je ne prétendis point que ma femme fut belle…". Il parle de son épouse, Jeanne Marie Baillé. La beauté, selon lui, ne fait rien à l'amour, ni la jeunesse d'ailleurs, mais seulement la raison, et la fidélité :
Et moi pourtant, tout fier d’écouter la raison,
Je ne prétendis point que ma femme fut belle,
Et qu’elle eut tout l’éclat de la jeune saison ;
Je voulus avant tout une épouse fidèle.
Jeanne Marie Baillé a 36 ans le jour de son mariage ; François Melchior Soulié, son époux, a quant à lui 27 ans.
Jeanne Bossange a 32 ans lorsque Frédéric Soulié, 27 ans, la rencontre pour la première fois. Mère d'un fils, elle est aussi l'épouse d'un homme important, qui lui assure, à défaut d'un amour fidèle, du moins une alternative à sa condition de mère célibataire, partant, le confort moral d'une respectabilité retrouvée. Frédéric Soulié, de son côté, entretient avec Alphonse Bossange, outre des liens d'amitié, une collaboration professionnelle très suivie. Il sait, dès sa première rencontre avec Jeanne Bossange, que c'est Elle, qu'elle est la femme de sa vie. Mais il sait aussi qu'il ne doit pas se rendre à l'amour. L'épouse de son ami lui demeurera interdite.
… cette première fois
Où je vis son regard, où j'entendis sa voix !
Je me dis : Dans mon âme, où tant d'amour respire,
Sa voix et son regard n'auront aucun empire.
Désespérant de la règle qu'il s'est lui-même fixé, il songe un moment à ne plus paraître rue Cassette :
J'ai trop souffert, je ne veux plus la voir,
Je resterai sous mon toit solitaire ;
J'y nourrirai le mal qu'il me faut taire,
Et que jamais elle ne doit savoir.
Non, je n'ai plus cet horrible courage
De l'aborder avec un front serein…
Il semble qu'en 1827, Jeanne Bossange, affrontée à ce "mal" qu'elle devine, se soit d'abord fait rempart d'une cour de "flatteurs", dont les propos "élégants, rieurs et mensongers" ne l'engagent guère. Elle n'évite pas cependant d'éveiller ainsi volens nolens la jalousie de Frédéric Soulié :
Mais un jour que soudain je la trouvai légère,
D'oublier dans sa main une main étrangère,
Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,
En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.
Un poème daté de 1827 révèle qu'Elle lui a donné "un mouchoir bleu".
Un an plus tard Frédéric Soulié, dans un poème daté de 1828, laisse entendre qu'au-delà de la jalousie, leurs deux coeurs s'entendent désormais, même si, en raison de la "chaîne" qui lie la jeune femme, leur amour demeure impossible, – impossibilité pathétiquement scellée par ce pacte sublime : "Je t'aime, épargne-moi".
Oh ! laisse-moi t'aimer pour souffrir en moi-même,
Pour te donner ma vie et n'en parler jamais,
Oh ! tais-toi, ne crains rien, si tu veux que je t'aime,
Je bénirai mes jours comme si tu m'aimais.
Peut-être tes flatteurs, avec une voix tendre
Et d'élégants propos, riants et mensongers,
T'auront dit cet amour dont l'aveu peut s'entendre,
Dont la joie est facile et les chagrins légers.
Mais E…, quel coeur noble et quelle âme hautaine,
Regardant ton sourire avec un long effroi,
En pliant ses genoux et détestant sa chaîne : « Je t'aime, épargne-moi.»
On ne sait ni quand ni comment un tel pacte se rompt.
Après la mort de sa mère, survenue en 1827, Frédéric Soulié essuie en 1829 l'échec dévastateur de Christine à Fontainebleau. C'est alors peut-être que les barrières tombent entre les deux amants. Orphelin de Jeanne Marie Baillé, orphelin de ses rêves, Frédéric Soulié s'adresse en la personne de Jeanne Bossange à Celle qui le sauvera de sa pulsion de mort. Mère déclassée, épouse délaissée, Jeanne Bossange trouve à reconduire une image idéale de soi en se chargeant d'être pour Frédéric Soulié, à la façon d'une mère seconde, Celle qui sauve.
C'est sans doute au soutien moral de Jeanne Bossange que Frédéric Soulié doit le courage dont il fait preuve le 30 mars 1830, lors de la générale de la Christine qui a succédé à la sienne au théâtre de l'Odéon, celle de son ami Alexandre Dumas.
Alexandre Dumas craint ce soir-là le retour de la cabale qui a entraîné en octobre 1829 la chute de Christine à Fontainebleau, et un mois plus tôt la bataille d'Hernani. Frédéric Soulié lui propose d'assurer la claque :
- Voyons, me dit-il, causons sérieusement. Je sais qu'il y a une cabale organisée contre ta pièce, et qu'on doit, demain soir, te secouer d'importance.
- Ah je m'en doutais bien.
- Te reste-t-il cinquante parterres ?
- Oui.
- Donne-les-moi; je viendrai avec tous mes ouvriers de la scierie mécanique, et nous te soutiendrons cela, sois tranquille.
Alexandre Dumas assiste à la représentation dans une loge.
Je n'avais pas perdu de vue Soulié pendant la représentation, raconte Alexandre Dumas ; lui et ses cinquante hommes étaient là.
Un masque sur le visage, je n'eusse pas osé faire pour le succès de ma propre pièce ce qu'il faisait, lui !
O cher coeur d'ami ! Chère âme loyale ! Peu t'ont connu, peu t'ont apprécié ; mais, moi qui t'ai connu, moi qui t'ai apprécié, de ton vivant, je t'ai défendu ; après ta mort, je te glorifie !…
Concernant son ami Frédéric Soulié, Alexandre Dumas use ici de l'éloge façon coup de poignard, ou crève-coeur. Après ta mort, je te glorifie… Trop tard, hélas ! Et pourquoi le "défendre" ? De quoi donc ? Et de qui, sinon de l'ami Dumas lui-même ?
Après la générale, Alexandre Dumas invite ses fidèles à souper. Frédéric Soulié fait partie du nombre. La fête se prolonge jusqu'à l'aube. Alexandre Dumas raconte encore :
Nous fûmes tirés de notre léthargie, le lendemain matin, par le libraire Barba, qui venait m'offrir douze mille francs du manuscrit de Christine, c'est-à-dire le double de ce que j'avais vendu Henri III.
Décidément, c'était un succès !
Crève-coeur ! La fortune qui sourit à Alexandre Dumas, laisse Frédéric Soulié, impavide, dans l'ombre.
Après la Révolution de Juillet, durant laquelle, fidèle à son passé carbonariste, il fait le coup de feu sur les barricades, Frédéric Soulié ne publie en 1830 que trois petits textes, Nuit du 28 au 29 juillet in La Mode (6 novembre 1830), En Poste in Le Voleur (25 décembre 1830), et Etrennes des bons ménages in La Mode (25 décembre 1830).
Dans Nuit du 28 au 29 juillet, il rapporte sur le mode des "drames inconnus", un épisode tragique des Trois Glorieuses.
Dans le poème intitulé En Poste, il évoque ses tourments amoureux de l'année 1829 :
Fuis, vole, mon cheval, sous ton pied dévorant,
Que la route à mes yeux coure comme la nue ;
Le ciel est sombre et noir, et la pluie en torrent
Bat sur ma tête nue.
[...]
Va ! mais ta course est vaine, et son image en feu
Devant mes yeux en pleurs court et vole plus vite ;
Je sens son doux regard, j'entends son doux adieu,
Qui me tue et m'irrite.
Dans Etrennes des bons ménages ou Ce que femme veut, … le veut, il broche un "proverbe en trois étages". Trois couples, dans le même immeuble, entretiennent sous les yeux de leurs enfants une vie sentimentale compliquée. Chacune des trois femmes trompe son mari – lequel d'ailleurs n'est pas en reste. Mais le mari en question se rebiffe. A la suite d'un échange de lettres compliqué, "ce que femme veut" s'accomplit. Le soir du 1er janvier, chacune des trois femmes se "donne" avec son galant les "étrennes" que l'on pense. La pièce sera jouée avec succès le 1er janvier 1831.
Traité dans un style "caucace" [sic], le sujet ne laisse pas de renvoyer secrètement à la situation de Frédéric Soulié et de Jeanne Bossange. L'usage d'un tel style, qui marque ici la distance, indique que Frédéric Soulié n'envisage plus cette situation sous le seul angle du tragique. Le poids de l'interdit, au moins dans la représentation qu'il se fait des amours adultères, semble levé.
L'année 1831 marque pour Frédéric Soulié et Jeanne Bossange le dénouement provisoirement heureux de la crise morale qu'ils ont endurée pendant quatre ans. Ce dénouement demeure mystérieusement lié au souvenir de la scène de 1815 au château de S… que Frédéric Soulié évoque en février 1831 dans un bref récit, au titre éponyme, puis au voyage qui reconduit l'écrivain à Mirepoix en septembre de la même année. Frédéric Soulié raconte ce voyage dans Deux séjours – Paris, province, sans toutefois jamais dire en quoi un tel voyage peut avoir décidé de sa vie de couple.
J'ai longuement commenté ce voyage dans trois articles : Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France ; Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 2. Déjà nous apercevions à l'horizon le haut clocher de Mirepoix ; Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 3. Je t'avais bien promis que tu me verrais ! Je n'y reviens pas, sinon pour rappeler qu'au dire même de Frédéric Soulié, ce qui en 1831 compte vraiment pour lui dans ce voyage, c'est de se rendre à Mirepoix sur la tombe de sa mère, qui fut en son temps soupçonnée d'adultère, dont il a été séparé tout enfant, dont l'image ne l'a point quitté, et dont la mort, maintenant peut-être, le peut délivrer charitablement de l'interdiction d'aimer ailleurs, une autre femme, également prénommée Jeanne, également adultère de surcroît.
La liaison de Jeanne Bossange et de Frédéric Soulié se trouve officialisée à la fin de l'année 1831 par l'installation de la jeune femme chez l'écrivain, au 7 de la rue Grange-Batelière. Ainsi débute le "mariage libre" des deux amants. On ne sait pas si Auguste Louis Lebatard, le fils de Jeanne, vit avec eux. La représentation de Lolo (10 ans), Anatole (8 ans) et Guguste (9 ans) dans Etrennes des bons ménages montre en tout cas que Frédéric Soulié n'ignorait rien du langage ni du naturel parfois confondants des enfants de son temps.
Apaisé par la présence de Jeanne Bossange à ses côtés, Frédéric Soulié retrouve peu à peu le souffle de l'écriture. S'il n'obtient pas le succès attendu au Théâtre Français avec La Famille de Lusigny (1831) et Clotilde, deux drames issus de sa collaboration avec Adolphe Bossange, il trouve en revanche son public avec Les deux Cadavres, opus princeps d'une suite de romans très noirs, publié en 1832, puis avec Le Vicomte de Béziers, premier volume de son cycle de romans languedociens, publié en 1834, soit deux ans plus tard.
Il semble que Frédéric Soulié ait été au printemps 1833 gravement malade, sans qu'on sache rien de la nature de sa maladie. Peut-être s'agit-il ici d'une première manifestation de l'insuffisance cardiaque qui causera sa mort en 1847. Jeanne Bossange, en la circonstance, déploie les qualités d'une épouse ou d'une mère admirable. Eperdu de reconnaissance, Frédéric Soulié lui dédie en juillet 1833 un poème intitulé A celle qui m'a sauvé. La lecture du poème montre qu'il faut comprendre le "qui m'a sauvé" au-delà des circonstances de la seule maladie :
…
Ce n'est pas dans ces jours où la maison est pleine,
Où l'amitié nous flatte, où l'amour est moqueur,
Qu'une femme qui suit nos plaisirs à la chaîne,
Pour aimer, trouve place à déployer son coeur,
C'est lorsque le malheur, hôte pâle et livide,
Posant sur notre seuil son pied silencieux,
A fait le foyer froid et la demeure vide,
Sans un reste d'espoir où reposer les yeux ;
C'est alors que l'amour, si longtemps clos en elle,
Brise son enveloppe, et s'ouvre grand et doux,
Nous berce de ses chants, nous chauffe de son aile,
Sèche nos pleurs aux yeux, ou bien pleure avec nous.
Et si la maladie implacable nous touche
Et brise l'avenir qu'ensemble on se rêvait,
Deux êtres restent seuls près de la sombre couche :
La mort assise au pied, et la femme au chevet.
Alors, c'est une lutte, un combat, des batailles,
Non pour ce corps mourant que la fièvre affaiblit,
Mais pour cette âme forte atteinte en ses entrailles,
Et qui voit son amour maigre et froid sur un lit.
Oh ! moi, j'ai bien souffert, et longtemps, et sans cesse,
Et comme un linge humide et pressé sous les doigts,
Le mal qui me tordait a séché ma jeunesse,
Me laissant une vie haletante et sans voix ;
Eh bien, j'aimerais mieux reprendre encore ma place,
Au sinapisme en feu tendre mes pieds glacés,
Mes deux bras à l'acier, ma poitrine à la glace,
Et rendre leur fatigue à mes membres lassés ;
J'aimerais mieux cela que de veiller sur elle,
Que voir ce qu'elle a vu, faire ce qu'elle a fait ;
Et de vivre deux mois l'exil sur une étincelle
Qui peut à chaque instant s'éteindre tout à fait.
Un autre a bien souffert, un ami, c'est mon père,
Qui venait tous les jours s'attendre à mon trépas :
Mais à l'heure fatale où l'âme désespère,
Mon père au moins pleurait… elle ne pleurait pas.
Elle, dans cette chambre où gisait mon martyre,
Quand le docteur disait : « Je n'espère plus rien, »
Il lui fallait rentrer tranquille pour me dire :
« Le docteur est content, espère ; tout va bien. »
Elle me disait : « Oui, tout va bien, espère, »
Sans larmes dans les yeux, sans sanglots dans la voix.
Elle seule était forte : oh ! pardonnez, mon père,
Car souffrir et pleurer n'est souffrir qu'une fois.
Comme au temps où les jeux emplissaient la demeure
En jetant nuits et jours dans le même torrent,
Nuits et jours confondus ne sonnaient plus qu'une heure,
L'heure du désespoir veillant près d'un mourant.
Oh ! que souvent alors, en voyant sa souffrance,
Regrettant en mon coeur l'humble et céleste foi,
Dont l'orgueil du néant m'a brisé l'espérance,
J'aurais voulu prier et sur elle et sur moi.
Je ne sais si du Ciel la bonté méconnue
Ainsi qu'une prière a pris mon désespoir,
Mais le danger a fui, la vie est revenue,
Et mon soleil promet d'être beau jusqu'au soir.
Si vous étiez ma soeur, je serais un infâme,
Si jamais, oubliant que je vous dois mes jours,
Je ne vous bénissais dans le fond de mon âme,
A genoux, et tout haut, et partout, et toujours :
Mais je t'aime ! et l'amour a tout pris de ma vie,
Tout pour te le donner, passé comme avenir ;
Il ne me reste rien, mais je te remercie,
Et je laisse à mon père, amie, à te bénir.
Juillet 1833
C'est l'écrivain Jules Janin, ami de Frédéric Soulié depuis les années 1820, qui parle de "mariage libre" à propos du couple Jeanne Bossange et Frédéric Soulié. Jules Janin parle de ce couple avec amitié, mais sans dissimuler sa réprobation foncière, car son catholicisme bien-pensant s'offusque de ce que l'on attente ici à "l'honnêteté publique", et il prédit que le couple ne se relèvera pas de "l'abîme dans lequel il est tombé". Il témoigne là du moralisme étouffant, souvent de façade, qui pèse sur la société du temps.
Certes, Frédéric Soulié, si quelque homme ici-bas pouvait être excusé de cet attentat à l'honnêteté publique, était un homme excusable. Il n'y avait rien à reprendre aux grâces décentes, aux rares qualités, au dévouement sans bornes, au courage, à la beauté de cette compagne de tant de travaux et d'insomnies, de tant d'efforts et de malaise. Il était, lui, de son côté, attentif, dévoué, laborieux, reconnaissant, plein de déférence, de zèle, d'amitié, de tendresse et de respect pour cette femme excellente. A chaque geste, à chaque parole, on voyait que ce brave homme, à tout prix, voulait faire oublier à cette sensitive, en quel abîme ils étaient tombés l'un et l'autre.
Le couple – et surtout la jeune femme – souffrira en effet cruellement du regard que la société louis-philipparde porte sur lui.
Tandis que Frédéric Soulié entre alors dans la grande période de sa créativité littéraire, qu'il fréquente quotidiennement les bureaux de presse, les éditeurs, les théâtres, et plus généralement les cercles de la jeune littérature romantique, Jeanne Bossange s'ennuie, cède à la jalousie, s'essaie peut-être à la provoquer, perd peu à peu la fragile considération de soi qu'elle avait retrouvée naguère, et les scènes se multiplient, au point que Frédéric Soulié n'ose plus recevoir ses amis au 7 rue de la Grange-Batelière. Il évoque dans plusieurs poèmes des Amours françaises les difficultés qui surviennent dans sa relation avec Jeanne, – et ce "rire amer" qui l'inquiète…
Ainsi, dans un poème sans titre ni date :
Elle m'aima; mais sa coquetterie
Dans mes tourments avait mis son bonheur,
Elle riait, lorsque sa fantaisie
D'un nom rival me déchirait soudain…
Ou dans un autre poème, resté lui aussi sans titre ni date, et qui a pour dernier vers "Ce n'est plus la saison des roses" :
O PAUVRE ROSE si flétrie,
Bien moins encore que mon coeur,
Toi compagne de mon malheur,
Reste seule, rose chérie.
Un jour, elle jeta loin d'elle, avec dédain,
La fleur que chaque soir j'attendais de sa main.
Et moi, l'âme toute agitée
D'un noir pressentiment et d'un secret effroi,
Je recueillis la fleur qu'elle avait rejetée.
O pauvre rose, c'était toi.
Le récit intitulé Les drames invisibles décrit de façon poignante les effets délétères de la situation fausse que le couple illégitime formé par Dolmen, sculpteur, et madame de Montès avait cru d'abord pouvoir sereinement assumer.
- Leur bonheur ! dit le narrateur inconnu avec un accent plein d'amertume ; leur bonheur ! répéta-t-il. Oh ! oui, la surface est riante, dorée, et fleurie et resplendissante. Mais déchirez ce voile, pénétrez au-delà de ce qu'on vous montre, et vous trouverez la plaie, la plaie ardente, douloureuse, gangrenée, incurable. Cette existence vous fait envie ; demandez plutôt l'enfer, la misère, la faim.
Le narrateur inconnu évoque à ce propos une pénible scène de bal :
Un jour il fut invité à un bal avec madame de Montès, chez des amis qui, ayant pénétré dans le secret de cette liaison, l'avaient pardonnée et s'étaient senti le courage de la protéger aux yeux du monde. Madame de Montès entre, prend place, sans que rien indique la moindre désapprobation de la part de personne. On danse, mais, quand la contredanse est finie, les deux femmes qui se trouvaient assises chacune d'un côté de madame de Montès, ne reprennent pas leur place, et elle reste encadrée dans ce vide, exposée dans ce pilori de soie. Le bal continue, personne ne l'invite : Domen n'accepte la leçon ni pour lui ni pour madame de Montès, et la conduit lui-même à la contredanse ; personne ne s'en montre irrité ; mais le vis-à-vis qui était en face de lui fait semblant de s'être trompé de place et se glisse doucement de côté. L'insolence partait d'une femme qui avait eu trente amants, mais dont le mari était là…
Le même narrateur inconnu rapporte l'embarras du couple en voyage, lorsqu'on vient saluer le sculpteur et qu'on "s'incline en souriant vers la femme qui est au bras du grand artiste, en la félicitant de porter un nom aussi illustre" :
Que répondront-ils ? Faudra-t-il confier à un étranger et leur position, et leur histoire, et leur vie toute entière ? Faudra-t-il qu'ils se taisent ? Mais, le lendemain, cet homme racontera avec vanité qu'il a rencontré M. et madame Dolmen ; il les invitera, il les fêtera, jusqu'à ce qu'un de ces parasites qui vivent des anecdotes de chacun lui apprenne qu'il s'est trompé, ou plutôt qu'on l'a trompé. Ce sera une proscription nouvelle, avec cette accusation de plus qu'ils ont menti. Et cependant, ils ont tout fait pour garder au moins la loyauté de leur faute, pour que personne ne s'y trompe. Croyez-vous que cela soit vivre ?
Le narrateur inconnu, toujours le même, dévoile enfin dans une relation implacable la spirale du malheur dans lequel s'enfonce le couple :
Savez vous qu'il a ordonné à ses domestiques de lui remettre secrètement toutes ses lettres ; car il peut se trouver, dans leur nombre, une lettre d'invitation à son nom seul, et madame de Montès subira l'injure et la douleur de cette exclusion ; et, si elle apprend cet ordre de son mari, si elle apprend qu'on lui cache les lettres qu'il reçoit, pensez-vous que, de prime abord, elle y découvrira l'attention dévouée qui cherche à lui épargner un chagrin ? Elle y verra un mystère, une intrigue, un nouvel amour ; elle sera jalouse.
N'en a-t-elle pas le droit ? non point parce que Dolmen est léger, inconstant, mais parce qu'elle sait qu'il souffre, qu'il est malheureux ; parce qu'elle sait qu'elle l'enlève à la vie du monde, qui devrait être la sienne ; parce qu'elle sait que, ne trouvant chez lui que solitude, tristesse, plaintes, il doit aller chercher ailleurs de la joie, des rires, des plaisirs, ce qui est nécessaire à la vie de celui dont le labeur est rude et incessant ; car il travaille sans cesse pour couvrir au moins de luxe l'existence de misère qu'il mène.
Après le levain qui a tout aigri dans cette existence, laissons-y pénétrer la jalousie. Ce n'est plus une douleur incessante mais calme, ce sont les cris, les désespoirs, les menaces de suicide, la haine de la vie. Ils s'aiment, et ils se pardonnent , et ils se jurent de ne pas céder ni l'un ni l'autre à ce monde qui les écrase avec tant d'indifférence. Domen reparaîtra dans quelques soirées. Il y consent : elle le veut.
Mais, pendant qu'on l'accueille, comme un voyageur sur lequel personne ne compte plus, lui faisant ainsi sentir ce qu'il quitte et ce qu'il vient retrouver, que fait la pauvre femme ? elle attend, elle souffre, elle va et vient dans cet appartement, d'autant plus vide qu'il est plus immense. [...]. Rentre-t-il de bonne heure, il la trouve dans les larmes, qu'elle n'a pas eu le temps d'essuyer ; rentre-t-il tard, il la trouve dans la colère, car, dit-elle, ce n'est plus un devoir qu'il accomplit, c'est un plaisir dans lequel il s'est oublié. Je vous l'ai dit, de tous les malheurs, ce malheur est le plus terrible ; celui-là n'a pas d'histoire parce qu'il n'a pas d'événements, ce n'est pas une ruine qui a fait disparaître toute une fortune, ce n'est pas un enfant qui meurt, ce n'est pas un désastre qui frappe, écrase et passe : c'est une souffrance de toutes les heures, de toutes les minutes. Je ne vous raconterai pas ce qu'on appelle un malheur, c'est le malheur éternel qu'il faudrait raconter. Cette existence n'est pas troublée par une de ces maladies violentes et connues qui abattent et tuent ou guérissent ; elle est dévorée par une souffrance cachée, insaisissable, sans nom, qui échappe à tous les remèdes ; je vous dis que c'est l'enfer et la damnation sur la terre.

C'est sans doute pour distraire Jeanne Bossange de son spleen et pour vivre avec elle des jours plus sereins que Frédéric acquiert en 1837 la maison de campagne de l'Abbaye-aux-Bois, près de Bièvres. Mais les longs et coûteux travaux de restauration de cette demeure historique mangent toujours davantage les journées de l'écrivain, et la jeune femme se sent plus inutile et plus ignorée encore, loin de Paris. Elle souffre bientôt de la pathologie alcoolique qui l'emportera le 18 février 1843 au domicile parisien de Frédéric Soulié. Je raconte cette fin tragique dans La maison de Frédéric Soulié à l’Abbaye-aux-Bois.
Jules Janin ajoute au pathétique d'une telle fin le commentaire cruel du bon père de famille qui assiste depuis la terre ferme au naufrage d'un "mariage maudit" :
Eh bien! cette femme, qui eût été si heureuse et si fière, mariée à cet homme-là, peu à peu on la vit languir et s'éteindre. A sa mort approchante, elle souriait doucement ; elle attendait l'heure de sa délivrance, et quand elle mourut, enfin, dans la force de l'âge et dans tout l'éclat de sa beauté : « Dieu soit loué, dit-elle, et qu'il me pardonne. J'ai bien souffert, je suis à bout de ma force et de mon courage ! »
Alors, comme elle comprenait que sa mort était une expiation, suffisante aux imprudences de sa vie, elle s'inquiétait hautement de ce malheureux qui s'était perdu pour elle, oubliant qu'elle s'était perdue aussi pour lui. « O mon pauvre ami, mon compagnon de galère ! O mon seul consolateur qui était tout pour moi ! Mon mari, mon amant, mon père, et mon frère, et tout l'univers ! Que feras-tu, quand je serai morte, et que tu seras seul dans notre isolement, dans notre abandon, entre ces quatre murailles d'airain que le monde élève autour des mariages maudits, comme s'il voulait en dérober le spectacle aux honnêtes gens ? »
Ainsi elle s'inquiétait, elle s'agitait, elle pleurait, se reprochant ces appétits de la mort qui étaient en elle. Avec personne au monde elle n'eût partagé la paix du tombeau, sinon avec cet homme tant aimé.
Elle mourut en souriant. Frédéric Soulié, fou de douleur, et bravant, jusqu'à la fin, l'opinion publique sous laquelle cette infortunée succombait, fit imprimer, et distribuer l'épître funèbre que voici : « M. Frédéric Soulié a l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'il vient de faire en perdant madame XXX (le nom était en toutes lettres), et vous prie, etc. »
Ce fut le dernier cri de ce triste et douloureux mariage…
Ci-dessus : Portrait de Jules Janin en 1830 ; auteur inconnu.
Longuement évoqué dans l'échange de lettres qui sert de préambule à La Maison n° 3 de la Rue de Provence, le scandale du mariage libre fait l'objet d'une dispute très vive entre Michel Meylan, personnage principal du roman, peintre célèbre, double probable de Frédéric Soulié écrivain, et la comtesse de L…, sa marraine, qui "le tint en février 1800 sur les fonts baptismaux". Frédéric Soulié est né le 23 décembre 1800. La référence à "février 1800" indique, sans doute reculée d'un an, la date du probable baptême de l'écrivain. La comtesse de L.., quant à elle, constitue sûrement l'un des multiples avatars romanesques de la comtesse Clauzel, qui a vécu à Mirepoix dans la demeure voisine de la maison Baillé et qui a prodigué à Frédéric Soulié, toute sa vie durant, une quasi-maternelle affection.
L'échange débute par une sévère mercuriale de la marraine au filleul. On reconnaît la situation de l'auteur, magnifiée par l'imagination romanesque, déplacée pour plus de discrétion.
Vous avez fait de nombreuses folies, et une, entre autres, assez excellente pour vous exiler de la France pendant de longues années. Un mari tué en duel, une femme perdue, une famille désolée, sont des crimes que la loi punit et contre lesquels le monde doit par conséquent se montrer d'autant plus sévère. Vous le trouvâtes très injuste, il y a dix ans, de ce qu'il se détourna de vous après ce fatal scandale, et, plutôt que de courber la tête, vous lui jetâtes un insolent défi. Retiré à Florence avec cette femme qu'il fallait laisser oublier, vous avez tout fait pour donner à cette malheureuse liaison un éclat insultant, pour couronner votre victime d'une triste célébrité. Tous les ans vous envoyiez dédaigneusement, du fond de votre exil, ces tableaux qui ont fait votre gloire et votre fortune, il n'en est pas un dans lequel vous n'ayez placé cette figure adorée comme dominant toujours les autres, comme une protestation permanente contre la condamnation qui vous frappait tous les deux. Le public battait des mains à vos toiles, mais pas une porte ne s'est ouverte pour accueillir la femme coupable, pas un cri approbateur ne vous a soutenu dans votre lutte.
Augurant ce qu'il adviendra de l'artiste après la mort de sa triste compagne, la comtesse évoque un avenir lugubre, voué par les blandices mêmes du succès à la solitude des larmes. On reconnaît ici, certes dans un registre plus pensé, le point de vue de Mirepoix, celui que Antoinette Françoise Fanny Soulié, la soeur de Frédéric Soulié, exprime si naïvement dans la lettre citée par le critique Hippolyte Castille : "Frédéric a maintenant quarante ans ; il serait bien temps qu'il prit un état. Écris-lui, représente-lui que sa jeunesse se passe, et fais tes efforts pour le décider".. L'état dont parle Antoinette Françoise Fanny Soulié, c'est celui d'honnête travailleur ; l'état que sacralise la comtesse de L…, c'est celui "d'honnête homme de famille". Travail, famille, "coin au feu d'une chaste maison" – le cantou ariégeois ! -, toute l'honnêteté du "monde" tient ici, loin de Paris, aux insignes vertus de la petite province, de la petite ville, de la petite maison, de la petite vie, – tout ce qui a présidé au malheur de Michel Meylan, alias Frédéric Soulié, tout ce qu'il a voulu oublier !
Ci-dessus : Mirepoix, Porte d'Aval ; illustration de Clément Serveau in Gascogne de Raymond Escholier.
Voilà trois ans que la mort de cette femme a brisé cette chaîne, observe encore la comtesse de L…, et vos anciens amis, fiers de vos succès, ravis de pouvoir vous retrouver, vous ont rappelé en tumulte. Leur enthousiasme vous a trompé, Michel, et vous êtes rentré dans votre pays la tête haute comme un vainqueur ; c'est une faute dont ils sont coupables, et qui cependant ne pèsera que sur vous, croyez-moi : la mort a fait cesser le combat, mais elle ne vous a pas donné la victoire ; on vous pardonne le passé, mais on jugera d'autant plus sévèrement l'avenir. Jamais le monde n'abdiquera ses droits pour un homme, quelque célèbre et quelque puissant qu'il soit. Il prendra de vous le grand artiste, le peintre audacieux et fécond ; il vous regardera avec curiosité, vous applaudira avec transport ; mais la considération calme et pure qu'il accorde à l'honnête homme de famille, les joies du foyer, les affections fraternelles de la vie domestique, l'intimité sainte où la douleur est accueillie par de douces pitié et le bonheur par des sourires heureux, toutes ces choses qui sont la vie réelle du coeur, il vous les refusera implacablement. Vous aurez une place élevée dans toutes les fêtes publiques, et vous y trônerez ; mais vous n'aurez pas un coin au feu d'une chaste maison… Vous aurez la foule avec vous tant que vous réussirez, mais vous serez seul le jour où vous aurez besoin de pleurer.

Ci-dessus : le cantou ; détail d'une aquarelle communiquée par Francis Couquet.
En réponse à la mercuriale de sa marraine, Michel Meylan invoque l'anneau qu'il porte au doigt, et la douleur de son coeur brisé :
Cependant vous avez fait de mon coeur, en me rappelant celle qui n'est plus, comme un ami a fait hier de ma main : il la pressait avec chaleur, sans s'apercevoir qu'il la brisait avec l'anneau que je porte à mon doigt.
Il oppose à l'ordre moral dont la comtesse de L… lui représente les vertus merveilleuses, l'hypocrisie et le mensonge qui règnent dans la société ambiante :
Flagellé, insulté, repoussé pour une femme à laquelle il n'a manqué qu'une position et pas une vertu, pas un sacrifice, pas un dévouement, j'ai cru, en rentrant dans un monde si sévère et si insolent, j'ai cru naïvement que j'allais pénétrer dans un sanctuaire immaculé, blanc, pur, sérieux, chaste et tout peuplé d'honnêtes sentiments. Oh ! madame, qu'ai-je vu ?… A la vérité, ce monde est merveilleusement doré d'hypocrisie et de mensonge ; mais lorsque j'ai voulu voir au-delà de cette superficie brillante, quand j'ai gratté du bout de l'ongle tous ces plâtres peints à la vertu, j'ai trouvé bien vite dans ce monde régulier une corruption plus profonde que dans le désordre le plus éhonté.
Il s'explique enfin sur les raisons plus anciennes qui l'obligent dans le "monde" à défendre toute femme dont on salit le nom au motif qu'elle serait adultère. Il a ainsi, l'autre soir dans un salon, pris contre M. Brunelle la défense de Mme Fazio, qu'il ne connaît pas, et "comme il l'eût fait pour toute autre dont on eût mal parlé", parce que l'homme qui salit une femme, quelle qu'elle soit, une femme qui a un mari, une famille, des enfants, cet homme est abominable à mes yeux.
Au moment où j'ai considéré cet homme avec sa face blafarde et jaune, ses cheveux plats, sa voix nasillarde et traînante, son oeil fauve et bas, il m'a rappelé un misérable qui m'a fait plus de mal que vous ne pouvez le croire. C'est que M. Brunelle a remué en moi un souvenir terrible et fatal. C'est qu'il a fait vibrer dans mon âme une douleur qui s'y cache depuis vingt ans. […]. C'est qu'enfin, madame, en défendant cette madame Fazio que je ne connais pas, j'ai peut-être tenu un serment fait sur une tombe fermée depuis longtemps… Car ma vie est pleine de tristesse, et lorsque je regarde dans mon passé, j'y trouve peu de souvenirs qui n'y soient marqués par un sépulcre.
La conclusion de la lettre sonne comme un défi. Liant la figure de madame Fazio à celle de la femme dont il annonce qu'il va raconter l'histoire, Michel Meylan revendique le "don-quichottisme" que le monde lui prête en faveur de "certaines femmes", au titre du "serment", fait, dit-il sans autre explication, "sur une tombe fermée depuis longtemps". Devenu après la mort de sa bien-aimée indifférent aux jugements du monde, ajoute-t-il, il ne se soucie plus désormais que de rétablir en la racontant la vérité d'un lointain passé, trop longtemps scellée par la tombe. La tombe dont Michel Meylan parle ici, c'est celle de sa propre mère, et la vérité qu'il entend délivrer, celle de sa propre naissance… On se gardera d'oublier ici que c'est le personnage qui parle, non l'auteur lui-même.
Si jamais je rencontre madame Fazio, je la saluerai plus respectueusement que je ne ferais pour aucune de ces femmes qui l'ont si indignement traitée hier. En effet, pour elle, la chance possible est qu'elle vaille mieux que ce qu'on en dit, tandis que pour celles que l'on ménage, la chance certaine, c'est qu'elles valent moins que ce qu'on en pense. D'ailleurs, s'il est vrai qu'un vice est un vice, je ne pourrai admettre que deux vices fassent une vertu. Cependant, combien de fois le libertinage plus l'hypocrisie sont admis à ce titre dans vos salons ! Peut-être en chimie est-il vrai que deux poisons combinés fassent un breuvage salutaire, et peut-être le monde fait-il de la chimie morale : cela doit être, mais je n'y comprends rien. Voilà ce qui m'irrite, voilà ce qui me fait prendre le parti de Mme Fazio, voilà ce qui me fait vous dire un mot qui vous surprendra encore plus étrangement que tout ce que je viens de vous dire : c'est que je souhaite pour elle que madame Fazio soit ce qu'on en a dit ; car, s'il en était autrement, un jour peut venir où quelqu'un lui répètera ce qu'on pense d'elle, et peut-être alors lui arriverait-il ce qui est arrivé à une femme dont je veux vous raconter l'histoire. Si ce récit me justifie à vos yeux, il aura atteint le seul but que je recherche. Quant à ce que le monde peut dire de mon don-quichottisme en faveur de certaines femmes, je ne m'en soucie nullement. Le monde a eu sa part de ma vie, qu'il la déchire à son aise !
Il y a toutefois trop d'analogies entre la destinée de Michel Meylan et celle de Frédéric Soulié pour qu'on s'interdise de lire La Maison du n° 3 de la Rue de Provence comme un bouleversant témoin des cauchemars qui hantent l'imagination de l'écrivain depuis son enfance, qui font de lui, quoique innocent, le responsable de la déchéance, chaque fois recommencée, de celle qu'il aime, qui inspirent sa permanente douleur de vivre, et, en cela justement, constituent sur le mode de l'auto-fiction, la matière secrète d'une oeuvre brûlante.

Il trouva une femme tout en pleurs…
Illustration de Gerlier, in Les Mémoires du Diable
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