A Pamiers – Intersections – Une exposition d’Elodie Lefebvre et d’Alexandre Montourcy

 

Elodie Lefebvre et Alexandre Montourcy exposent à Pamiers, salle Espalioux, sous l’égide de l’association Mille Tiroirs, un ensemble d’oeuvres réunies sous le titre Intersections. L’exposition dure jusqu’au jeudi 17 octobre 203.

Il y a intersections ici dans deux façons nouvelles d’aborder la sculpture, à partir de deux matériaux empruntés au domaine de la plasturgie contemporaine : à partir aussi d’un parti-pris de couleur, le bleu fluo chez Elodie Lefebreve, le noir de l’encre de chine chez Alexandre Montourcy ; à partir enfin de réminiscences classiques, secrètement détournées ou conjurées.

 

Ci-dessus : détail d’un Cropped d’Elodie Lefebvre sur fond de rideaux de douche signés Alexandre Montourcy.

 

Elodie Lefebvre réalise sous le titre de Cropped des moulages de corps réalisés en élastomère. Elle a bénéficié pour ce travail d’une bourse d’Aide Individuelle à la Création de la DRAC Midi Pyrénées ainsi que d’une bourse du Mécénat Blue Star Silicone.

 

Les moulages exposés ici sont ceux du corps de l’artiste ou de deux modèles amis, homme et femme. Ils procèdent d’une expérience éprouvante, nécessitant l’enveloppement du corps tout entier par une matière liquide qui, bien qu’à prise rapide, requiert en raison de son imperméabilité le maintien de trous de respiration. Proche en quelque façon de la pratique des masques mortuaires, l’art se veut ici bien plutôt, mais non sans malaise, empreinte du vivant. J’ai songé au rire selon Bergson, qualifié par le philosophe de « mécanique plaqué sur du vivant ». Il y a une sorte de rire, ainsi défini, un rire bleu, où le bleu frise le noir, dans les Croppeds d’Elodie Lefebvre.

Fine, translucide, semblable à la peau, la matière invite au toucher. Le toucher, hélas, demeure interdit. Trop fragile, le plastique risque de se rompre. Le tabou sommeille dans ce noli me tangere.

 

Ce qui s’expose ici est, de façon paradoxale, le secret du corps, qui est aussi le secret de l’intime.

 

Ci-dessus : Giorgio Barbarelli ou Zorzi da Vedelago ou da Castelfranco, dit Giorgione, Vénus endormie, circa 1510.

 

 

Ci-dessus : Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin ou Cavaliere Bernini, Transverbération de Sainte Thérèse, chapelle Cornaro de Santa Maria Della Vittoria à Rome, entre 1647 et 1652.

 

 

Le Précipité de cet inconnu ne se laisse pas voir, malgré le baroquisme de la posture, sans éveiller le souvenir des corps idéaux de la sculpture antique. Ainsi vidée de sa substance, la forme, devenue transparente, ne donne plus à voir que ce qui fait, sous le couvert de sa mollesse présente, sa cause essentielle, ou, comme disent les Grecs, sa συμμετρία (summetria, commune mesure).

 

 

Ci-dessus : détail d’une copie romaine de l’Apollon dit de Cassel, attribué à Phidias (circa 490-430 avant J.C.

 

Ci-dessus : Michel-Ange, David, entre 1501 et 1504.

 

 

 

 

Ci-dessus : Elodie Lefebvre, peintures réalisées à partir des sculptures souples.

 

Ci-dessus : Alexandre Montourcy, dessins et cages-sculptures.

 

 

 

Ci-dessus : Jérôme Bosch, détail de L’Enfer, volet de droite du triptyque du Jardin des Délices, 1503-1504.

Alexandre Montourcy use d’une mousse de polystyrène expansé, peinte à l’encre de chine, pour remplir ses cages d’une sorte de « bile noire ». L’effet obtenu est puissamment dérangeant. Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l’Espérance, comme une chauve-souris, S’en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; Quand la pluie étalant ses immenses traînées D’une vaste prison imite les barreaux, Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, … l’Angoisse atroce, despotique… ((Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXVIII, Spleen, 1857.)) Point d’accommodements avec la melancholia, l’artiste veut qu’à nous aussi, la bête à chagrin nous crève les yeux.

 

Ci-dessus : Alexandre Montourcy, dessin à la cage.

 

Ci-dessus : Alexandre Montourcy, rideau de douche rouge, aux aveugles.

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux ! Pareils aux mannequins; vaguement ridicules ; Terribles, singuliers comme les somnambules ; Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux… O cité ! Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles, Eprise du plaisir jusqu’à l’atrocité… ((Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, XCII, Les Aveugles.))

 

Ci-dessus : Pieter II Bruegel, dit d’Enfer, La parabole des aveugles, circa 1630.

 

Ci-dessus : Elodie Lefebvre, détail de l’intérieur du moule de la grande Précipitée présentée debout dans une structure de plexiglas montée sur un socle de béton. L’association Mille Tiroirs a participé au financement de l’oeuvre.

 

Ci-dessus : même visage, avers du même moule.

 

Ci-dessus : Michel-Ange, détail de la Notte, chapelle des Médicis à Florence, 1526-1531.

 

Ci-dessus : Elodie Lefebvre, massive, point jeune, lointaine soeur de la Nuit de Michel-Ange, la grande Précipitée.

Les travaux d’Elodie Lefebvre et d’Alexandre Montourcy sont à voir, dans le cadre de l’exposition Intersections, à Pamiers, salle Espalioux, rue Jules Amouroux, jusqu’au 17 octobre, le mardi, mercredi, vendredi, de 14h à 18h, ou autres jours sur demande.

A lire aussi : A propos d’Elodie Lefebvre
http://www.lesabattoirs.org/art-contemporain-midi-pyrenees/artistes/259/elodie-lefebvre

A voir aussi : Aperçu du travail de Alexandre Montourcy par Jean-Luc Damblé

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One Response to A Pamiers – Intersections – Une exposition d’Elodie Lefebvre et d’Alexandre Montourcy

  1. Marguliew says:

    Très intéressantes ces « mues » puisque je les vois comme ça, mues du « sexe », du geste sexuel repris comme tu le montres bien de toute une tradition de l’art, cette chose conçue un peu, il me semble, comme la part secrète de l’Homme que l’art dévoile, dans peut-être l’effroi du dérangeant de ce qui, secret en principe, intime, obscur, mais doit devenir plus obscurément encore beau !

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