Gilbert Durand
Le retour du mythe - 1

 

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Arnold Böcklin, homme monté sur un animal fabuleux dans la forêt

Arnold Böcklin, Le silence de la forêt, 1885


Gilbert Durand, dans Introduction à la mythodologie, note qu'il y a aujourd'hui, au sein de notre société occidentale moderne, résurgence des problématiques et des visions du monde qui gravitent autour du symbole, et, de façon plus générale, retour en force de l'imaginaire. C'est, ajoute-t-il, dans ce champ nouvellement réouvert que se déploie la pensée contemporaine la plus profonde - celle d'Einstein, Planck, Bohr, Pauli, Capra, Beauregard, Reeves, Pribram, Waddington, Sheldrake, Benveniste, Bachelard, Husserl, Cassirer, Edgar Morin, pour ne citer que les plus célèbres des noms invoqués par Gilbert Durand.

Car nous sommes entrés, depuis un certain temps, dans ce que l'on peut appeler une zone de haute pression imaginaire.

Ça a commencé au siècle dernier, face au tintamarre triomphant de la révolution industrielle, avec l'efflorescence romantique puis symboliste, puis ça s'est progressivement enflé pour s'élancer à partir du début de notre siècle avec le bond en avant des moyens techniques audiovisuels. S'est alors peu à peu installé ce climat de haute pression dans lequel toute la culture occidentale s'est engagée, bon gré, mal gré. C'est en effet souvent contre son gré - et ces effets pervers sont bien remarquables - que notre civilisation, armée du rationalisme mathématique excommunicateur d'images, a finalement produit par le raffinement des techniques scientifiques les plus éloignées de l'image, l'avénement matériel, la prise de pouvoir de la reine des facultés.

Résumant ainsi le propos développé dans Introduction à la mythodologie, Gilbert Durand intitule le premier chapitre de l'ouvrage "Le retour du mythe : 1860-2100". Il montre par la suite que le retour en question se laisse déterminer et comprendre au regard de l'horizon de significativité, ou bassin sémantique, lointainement fourni par le joachimisme et son héritage, i. e. par le schème paraclétique qui fonde la pensée faustienne propre à l'Occident.

Première page d'un livre de Joachim de Flore

Joachim de Flore, gravure tirée des Vaticinia sive Prophetiae, 1589

On nomme joachimisme la doctrine de Joachim de Flore, moine cistercien né en 1132 ou 1135 en Calabre, mort en 1202. Ascète, mais aussi exégète de la Bible, Joachim de Flore élabore, dans la perspective de la fin imminente, une histoire du monde dont les trois âges successifs, l'Age de la Loi, l'Age de la Grâce, et l'Age de la Surabondance de la Grâce, illustrent le déploiement de la Trinité : le Père, le Fils, le Saint Esprit.

L'Age de la Loi, ou Age du Père, correspond à la création du monde et à l'époque de l'Ancien Testament. L'Age de la Grâce, ou Age du Fils, débute avec la fondation de l'Eglise et correspond à l'ère du Nouveau Testament. L'Age de la Surabondance de la Grâce, ou Age de l'Esprit, est celui du parachèvement de l'oeuvre de la Grâce, lequel, dans la pensée médiévale, se traduira par la conversion des Juifs, suite à quoi se déploiera, sur le mode de l'effusion, de la révélation sensible au coeur, le règne de l'Esprit.

la roue du temps selon Joachim de Flore

La roue prophétique de Joachim de Flore

L'héritage joachimite, note Gilbert Durand, est énorme et continu : en bénéficient Bossuet et Vico, Condorcet, Hegel, Auguste Comte et Marx.

Il informe, de façon invue, l'idéologie triomphante du Progrès.

Saint-Simon, Auguste Comte, par exemple, ont une philosophie progressiste de l'histoire, et l'imaginaire est bien de façon manifeste chez eux repoussé dans des limbes préhistoriques, dans des étatsthéologique puis métaphysique - obscurantistes et médiévaux. L'état positiviste, le dernier, l'actuel, sera l'état du bonheur humain permis par le progrès des sciences et des techniques.

Mais le déploiement de l'idéologie positiviste qui prétend dissiper les ténèbres du mythe et substituer à l'incontrôlable fantaisie des images l'abstraction toute pure des concepts, suscite, par effet de conséquence inverse, le réveil d'un imaginaire sans âge et le redéploiement du vieux fonds mythologique que l'on croyait définitivement oblitéré et forclos.

Pour combattre l'obscurantisme de l'âge du mythe et des images théologiques, on accentue une mythologie progressiste où triomphe le mythe de Prométhée et, surtout, où l'on entrevoit les lendemains qui chantent du règne final de l'Esprit saint.

le supplice du géant Prométhée sur son rocher

Arnold Böcklin, Prométhée, 1882

Rien n'illustre mieux cette collusion secrète entre le mythe joachimite et l'idéologie du Progrès que le projet de loi, déposé le 27 septembre 1848 à la Chambre des députés, en France, par Pierre Leroux - l'ami et le confident de George Sand -, reconnaissant dans la Sainte Trinité, historicisée par l'abbé de Flore, "la simple figure de l'inéluctable et tout naturel Progrès de l'Humanité". La laïcisation du théologique, bien loin d'affaiblir le mythe, ne fait, en l'absolvant dans la modernité positiviste, que le renforcer, lui transfuser en quelque sorte le sang nouveau du modernisme.

Pourquoi le mythe réapparaît-il ? Récusant ici le principe de la causation directe, conçue sur le modèle post hoc, ergo propter hoc, Gilbert Durand assigne au retour du mythe différentes raisons, ou formes causatives, dont le statut de raison, ou de forme, ne peut apparaître, en tant que tel, qu'à partir de la situation présente et seulement de façon rétrospective.

Rétrospectivement, remarque Gilbert Durand, le retour du mythe se laisse d'abord déterminer et comprendre comme un phénomène de saturation. Mis en lumière par le sociologue russo-américain Pitrim Sorokin, ce phénomène de saturation se manifeste lors du passage des civilisations d'une étape imaginaire à l'autre. C'est ainsi que pour ce sociologue, par une sorte d'anémie des grands thèmes inspirateurs, on bascule d'un des trois états qu'il discerne à un autre, on abandonne une vision du monde pour une autre .

jeune homme caressé par une sphynge

Fernand Khnopff, Le Sphinx, ou Les Caresses, détail, 1896

Désenchantements techniques et prolétarisation galopante font ainsi qu'on passe, à la fin du XIXe siècle, de la suffisance du mythe prométhéen à la morbidesse des mythologies décadentistes.

Méduse, couronnée de serpents

Arnold Böcklin, Méduse, 1878

araignée au sourire hideux

Odilon Redon, Araignée souriante, 1881

Rétrospectivement, note par ailleurs Gilbert Durand, le retour du mythe rend évident l'effritement de l'épistémologie classique et la totale subversion de la raison classique.

A la fin du XIXe siècle, la mythologie des Lumières, qui avait porté avec un brutal succès toutes les ruses de la raison, s'anéantit soudain par les transformations non-euclidiennes, non cartésiennes, non newtoniennes de la raison elle-même.

Invoquant ici le principe des vases communicants, Gilbert Durand montre qu'à partir du moment où le pouvoir fort, celui du rationalisme classique issu d'Aristote et culminant avec les Lumières, s'effrite, se lézarde et même s'effondre, le pouvoir faible, celui de l'imaginaire, de ses pompes poétiques et artistiques, se trouve occuper automatiquement toute la place stratégique ainsi laissée vacante.

Rétrospectivement, observe là encore Gilles Durand, Le retour du mythe, en même temps qu'il révèle l'épuisement de la raison classique, signe l'essor de l'anthropologie moderne. Contemporain des conquêtes coloniales, il témoigne de la fascination nouvellement exercée par ce qui constitue ailleurs le lointain de notre culture, le lointain de notre pensée.

maisons au bord du Bosphore

Camille Rogier, Maisons sur le Bosphore

fleurs, dans le style japonais

Van Gogh, Le prunier en fleurs, d'après Hiroshige, 1887

couple de danseurs

Paul Colin, Bal nègre, 1927

femmes dans un bordel

Picasso, Les demoiselles d'Avignon, 1907

rempli d'objets d'art, le bureau d'André Breton

L'atelier d'André Breton, 42 rue Fontaine

Il y avait ici un refuge contre tout le machinal du monde.
Julien Gracq, En lisant, en écrivant

Gilbert Durand invoque, au titre de la fascination des lointains, l'orientalisme puis l'exotisme des romantiques d'après 1830, le japonisme d'après 1861, l'art nègre et le jazz du début du XXe siècle. Il invoque également, sur le plan épistémique, l'irruption de la pensée sauvage, illustrée par Lévi-Strauss dans l'ouvrage éponyme, et les travaux de l'école africaniste française, dont celui de Jean Servier qui ose intituler l'un de ses livres L'Homme et l'Invisible.

L'homme blanc, adulte et civilisé, s'ouvre à des phénomènes aberrants : rêves, récits visionnaires, transes, possessions, que le siècle des Lumières n'aurait même pas osé citer avec décence.

bureau de Freud, collection de statuettes antiques

Max Pollak, Sigmund Freud à son bureau, eau-forte, Vienne, 1914

bureau de Freud, statuettes

Le bureau de Freud et sa collection de statuettes, à Londres

Bien entendu, ajoute Gilbert Durand, une telle redécouverte de l'homme conflue avec les découvertes de la psychanalyse freudienne, et mieux encore avec la psychologie des profondeurs de C. G. Jung. Elle précipite, par ailleurs, la ruine de l'orthodoxie marxiste par effet de subversion interne. Gramsci, Walter Benjamin, Ernst Bloch, Karl Mannheim, et plus tard Herbert Marcuse, redécouvrent la prévalence des structures mythiques et des images symboliques sur les infrastructures, ou réalités socio-économiques.

Il y a eu, précisément chez de nombreux penseurs élevés et nourris dans le sérail marxiste, une prise de conscience double : celle de l'efficacité des superstructures (religion, mythologies, art, etc.) et celle de son corollaire : l'émergence de dissimultanéités (Entgleichzigkeit), de retours en arrière, de congères du passé dans le pas en avant - que l'on croyait bien cadencé ! - du devenir et de l'histoire des ensembles sociaux.

Joachim de Flore éclairé par l'Esprit

Vico, Scienza nuova, 1725, page de garde

Le grand Vico, en 1725, dans Principes d'une science nouvelle autour de la commune nature des nations, développe, à la façon de Joachim de Flore, une conception ternaire de l'histoire. Il distingue, dans le cadre de cette dernière, l'âge des dieux, ou âge de la religion, de la famille et autres institutions de base ; l'âge des héros, ou âge de l'aristocratie, qui implique la sujétion du peuple ; l'âge des hommes, ou âge de la démocratie, qui voit le peuple se soulever et atteindre à l'égalité. L'homme passe ainsi de la barbarie à la civilisation. Mais le moment de l'égalité est aussi, selon Vico, celui à partir duquel, par effet de renversement, l'homme retourne de la civilisation à la barbarie première. Valéry, dans le même esprit, dira plus tard que nous autres civilisations sommes mortelles. Vico nomme ricorso le phénomène qui veut que, dans le déploiement progressif de son corso, l'histoire marque cycliquement des retours. Il fournit, sous le nom de ricorso, la raison, ou forme causative, à la lumière de quoi se laisse rétrospectivement déterminer et comprendre, selon Gilbert Durand, l'actuel retour du mythe.

Georges Dumézil, dans sa théorie des trois fonctions, issue de l'étude comparée des mythologies indo-européennes, mobilise un schème interprétatif qui éclaire l'eschatologie joachimite et la scienza nuova de Vico d'une lumière plus originaire encore. Il montre en effet que le cours de l'histoire se déploie tout entier sous le rapport du dit schème et que le schème en question constitue per se l'horizon de significativité à partir duquel l'histoire -  corso et ricorsi - a pour nous réalité, ou sens. Ce schème mobilise, au titre des trois fonctions, la puissance sacrée, la force physique, la prospérité matérielle dont l'ajustement hiérarchisé, dit Georges Dumézil dans Apollon sonore et autres essais, commande la vie du monde comme celle des sociétés.

Georges Dumézil

Georges Dumézil dans sa bibliothèque

Récusant ici tout historicisme, Georges Dumézil montre que, sous le rapport d'un tel schème, l'histoire se laisse lire, et seulement lire, comme figure variable d'une structure invariante. Le prêtre, le guerrier, le laboureur des récits fondateurs de la Rome antique se répètent mutatis mutandis dans les castes indiennes et dans le clergé, la noblesse, le tiers-état de l'Ancien Régime. C'est à ce type de répétition, rétrospectivement apparaissante, que Gilbert Durand assigne le statut de forme causative ou chréode, i. e. mode d'ajustement hiérarchisé qui a parte post détermine le déroulement du procès qui le précède.

Récusant lui aussi tout historicisme, Gilbert Durand observe, dans Introduction à la mythodologie, que ce que sonde la soif de compréhension de l'homme à travers l'unidimensionnalité du récit historique, c'est l'insondable du sens, ce qui fait d'un événement un avénement symbolique . Il montre que cet insondable se laisse toutefois entrevoir, lorsqu'en vertu d'une mythodologie bien conduite, l'on requiert le sens là où il se réserve, i. e. dans ses chréodes, lesquelles sont ici les structures anthropologiques de l'imaginaire.

Faute d'avoir su questionner et mûrir, à des fins proprement humaines, le noyau de sens qui s'entretient sous le couvert de telles chréodes, et parce qu'il s'est méthodiquement appliqué au refoulement de l'imaginaire, rétrocédant ainsi à ce qu'il a de plus vif le statut de part maudite, le XXe siècle découvrait naguère avec effroi, remarque Gilbert Durand, que sa marche ne montait pas vers des lendemains radieux, mais soudain se fissurait, rebroussait, s'arrêtait sous la poussée de la dissimultanéité nazie...

Et c'est là qu'il faut méditer sur les facilités de la réussite du nazisme en Europe, tout comme Joseph de Maistre méditait sur les facilités de la Révolution française. Comment l'un des peuples les plus civilisés d'Europe, le berceau d'une immense part de la culture européenne, à qui l'on doit Goethe, Schiller, Bach, Beethoven, Einstein, Weber, Cassirer, Hölderlin, comment ce peuple que Germaine de Staël proposait comme modèle et opposait à la barbarie napoléonienne, comment ce peuple s'est-il précipité dans les bras d'un remythologisateur d'opérette, ou plutôt de tragi-comédie, et a-t-il adhéré jusqu'au crime au système si simpliste du Mythe du XXe siècle d'Alfred Rosenberg ? C'est que le nazisme, comme la Révolution française, a fourni à un peuple, avec naïveté et brutalité, une prothèse du religieux, dont l'Allemand du Kulturkampf comme le Français des Lumières d'ailleurs était sevré. Wotan - comme le dénonce C. G. Jung dès 1936 - était par trop refoulé par les Eglises réformées et l'Etat prussien, pour ne pas prendre une force terrifiante dans les profondeurs de l'inconscient germanique. [...]

Tant il est vrai que les étonnantes facilités de l'histoire, en une sorte d'évhémérisme à l'envers, ne sont dues qu'à la pérennité coriace d'un mythe instituteur du groupe social.

Wotan, dans le Ring de Wagner

Wotan, incarné par Fritz Feinhals dans le Ring de Wagner, Bayreuth, 1903

Illustrant ainsi la vertu heuristique de l'approche mythodologique, Gilbert Durand consacre le troisième chapitre de son ouvrage à la notion de bassin sémantique.

Qu'avons-nous donc élaboré dans nos chapitres précédents, sinon les articulations d'un vaste bassin dont les rives balisent notre modernité, et qui baigne de ses eaux une aire/ère assez vaste qui va des dernières décades du XIXe siècle : 1857 (publication des Fleurs du Mal de Baudelaire) ou 1860-1870, jusqu'à notre actualité des années 1980-1990. Ere de quelques cent cinquante années environ où un air de famille, une isotopie, une homéologie commune, relie épistémologie, théories scientifiques, esthétiques, genres littéraires, visions du monde... bref, ce que j'ai appelé, dit Gilbert Durand, une homéologie sémantique, ou, pour faire plus imagé, un bassin sémantique.

Concernant la composante historique de l'approche mythodologique, Gilbert Durand invoque le phénomène de transition de phase qui, grâce à Lévi-Strauss, à Georges Dumézil et aux nouveaux historiens comme Paul Veyne, rend possible une convergence méthodologique entre l'approche du mythe et celle de l'histoire :

A mesure que le mythe joachimite, qui avait tuteuré le progressisme historique de l'Occident, s'éclipsait, revenaient des modèles temporels du retour et de la redondance, de la même façon que, dans la contexture profonde du mythe, l'historien voyait la redondance et les essaims synchroniques redevenir explicatifs... L'enchaînement des actes et des oeuvres des hommes (l'histoire), ainsi relativisé, ne marque plus alors une différence radicale avec le sermo mythicus dont le sens est constitué par les faisceaux de variations redondantes.

Utilisant au plus près les ressources de la métaphore hydraulique et même potamologique (potamos : fleuve), Gilbert Durand caractérise tour à tour le six phases qui distinguent dans le temps un bassin sémantique. Il note toutefois que les dites phases ne sont exposées ici qu'en tant que structures formelles typifiées par la métaphore choisie

Bord d'un fleuve sur lequel tombent des pétales de fleurs

Evelyn De Morgan, Night and Sleep, 1878

1. Ruissellement

Divers courants se forment dans un milieu culturel donné : ce sont quelquefois des résurgences lointaines du même bassin sémantique passé ; ces ruisseaux naissent, d'autres fois, de circonstances historiques précises (guerres, invasions, événements sociaux ou scientifiques, etc.).

2. Partage des eaux

Les ruissellements se réunissent en partis, en écoles, en courants, et créent ainsi des phénomènes de frontières avec d'autres courants orientés différemment. C'est la phase des querelles, des affrontements de régimes de l'imaginaire.

3. Confluences

De même qu'un fleuve est formé d'affluents, un courant constitué a besoin d'être conforté par la reconnaissance et l'appui d'autorités en place, de personnalités influentes.

4. Au nom du fleuve

C'est alors qu'un mythe ou une histoire renforcée par la légende promeut un personnage réel ou fictif qui dénomme et typifie le bassin sémantique.

5. Aménagement des rives

Une consolidation stylistique, philosophique, rationnelle se constitue. C'est le moment des seconds fondateurs, des théoriciens. Quelquefois des crues exagèrent certains traits typiques du courant.

6. Epuisement des deltas

Se forment alors des méandres, des dérivations. Le courant du fleuve affaibli se subdivise et se laisse capter par les courants voisins.

détail de l'image précédente

Suite à cette rapide présentation des six phases du bassin sémantique, Gilbert Durand développe, de façon passionnante, trois exemples : le mouvement franciscain (fin du XIIe siècle-début du XIVe siècle) et la légende du Poverello ; le premier Romantisme (début du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle) et la figure de Goethe ; le retour du refoulé (fin du XIXe siècle à nos jours) et le règne de Freud.

 

Suite...

 

 

 

Avril 2007