Maison du docteur Blanche versus Rue de la Vieille-Lanterne

 

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Gilbert Durand, Le retour du mythe (2)

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Dimitri Merejkovski, Léonard de Vinci et le visage du Christ

Orhan Pamuk, Le livre noir

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Walter Benjamin, Le conteur

Philippe Batini, Images numériques

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Diogène Laërce, La vie des philosophes

Denis Guénoun, Hypothèses sur l'Europe

Quentin Meillassoux, Après la finitude

Israel Rosenfield, Image du corps et proprioception

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre

Alicia Dujovne Ortiz, Dora Maar photographe et peintre

François Jullien, Le Nu impossible

Michel Henry, Sur Kandinsky

Maria Zambrano, Graines dans mes poches

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Hermann Broch, Remarques sur la psychanalyse

Hans Lipps, Logique et herméneutique

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Frédéric Soulié, Les Mémoires du diable

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Hermann Broch : Poésie et pensée, deux voies de la connaissance

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Jean-Luc Seigle, Un souvenir de Jacques-Louis David

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Sebastiano Vassali, La bibliothèque de Virgile

Léo Strauss, Nihilisme et politique

Hans-Georg Gadamer, La méthode de l'herméneutique

Adrien Goetz, Une petite Légende dorée (1)

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Adrien Goetz, La Dormeuse de Naples

Hans-Georg Gadamer, La parole est comme la lumière

La tâche de l'herméneutique dans le cas de l'art

Didier Franck, L'attente

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Nerval, photographié par Nadar

Gérard de Nerval, photographié par Nadar

 

Dans La Maison du docteur Blanche, Histoire d'un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant, Laure Murat consacre un chapitre à Nerval, le rêveur lucide, alias Gérard Labrunie.

Suite à diverses crises de troubles nerveux, Nerval fut admis par deux fois dans la dite Maison à Montmartre, d'abord en 1841, puis en 1853-1854. Esprit Blanche, en mars 1841, pose le diagnostic de manie aiguë, probablement curable. Modifiant ensuite son pronostic, en juin de la même année, il décrète le poète incurable. C'est Emile Blanche, le fils d'Esprit Blanche, qui se charge de Nerval, lors de la crise de 1853-1854.

Clinique du docteur Blanche, vue depuis le mur du jardin

Vivement intéressée par l'étude de Laure Murat, j'ai tenté de retrouver, dans Aurélia, le point de vue qui avait pu être celui de Nerval, lors de sa seconde admission à la Maison du docteur Blanche, du 27 août 1853 au 19 octobre 1854.

Nerval relate ce séjour dans la Seconde Partie de l'ouvrage, aux chapitres V et VI.

Détaillant les signes précurseurs de la crise, Gérard de Nerval note que ceux-ci coïncident avec la rédaction de l'une de ses meilleures nouvelles. Il s'agit de Sylvie, autrement intitulée Souvenirs du Valois.

Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire ; c'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance ; d'ennuis des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ; la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas ! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques !

Sylvie, I. Nuit perdue

 

La crise commence au printemps 1853. Nerval relate de façon circonstanciée les différents épisodes de cette dernière. Insomnie, déambulations nocturnes, hallucinations, violences s'enchaînent, nécessitant l'internement du poète, le 27 août 1853.

Peu à peu, je me remis à écrire et je composai une de mes meilleurs nouvelles. Toutefois, je l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée, je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du soleil.

Ruelle pavé,e, vieilles maisons

Montmartre, impasse Traînée

Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers. Dans d'autres moments je me dirigeais vers les halles. Une nuit, j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet ; je ne sais comment cela n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de querelle avec un facteur qui portait sur la poitrine une plaque d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer.

Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis la ligne des quais ; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il était absent. J'allai de là au Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui se baignait dans un bassin. - J'allai ensuite visiter les galeries d'ostéologie.

Dessin, squelette d'animal préhistorique

Cuvier, Recherches sur les ossemens [sic] fossiles de quadrupèdes, planche préparatoire

La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le jardin. Je me dis : "Quel malheur ! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver mouillés !... " Puis je me dis : "Mais c'est plus encore ! c'est le véritable déluge qui commence". L'eau s'élevait dans les rues voisines ; je descendis en courant la rue Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais acheté à Saint-Eustache. Vers le même moment l'orage s'apaisa, et un rayon de soleil commença à briller.

L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez mon ami Georges ; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours, couverts de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me disant : "Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis..." Un verger délicieux sortait des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais plongé dans une ivresse charmante. - Je m'éveillai peu de temps après et je dis à Georges : "Sortons". Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquai les migrations des âmes, et je lui disais : "Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui m'inspire et me commande de grandes choses". Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir, je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.

Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts ; je parcourais la galerie de Foy en disant : "J'ai fait une faute", et je ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais être celle de Napoléon... "Il y a quelque chose que je n'ai point payé par ici ! " J'entrai au café de Foy dans cette idée et je crus reconnaître dans un des habitués le père Bertin des Débats. Ensuite, je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte que je faillis être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité.

Pendant la nuit, le délire s'augmenta, surtout le matin, lorsque je m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles. L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et, m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur la table un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne, d'une figure que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussures. Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me promenant sur le gazon. Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions jusque-là. Toutefois les promesses que j'attribuais à la déesse Isis me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné à subir. Je les acceptai donc avec résignation.

 

Sise 113, rue Traînée (actuellement 22, rue Norvins), près de la place du Tertre, la maison de santé dont parle Nerval, est une ancienne maison de plaisance, connue au XVIIIe siècle sous le nom de Folie Sandrin, du nom de son premier acquéreur. Convertie ensuite en maison de santé par le docteur Pierre-Antoine Prost, ancien chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Lyon, la Folie Sandrin fut acquise en 1821 par Esprit Blanche, docteur en médecine depuis 1818.

Laure Murat emprunte la description du bâtiment au contrat de vente, conservé aux Archives nationales.

Clinique du docteur Blanche, vue de la terrasse, côté jardin

La propriété comprend trois corps de bâtiments coiffés d'un toit de tuiles et deux pavillons de bains, entre une cour ouvrant sur une rue en pente et un jardin de soixante-dix ares orné d'un puits et d'une terrasse plantée d'ormes en quinquonce. La maison principale, dont les croisées sont garnies de persiennes en bois de chêne, se compose d'un rez-de-chaussée avec un grand salon de compagnie, un boudoir, une salle de billard, une salle à manger, la cuisine et les offices, et de deux étages supérieurs de neuf pièces chacun. Un pavillon chinois, érigé en 1810 dans le jardin, donne une touche exotique à cet environnement sage, noyé dans la verdure, à quelques kilomètres de la capitale dont les toits et les cheminées brisent au loin la ligne d'horizon.

 

Nerval rapporte, de façon très précise, les impressions de l'arrivée. On reconnaît la terrasse et, à l'idole japonaise, le pavillon chinois. Indifférent à la touche exotique, le narrateur lit le réel à la lumière de son mythe personnel. Identifiant quelques détails-cible, il prête à ces derniers valeur de signes. Prisonniers, tête de mort, voies souterraines participent ainsi d'une vision infernale qui emprunte simultanément à la Description de l'Egypte et aux Carceri d'Invenzione de Piranese.

Labyrinthe d'escaliers, machineries inquiétantes

Piranese, Carceri d'Invenzione, planche III

La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite hutte où l'un des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se bornaient comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse bordée d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux et une bouche tracés géométriquement ; sur cette figure on avait peint une sorte de masque ; le mur de gauche présentait divers dessins de profil, dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une tête de mort était creusée dans le plâtre ; sur la face opposée, deux pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des Pyramides.

Dessin, portique de la Philae

Description de l'Egypte

Comme indiqué plus haut, le contrat de vente relatif à la Folie Sandrin parle d'un environnement sage, noyé dans la verdure, à quelques kilomètres de la capitale dont les toits et les cheminées brisent au loin la ligne d'horizon. Vus par Nerval, toits et cheminées participent d'un Orient rêvé, à la fois mystérieusement toujours déjà vu, et magnifié par le souvenir du voyage à Constantinople, via Malte, l'Egypte, la Syrie, Chypre, entrepris par le poète en 1843.

Constantinople, carte postale ancienne

Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs, je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit naturellement ma pensée aux préoccupations orientales.

La chambre de Nerval donne sur la rue de la Traînée. Assez fréquentée, celle-ci fournit au poète un dérivatif plaisant.

Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres, qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit ; c'est comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats ; c'est gai ou triste à entendre, selon les heures et selon les impressions.

Rue animée, jeux d'enfants

Montmartre, rue Norvins (anciennement rue Traînée)

Ayant obtenu du docteur Blanche l'autorisation d'installer dans sa chambre ses meubles et objets personnels, Gérard de Nerval retrouve là, comme ressurgi de la profondeur du temps, l'univers de l'impasse du Doyenné, n°3, tendrement évoqué en décembre 1853 dans les Petits Châteaux de Bohème.

 

Nerval, en 1834, partageait avec le peintre Camille Rogier un logement situé dans la dite impasse, i. e. dans le quartier de la place du Carrousel, ultérieurement rasé par le baron Haussmann. Le vieux Paris, dit Baudelaire, n'est plus. L'impasse du Doyenné non plus, fief de la Bohème romantique, lieu du Cénacle, qui réunissait Nodier, Gautier, Dumas, et autres jeunes lions.

C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous étions reconnus frères - Arcades ambo - dans un coin du vieux Louvre des Médicis, - bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du doyen, aux quatre portes à deux battants, au plafond historié de rocailles et de guivres, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises.

Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des trois dessus de glace un Neptune, - qui lui ressemblait ! Puis les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas : c'était Théophile [Gautier]. On s'empressait de lui offrir un fauteuil Louis XIII, et il lisait, à son tour, ses premiers vers, - pendant que Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.

Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.

[...]

Nous étions jeunes, toujours gais, souvent riches... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre : notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris l'automne passé.

Cloître envahi par la végétation

Niepce, Ruines d’une abbaye, héliographie, 1824

Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au XVIIIe siècle, sur six malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place la Forêt coupée de Ronsard.

[...]

Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour encore, assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter deux lots de boiseries du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil ;

Arbres, personnage qui se reflète dans une eau dormante

Célestin Nanteuil, Dans la forêt

le Watteau de Vattier, signé ; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence ; le Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue, qui dort ; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens ;

Vénus

Chassériau, Vénus

les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence, - en robe de taffetas feuille morte, - triste présage, - sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. - Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.

De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, précédée par des violons ; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance ; mais j'ai, de Lorentz, une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. - Quant au lit Renaissance, à la console Médicis, aux deux buffets, au Ribeira, aux tapisseries des Quatre Eléments, il y a longtemps que tout cela s'était dispersé. Où avez-vous perdu tant de belles choses ? me dit un jour Balzac. - Dans les malheurs ! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.

Nerval, Petits Châteaux de Bohème, I. La rue du Doyenné

 

Dans les malheurs, ici jusque dans la Maison du docteur Blanche, Nerval conserve nombre de reliques, héritées des vertes saisons.

J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt ans. C'est un capharnaüm comme celui du docteur Faust. Une table antique à trépied aux têtes d'aigles, une console soutenue par un sphinx ailé, une commode du dix-septième siècle, une bibliothèque du dix-huitième, un lit du même temps, dont le baldaquin, à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais on n'a pu dresser ce dernier) ; une étagère rustique chargée de faïences et de porcelaines de Sèvres, assez endommagées la plupart ; un narguilé rapporté de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de cristal ; des panneaux de boiseries provenant de la démolition d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, et couverts de peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres ; deux grandes toiles dans le goût de Prud'hon, représentant la Muse de l'histoire et celle de la comédie.

La Muse, un sein dévoilé, drapée dans une étoffe bleu Nattier

Nattier, Thalie

Des peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres, Henri Lemaître (in Gérard de Nerval, Oeuvres, tome premier, éd. Garnier, 1958) dit qu'elles sont passées ensuite dans la collection du peintre Jacques-Emile Blanche, petit-fils d'Esprit Blanche.

Je me suis plu pendant quelques jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde étroite un ensemble bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et qui résume assez bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la bibliothèque s'étale un vaste plan du Caire ; une console de bambou, dressée à mon chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces humbles restes de mes années alternatives de fortune et de misère, où se rattachaient tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à part un petit tableau sur cuivre, dans le goût du Corrège, représentant Vénus et l'Amour, des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une flèche que j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du Valois, dont j'avais fait partie dans ma jeunesse ; mes armes étaient vendues depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu près tout ce que j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas bizarre de la science de tous les temps, histoire, voyages, religions, cabale, astrologie, à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du sage Meursius et de Nicolas de Cusa, - la tour de Babel en deux cents volumes, - on m'avait laissé tout cela ! Il y avait de quoi rendre fou un sage ; tâchons qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou.

Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes et de mes correspondances intimes ou publiques, obscures ou illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays lointains que j'ai parcourus ! Dans des rouleaux mieux enveloppés que les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de Stamboul. O bonheur ! ô tristesse mortelle ! ces caractères jaunis, ces brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de mon seul amour...

 

Gérard deNerval, au cours de son récit, note de façon neutre les divers traitements et modes de contention mis en oeuvre à son endroit, comme à celui des autres patients, sur prescription du docteur Blanche.

L'hydrothérapie, observe Laure Murat, reste en 1853 le traitement vedette de l'aliénation.

Les douches sont censées provoquer des secousses rédemptrices, les bains apporter le calme en décentralisant l'innervation. Esquirol, dans Des maladies mentales (1838), recommande les bains tièdes de vingt à vingt-cinq degrés, à prolonger pendant plusieurs heures de suite, chez les sujets maigres, nerveux, et très irritables, la douche comme moyen de répression pour faire retomber les fureurs, les bains d'immersion et d'affusion, la glace appliquée sur la tête tandis que les pieds sont plongés dans l'eau très chaude.

Vers deux heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries, filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant peu à peu mon corps de ce qu'il avait d'impur.

Esprit et Emile Blanche attachent toutefois la plus grande importance à l'aspect psychologique et moral du traitement. Sensibles aux vertus de la nature et du grand air, ils font de la promenade un incontournable de la cure.

Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, dit Nerval, et en levant les yeux vers les arbres...

Alternant, de façon raisonnée, encouragements et intimidation, Esprit et Emile Blanche tentent d'exercer sur leurs patients, dans un cadre spécialement aménagé à cet effet, l'autorité d'un pater familias, certes sévère, mais aussi bienveillant.

Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. [...] Un paysage éclairé par la lune m'apparaissait au travers des treillages de la porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbre et des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. [...] Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où l'histoire universelle était écrite en traits de sang.

Temple souterrain, colonnes sculptées dans la roche

William Daniell, Indrasabha

Gérard de Nerval croit reconnaître ici les profondes grottes d'Ellorah d'après les gravures publiées par William Daniell dans Hindoo excavations in the mountain of Ellora (Londres, 1803), exposées dans divers Salons parisiens de l'époque romantique, d'où bien connues du milieu littéraire et artistique auquel appartenait le poète.

Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants.

Emile Blanche conçoit ici l'idée proprement excellente d'intéresser Nerval au sort d'un jeune patient, qui balance entre la vie et la mort.

Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les malades se trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans son estomac, on lui faisait avaler des substances liquides et nutritives. Du reste, il ne pouvait ni voir ni parler.

Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à mon ardente volonté ce commencement de guérison.

 

La lecture de la correspondance nervalienne montre que Nerval s'adressait à Emile Blanche comme à un ami et/ou un père de substitution. En mai 1854, Emile Blanche accorde à Nerval l'autorisation d'effectuer un voyage en Allemagne. Dans les lettres qu'il adresse au médecin, Nerval l'informe de son état de santé et relate de façon plaisante les menus incidents du voyage.

Bamberg, 25 juin 1854

Mon cher Emile,

Je viens de passer presque la semaine à Nuremberg, qui est certainement la plus curieuse ville d'Allemagne et la mieux conservée. Il faudrait quinze jours pour voir cela à fond mais j'ai la matière d'un bon article de revue. Je ne suis pas allé jusqu'à Ratisbonne, par suite de cette difficulté et perte de temps dont on ne s'aperçoit que sur les lieux mêmes. J'ai renoncé ainsi à l'hospitalité qu'on m'y offrait, mais je me trouve si bien de voyager un peu solitairement que j'évite autant que possible les invitations, ce que je n'ai pu faire à Strasbourg où j'étais connu. Sauf une petite rechute de régime à cette occasion, j'ai manifesté ma tempérance dans tous les pays à bière que je viens de traverser, je suis frais comme une rose et j'ai la figure culottée, comme disent les artistes, par le bon air, l'exercice et le soleil. Ce n'est pas qu'il ne pleuve assez souvent, mais alors je travaille comme je viens de faire ici avant déjeuner. Je suis content de ce que je fais, ce qui est le principal, car autrement comment me tirer de peine, et je suis d'autant plus heureux d'avoir suivi vos conseils en ne publiant rien depuis quelques mois. Je n'ai pas besoin de vous dire ici que je vois sainement les choses et que la réflexion et la santé m'ont fait comprendre, mieux qu'avant, tout ce que je dois à vos soins et à votre parfaite rectitude d'esprit. Vous avez été surtout le médecin moral et c'est ce qu'il fallait...

[...]

Votre ami et bien affectionné,

Gérard

Nerval cependant, à partir d'octobre 1854, se plaint du joug imposé par Emile Blanche. Il réclame le droit de se rendre à la Bibliothèque impériale, et plus spécialement l'autorisation de publier, - autorisation censée lui permettre d'assumer sans aide, entre autres dépenses, les frais relatifs au séjour effectué par intermittences, à partir du 27 août 1853, dans la Maison du docteur Blanche.

Fin octobre ou début 1854, Nerval adresse à Maxime Du Camp le billet suivant :

Mon cher Maxime,

Voilà encore de la copie [probablement le manuscrit d'Aurélia]. J'en ai encore beaucoup à donner quand j'aurai recopié et corrigé. Le Docteur m'a remis aux arrêts. Tâchez donc de venir et d'arranger cela. Je suis très gêné de n'aller pas à la Bibliothèque. On m'a prêté là des livres qu'il faut que je rende. On pourrait me faire accompagner au besoin et nous pairions le surveillant. C'est indispensable pour que je sois prêt à temps. Avez-vous pu tirer parti de mon dessin ?

Venez, ce n'est pas si loin.

Votre affectionné,

Gérard de Nerval

Nerval cherche à vendre ses dessins pour la même raison qu'il cherche désespérément à publier.

Concernant le prix de la pension due au docteur Blanche, Laure Murat fournit l'indication suivante :

Trois mille francs par an : c'est la somme, très importante pour l'époque et le revenu des familles, exigée en moyenne par les pensions privées.

Alphonse Esquiros, dans Paris, ou les Sciences, les institutions et les moeurs au XIXe siècle, rapporte que, dès 1841, date du premier séjour chez le docteur Blanche, Nerval dessinait au charbon sur les murs de l'établissement.

On nous a montré à Montmartre, dans l'établissement du docteur Blanche, des traces de dessin au charbon imprimées sur le mur ; ces figures à demi-effacées, dont l'une représentait la reine de Saba, et l'autre un roi quelconque, sortaient de la main d'un jeune écrivain distingué...

(cité par Laure Murat)

Nerval, lui-même, relate l'épisode dans Aurélia.

Je voulus fixer davantage mes pensées favorites et, à l'aide de charbons et de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure dominait toujours les autres : c'était celle d'Aurélia, peinte sous les traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve. Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des fleurs. - Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole ! Je fis plus, je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais ; tous les matins mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image.

On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et d'inscriptions en toutes les langues connues, une sorte d'histoire du monde mêlée de souvenirs d'études et de fragments de songes que ma préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeait la durée. Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée remontait au-delà : j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de réunir les pierres de la Table sacrée, et de représenter à l'entour les sept premiers Eloïm qui s'étaient partagé le monde.

Nerval, Aurélia, I, VII

La plupart de ces dessins sur papier semblent aujourd'hui perdus. Je n'ai pu retrouver la trace que du seul dessin intitulé Le Poète et les Reines, actuellement propriété d'un collectionneur privé.

Dessin charbonné par Nerval, Reines

Le 9 octobre 1854, à la demande de Nerval, Jules Janin et maître Godefroy prient le docteur Blanche de bien vouloir autoriser la sortie du poète.

Nous soussignés, amis de M. Gérard de Nerval, homme de lettres, avons l'honneur de prier M. le docteur Blanche de vouloir bien autoriser la sortie de M. Gérard de Nerval, ainsi que l'enlèvement de tout ce qui lui appartient, et ce en conformité des règlements qui régissent la maison dont il est le directeur et le propriétaire.

Un gros Monsieur

Jules Janin, vu par Nadar en 1853

La lettre est accompagnée du billet suivant, reçu de maître Godefroy, avocat de Gérard de Nerval :

Voici Gérard qui veut que je lui signe ce papier et, comme je n'ai rien à lui refuser, je signe, m'en rapportant tout à fait à ce qui est plus facile à faire.

 

Inquiet du sort qui attend son patient, Emile Blanche se préoccupe d'organiser la sortie de ce dernier.

Le 11 octobre 1854, il écrit au docteur Evariste Labrunie, cousin du poète.

Votre cousin M. Gérard de Nerval me tourmente beaucoup pour que je lui rende la liberté. Sachant qu'il n' aucun asile à Paris, je ne puis lui permettre de quitter ma maison avant d'être certain qu'il a au moins une chambre où il dépose ses meubles et où il puisse s'installer. C'est à vous d'abord que je m'adresse pour savoir si vous entendez vous occuper de ces soins, ou si, à votre défaut, quelque membre de votre famille s'en chargera. Je suis d'ailleurs décidé à remettre M. Gérard de Nerval à celui de ses parents ou amis qui acceptera par écrit la responsabilité du malade, du moment où il aura quitté mon établissement. Si ni parent ni ami ne veulent se charger de lui, j'avertirai l'autorité supérieure qui avisera. Vous ne devez pas ignorer qu'à l'époque où M. Gérard de Nerval est tombé malade, M. Labrunie, son père, m'a signifié qu'il ne pouvait pas s'occuper de son fils. Agréez, Monsieur et honoré confrère...

Le 17 octobre 1854, Nerval adresse au docteur Blanche une lettre émouvante, dont je cite quelques phrases passim.

Mon cher Emile,

Laissez-moi vous appeler encore de ce nom, quoique mon père, qui est très méfiant, avec justes raisons de l'être, m'ait dit que vous m'en vouliez peut-être de vous traiter en jeune homme, en camarade. Vous êtes jeune ! en effet et j'oublie l'âge qui nous sépare, parce que j'agis encore en jeune homme, ce qui ne m'empêche pas de m'apercevoir que j'ai bien des années de plus que vous. Je vous ai vu si jeune chez votre père que j'abusais même de quelques avantages et de mon état présumé de folie pour aspirer à l'amitié d'une jeune dame dont le chat, qu'elle portait toujours dans son panier, m'attirait invinciblement. Un jour que je l'avais embrassée par surprise, elle m'a dit, comme le général Barthélémy, en pareille occasion : Aspetta ! traduction française : Nous n'en sommes pas encore là !

[...]

La lettre réserve un dernier paragraphe dérangeant.

J'ai peut-être plus de protections à faire mouvoir que vous n'en rencontrerez contre moi. Je ne sais pas si vous avez trois ans ou cinq ans, mais j'en ai plus de sept et j'ai des métaux cachés dans Paris. Si vous avez pour vous-même le G**** O***** je vous dirai que je m'appelle le frère terrible. Je serais même la soeur terrible au besoin. Appartenant en secret à l'Ordre des Nopses, qui est d'Allemagne, mon rang me permet de jouer carte sur table... Dites-le à vos chefs...

Le docteur Labrunie, père de Gérard de Nerval, demeurait à l'époque, rue Culture-Sainte-Catherine, n°50. Finalement, seule de la famille Labrunie, Mme Veuve Labrunie, tante de Gérard de Nerval, accepte de recevoir chez elle le poète, jusqu'à ce qu'il ait trouvé un logement.

17 octobre 1854 - Mme Labrunie au Dr Emile Blanche

D'après ce que vous m'avez dit dimanche, en présence M. Dufaux, je vous prie de me confier mon neveu, Gérard Labrunie de Nerval. Veuillez avoir l'obligeance de lui dire de se tenir prêt pour jeudi, onze heures. J'irai le chercher.

P. S. Je vous prie de garder ses meubles encore quelques jours.

19 octobre1854 - Mme Labrunie, 54, rue de Rambuteau, au Dr Emile Blanche

Je vous prie de me remettre mon neveu M. Gérard Labrunie de Nerval ; je m'engage à le recevoir chez moi, jusqu'à ce qu'il ait trouvé un logement.

 

Quelques jours après sa sortie, Nerval écrit à son ami Arsène Houssaye.

Portrait d'Arsène Houssaye, photo

Je n'étais pas là quand vous êtes venu.

Vous aurez été bien content toutefois de me voir sorti. Aujourd'hui je vais plus loin, demain sans doute j'irai voir Janin. Dites-lui ce qu'l faut. Il n'y a pas besoin de le remercier. - Je suis fol. - Je lui porterai bonheur et je lui apprendrai à faire de l'or. Voilà tout. Mais c'est si ennuyeux qu'il n'en aura pas la patience, il aimera mieux le recevoir tout fait du bon Dieu. - A propos il y en a un quelque part. - dans un coucou ; - il y en a même peut-être plusieurs. - J'en ai peur. Mais vous allez croire, mon pauvre et bon ami, que je suis encore malade, comme disaient les Grecs ! Janin a bien compris - pas tout - mais il sait ou saura tout.

Venez me voir ce soir si vous pouvez, ou demain matin.

Celui qui fut GERARD et qui l'est encore...

Le 24 octobre 1854, dans une lettre adressée à Anthony Deschamps, Nerval, qui signe Initié et Vestal, fait le point sur sa relation avec Emile Blanche.

Je conviens officiellement que j'ai été malade. Je ne puis convenir que j'ai été fou ou même halluciné. [...] J'estime les docteurs actuels, ancien étudiant moi-même ; j'ai trop souffert de quelques remèdes auxquels je n'ai pu me soustraire pour ne pas approuver le système de notre ami Emile, qui n'a employé que les bains et deux ou trois purgations contre le mal dont j'ai été frappé, mais qui m'a traité moralement et guéri, je le reconnais, de bien des défauts que je me reconnaissais sans oser les avouer.

Tout s'expliquera et je rentrerai en grâces. La vertu dont j'ai fait preuve en diverses occasions me donne quelques droits au titre de vestal, pour lequel il suffit d'inventer un mot et de supprimer une voyelle.

Dans le même temps, Nerval, qui signe cette fois-ci Votre ami, Gérard, dépêche ce billet, empreint d'ironie lucide, au fidèle Jules Janin.

Je suis sorti avec les honneurs de la guerre, mais non avec armes et bagages, comme on disait à Sainte-Pélagie. On m'a gardé provisoirement mes meubles et mes livres ; mais il paraît qu'il le fallait. Je vais donner une représentation à mon petit bénef à la Porte-Saint-Martin.

Comme vous m'avez tiré de peine, je me fais le plaisir de vous donner ceci à lire. Je vous apporterai la première partie qui paraît le 15 [probablement Les Petits Châteaux de Bohème] et les Filles du feu, que diverses circonstances m'ont empêché de vous donner.

Le 2 novembre 1854, Nerval informe son père, le docteur Labrunie, qu'il a trouvé de l'argent et qu'il n'y a plus de difficultés pour son emménagement.

J'ai trouvé de l'argent ; 500 frs d'une part et 350 de l'autre. Je liquide avec le docteur Blanche en lui donnant un accompte et réglant le reste. Il en est de même pour des dettes antérieures dont je me tourmentais. M. Charlieu, mon éditeur, s'en est chargé et dans deux jours cela sera réglé moyennant une somme pour laquelle on m'achète une partie de mes oeuvres.

Le 7 novembre 1854, Nerval se plaint auprès du docteur Blanche de n'être plus reçu à Passy, chez les amis et parents de ce dernier. Il annonce également au médecin qu'il demeure provisoirement à l'hôtel, car sa tante, Mme Veuve Labrunie, est malade.

Je reconnaîtrai toujours les bons soins que j'ai reçus de vous et de votre famille... Un seul grief important me reste à définir ; c'est celui qui consiste à me voir repoussé, comme ami et commensal, de la société de vos parents et amis résidant à Passy.

Ma tante a été malade, ce qui n'a été causé que par ses occupations aux heures indiquées. Provisoirement je suis à l'hôtel de Normandie, rue des Bons-Enfants, et je réside quelquefois à Saint-Germain, où je travaille plus librement, entrecoupant mes occupations obligées de promenades et de visites aux personnes que j'y connais...

Vieille rue, étroite et sombre, photo ancienne

Rue des Bons-Enfants

Je dois aussi faire des démarches pour m'acquitter envers vous, avant que je vous débarrasse de mon mobilier. J'ai promesse d'une représentation à mon bénéfice et cela s'arrange bien. - On dira : "Au bénéfice d'un artiste".

Emile Blanche répond à Nerval, le 9 novembre 1854. La teneur de la lettre est d'un parfait honnête homme. Elle honore l'homme et le médecin. Pour ce qui est de l'argent, Emile Blanche dispose toutefois d'une caution. Il s'agit des meubles, livres et tableaux, laissés en dépôt par le poète.

Je cite l'essentiel de la lettre.

Lorsque vous m'avez quitté, j'ai dit à Mme Labrunie, votre tante, que vous n'étiez pas en état d'être abandonné à vos propres forces et que vous aviez besoin d'une surveillance assidue ; j'ai été informé depuis que mes inquiétudes n'étaient que trop fondées ; j'ai su en même temps que vous attribuiez votre exaltation au chagrin que vous éprouviez de ne pouvoir vous acquitter envers moi, et aussi à la pensée que vous ne seriez plus reçu comme ami dans une maison dont vous aviez été quelque temps, et dont j'avais rêvé que vous seriez toujours l'hôte. Ne voulant pas commencer à mériter vos reproches, ni ceux de vos amis, je m'empresse de vous rassurer. Lorsque vous n'aurez plus de préventions contre moi, lorsque vous jugerez sainement ma conduite à votre égard et que par conséquent vous aurez plaisir à me voir, venez ; pour ce qui est de l'argent que vous me devez, puisque vous vous dites mon ami, traitez-moi donc en ami et permettez-moi d'attendre que vos travaux aient produit tout ce que vous en espérez, sans me donner le souci de penser que cette préoccupation vous empêche de vous y livrer complètement.

Le 2 janvier 1855, Nerval adresse à Emile Blanche les voeux d'usage. Il conclut la missive ainsi :

Je me sens bien et je travaille, espérant que cela aura quelque résultat, en comptant de plus en plus sur l'avenir.

P.S. Pardon de vous laisser encore embarrassé de mes effets ; je ne tarderai pas à prendre un logement, n'en ayant pas trouvé à ma convenance le terme dernier.

Le 24 janvier 1855, Nerval griffonne à l'intention de sa tante, Mme Labrunie, ces quelques mots, qui seront aussi les derniers. Il signe Gérard Labrunie.

Ma bonne et chère tante, dis à ton fils qu'il ne sait pas que tu es la meilleure des mères et des tantes. Quand j'aurai triomphé de tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme j'ai ma place dans ta maison. Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche.

 

Le 24 janvier 1855, Nerval passe la soirée chez l'actrice Beatrix Person, en compagnie de Georges Bell et de Philibert Audebrand. Il termine la nuit au "violon".

Le 25 janvier 1855, Nerval emprunte sept sous à son ami Asselineau, puis se rend le soir au Théâtre-Français dans l'espoir de rencontrer Arsène Houssaye et probablement de demander à celui-ci une avance relative au travail de fusion des oeuvres scéniques de Scarron qu'il prépare depuis peu. Il soupe dans un cabaret des Halles. Jean Richer, l'un des historiographes de Nerval, signale qu'il faisait, cette nuit-là, -18°. La ville est ensevelie sous la neige.

A l'aube du 26 janvier 1855, on trouve Gérard de Nerval, pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne, à proximité immédiate du Châtelet.

La rue de la Vieille-Lanterne n'existe plus. Seule une gravure de Célestin Nanteuil nous permet d'entrevoir ce que fut pour Gérard de Nerval ce lieu terrible.

Escalier, grilles

Le commissaire Eugène Blanchet confirme le 29 janvier que le sieur Labrunie (Gérard), dit de Nerval, âgé de quarante-sept ans, homme de lettres, demeurant rue des Bons-Enfants, n°13, est décédé à la suite d'un suicide par stangulation.

Le corps de Nerval a été déposé à la Morgue par ordre du dit commissaire.

Maître Godefroy, agent général de la Société des gens de lettres, adresse une requête au préfet de police, concernant l'inhumation de Gérard de Nerval.

Par suite du refus de sa famille de s'occuper de son inhumation, je vous prie de vouloir bien m'autoriser à lui faire faire un convoi par les pompes funèbres qui le prendront à ladite Morgue pour le transporter au cimetière de l'Est.

Le service religieux a lieu à midi, le 30 janvier 1855, à Notre-Dame. Le corps du poète est inhumé dans l'après-midi au Père-Lachaise.

Les frais d'obsèques s'élèvent à 400 francs. Arsène Houssaye fournit, à lui seul, une contribution de 380 francs. L'Etat assume finalement tous les frais. Théophile Gautier, Arsène Houssaye, et autres amis de Nerval, choisissent alors d'élever une stèle à la mémoire du poète disparu.

Tombe et stèle de Nerval, au cimetière du Père Lachaise

Pastor fido.

 

Bibliographie :

Gérard de Nerval, Oeuvres, Gallica

Gérard de Nerval, Oeuvres
Pléiade, tome 1, éd. Albert Béguin et Jean Richer, 1960

Laure Murat, La Maison du docteur Blanche, Histoire d'un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant,
JC Lattès 2001

 

Crédits iconographiques :

Gérard de Nerval, daguerréotype réalisé par Adolphe Legros en 1853-I854

La Maison du docteur Blanche

Montmartre, Impasse Traînée

Cuvier, Recherches sur les ossemens [sic] fossiles de quadrupèdes, planche préparatoire

La Maison du docteur Blanche

Piranese, Carceri d'Invenzione, planche III

Description de l'Egypte, Grand Portique

Constantinople

Montmartre, rue Norvins (anciennement rue Traînée)

Niepce, Ruines d'une abbaye, héliographie, 1824

Célestin Nanteuil, Dans la forêt

Chassériau, Vénus Anadyomène

Nattier, Thalie

William Daniell, Indrasabha

Gérard de Nerval, Les poètes et les reines

Jules Janin, par Nadar

Arsène Houssaye

Rue des Bons-Enfants

Célestin Nanteuil, Rue de la Vieille-Lanterne

 

 

 

2005