L'appel du chemin
ou la pieuse enfance

 

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Image pieuse, Je suis le Pain de Vie

Je suis le Pain de Vie

 

Je me souviens avec nostalgie des images que l'on glissait autrefois dans les livres de messe et que l'on recevait au moment de la première communion. Ces images servaient de marque-page et aussi - lorsque la messe était longue, longue - de raccourci vers l'ailleurs. J'allais à l'école chez les soeurs. Nous échangions ce type d'images après la messe, entre petites filles. Leur style nous plaisait. Nous en faisions collection. Nous en fabriquions aussi par nous-mêmes. J'ai retrouvé, il y a peu, l'une de ces dernières...

 

Image pieuse, de ma fabrication

 

Pourquoi, dans les années profondes, avais-je choisi de reproduire cette phrase de Claudel : Etre pour les autres un chemin qu'on utilise et qu'on oublie ? Je la trouve aujourd'hui pompeuse, lourde d'inquiétante étrangeté. J'ai sans doute été sensible à la résonance du mot chemin. Ou encore à la question du sens de être. Mais comment pouvais-je souffrir le qu'on utilise ?

Nous aimions, à l'époque, les motifs suaves et doux, pieusement déclinés sur ces flyers célestes : l'agneau, la moisson, la vierge à l'enfant, etc.

 

Image pieuse, l'épi de blé et l'agneau, Le Trésor où j'aspire, c'est vous, ô bon Jésus

 

Ces motifs nous parlaient. Nous étions les agnelles du Seigneur, le grain de blé qui germe, les vierges sages, appelées à porter, un jour, le fruit divin. Voilà du moins la légende dont nous berçaient les bonnes soeurs, comme on souffle, Platon dixit, des histoires à l'oreille des enfants.

 

Image pieuse, Notre Dame des Fleurs

 

Il était une fois une vierge qui se préparait à recevoir la visite de l'Epoux. Un jour, elle serait mère. Touchant de la sorte à sa destination propre, elle contribuerait physicaliter et moraliter à l'oeuvre de la Création.

 

Image pieuse, première communiante, O Seigneur, combien est doux et agréable le festin dans lequel vous vous donnez vous même en nourriture

 

L'Epoux, disaient les soeurs, se présenterait sous les traits de l'homme ordinaire, - que l'épouse doit chérir et servir, tout comme elle doit chérir et servir ses enfants.

Le jour durant, astiquant la maison, nous attendrions le retour du vaillant mari, qui rapporte le pain pour toute sa nichée. La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour, susuraient les bonnes soeurs, - horresco referens, à la suite de Verlaine.

 

Image pieuse, la miche de pain, Tu seras la nourriture de mon âme

 

Peu avant dix-huit heures, prévenant le retour du maître de maison, nous courrions droit devant quérir au coin de la rue le magazine, le tabac, qui aident au repos de l'homme fourbu. Nous allumerions le lampadaire et disposerions, au pied du fauteuil, les pantoufles... C'était là le roman de la vie conjugale que les bonnes soeurs nous contaient tendrement, comme on souffle, Platon dixit, des histoires à l'oreille des enfants. Nous adorions ce genre d'histoires. Secrètement, pourtant, quelque chose en nous les récusait. Quand la brebis prend peur, elle recule. Quelque secret instinct lui dit qu'ailleurs l'herbe est plus verte, le ciel plus bleu, l'air plus pur.

Environ quatre ans plus tard, en classe de latin, nous traduisions Lucrèce. Je déchiffrais mot à mot le prologue du Livre III, et j'entendais sans comprendre, horror et voluptas, quelque chose d'inouï, - que, dans le secret de l'intime, pourtant je savais déjà :

 

Nec tellus obstat quin omnia dispiciantur,
sub pedibus quaecumque infra per inane geruntur.
His ibi me rebus quaedam divina voluptas
percipit atque horror...

Et la terre n'empêche pas que m'apparaisse tout ce qui sous mes pieds s'opère dans la profondeur du vide. Devant ces choses, je me sens saisi d'une sorte de volupté divine et de frisson..

Lucrèce, De rerum natura, III, 26-29

 

Je quittais dès lors, volens nolens, le finalisme pour l'atomisme, la religion du coeur pour l'étude du matérialisme antique. L'effet du rai de lumière lucrécien est sans retour.

J'ai gardé de la tendresse pour les images pieuses de mon enfance. J'en retrouve la substance dans Décadi ou la pieuse enfance, ouvrage de Paul Cazin que je relis de temps en temps, en souvenir des années profondes, et aussi en mémoire de ma mère, qui me l'avait offert. Il s'agit d'un classique de la littérature catholique, daté de 1921, très lu dans les familles polonaises, car émanant d'un auteur que l'on savait ami de la Pologne et éminent traducteur du Pan Tadeusz de Mickiewicz, chef-d'oeuvre de la littérature nationale.

 

Paul Cazin, Poland, couverture de l'ouvrage

 

Décadi ou la pieuse enfance est dédié au comte Edouard Raczynski, qui fit célébrer une messe, en Pologne, pour le repos de l'âme de Paul Cazin, lorsqu'on on crut ce dernier mort à la guerre. Ainsi, dit Paul Cazin au comte Raczynski, vous m'aurez déjà rendu tous les devoirs possibles de l'amitié, et moi, j'aurai reçu, de mon vivant, les honneurs des défunts.

 

Paul Cazin, Décadi, couverture de l'ouvrage

 

Bien que Décadi eût reçu un nom de baptême, un très vieil homme, ami de son grand-père, se plaisait à l'appeler ainsi. Mais sa maman n'aimait guère ce nom-là. Anacharsis Dupasquier, le très vieil homme, était de l'autre siècle.

On l'appelait le Thermidorien ; mais on l'appelait aussi l'Impie, parce qu'on le connaissait pour être infecté des principes de Voltaire. Il ne voyait jamais un prêtre et n'entretenait aucune relation avec le monde dévot [...]. Le grand-père était à peu près le seul qui eût franchi sa porte depuis de longues années.

Que ce bon chrétien s'acoquinât ainsi avec un mécréant, c'est ce qui étonnait plus d'une âme pieuse, et scandalisait plus d'une conscience délicate. On en parlait un peu. Mais le grand-père se souciait moins de ce qui se disait en ville, que des guêpes qui rôdaient autour de ses raisins ou des limaces qui lui mangeaient ses salades.

 

Paul Cazin traite de la pieuse enfance, sous l'auspice de deux figures contrastées, le bon chrétien et le thermidorien. Doués de la complémentarité des contraires, le bon chrétien et le thermidorien inculquent à l'enfant à la fois le sens du devoir et le goût de la liberté.

Un jour, Monsieur Dupasquier demande à Décadi ce qu'il fera lorsqu'il sera grand :

- Moi ? répondit le moutard, je serai missionnaire.

- Où iras-tu prêcher ?

- Chez les sauvages.

- Et tu iras loin pour en trouver ?

- Très loin.

- Et tu n'auras pas peur.

- Pas peur.

Le destin de Décadi fait l'objet d'une plaisante dispute entre le grand-père et Monsieur Dupasquier :

- Hé ! il fera bien ce qu'il voudra, ou plutôt ce qu'il pourra. Mais j'aime autant, je vous l'avoue, le voir faire un missionnaire...

- ... qu'un sauvage ! achevait M. Dupasquier, avec un petit rire en bois très déplaisant à entendre.

Décadi deviendra-t-il missionnaire ou, par effet de conséquence inverse, sauvage, façon Rimbaud ?

 

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'oeil furieux...

Rimbaud, Une saison en enfer, Mauvais sang

 

Cadavres dans les tranchées de Verdun

 

Que devons-nous augurer du petit rire en bois de M. Dupasquier ?

Paul Cazin ne le dit pas, mais il livre au comte Raczynski quelques clés :

Quand certains hommes de mon âge sont revenus chez eux, après la guerre, mon cher comte, ils n'avaient pas le chef tout saigneux, comme les soldats de la complainte, mais ils étaient si las, si dégoûté, qu'ils auraient craché leur coeur.

Paul Cazin, Décadi, Prologue

 

Soldats blessés, survivants des tranchées de Verdun

 

- Qu'est devenu ce petit Décadi ?

- Il est mort, mon cher comte. Il est mort, mes bons compagnons. Tous les petits garçons meurent à un certain âge. Ne l'avez-vous point lu dans le grand Augustin ? Ecce infantia mea olim mortua est et ego vivo.

Paul Cazin, Décadi, Epilogue

 

Ecce infantia mea olim mortua est et ego vivo. Voici que mon enfance un jour est morte, et moi, je suis vivant. La route continue. Il y avait autrefois dans ma collection d'images pieuses quelques sujets photographiques, traités en noir et blanc. Ils représentaient des ciels, semés de nuages blancs ; des collines à perte de vue ; le rivage au soleil couchant ; la route, qui s'enfonce sous la voûte des platanes...

 

Image pieuse, route sous les platanes, Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie

 

J'aimais tout spécialement l'image de la route. Je l'aime toujours. Où mènent les chemins terrestres ?

Sur la route des vacances, lorsque j'étais enfant, je scrutais, depuis la voiture, la porte lumineuse qui s'ouvre sous la voûte des platanes.

Dans le Journal d'un curé de campagne de Bernanos, M. Olivier propose au jeune prêtre de le raccompagner en moto.

– Où allez-vous, monsieur le curé ? – A Mézargues. – Vous n’êtes jamais monté là-dessus ?

[...]

J’ai grimpé tant bien que mal sur un petit siège assez mal commode et presque aussitôt la longue descente à laquelle nous faisions face a paru bondir derrière nous tandis que la haute voix du moteur s’élevait sans cesse jusqu’à ne plus donner qu’une seule note, d’une extraordinaire pureté. Elle était comme le chant de la lumière, elle était la lumière même, et je croyais la suivre des yeux, dans sa courbe immense, sa prodigieuse ascension. Le paysage ne venait pas à nous, il s’ouvrait de toutes parts, et un peu au-delà du glissement hagard de la route, tournait majestueusement sur lui-même, ainsi que la porte d’un autre monde.

Cléopas, un jour, et quelque autre disciple, remarquent un inconnu qui marche comme eux dans le soleil couchant. Ils font route ensemble. Arrivés à destination, les disciples invitent l'inconnu à partager leur table : "Reste avec nous ; le jour baisse déjà, et la nuit approche". L'inconnu se met à table avec eux, prend le pain et remercie Dieu ; puis il rompt le pain et le leur donne. Les disciples alors Le reconnaissent. Mais Il disparaît dans le même temps.

Ainsi parle l'Evangile de Luc, en 24:13-35.

La route d'Emmaüs a inspiré une gravure de Gustave Doré :

 

Gravure de Gustave Doré, La route d'Emmaüs

 

Emmaüs au loin figure la Jérusalem céleste. Où mènent les chemins terrestres ? demandais-je plus haut. Ils mènent, pour ceux qui ont la foi, au-devant de la promesse.

Où mènent-ils, lorsqu'on voit l'horizon s'emporter sua sponte sans se laisser lui-même derrière soi ?

 

Photo, route déserte qui tourne, dans un paysage rocheux

 

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant, - dit Rimbaud.

Même pieuses, les images ne suscitent jamais des réponses, mais seulement des questions. Aucun chef-d'oeuvre de la peinture ne saurait rendre compte de la charge d'énigme que porte le récit de Luc : les disciples alors Le reconnaissent. Mais Il disparaît dans le même temps. L'énigme s'entretient ailleurs, au-delà de la route, au-delà des images, au-delà des mots. Il y a disparition. Chacun l'entendra, dans le secret de l'intime, conformément à l'écoute qui est la sienne.

 

A consulter :

Images pieuses

La Bible illustrée par Gustave Doré

 

A lire :

Paul Cazin, Décadi ou la pieuse enfance
Librairie Plon, 1921.

Bernanos, Journal d'un curé de campagne, 1936

 

 

 

 

Avril 2006