Frédéric Soulié
Les Mémoires du Diable

 

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Gravure, portrait de Frédéric Soulié

Frédéric Soulié

Romancier et auteur dramatique français, né à Foix en 1800, mort à Bièvre en 1847.
On lui doit : La Closerie des genêts, drame ; Les Mémoires du diable, Le Lion amoureux, romans ; etc. ; oeuvres pleines d'imagination, d'esprit, de grâce, mais écrites dans un style souvent lâché (sic).

Nouveau Larousse Universel, Dictionnaire encyclopédique en deux volumes, publié sous la direction de Paul Augé, tome 2, 1949.

 

D'un écrivain auquel va toute ma sympathie, d'abord parce qu'il est ariégeois, ensuite parce qu'il est romantique, je m'étonne qu'on puisse, comme en témoigne le Nouveau Larousse Universel, parler si dédaigneusement.

Ami de Balzac, Nerval, Janin, Frédéric Soulié fait partie de cette génération oubliée, dite des petits Romantiques, ou des Romantiques mineurs. Aujourd'hui méconnu, il fut en son temps un maître du roman-feuilleton et, à ce titre, le rival direct d'Eugène Sue, - dont le Nouveau Larousse Universel critique bis repetita le style relâché (sic).

Le Nouveau Larousse Universel n'aime pas le roman-feuilleton. Moi, si. J'ai donc entrepris d'évoquer ici Les Mémoires du diable, l'une des rares oeuvres de Frédéric Soulié actuellement disponibles on line.

Photo, château de Foix

Les Mémoires du diable

L'incipit du roman place sous le signe de la chose vue le château de Ronquerolles, site inscrit dans le paysage familier, pourtant chargé d'étrange mystère. Le nom de Ronquerolles est celui d'une commune de l'Oise. La référence au fond d'une vallée, aux collines qui entourent le château, aux toits aigus en ardoises, chose rare dans les Pyrénées, indique cependant que, revu et corrigé par l'imagination créatrice, il s'agit en catimini du château de Foix (cf. supra), forteresse au pied de laquelle Frédéric Soulié a vécu ses premières années. Le destin de grandissement propre à toute image veut qu'ici le château ait quatre tours au lieu de trois.

Le 1er janvier 181., le baron François Armand De Luizzi était assis au coin de son feu, dans son château de Ronquerolles. Quoique je n'aie pas vu ce château depuis vingt ans, je me le rappelle parfaitement. Contre l'ordinaire des châteaux féodaux, il était situé au fond d'une vallée ; il consistait alors en quatre tours liées ensemble par quatre corps de bâtiments, les tours et les bâtiments surmontés de toits aigus en ardoises, chose rare dans les Pyrénées. Ainsi, quand on apercevait ce château du haut des collines qui l'entouraient, il paraissait plutôt une habitation du XVIe ou du XVIIe siècle, qu'une forteresse de l'an 1327, époque à laquelle il avait été bâti.

Dans mon enfance, j'ai souvent visité l'intérieur de ce château, et je me souviens que j'admirais surtout les larges dalles dont étaient pavés les greniers où nous jouions. Ces dalles, qui faisaient honte aux misérables carreaux de ma maison, avaient défendu les plates-formes de Ronquerolles, quand c'était un château-fort ; plus tard on les avait recouvertes de toits pointus, comme ceux qu'on voit sur la porte de Vincennes, mais sans toucher à la construction primitive.

[...]

L'état de conservation de ce vaste bâtiment était véritablement très remarquable. On eût dit que c'était quelque caprice d'un riche amateur du gothique, qui avait élevé la veille ces murs intacts, dont pas une pierre n'était dégradée ; qui avait dessiné ces arabesques fleuries, dont pas une ligne n'était rompue, dont aucun détail n'était mutilé. Cependant, de mémoire d'homme, on n'avait vu personne travailler à l'entretien ou à la réparation de ce château. Il avait pourtant subi plusieurs changements depuis le jour de sa construction, et le plus singulier était celui qu'on remarquait lorsqu'on s'approchait de Ronquerolles du côté du midi. Aucune des six fenêtres qui occupaient la façade de ce côté n'était semblable aux autres. La première à gauche, lorsqu'on regardait le château, était une fenêtre en ogive, portant une croix de pierre à arêtes tranchées, qui la partageait en quatre compartiments garnis de vitraux à demeure.

Celle qui suivait était pareille à la première, à l'exception des vitraux qu'on avait remplacés par un vitrage blanc à losanges de plomb, porté dans des cadres de fer mobiles. La troisième avait perdu son ogive et sa croix de pierre. L'ogive semblait avoir été fermée par des briques et une épaisse menuiserie, où se mouvaient ce que nous avons appelé depuis des croisées à guillotine, tenait la place du vitrage à cadres de fer. La quatrième, ornée de deux croisées, l'une intérieure, l'autre extérieure, toutes deux à espagnolettes et à petites vitres, était en outre défendue par un contrevent peint en rouge. La cinquième n'avait qu'une croisée à grands carreaux, plus une persienne peinte en vert. Enfin la sixième était ornée d'une vaste glace sans tain, derrière laquelle on voyait un store peint des plus vives couleurs.

Cette dernière fenêtre était en outre fermée par des contrevents rembourrés. Le mur uni continuait après ces six fenêtres, dont la dernière avait paru aux regards des habitants de Ronquerolles, le lendemain de la mort du baron Hugues-François De Luizzi père du baron Armand-François De Luizzi, et le matin du 1er janvier 181., sans qu'on pût dire qui l'avait percée et arrangée comme elle l'était.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la tradition racontait que toutes les autres croisées s'étaient ouvertes de la même façon et dans une circonstance pareille, c'est-à-dire sans qu'on eût vu exécuter les moindres travaux, et toujours le lendemain de la mort de chaque propriétaire successif du château. Un fait certain, c'est que chacune de ces croisées était celle d'une chambre à coucher qui avait été fermée pour ne plus se rouvrir, du moment que celui qui eût dû l'occuper toute sa vie avait cessé d'exister.

Probablement, si Ronquerolles avait été constamment habité par ses propriétaires, tout cet étrange mystère eût grandement agité la population ; mais depuis plus de deux siècles, chaque nouvel héritier des Luizzi n'avait paru que durant vingt-quatre heures dans ce château, et l'avait quitté pour n'y plus revenir. Il en avait été ainsi pour le baron Hugues-François De Luizzi ; et son fils François-Armand De Luizzi, arrivé le 1er janvier 181., avait annoncé son départ pour le lendemain.

Château de Foix, gravure, XIXe siècle

Le concierge n'avait appris l'arrivée de son maître qu'en le voyant entrer dans le château ; et l'étonnement de ce brave homme s'était changé en terreur, lorsque, voulant faire préparer un appartement au nouveau venu, il vit celui-ci se diriger vers le corridor où étaient situées les chambres mystérieuses dont nous avons parlé, et ouvrir avec une clef qu'il tira de sa poche, une porte que le concierge ne connaissait pas encore, et qui s'était ouverte sur le corridor intérieur comme la croisée s'était ouverte sur la façade.

Après avoir fait allumer un grand feu dans la cheminée en marbre blanc de sa nouvelle chambre, de style complètement Louis XV, i. e., note Frédéric Soulié scénographe, où le grotesque (style rocaille) et l'incommode avaient présidé à l'ameublement, Armand de Luizzi passe la journée du 1er janvier à recevoir ses gens.

Ce ne fut que le soir venu qu'Armand De Luizzi se trouva seul. Comme nous l'avons dit, il était assis au coin de son feu ; une table sur laquelle brûlait une seule bougie était près de lui. Pendant qu'Armand restait plongé dans ses réflexions, la pendule sonna successivement minuit, minuit et demi, une heure et une heure et demie. Au coup qui annonça cette dernière heure, Luizzi se leva et se mit à se promener avec agitation.

[...]

Enfin Armand entendit ce petit choc produit par l'échappement de la pendule et qui précède l'heure qui va sonner. Une pâleur subite et profonde se répandit sur le visage d'Armand, il demeura un moment immobile, et ferma les yeux comme un homme qui va se trouver mal. A ce moment le premier coup de deux heures résonna dans le silence. Ce bruit sembla réveiller Armand de son affaissement ; et avant que le second coup ne fût sonné, il avait saisi lui-même une petite clochette d'argent posée sur sa table et l'avait violemment agitée en disant ce seul mot : viens !

[...]

Il aperçut, à la place qu'il venait de quitter, un être, qui pouvait être un homme, car il en avait l'air assuré ; qui pouvait être une femme, car il en avait le visage et les membres délicats, et qui était assurément le diable ; car il n'était entré par nulle part, et avait simplement paru. Son costume consistait en une robe de chambre, à manches plates, qui ne disait rien du sexe de l'individu qui le portait.

Armand De Luizzi observa en silence ce singulier personnage, tandis que celui-ci se casait commodément dans le fauteuil à la Voltaire qui était près du feu. Ce nouveau venu se pencha négligemment en arrière et dirigea vers le feu l'index et le pouce de sa main blanche et effilée ; ces deux doigts s'allongèrent indéfiniment comme une paire de pincettes et prirent un charbon dans le feu. Le diable, car c'était le diable en personne, y alluma un cigare qu'il prit sur la table. à peine en eut-il aspiré une bouffée qu'il rejeta le cigare avec dégoût, et dit à Armand De Luizzi : - Est-ce que vous n'avez pas de tabac de contrebande ?

Armand ne répondit pas.

- En ce cas acceptez du mien, reprit le diable.

Et il tira de la poche de sa robe de chambre un petit porte-cigares d'un goût exquis. Il prit deux cigarettes, en alluma une au charbon qu'il tenait toujours, et le présenta à Luizzi. Celui-ci le repoussa du geste, et le diable lui dit d'un ton fort naturel : - Ah ! Vous êtes bégueule, mon cher ; tant pis.

Puis il se mit à fumer, sans cracher, le corps penché en arrière et en sifflotant de temps en temps un air de contredanse, qu'il accompagnait d'un petit mouvement de tête tout à fait impertinent...

Luizzi demeurait toujours immobile devant ce diable étrange. Enfin il rompit le silence ; et, s'armant de cette voix vibrante et saccadée qui constitue la mélopée du drame moderne, il dit : - Fils de l'enfer, je t'ai appelé...

- D'abord, mon cher, dit le diable en l'interrompant, je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez : c'est de fort mauvais goût.

Voilà un exemple du style interlope propre à Frédéric Soulié dans les Mémoires du diable. Etrange mystère, humour, dérision... La tessiture a du chien. La voix sonne cuivre. Frédéric Soulié dit de cette voix, vibrante et saccadée, qu'elle constitue la mélopée du drame moderne. J'ajouterai qu'une telle voix est d'abord celle de Frédéric Soulié himself, injustement oublié de l'histoire littéraire, injustement méconnu des lecteurs qu'il mérite.

Champion de la Jeune Littérature dans la bataille qui oppose cette dernière aux tenants de la tradition classique, Frédéric Soulié se plaît à dire de son propre style qu'il est de fort mauvais goût. Feignant de déplorer un goût qu'en réalité il cultive, Frédéric Soulié esquisse ici un geste empreint d'ironie romantique, partant un geste esthétique, alias un geste programme. Faisant ainsi du vice vertu, Frédéric Soulié défend et illustre le charme du mauvais goût, plus exactement du goût déclaré mauvais. Il revisite, au titre du goût en question, nombre de standards de la légende romantique, dont ici le thème faustien. D'où le déploiement d'une esthétique du cliché, qui, au décours des scènes à faire, paillette plaisamment le récit, ou, selon le mot de Baudelaire, effeuille tour à tour des beautés de vignettes.

Conformément au principe du motif attendu, l'apparition du diable induit dans le passage ci-dessous une variation sur le thème du pacte.

- Me voici pour accomplir le marché que j'ai fait avec ta famille et par lequel je dois donner à chacun des barons De Luizzi De Ronquerolles, ce qu'il me demandera ; tu connais les conditions de ce marché, je suppose ?

- Oui, répondit Armand ; en échange de ce don, chacun de nous t'appartient, à moins qu'il ne puisse prouver qu'il a été heureux durant dix années de sa vie.

- Et chacun de tes ancêtres, reprit Satan, m'a demandé ce qu'il croyait le bonheur, afin de m'échapper à l'heure de sa mort.

- Et tous se sont trompés, n'est-ce pas ?

- Tous. Ils m'ont demandé de l'argent, de la gloire, de la science, du pouvoir, et le pouvoir, la science, la gloire, l'argent, les ont tous rendus malheureux.

- C'est donc un marché tout à ton avantage, et que je devrais refuser de conclure ?

- Tu le peux.

- N'y a-t-il donc aucune chose à demander, qui puisse rendre heureux ?

- Il y en a une.

- Ce n'est pas à toi de me la révéler, je le sais ; mais ne peux-tu pas me dire si je la connais ?

- Tu la connais ; elle s'est mêlée à toutes les actions de ta vie, quelquefois en toi, le plus souvent chez les autres, et je puis t'affirmer qu'il n'y a pas besoin de mon aide pour que la plupart des hommes la possèdent.

- Est-ce une qualité morale ? Est-ce une chose matérielle ?

- Tu m'en demandes trop. As-tu fait ton choix ? Parle vite : j'ai hâte d'en finir.

[...]

- Je ne le sais pas encore, et j'ai compté sur toi pour m'aider dans mon choix.

- Je t'ai dit que c'était impossible.

- Tu peux cependant faire pour moi ce que tu as fait pour mes ancêtres ; tu peux me montrer à nu les passions des autres hommes, leurs espérances, leurs joies, leurs douleurs, le secret de leur existence, afin que je puisse tirer de cet enseignement une lumière qui me guide.

- Je puis faire tout cela, mais tu dois savoir que tes ancêtres se sont engagés à m'appartenir avant que j'aie commencé mon récit. Vois cet acte ; j'ai laissé en blanc le nom de la chose que tu me demanderas, signe-le ; et puis après m'avoir entendu, tu écriras toi-même ce que tu désires être, ou ce que tu désires avoir.

Armand signa et reprit.

- Maintenant je t'écoute. Parle.

Déplaçant le centre de gravité de l'épisode faustien, Frédéric Soulié subvertit le sens de ce dernier en faisant du droit d'écrire l'enjeu terrible du pacte. Il broche à cette occasion une sorte de résumé de son programme d'écrivain : s'ériger en mémorialiste du diable, i. e. en géographe du dessous des cartes, ou rien.

Armand de Luizzi se fait le porte-parole de l'auteur dans la scène qui suit. Le diable est ici celui qui parle en premier.

- Ecoute : mêlé à la vie humaine, j'y prends plus de part que les hommes ne pensent. Je te conterai mon histoire, ou plutôt je te conterai la leur.

- Je serai curieux de la connaître.

- Garde ce sentiment, car du moment que tu m'auras demandé une confidence, il faudra l'entendre jusqu'au bout. Cependant tu pourras refuser de m'écouter en me donnant une des pièces de monnaie de cette bourse.

- J'accepte, si toutefois ce n'est pas une condition pour moi de demeurer dans une résidence fixe.

- Va où tu voudras, je serai toujours au rendez-vous partout où tu m'appelleras. Mais songe que ce n'est qu'ici que tu peux me revoir sous ma véritable forme.

- Je te demande le droit d'écrire tout ce que tu me diras ?

- Tu pourras le faire.

- Le droit de révéler tes confidences sur le présent ?

- Tu les révèleras.

- De les imprimer ?

- Tu les imprimeras.

- De les signer de ton nom ?

- Tu les signeras de mon nom.

- Et quand commencerons-nous ?

- Quand tu m'appelleras avec cette sonnette, à toute heure, en tout lieu, pour quelque cause que ce soit. Souviens-toi seulement qu'à partir de ce jour, tu n'as que dix ans pour faire ton choix.

Trois heures sonnèrent et le diable disparut.

Carte postale ancienne, château de Foix

Armand de Luizzi se laisse alors embarquer dans d'étranges aventures, d'abord à Toulouse, ensuite à Paris. En chemin, il découvre, ou croit découvrir, ce qui mène le monde : le cul, le pognon, le pouvoir, comme disent les critiques branchés. C'est passionnant comme un roman de Paul de Kock, observe narquoisement Frédéric Soulié. Je confirme. C'est passionnant, de surcroît très drôle. L'épisode toulousain recèle une parodie grandiose des Malheurs de la Vertu. Frédéric Soulié se révèle, ici comme ailleurs, un maître de l'humour noir.

A Paris, Armand de Luizzi mène la vie des Rastignac, Rubempré, Nucingen, et autres jeunes lions romantiques. Il fréquente les salons, courtise les duchesses, poursuivant de la sorte son travail ingénu de géographe du dessous des cartes. Ici ou là, il y a toujours quelqu'un qui s'empresse de distiller à son oreille attentive calomnies, médisances, scoops affriolants, détails sulfureux. On balance volontiers, dans le beau monde. Parfois, c'est un inconnu qui balance, - serveur, pianiste, ou autre, surgi de nulle part.

Quand j'emprisonne mon être sous les traits d'une créature humaine, vicieuse ou méprisable, disait le diable au début du roman, je me trouve à la hauteur du siècle que je mène. Armand de Luizzi a oublié en cours de route cette sorte d'avertissement voilé.

Le dernier acte du drame se joue dans le chapitre mystérieusement intitulé Les trois fauteuils.

Armand de Luizzi s'est rendu à une grande soirée musicale, chez Madame de Marignon. Comme d'habitude, calomnies et médisances vont bon train. Nul, en vérité, ne se soucie aucunement de musique.

Quelle excellente musique, en effet, peut valoir une bonne médisance ?

Cependant il se passa une chose bien singulière.

Au moment le plus animé des chuchotements et des commentaires, un homme vêtu de noir, le visage maigre et anguleux, le front élevé et étroit, les yeux enfoncés sous d'épais sourcils et brillants d'une lueur fauve, la bouche mince et moqueuse, un homme se mit au piano. Dès qu'il le toucha, tous les regards se tournèrent vers lui. On eût dit que la corde, au lieu d'être frappée par le marteau de buffle de l'instrument, était pincée par une griffe de fer. Le piano criait et grinçait sous ses doigts redoutables. L'aspect de cet homme captiva l'attention que son prélude avait appelée ; bientôt l'accent sinistre et railleur de sa voix fit courir un léger frémissement dans tout le cercle de ses auditeurs, et il commença l'air de la calomnie du Barbier. Ce mot la calomnie retentit avec un tel accent de sarcasme, que, par un mouvement soudain, tout le monde se tut. Le chanteur continua avec un éclat sauvage d'organe et un mordant d'intonation qui glacèrent l'assemblée. Tout le temps qu'il chanta, il tint ses yeux fauves fixés sur le trio principal, composé de Mesdames Du Bergh et Fantan, qui avaient repris leurs siéges, et de Madame De Marignon, qui s'était mise à la place de Madame De Farkley [...].

C'est ainsi qu'on élève une croix à la place où a été commis un meurtre.

Ce regard railleur, devenu insultant par sa ténacité, sembla épouvanter Madame De Marignon, au point qu'elle tenait de ses mains crispées les deux bras de son fauteuil, et se reculait au fond de son siége. On eût dit qu'elle craignait qu'il ne partît de cet oeil tendu sur elle un trait brûlant qui vînt l'atteindre à sa place. Enfin, quand le chanteur, arriva à la péroraison de cet air dont la dernière phrase peint avec tant d'énergie le cri de douleur du calomnié et la joie du calomniateur cet homme donna à son chant une expression si acerbe, à sa voix un éclat si puissant, que les coeurs tressaillirent, et que les cristaux vibrèrent à la fois. C'était un sentiment d'attente et d'anxiété inouï qui s'était emparé de tout ce monde.

Puis, quand le chanteur eut fini, un silence glacé régna pendant quelques secondes, le chanteur salua et disparut dans le premier salon.

Aussitôt, et comme si le charme eût cessé, Madame De Marignon se leva, et, s'adressant à celui des musiciens qui était chargé de l'organisation des concerts, lui demanda quel était cet homme. Celui-ci ne le connaissait pas et pensait que c'était un amateur de la société de Madame De Marignon. Celle-ci s'informa si cet homme n'avait pas été amené par quelqu'un qui désirait produire un artiste encore ignoré. Personne ne le connaissait. Alors on chercha cet homme lui-même ; on ne put le retrouver, les domestiques interrogés déclarèrent n'avoir vu sortir personne depuis une demi-heure. On s'inquiéta, et tandis que le salon s'entretenait en tumulte de ce singulier chanteur, les domestiques visitèrent l'appartement ; on ne découvrit rien.

Cependant Madame De Marignon ne cessait de dire à tout le monde : - Mais quel peut être cet homme ?

- Ma foi, dit un des fats dont nous avons déjà parlé, ce ne peut être qu'un voleur.

- A moins que ce ne soit le diable, s'écria gaiement le vieillard qui avait voulu arrêter l'élan des propos de Madame Fantan.

Armand de Luizzi apprendra bientôt, de la bouche du diable, ce qu'il en est de la croix élevée à la place où a été commis un meurtre.

Gravure, illustration empruntée à La comtesse de Morion, autre roman de Frédéric Soulié, un homme poignarde une femme...

Terrassé par la révélation d'une vérité qui fait de lui un meurtrier malgré soi, Armand regrettera d'avoir sollicité, puis obtenu les confidences du diable sur le présent. On paie de sa vie ou de sa raison l'orgueil de s'ériger en mémorialiste du diable.

- Sa mère ! Sa mère ! Horreur ! dit Armand, saisi d'un tremblement convulsif à l'idée de tant de perversité.

Le diable se prit à rire, et Luizzi, brisé et anéanti, sentit sa tête s'égarer, son coeur faillir, et il tomba évanoui.

Je n'en dis pas plus. Il faut lire, i. e. dévorer, Les Mémoires du diable.

 

Bibliographie

Frédéric Soulié, Les Mémoires du diable

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Attention : il s'agit chaque fois de fichiers-image, très lourds, d'où longs à télécharger et à consulter.

Pour une bibliographie plus complète, concernant en particulier les éditions illustrées des textes de Frédéric Soulié, consultez le Département de Littérature de l'Université de Toronto.

 

Iconographie

Frédéric Soulié

Château de Foix, gravure, XIXe siècle

Château de Foix, carte postale ancienne

Meurtrier sans le savoir

Gravure extraite d'une édition illustrée du roman de Frédéric Soulié, intitulé La comtesse de Morion.

 

 

Juillet 2005