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Chaque été, je retrouve la rivière de mon enfance. Je pèche, je nage. J’étudie les moeurs des nautonectes. L’eau est froide. Comme on dit, elle saisit les chairs. On se souvient qu’on a un corps.


Julien Gracq, dans les Eaux étroites, ouvrage qu’il consacre à l’Evre de son enfance, cite l'un des plus beaux poèmes de Nerval, superbe précipité de l’imaginaire romantique :

 

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit...
- C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue... - et dont je me souviens !

Nerval, Fantaisie, in Odelettes, Oeuvres, BnF

 

Je me redis maintenant à mi-voix, les vers de Nerval, ajoute Julien Gracq. Leur charme sur moi est puissant ; leur son grêle et frileux est celui des instruments à clavier très anciens : l’épinette, le virginal élisabéthain surtout [...] et voici qu’un poème de Rimbaud, sans effort, enchaîne ici dans ma mémoire et vient prendre le relais de cette magie blanche, champêtre et toute naïve :

 

... la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes...

Rimbaud, Soir historique, in Illuminations, Oeuvres, BnF

 

Mon esprit est ainsi fait qu’il est sans résistance devant ces agrégats de rencontre, ces précipités adhésifs que le choc d’une image préférée condense autour d’elle anarchiquement ; bizarres stéréotypes poétiques qui coagulent dans notre imagination, autour d’une vision d’enfance.

Julien Gracq, Les Eaux étroites, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, II, p. 534-535

 

Distinguant le voyage sans idée de retour et la promenade entre toutes préférée, Julien Gracq formule cette observation pénétrante :

Un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière. La sécurité inaltérée du retour n’est pas garantie à qui se risque au milieu des champs de force que la Terre garde, pour chacun de nous, singulièrement, sous tension ; [...] il y a lieu de croire que la ligne de notre vie en est confusément éclairée. Parfois on dirait qu’une grille en nous, plus ancienne que nous, mais lacunaire et comme trouée, déchiffre au hasard de ces promenades inspirées les lignes de force qui seront celles d’épisodes de notre vie encore à vivre.

Julien Gracq, Les Eaux étroites, Incipit, Bibliothèque de la Pléiade, II, page 527

 

Cette dame, à sa haute fenêtre, blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens, je la vois comme une Reine de jeu de cartes, une de ces Reines traditionnellement nommées Argine, Judith, Palhas, Rachel. Notre blonde aux yeux noirs, c’est bien sûr Judith, la Reine de coeur. La voici, telle que représentée dans un jeu de cartes bon marché.

 

Judith, Reine de coeur

 

Au vu de l’image reproduite, je constate que l’imagination sublime tout. Je croyais Judith plus belle.

Pourquoi d’ailleurs nomme-t-on la dame de coeur Judith, qui trancha la tête d’Holopherne ? L’épisode ne figure pas dans la Bible de Jérusalem, mais dans les livres deutéro-canoniques de la Bible d’Alexandrie, dite aussi la Septante.

Bible d'Alexandrie, Livre de Judith


Pourquoi cette référence sanglante ? Se pourrait-il, vertige de l’amour, que la dame de coeur souffrît du complexe de Salomé ?

 

Lévy-Dhurmer, Salomé embrassant la tête de Saint Jean, 1896

 

Déjà, - si l’on préfère un dénouement heureux, certes moins glorieux mais aussi moins tragique -, la reine-mère perce sous la dame de coeur...

 

The Queen never left off quarreling with the other players, and shouting : "Off with his head !" or : "Off with her head !"

 

Illustration de John Tenniel pour Les Aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. London, Macmillan and Co, 1869. Première édition française
BnF

 

Jean-Jacques Rousseau, comme on sait, écrivait ses Rêveries du promeneur solitaire au dos de vieilles cartes à jouer, qu’il conservait dans ses poches. Neuf de ces cartes sont exposées au musée de Neuchâtel.

 

Carte à jouer inscrite parRousseau


Je n’ai trouvé hélas qu’une reproduction du huit de coeur. J’eûs préféré la dame éponyme, mieux assortie à nos considérations présentes.

Disons que, n’ayant pas tiré les bonnes cartes, Jean-Jacques Rousseau joue finalement petit jeu. Là où d’autres poursuivent la dame de coeur, lui entreprend de faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes les plantes de l’île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m’occuper le reste de mes jours. On dit qu’un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron, j’en aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers, enfin je ne voulais pas laisser un poil d’herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit.

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade

 

Quoi qu’il en soit des dames de coeur, on jouit du sentiment plein et entier de l’existence, au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau qui chante sur le gravier.


Balzac, né à Tours, et dont la mère repose sur une île de la Loire, célèbre, dans La Femme de trente ans, les bienfaits de la ligériathérapie, i. e. de la cure de Loire.

A sa droite, le voyageur embrasse d’un regard toutes les sinuosités de la Cise, qui se roule, comme un serpent argenté, dans l’herbe des prairies auxquelles les premières pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l’émeraude. A gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. Les innombrables facettes de quelques roulées, produites par une brise matinale un peu froide, réfléchissaient les scintillements du soleil sur les vastes nappes que déploie cette majestueuse rivière. Cà et là des îles verdoyantes se succèdent dans l’étendue des eaux, comme les chatons d’un collier.

L’air est caressant, note Balzac, la terre sourit partout, et partout de douces magies enveloppent l’âme, la rendent paresseuse, amoureuse, l’amollissent et la bercent. Cette belle et suave contrée endort les douleurs et réveille les passions. Personne ne reste froid sous ce ciel pur, devant ces eaux scintillantes.

Julie, Victor son époux, Arthur son amant, renouent un instant avec le bonheur.

- Le beau pays ! s’écria-t-elle. Dressons une tente et vivons ici. Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc !

Monsieur d’Aiglemont répondit d’en bas par un cri de chasseur, mais sans hâter sa marche, seulement il regardait sa femme de temps en temps lorsque les sinuosités du sentier le lui permettaient. Julie aspira l’air avec plaisir en levant la tête et en jetant à Arthur un de ces coups d’oeil fins par lesquels une femme d’esprit dit toute sa pensée.

- Oh ! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on jamais se lasser d’admirer cette belle vallée ? Savez-vous le nom de cette jolie rivière, milord ?

- C’est la Cise.

- La Cise, répéta-t-elle. Et là-bas, devant nous, qu’est-ce ?

- C’est les coteaux du Cher, dit-il.

- Et sur la droite ? Ah ! c’est Tours. Mais voyez le bel effet que produisent dans le lointain les clochers de la cathédrale.

Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d’Arthur la main qu’elle avait étendue vers la ville. Tous deux, ils admirèrent en silence le paysage et les beautés de cette nature harmonieuse. Le murmure des eaux, la pureté de l’air et du ciel, tout s’accordait avec les pensées qui vinrent en foule dans leurs coeurs aimants et jeunes.

- Oh ! Mon Dieu, combien j’aime ce pays, répéta Julie avec un enthousiasme croissant et naïf.

 

La santé, au bord des rivières, n’est pas forcément celle qu’on croit.

 

Bibliographie :

Julien Gracq, Les Eaux étroites, Bibliothèque de la Pléiade, II,

Gérard de Nerval, Oeuvres, BnF

Arthur Rimbaud, Oeuvres, BnF

Livre de Judith, traduction André Chouraqui

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, BnF

Nonoré de Bazac, La Femme de trente ans, BnF


Eté 2005