Avec les Amis de Vals en octobre 2012

C’était samedi dernier, 6 octobre 2012, jour d’assemblée générale pour l’association des Amis de Vals. Je me suis rendue à cette assemblée, dont la tenue fournit aux Amis l’occasion d’une dernière fête au seuil de l’automne.
 
Après le rapport moral et le rapport financier, qui témoignent tous deux de la santé et du dynamisme d’une association fondée il y a plus de cinquante ans déjà, nous avons suivi Serge – Serge Alary, président de l’association – jusqu’au bord de la faille du Rahus, où celui-ci a évoqué les premiers résultats de la fouille stratigraphique menée ici par ses soins, cet été, à fin d’identification des diverses époques d’occupation du site.
 
L’examen du millefeuille stratigraphique montre que le site du Rahus a été à la fin du Moyen Age le siège d’une maison forte et que, contrairement à l’hypothèse émise à l’époque de l’abbé Durand, les restes de verrerie trouvés sur ce site ne datent pas de l’époque gallo-romaine, mais du XIVe siècle, période durant laquelle le seigneur de Lapenne, qui comprenait Vals dans son fief, a fait de cette maison forte son château. Quittant plus tard ce château, le seigneur de Lapenne s’installera alors à Manses, probablement au tournant du XIVe et du XVe siècle.

 

 

 

Serge et la passion des fouilles archéologiques !

 

Julien Durand, curé de Rieucros, préhistorien, inventeur du site de Vals, initiateur des fouilles du Rahus, photographié ici sur le site en 1965.

 

Au soir tombant, la chaîne des Pyrénées vue depuis la terrasse de l’église Sainte Marie de Vals.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : 1. Vitrail tardivement ouvert dans l’abside de l’église à l’emplacement de la fresque de l’Annonciation. La Vierge polychrome qui surmonte d’habitude le maître autel est actuellement en cours de restauration. 2 et 3. Vitraux offerts par la maison de Portes de Pardailhan, ancienne famille seigneuriale de Manses, et, tour et trois merlettes, assortis des armes de cette dernière 1Cf. A l’église de Manses, réinstallation du grand vitrail..

 

Après l’assemblée générale et la visite des dernières fouilles sur le Rahus, le groupe vocal Mesichinka donnait un concert dans l’église. Composé samedi de quatre ravissantes jeunes femmes, le groupe a interprété des airs traditionnels empruntés au répertoire de la Bulgarie, de l’Arménie et de la Géorgie. La couleur orientale de ces airs se marie ici somptueusement avec celle des fresques, qui emprunte, comme on sait, à la tradition de l’art byzantin. Assise pendant le concert dans la nef supérieure de l’église, je ne voyais pas les corps des chanteuses, mais, si je puis dire, leurs voix seulement. Le partage de la musique atteint, ainsi vécu, dans un tel cadre, au sublime.

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Congé au quartier du Doyenné – Nerval se perd

 

Panorama de Paris : le Louvre et la place du Carrousel. A droite sur l’image, le quartier du Doyenné.

Gérard de Nerval, dans Promenades et Souvenirs, dit qu’il faut à un logement, pour que celui-ci lui plaise, une vue sur deux ou trois arbres occupant un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser l’esprit en regardant autre chose qu’un échiquier de fenêtres noires, où de jolies figures n’apparaissent que par exception. Je respecte la vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues-vues le galbe d’une femme qui se couche, ou surprennent à l’oeil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de la vie conjugale. J’aime mieux tel horizon « à souhait pour le plaisir des yeux », comme dirait Fénelon, où l’on peut jouir, soit d’un lever, soit d’un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le coucher ne m’embarrasse guère : je suis sûr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, c’est différent : j’aime à voir le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des gazouillements d’oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs. 1Gérard de Nerval, Promenades et Souvenirs, I, p. 121, Gallimard, Pléiade, tome I, 1960.

Ci-dessus : Vue des ruines de la chapelle du Doyenné (ancienne église Saint-Thomas du Louvre), par Lina Jaunez, Salon de 1833. In Georges Cain, Les Pierres de Paris, p.191, éditions Flammarion, Paris, 1910.

Vue sur deux ou trois arbres, levers de soleil, gazouillements d’oiseaux, font en 1835 le charme du numéro 3 de l’impasse du Doyenné où Gérard de Nerval partage le château du peintre Camille Rogier. Nerval en 1835 est âgé de vingt-sept ans.

Las, bientôt Camille Rogier déménage, et Nerval navigue alors entre les divers logements de Théophile Gautier, rue Saint-Germain, rue de Navarin, le nouveau logement de Camille Rogier, rue de la Victoire, l’hôtel Caumartin rue Caumartin, d’obscures chambres, rue Coquenard, rue Hyacinthe-Saint-Michel, rue Pigalle, rue des Rosiers, rue de La Rochefoucauld, et des cliniques, celle de la rue de Picpus (février 1841), celle du docteur Esprit Blanche, rue Norvins (de mars à novembre 1841), celle du docteur Aussandon, rue Notre-Dame de Lorette (avril 1849), celle du docteur Ley, aux Champs-Elysées, allée des Veuves (mai 1849), celle du docteur Aussandon à nouveau, rue Notre-Dame de Lorette (juin 1850). Dans le même temps, il voyage. D’octobre 1839 à mars 1840, en Suisse, en Allemagne et en Autriche. Fin décembre 1840, en Belgique. De décembre 1842 à décembre 1843, en Orient. En septembre 1844, en Belgique et en Hollande. En mai-juin 1849, à Londres.

 

William Henry Fox Talbot (1800-1877), Place du Carrousel, calotype, 1843.

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie.Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer. 2Gérard de Nerval, Les Nuits d’octobre, I, p. 79, in Oeuvres complètes, tome I, Gallimard, Pléiade, 1960.

La correspondance du poète indique qu’à partir de 1848, revenant ainsi au quartier de la Bohème initiale, celui de notre logement commun de la rue du Doyenné, dans un coin du vieux Louvre des Médicis, – bien près de l’endroit où exista l’ancien hôtel de Rambouillet, Nerval a loué domicile au numéro 4 de la rue Saint-Thomas du Louvre. Il a en 1848 quarante ans.

 

Démolition de l’hôtel de Longueville.
Rue et impasse du Doyenné, rue de Chartres, rue du Musée (elle commençait place du Palais-Royal et se terminait rue du Carrousel, rue du Carrousel (au milieu de la place avec aboutissement au guichet du Louvre), rue Saint-Thomas-du-Louvre, rue du Chantre, rue Fromenteau… La plupart de ces ruelles avaient été ouvertes sur l’emplacement des grands hôtels de jadis : hôtel de Longueville, hôtel d’Elbeuf, hôtel d’O, hôtel de Rambouillet, hôpital des Quinze-Vingts, etc., etc. C’étaient de fâcheuses sentines, obscures, humides, malodorantes…; la domesticité du palais et des somptueux hôtels voisins s’y était gîtée, si bien qu’une population dangereuse, besogneuse, suspecte, voisinait avec le château…
3Georges Cain, Les Pierres de Paris, p. 87, éditions Flammarion, Paris, 1910.

 

Ci-dessus : Atlas Vasserot, Plans parcellaires de Paris avant 1860, 1er arr. ancien, Tuileries, rue Saint-Thomas du Louvre, îlots n°25 et 26.

 

Ci-dessus : Atlas Vasserot, Plans parcellaires de Paris avant 1860, 1er arr. ancien, Tuileries, rue Saint-Thomas du Louvre, îlot n°28.
Le n°4 de la rue Saint Thomas du Louvre faisait partie de l’ilôt n°28.

Théophile Gautier
A M. Gérard de Nerval
rue St Thomas du Louvre n°4
jeudi 21 novembre 1850

… Ernesta prétends que tu perches rue St Thomas du Louvre n°4. Je croyais ces masures démolies. 4Oeuvres complètes de Gérard de Nerval, tome I, Correspondance, p. 1000, Gallimard, Pléiade, 1960.

Gérard de Nerval
A Monsieur Charpentier
ce 15 novembre 1850

… Ecrivez-moi je vous prie rue Saint Thomas du Louvre n°4. 5Ibidem, p. 1001.

A M. Constant
pour remettre à M. Dumas
29 décembre 1850

Mon cher Dumas,
… Je demeure toujours Rue St Thomas du Louvre n°4.
6Ibid. p. 1001.

Le 7 octobre 1850, les maisons de la rue Saint-Thomas du Louvre (1er arrondissement ancien, 4e quartier, Tuileries, îlots 23, 25, 26, 28, 29) font l’objet d’un arrêté d’expropriation. Le 28 octobre 1850, l’arrêté se trouve publié dans le Journal général d’affiches. Le 20 novembre 1850, Nerval, locataire du numéro 4 de la rue Saint Thomas du Louvre, se voit signifier son congé :

Je reçois, avec les renseignements que j’attendais, un congé du logement que j’occupais depuis longtemps à Paris. […].

Le requérant ès-noms (le préfet de la Seine), poursuivant l’expropriation pour cause d’utilité publique, des immeubles nécessaires à la formation des abords du Louvre et au prolongement de la rue de Rivoli, parmi lesquels se trouve compris celui qu’habite le susnommé, entend lui donner, comme de fait il lui donne par ces présentes congé de toutes les localités qu’il occupe dans ladite maison, et ce pour le premier janvier mil huit cent cinquante-un, entendant qu’à ladite époque il quitte les lieux et fasse place nette en satisfaisant à toutes les charges imposées à un locataire sortant ;
Que cependant, ne voulant pas que les frais occasionnés par cette éviction pour cause d’utilité publique restent à la charge du locataire susnommé, mondit requérant lui fait offres par ces présentes d’une somme de vingt francs qui lui sera payée à la caisse municipale de Paris, sur le vu de son acceptation, qui devra être donnée dans la quinzaine de ce jour.
Lui déclarant qu’en cas de non-acceptation d’ici à cette époque, le requérant entend retirer, comme de fait par ces présentes il retire positivement, lesdites offres par lui faites, pour s’en tenir purement et simplement au congé précédemment donné, qui devra recevoir son exécution dans les termes de droit.
A ce que le susnommé n’en ignore, je lui en ai, en parlant comme dessus, laissé la présente copie.

Coût, trois francs.
Brizard

Je ne voudrais pas ici faire de la politique. Je n’ai jamais voulu faire que de l’opposition, ajoute Nerval. L’expropriation est parfaitement juste, mais les termes en sont impropres. 7Gérard de Nerval, Fragments des Faux-Sauniers, pp 452-453, in Oeuvres complètes, tome I, Gallimard, Pléiade, 1960..

Le 28 janvier 1851, Nerval signe avec Gervais Charpentier, libraire, le contrat de publication du Voyage en Orient.

 

Jean Louis Henri Le Secq des Tournelles, dit Henri Le Secq, Démolitions, place du Carrousel.

En février 1851, Nerval effectue un voyage en Touraine. Fin mars 1851, il indique à Gervais Charpentier qu’il a quitté pour un autre domicile le numéro 4 de la rue Saint Thomas du Louvre. Il ne mentionne pas ici sa nouvelle adresse.

A Gervais Charpentier
fin mars 1851

Je ne reçois vos lettres qu’aujourd’hui parce que, quoi qu’ayant mes meubles dans mon logement nouveau, je n’y coucherai qu’à partir du 8. 8Oeuvres complètes de Gérard de Nerval, tome I, Correspondance, p. 1002, Gallimard, Pléiade, 1960.

On ne sait rien du logement nouveau dans lequel, à partir d’avril 1851, dit-il, Nerval a ses meubles. Peu de traces subsistent des activités du poète cette année-là. Nerval hante probabablement à Montmartre.

J’ai longtemps habité Montmartre, on y jouit d’un air très pur, de perspectives variées, et l’on y découvre des horizons magnifiques, soit « qu’ayant été vertueux, on aime à voir lever l’aurore », qui est très belle du côté de Paris, soit qu’avec des goûts moins simples on préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetière, entre l’arc de l’Etoile et les coteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise. […].

Il y a là des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées champêtres et des ruelles silencieuses, bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains îlots de verdure où s’ébattent des chèvres, qui broutent l’acanthe suspendue aux rochers. 9Gérard de Nerval, « >Promenades et souvenirs, I, La butte Montmartre.

Ci-dessus : Ludovic Piette, La rue Lepic à Montmartre.

Le 24 septembre 1851, Nerval est victime d’une chute à Montmartre.

A Monsieur Maxime Ducamp
25 septembre 1851

… Je vais dîner hier chez quelqu’un à Montmartre, Rigo 10Edouard Rigo (1813-1876), imprimeur-lithographe, éditeur. On sait qu’il vit à Montmartre depuis 1849 et qu’en janvier 1855 il demeure rue de l’Empereur (aujourd’hui rue Lepic). Il se peut donc que la chute dont Nerval a été victime le 24 septembre 1851 se soit produite là, rue de l’Empereur. que Théophile connaît. En descendant d’une terrasse je roule d’un escalier, ma poitrine porte sur un angle et mon genou droit se tord et se foule. Le pire est la poitrine. Ce matin, j’ai une énorme tumeur bleue où je vais mettre des sangsues, ce que j’ai eu tort de ne pas faire hier, mon genou me fait souffrir au point de n’avoir pu dormir de la nuit. 11Ibidem, p. 1006.

A Arsène Houssaye
25 septembre 1851

J’ai du malheur ; je viens de faire une chute très forte, j’ai la poitrine fortement percutée et gonflée, et un genou très endommagé. 12Ibid., p. 1007.

A Maxime Ducamp
26 septembre 1851

… Vous comprenez que quand on tombe de deux pieds de haut et de tout son poids sur un angle de fourneau et sur le téton gauche, qu’on se foule de plus le genou et qu’en respirant depuis deux jours on se sent comme une flèche qui vous traverse la poitrine on n’est pas très sûr de n’avoir pas une lésion intérieure. […].
Si vous m’avez écrit chez moi je n’y suis pas depuis deux jours, je suis à l’hôtel. Si par hasard vous sortez demain avant 11 heures et que vous eussiez à me dire un mot, je suis rue Montyon n°9, près de la Boule-Rouge et du boulevard Montmartre ; je n’aurais pu être pansé chez moi.
13Gérard de Nerval, Correspondance, in Oeuvres complètes, nouvelle édition, tome II, p. 1292, Gallimard, Pléiade, 1984.

 

En passant devant une maison, j’entendis un oiseau qui parlait selon quelques mots qu’on lui avait appris, mais dont le bavardage confus me parut avoir un sens […]. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison voisine. Il me fit voir sa propriété, et, dans cette visite, il me fit monter sur une terrasse élevée d’où l’on découvrait un vaste horizon. C’était au coucher du soleil. En descendant les marches d’un escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur l’angle d’un meuble. J’eus assez de force pour me relever et m’élançai jusqu’au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant, avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu des regrets qu’entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des fleurs d’automne. Ce ne fut cependant qu’un évanouissement, après lequel j’eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au lit. La fièvre s’empara de moi ; en me rappelant de quel point j’étais tombé, je me souvins que la vue que j’avais admirée donnait sur un cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d’Aurélia. 14Gérard de Nerval, Aurélia, I, IX.

Le numéro 9 de la rue Montyon est alors celui d’une maison meublée, connue sous le nom de maison Goupil ; et le numéro 10 (anciennement 9) celui des bureaux du Journal des théâtres, où résident Herbin, rédacteur en chef, et Prieux, directeur-gérant du périodique 15Renseignements trouvés dans la nouvelle édition de la correspondance de Nerval, établie et annotée par Jean Guillaume, Claude Pichois et Jean Zigler, in Gérard de Nerval, Oeuvres complètes, nouvelle édition, tome II, p. 1810, Gallimard, Pléiade, 1984.. Nerval a sans doute trouvé là le secours d’amis issus comme lui du monde de la presse et du théâtre.

En novembre 1851, Nerval donne pour adresse le n°20 de la rue de Lille. Il séjourne plus probablement chez le docteur Emile Blanche, 2 rue de Seine à Passy (aujourd’hui 17 rue d’Ankara). Le 27 décembre 1851, il endure l’échec de sa nouvelle pièce L’Imagier de Harlem au théâtre de la Porte Saint-Martin. En janvier 1852, il donne pour adresse le n°20 rue de Lille, puis le n°66 rue des Martyrs. Il loge en fait chez son ami Eugène de Stadler 16Eugène de Stadler (1816-1875), archiviste aux Archives nationales, inspecteur des archives départementales., 24 rue de Bréda, où il est soigné pour un érisipèle et une fièvre chaude. Du 23 janvier au 15 février 1852, il est hospitalisé à la maison Dubois 17Cf. Paris : Maison de santé. Baudelaire un peu plus tard fit hospitaliser à la maison Dubois a maîtresse Janne Duval après sa première crise d’hémiplégie. Créée par Saint Vincent de Paul, la maison Dubois a été transférée en 1858 au numéro 200 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, où elle est devenue l’hôpital Fernand Widal., établissement de santé municipal situé au n° 110 de la rue Saint-Denis. Il donne alors pour adresse le numéro 9 de la rue du Mail.

Le 21 avril 1852, Nerval sollicite un passeport pour la Belgique et l’Allemagne. Le 9 mai, il est à Bruxelles. Le 12 mai, à Anvers. Entre le 12 et le 21 mai, à Amsterdam. Le 22 mai, à Gand. Le 23 mai, il retourne à Lille, et le 1er juin à Paris. Intitulé Les Illuminés, son dernier livre a été mis en vente le 8 mai. Il signe le contrat de publication des Petits châteaux de Bohème le 14 décembre 1852.

Sa situation demeure toutefois des plus précaires, et il doit demander au ministère un secours de 400 francs. Il se trouve ensuite rattrapé par la maladie, hospitalisé du 6 février au 27 mars 1853 à la maison Dubois, puis conduit d’urgence le 25 août à l’hôpital de la Charité, puis transféré le 27 août à la clinique du docteur Blanche. Il ne connaîtra plus dès lors que de courtes périodes de rémission. Il effectue cependant encore, du 30 mai au 15 juillet 1854, un nouveau voyage en Allemagne. Il publie Sylvie le 13 août 1853, puis Les Filles du feu le 10 décembre 1853, et il achève en août 1854 la rédaction d’Aurélia.

Ci-dessus : le docteur Emile Blanche (1820-1893), aliéniste.

 

Ci-dessus : ancien hôtel de la princesse de Lamballe, 2 rue de Seine (aujourd’hui 17 rue d’Ankara), la clinique du docteur Jacques-Emile Blanche.

Outre la clinique du docteur Blanche, où il séjourne du 27 août 1853 au 27 mai 1854, puis du 6 août 1854 au 19 octobre 1854, Nerval a pour dernier domicile connu l’hôtel de Normandie, au numéro 13 de la rue Neuve des Bons-Enfants (aujourd’hui rue Radziwill).

J’ai toujours trouvé pathétique cette dernière adresse, rue Neuve des Bons-Enfants.

Les Bons-Enfants sont ici à la fois les enfants vêtus de rouge de l’orphelinat dit des Enfants Rouges, fondé en 1534 par Marguerite de Navarre dans ce quartier du Marais, et les escholiers du collège dit des Bons Enfants, fondé en 1208 par Étienne Belot 18Cf. Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, article Collège : « En 1187, il y avait à Saint-Thomas-du-Louvre une école pour cent soixante pauvres prêtres. En 1208, Étienne Belot et sa femme donnent un arpent de terre, près le cimetière Saint-Honorat, pour établir le collége des Bons-Enfants ». Cf. aussi Jules de Gaulle et Charles Nodier, Nouvelle histoire de Paris et de ses environs, p. 566 : « En 1208, lorsqu’on achevait l’église Saint-Honoré fondée par Renold Chereins, un bourgeois de Paris nommé Etienne Belot, et Ada, sa femme, projetèrent de créer un collège au même endroit. Renold Chereins donna l’emplacement, et au mois de février 1208, Étienne Belot fit bâtir la maison où l’on donna place à treize étudiants pauvres confiés à un chanoine de Saint-Honoré pour lequel fut fondée une prébende. Cette maison reçut d’abord le nom d’Hôpital des Pauvres-Écoliers ; en effet, le collège ne leur donnait que l’instruction, et pour vivre ils étaient obligés de demander l’aumône. près de l’église Saint-Honoré pour servir aux étudiants pauvres. Ceux-ci allaient alors, faute de ressources, quêtant leur pain dans la ville : Les bons enfans orrez crier, Du pain, nes veuil pas oublier. Nerval, en son propre temps, endure de façon neuve la peine commune à chacun de ces deux profils.

Ci-dessus : Eugène Atget, rue Radziwill (anciennement rue Neuve des Bons-Enfants), 1906.

Orphelin d’une mère qu’il n’a jamais vue et qui repose depuis 1810 en Allemagne, dans la froide Silésie, au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw 19Gérard de Nerval, Promenades et souvenirs, IV, Juvenilia., le poète s’est perdu dans le labyrinthe d’un Paris qui, quoique natal, lui est apparu jour après jour sans feu ni lieu.

Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. […]. Ayant rencontré un seul logement au-dessous de trois cents francs, on m’a demandé si j’avais un état pour lequel il fallût du jour. J’ai répondu, je crois, qu’il m’en fallait pour l’état de ma santé.
« C’est, m’a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s’ouvre sur un corridor qui n’est pas bien clair.
Je n’ai pas voulu en savoir davantage…
20Ibidem, II, Le Château de Saint-Germain.

Le séjour de l’impasse du Doyenné en 1835 fait à lui seul exception dans cette existence labyrinthique. Tentant de faire revivre le souvenir de ce séjour princeps lorsqu’en vertu de quelque foi mystérieuse – La Treizième revient… C’est encor la première ; Et c’est toujours la seule, — ou c’est le seul moment 21Gérard de Nerval, Les Chimères, Artémis. – il s’installe au numéro 4 de la rue Saint Thomas du Louvre en 1848, Nerval reçoit là le 20 novembre 1850, en même temps que son congé, la blessure de l’expropriation essentielle que constitue l’anéantissement du lieu même de son souvenir. La blessure était sans doute mortelle. Après le 20 novembre 1850, Il n’y plus pour Nerval de séjour possible, – de séjour véritable s’entend -, ni à Paris ni ailleurs.

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Notes[+]

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Arsène Houssaye –  » Voici comment nous vécûmes ensemble : Camille Rogier, Gérard de Nerval, Théo et moi « 

 

Ci-dessus : La Bohème romantique, in Arsène Houssaye, Confessions – Souvenirs d’un demi-siècle, 1830-1880, tome 1, frontispice du chapitre VI, p. 291, E. Dantu Editeur, Paris, 1885.

A Paris la semaine dernière, je suis allée respirer place du Carrousel le souvenir de la bohème romantique, celui de Gérard de Nerval et de la bande à Camille Rogier. Dans Nerval à sa fenêtre ou le paysage de l’impasse du Doyenné, j’évoquais la démolition du quartier du Doyenné en 1851, à fin de dégagement de la place du Carrousel, et l’édification du pavillon Mollien à l’emplacement du quartier détruit, à fin d’achèvement du Grand Louvre. Je suis allée, disais-je, place du Carrousel respirer le souvenir d’un quartier qui n’existe plus, dont il ne subsiste aucune trace, et, foi de pèlerin romantique, le souvenir, qui flotte ici, invisible dans l’air, suffit à ranimer ce qui a été, qui est toujours aux yeux de l’imagination, et que les yeux du corps seulement ne voient pas. Bien sûr le vif d’un tel souvenir ne va pas sans l’amitié des livres, ceux que Nerval et les siens nous ont laissés, peuplés de leurs voix survivantes, qui aujourd’hui comme hier entretissent le roman de leur vingt ans, témoin de leur jeunesse éternelle. J’ai relu ainsi avant de me rendre au Carrousel du Louvre les Confessions – Souvenirs d’un demi-siècle, 1830-1880, livre dans lequel Arsène Houssaye 1Arsène Houssaye (1814-1896), écrivain, auteur d’une oeuvre abondante ; de 1849 à 1856, administrateur général de la Comédie-Française ; à partir de 1857, inspecteur des musées de province ; directeur, en 1866, de la Revue du XIXe siècle ; fondateur après 1870, de La Gazette de Paris, puis de La Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg ; président de la Société des gens de lettres en 1784., familier lui aussi de l’impasse du Doyenné, raconte « comment nous vécûmes ensemble : Camille Rogier, Gérard de Nerval, Théo et moi ». 2Arsène Houssaye, Confessions – Souvenirs d’un demi-siècle, 1830-1880, tome 1, chapitre VI, II : Une Ruche, E. Dantu Editeur, Paris, 1885.

Ci-dessus : Arsène Houssaye, photographié par Nadar.

Voici comment nous vécûmes ensemble : Camille Rogier, Gérard de Nerval, Théo et moi.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Théophile Gautier, jeune ; Gérard de Nerval ; Camille Rogier, plus âgé, à Constantinople (on ne trouve aucun portrait de Camille Rogier antérieur à l’installation à Constantinople).

Théo [Théophile Gautier (1811-1872)] loua, rue du Doyenné, au voisinage de Camille Rogier 3« Ce Rogier, qui dessinait de très fines illustrations pour les Contes d’Hoffmann, gagnait assez d’argent pour s’acheter des bottes à l’écuyère et des habits de velours nacarat, sur lesquels s’étalait sa magnifique barbe rousse, objet de notre envie. Ayant à faire des dessins pour les Mille et une Nuits, il alla en Orient, où il resta et devint directeur des postes à Beyrouth ». Propos de Théophile Gautier, cité par Arsène Houssaye., un petit pied-à-terre pour recevoir ses amis et ses amies, car outre que la barrière des Bonshommes 4Barrière des Bonshommes, nommée aussi barrière de la Conférence, ou barrière de Versailles, puis barrière de Passy: l’une des 5 anciennes barrières de Passy. nous semblait au bout du monde, la vie y était trop familiale pour un homme qui a des amitiés bruyantes et qui lâche la bride à ses passions. Ce pied-à-terre n’était pas ruineux : deux cent cinquante francs par an. Théo n’y répandit pas un luxe asiatique, il n’y mit que ce qu’il faut pour dormir et rêver.

Ci-dessus : vers 1859, vue de l’ancienne barrière des Bonshommes, ultérieurement détruite, par A. Gouviot.

 

Ci-dessus : vue du quartier du Doyenné par Thomas Girtin (1775-1802).

Le luxe était en face, dans les célèbres appartements de Camille Rogier, qui était déjà un artiste reconnu et qui avait convié quelques peintres de ses amis à couvrir de chefs-d’œuvre les panneaux blancs encadrés d’or du salon. Ce salon est devenu légendaire, puisqu’il fut le rendez-vous de la première bohème littéraire.

Ci-dessus : dans le cadre des grands travaux haussmanniens, démolition des vieux quartiers adjacents à la place du Carrousel, parmi lesquels la rue et l’impasse du Doyenné.

Gérard, qui voulait mener une vie fastueuse, en fils de bonne famille, avait pris un coin de l’appartement de Rogier en promettant d’y apporter des merveilles ; c’était un sous-locataire bien facile à vivre, puisqu’il ne couchait jamais chez lui. On ne le voyait çà et là que dans les belles heures de la journée ; le soir il courait les théâtres, la nuit il vivait en noctambule et en illuminé dans la fièvre de l’inspiration. Il finissait de guerre lasse par s’endormir où cela se trouvait, tantôt comme le beau Phébus, tantôt comme le poëte Régnier 5« Le poète Régnier » : Mathurin Régnier (1573-1613), poète français, auteur de satires, « négligemment habillé et assez mal-propre, un original de son temps », dixit Madeleine de Scudéry, mort à l’âge de quarante ans suite à une vie de bohème et de débauche..

 

Ci-dessus : la place du Carrousel avant son réaménagement, en 1849 ; à droite, le quartier du Doyenné.

Je venais dans la journée passer une heure au milieu de tout ce monde flamboyant, émerveillé de voir dépenser tant d’esprit, argent comptant. Un soir, Camille Rogier nous avait offert le thé dans un adorable jeu japonais ; nous babillâmes tant et si bien, descendant des hauteurs de la philosophie jusque dans les abymes de la volupté, que nous oubliâmes l’heure, à ce point, que l’aurore allait émerger à l’orient quand nous pensâmes a nous en aller, Ourliac 6Edouard Ourliac (1813–1848), écrivain. Cf. Wikisource : oeuvres d’Edouard Ourliac., Beauvoir 7Eugène Auguste Roger de Bully, dit Roger de Beauvoir (1806-1866), romancier et dramaturge et moi, qui n’étions pas de la maison. « J’ai bien une chambre d’ami, dit Rogier, mais je n’en ai pas trois. » J’étais le plus paresseux : j’allai me jeter sur le lit de l’hospitalité. Je m’éveillai si tard dans la journée que Rogier me dit en souriant : « Ce n’est pas la peine de vous en aller, puisque nous dînons ensemble. » Le soir venu, ce fut la même causerie. Quand Théo créait un paradoxe, il ne s’arrêtait pas à mi-chemin ; quand Ourliac improvisait une de ses comédies, il fallait attendre le dénouement ; quand Beauvoir éclatait dans ses lazzis, on ne songeait pas à mettre un point.

Le lendemain du second jour, j’envoyai prendre mon lit de camp rue Vivienne pour vivre en si bonne compagnie. C’était d’ailleurs sur la prière renouvelée de Théo et de Gérard comme de Rogier. Naturellement Gérard ne s’inquiéta jamais du terme. Rogier ne voulait pas me faire payer l’hospitalité, mais je me promis de prendre ma revanche par quelques festins aux Frères-Provençaux 8Aux Frères-Provençaux : célèbre restaurant parisien, situé au Palais-Royal., les jours de lettres chargées, car ma mère ne m’oubliait pas.

 

Ci-dessus : édifié en 1851 à l’emplacement du quartier du Doyenné, photographié par Gustave Le Gray, le pavillon Mollien, sur l’aile sud du Grand Louvre.

On n’a jamais vécu d’une amitié plus franche et plus gaie ; tous les jours, vraie fête pour le coeur et pour l’esprit. C’était en chantant comme de gais compagnons qu’on se mettait à l’oeuvre, Théo à Mademoiselle de Maupin, Gérard à La Reine de Saba, Ourliac à Suzanne, moi à La Pécheresse. Je ne compte pas les sonnets et les chansons que Rogier mettait en musique sans perdre un coup de crayon, car il dessinait toute la journée ou peignait des aquarelles, illustrant tour à tour Hoffmann et Byron.

 

Ci-dessus : édifié en 1851 à l’emplacement du quartier du Doyenné, photographié par mes soins le 29 septembre 2012, le pavillon Mollien.

Dans le grand salon, il y avait de la place pour tout le monde. L’un écrivait au coin du feu, l’autre rimait dans un hamac ; Théo, tout en caressant les chats, calligraphiait d’admirables chapitres, couché sur le ventre ; Gérard toujours insaisissable allait et venait avec la vague inquiétude des chercheurs qui ne trouvent pas ; Beauvoir apparaissait çà et là, — ce Musset brun, comme a dit d’Aurevilly, — avec des pages rimées toutes brûlantes.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Théophile Gautier, vu par Auguste de Châtillon ; Gavarni, autoportrait ; Roger de Beauvoir.

Ce n’était pas tout : Gavarni 9Sulpice Guillaume Chevalier, dit Paul Gavarni (1804-1866), aquarelliste et dessinateur., qui publiait alors je ne sais quel journal de modes avec la protection de madame d’Abrantès, venait crayonner avec Rogier, quand il n’était pas occupé à faire le beau, lui qui n’était pas beau. Il contrastait singulièrement avec Théo, car si Gavarni ressemblait à une gravure de modes, Théo ressemblait à un Basque venu tout chevelu des forêts et des montagnes, non pas toujours avec le gilet rouge légendaire, mais avec une vareuse écarlate.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Auguste de Châtillon vers 1870 ; Prosper Marilhat, vu par Théodore Chasseriau en 1835.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Chenavard, vu par Nadar ; Célestin Nanteuil (à droite) ; Eugène Delacroix, Autoportrait au gilet vert, circa 1837.

Parmi les amis poètes ou peintres, parmi ceux qui peignaient les panneaux du grand salon ou qui contaient bien, on voyait venir dans l’après-midi Ourliac, un comique qui a fini comme Polyeucte ; Auguste de Châtillon 10Auguste de Châtillon (1808-1881), peintre, sculpteur, poète., moitié peintre et moitié poète, comme à ses débuts Théophile Gautier, mais toujours resté à mi-chemin, tandis que l’auteur de la Comédie de la Mort, de peintre effacé, devenait grand poète ; Marilhat 11Georges Antoine Prosper Marilhat (1811-1847), peintre orientaliste., un paysagiste exquis qui avait la nostalgie du soleil et qui initiait Rogier à l’Orient ; Célestin Nanteuil 12Célestin François Nanteuil-Leboeuf, dit Célestin Nanteuil (1813_1873), peintre, graveur, illustrateur., une palette sans crayon, une poésie mal dessinée ; Emile Vattier 13Emile Charles Wattier (1800-1868), peintre, lithographe, caricaturiste, vignettiste et graveur à l’eau-forte., une contre-épreuve de Watteau, trop vieux de cent ans ; Alphonse Esquiros 14Henri François Alphonse Esquiros (1812-1876), écrivain, homme politique. une contre-épreuve de Saint-Just, coeur d’or, esprit profond, grand citoyen ; Gavarni, qui n’était encore qu’un journal de modes ; Eugène Delacroix, aussi grand coeur que grand esprit, romantique avec les romantiques, mais classique obstiné dans le silence du cabinet, comme pour faire pénitence de toutes les luxuriances de son pinceau ; Préault 15Antoine Augstin Préault, dit Auguste Préault (1809-1879), sculpteur., qui sculptait des mots comme Chenavard 16Paul Marc Joseph Chenavard (1808-1895), peintre..

Parmi les familiers de notre maison, il y avait aussi des Parisiens du perron de Tortoni 17Tortoni : fondé en 1798 par un napolitain nommé Velloni, célèbre café parisien, situé à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Taitbout. Après un siècle de succès, il ferme en 1893., comme ce gai et spirituel marin qui est devenu l’amiral Coupvent des Bois 18 Aimé Auguste Élie Coupvent des Bois (1814-1891), vice-amiral.. Il y avait Brot 19Charles Alphonse Brot (1807-1895), écrivain., que Théo accusait de verser trop de larmes dans son joli roman Priez pour elles ; Pétrus Borel 20Joseph Pétrus Borel d’Hauterive, dit Pétrus Borel ou « le lycanthrope » (1809-1859), écrivain., qui était sur le point de trahir le romantisme, entraîné par ses études historiques.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Camille Roqueplan ; Nestor Roqueplan ; Petrus Borel.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Charles Lassailly ; Narcisse Diaz ; Auguste Maquet en 1847.

Augustus Mackeat 21Auguste Maquet (1813_1888°, écrivain, nègre d’Alrxandre Dumas., beau cavalier se préparant aux coulisses et à la scène, n’apparaissait que de loin en loin ; pareillement l’incomparable Lassailly 22Charles Lassailly (1806-1843), écrivain, secrétaire de Balzac.. Ernest Falconnet 23Ernest Falconnet (1815_1891), poète hellénisant., aujourd’hui conseiller à la Cour ; Edouard L’Hôte 24Edouard L’Hôte, poète, auteur des Primevères en 1836., devenu plus ou moins un personnage dans les douanes, venaient bras dessus bras dessous, le premier déjà connu par des pages de haute critique, le second par un recueil de fraîches poésies, intitulé : les Primevères. Falconet parlait d’or, L’Hôte jetait l’éclat d’une vive causerie. Alexandre Dumas apparaissait comme un orage ; il n’était pas entré qu’il était sorti. Il avait eu le temps toutefois de dire un mot à tout le monde ; sans doute, il appelait cela semer des sympathies, car, pareil à Hugo dans ses témérités incomprises, il lui fallait des amis de tous les ordres. Les deux Roqueplan 25Camille et Nestor Rocoplan, dits Roqueplan : Camille Roqueplan (1802-1855), peintre ; Nestor Roqueplan (1805-1870), journaliste, écrivain, directeur d’opéra et de théâtre. venaient çà et là ; Nestor ne s’en allait jamais sans avoir dit son mot — qui était quelquefois un mot. Camille voulut peindre un des panneaux du salon, quand il vit tant d’ébauches radieuses de Marilhat, de Boulanger 26Louis Boulanger (1806-1847), peintre, lithographe et illustrateur., de Devéria, de Nanteuil, de Vattier, de Diaz 27Narcisse Virgile Dias de la Peña (1807-1876). Note d’Arsène Houssaye : Diaz, si j’ai bonne mémoire, nous était arrivé par Constant [Constant Troyon (1780-1817), peintre d’ornement et doreur] comme peintre en décors, presque comme peintre d’enseignes. Nous avions un miroir cassé, il prit la palette de Théo et en quelques coups de pinceau il fit fleurir des roses sur les brisures, si bien que la glace qui ne valait pas vingt-cinq francs se vendit plus tard vingt-cinq louis. et des autres.

Ci-dessus : Alexandre Dumas en 1830.

Quand les peintres étaient à l’échelle, on allait au cabaret voisin faire une vraie débauche de bière. Il faut vous dire que celle qui nous versait à boire était une Flamande, cheveux au vent, bras nus, gorge abandonnée, qui versait la jeunesse dans nos chopes. J’ai d’ailleurs peint cela en vers : un tableau fidèle, que Gérard [de Nerval] a quelque peu reproduit 28Jadis ami du « gentil » Nerval, qui n’est plus là pour se défendre, Arsène Houssaye se montre ici, « après un demi-siècle », injuste et perfide. dans la Bohème galante.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Arsène Houssaye, Vingt Ans, in Sentiers perdus, Poésies complètes, 1841 ; Gérard de Nerval, Les Nuits d’Octobre, in La Bohème galante, Editeur Michel Lévy Frères, 1861.

Camille Rogier, avec une pointe de scepticisme et de raillerie sous son air de bon apôtre, était l’homme du monde le plus charmant. Lui seul de toute la maison gagnait de quoi vivre : il peignait, il illustrait des livres, il improvisait des aquarelles. Et tout cela en chantant des airs de Mozart et de Camille Rogier, car il était musicien à la manière de ceux qui ne savent pas la musique, comme plus tard Pierre Dupont 29Pierre Dupont (1821-1870), chansonnier, poète et goguettier, prisé par Charles Baudelaire.. Il y a les doués et les savants. J’aime mieux les premiers, même s’ils ne font qu’ébaucher les choses. Camille Rogier était par l’esprit et le talent un artiste oriental dans l’harmonie de la lumière, mais avec les nonchalances du crayon ; aussi, son heure est venue quand il a peint des harems. J’ai sous la main toute une pléiade d’odalisques qui sont des merveilles par l’abandon voluptueux de leurs poses, par le charme onduleux de leurs attitudes. Depuis son séjour en Orient, des voyages à Venise ont encore accentué son talent. Il a pris quelque chose à ces maîtres qui sont l’éternelle charmerie des artistes. Ç’a été une vraie joie pour moi de retrouver mon cher Camille Rogier en compagnie de notre ami Coupvent des Bois, dans le petit musée de l’avenue Frochot 30Devenue aujourd’hui privée, l’avenue Frochot a longtemps abrité divers ateliers d’artiste, dont au XIXe siècle ceux de Camille Rogier, Victor Hugo, Théodore Chassériau, Gustave Moreau, Toulouse-Lautrec, puis au XXe siècle ceux de Jean Renoir et de Django Reinhardt. Cf. A Paris – Mystérieuse avenue Frochot., où il a rapporté de ses pérégrinations les curiosités les plus rarissimes. C’est une féerie. Je parlais tout à l’heure des perspectives de la vie ; dirai-je qu’après un demi-siècle Camille Rogier me paraît tout aussi jeune, à cela près que sa barbe blonde est une barbe blanche. L’art a cela de beau, qu’il perpétue la jeunesse en nous, si les vestales antiques qui s’appellent aujourd’hui les illusions entretiennent dans notre cœur le feu des belles passions.

 

Ci-dessus : vue du pavillon Mollien depuis le quai François Mitterrand, autrefois nommé rue des Orties.

Pendant que Gérard courait les théâtres, pendant que Théo s’attardait dans sa famille, car il lui arrivait souvent de passer deux ou trois jours à Passy, nous étions nous deux, Rogier et moi, les seuls hôtes du Doyenné. Il peignait, j’écrivais ; ce qui ne nous empêchait pas de deviser de toutes choses. L’esprit suit à la fois deux routes parallèles. Lauzun disait : « Je ne suis pas si bête d’imaginer qu’une femme ne pense qu’à moi, puisque je n’en embrasse jamais une sans penser à une autre. » Un philosophe pourrait expliquer ces deux routes de la pensée, en disant que nous avons deux yeux. J’abandonne cette théorie à ceux qui portent des lunettes.

 

Ci-dessus : vue du pavillon Mollien depuis le quai François Mitterrand.

Au milieu de Paris, nous jouissions du silence, — le silence, un bien que ne connaissent pas les sots, — le silence, une des voix de l’infini. Nous entendions, le matin, le chant du coq, parce que la portière avait une basse-cour : chèvres, poules, pigeons, tout cela vivant sur l’herbe du Louvre ; nous entendions aussi le chant des oiseaux, parce que la femme du commissaire de police avait des oiseaux sur sa fenêtre. Ce qui prouvait qu’elle n’avait pas de piano. « C’est toujours cela », disait Théo.

 

Ci-dessus : place du Carrousel en 1830.

Ceux qui nous voyaient du dehors n’auraient pas mis deux sous sur nos cartes, mais ceux qui pénétraient chez nous jugeaient déjà qu’il y avait quelque chose là. Nous avions l’air de dilettantes, plus préoccupés des aventures de la vie que des aventures de l’idée ; il semblait que si nous courions les bonnes fortunes de la poésie ou du roman, c’était pour mieux accentuer nos bonnes fortunes en action ; mais, au fond, nous étions studieux, obstinés, résolus ; nous avions tous une vertu inappréciable dans les lettres, c’était de ne vouloir écrire que selon notre fantaisie. Nous étions pauvres, mais aucun de nous n’eût consenti à s’attarder ou à se défaire la main dans le travail mercenaire. Un homme d’esprit trouve toujours à écrire pour de l’argent. Mais, s’il se condamne aux travaux forcés, il est perdu. On devrait, pour la menue monnaie du journal, inventer des machines à écrire, comme on a inventé des machines à coudre.

 

Ci-dessus : place du Carrousel, 29 septembre 2012.

 

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