Quand Pantasaron et Pantagruel sont dans un bateau

 

 

– Aie Pentasaron à l’esprit lorsque tu prends part à un repas de fête, et tous se réjouiront avec toi. 1)Codices colonienses, n°174, Bibliothèque épiscopale de Cologne

– Mieulx doncques vault, dist Panurge, boire d’aultant et banqueter. – Il dict bien, monsieur Antitus, dist frère Jean : ci voyant ces diables d’oiseaulx, ne faisons que blasphémer ; mais vidant vos bouteilles et pots ne faisons que Dieu louer. Allons doncques boire d’autant. 0 le beau mot ! 2)Rabelais, Pantagruel, V, 8, p. 273

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Saint Pantasaron, photographié à Vals par Serge Alary ; Gargantua, in Oeuvres de Rabelais illustrées par Gustave Doré, Librairie des Publications illustrées, 1857.

 

Quand Pantasaron, l’archange de Vals, et Pantagruel, le géant de Rabelais, sont dans un bateau, qui est-ce qui tombe à l’eau ? Diable (oh ! pardon ), quelle drôle de question ! Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ? C’est l’étymologie qui nous le dit. Dans panta-, il y a le grec παντα, qui signifie "tout" 3)Rapporté à l’étymologie grecque, panta-saron pourrait signifier : qui balaie tout, ou qui rit de tout , et il y a aussi l’occitan panta, qui signifie "ventrée, farce, grimaces", note Robert Geuljans dans le Dictionnaire Etymologique de l’Occitan. Et d’ajouter la confidence suivante : "Je ne serais pas étymologue si le nom de Pantasaron "qu’il faut avoir à l’esprit lorsque on prend part à un repas de fête, auquel cas tous se réjouiront avec vous", si ce nom de Pantasaron donc n’avait pas fait sonner une clochette dans ma tête. Cela ressemble trop à Pantagruel  et à Saint Panchard". L’étymologie, c’est beau parfois comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ! Voilà Pantasaron et Pantagruel, qui l’eût cru ? embarqués, façon Laurel et Hardy, sur le même bateau. 

Robert Geuljans m’écrivait récemment à propos de cet étonnant jumelage :

 

L’étymon de Pantagruel/Saint Panchard est panticem, "ventre", qui normalement donne des formes comme panse. Mais en occitan, notamment dans le sud-est, on a refait une base pant–  qui est très répandue en ibéro-roman, comme par exemple panturra, "gros ventre" en portugais.

Rabelais l’a certainement connu.

Y a-t-il un lien entre le Pantasaron du codex de Cologne et la fresque de l’église de Vals ? […] Cologne est très loin de l’Ariège.

Je penche plutôt pour une origine locale, un archange créé par un peintre ou un ecclésiastique qui aimait la bonne fête, un Rabelais en puissance.

Il a dû s’amuser

 

J’ai transmis les conclusions de Robert Geuljans à Serge Alary, responsable de l’Association des Amis de Vals. Voici la réponse de Serge Alary :   

 

Je me suis permis d’interpeller Jean-Marc Stouffs, restaurateur des fresques de Vals, et Virginie Czerniak, maître de conférence en histoire de l’art médiéval à l’université de Toulouse le Mirail, qui est en train de finaliser, avec Jean-Marc, un article sur les fresques de Vals, article à partir duquel seront travaillés les panneaux destinés à la salle d’exposition de Vals.

Leurs propres recherches n’ont jusqu’ici rien apporté de nouveau concernant Saint Pantasaron, y compris dans les fonds de la synagogue de Toulouse et dans les archives de l’Institut catholique. L’angéologie juive présente un nombre considérable de personnages. D’après Jean-Marc Stouffs et Virginie Czerniak, qui corroborent tous deux l’avis de Robert Geuljans, la présence de Pantasaron à Vals serait anecdotique, sans lien avec le manuscrit de Cologne (?, et d’origine purement locale.

[…]

Notre archange avocat Pantasaron aura décidemment fait poser beaucoup de questions depuis sa redécouverte dans les années 1950.

Avant l’intervention de Jean-Marc Stouffs, seul le début du nom "PANTA" était lisible ainsi que la lettre "S" au-dessous du dernier "A".

Parmi les propositions d’interprétation, nous avons eu "Pantarcas", "Pantaugues", voulant suggérer Puissance ou Domination. J’ai oublié d’autres suggestions faites depuis cette époque, quant à elles complètement farfelues.

S’il n’y avait le rouleau de la petitio que Saint Pantasaron porte dans sa main gauche, et sa situation privilégiée dans la travée du Christ en majesté, il aurait été plaisant de voir cet archange en "organisateur" de banquet. Mais, après tout, il n’y a pas d’incompatibilité entre la fonction d’intercesseur et les plaisirs de la vie – en particulier ceux des repas de fête – et ceux du rire… Ce serait même rassurant.

Si quatre siècles environ ne les séparaient, l’on prendrait plaisir à associer Pantasaron et Pantagruel et à développer une thèse où notre personnage de Vals serait l’un des enfants cachés de Gargantua. Quelle tête feraient les historiens de l’art ! 

 

Quelle fête, en tout cas, que cet échange de vues, savantes ou rêvées, autour d’un personnage dont on ne sait rien, sinon qu’il porte le drôle de nom de Pantasaron et qu’en vertu d’un étrange pouvoir mentionné à propos d’un archange homonyme dans un obscur manuscrit du XIe ou XIIe siècle, il traîne, charmant et jeune, tous les coeurs après soi !  

 

Quelle fête aussi que celle de l’uchronie, qui permet à Pantagruel de figurer, sous les traits de Pantasaron, parmi les archanges du livre de l’Apocalypse ! Autre archange, drôle d’archange. Rabelais, dans le Prologue de Pantagruel, augurait déjà que l’on pût ajouter quelques petites ioyeusetez à la voix de sainct Iehan de l’Apocalypse : quod bibimus testamur.    

Voulant doncques moy vostre humble esclave accroistre voz passetemps davantaige, ie vous offre de present ung aultre livre de mesmes billon, sinon qu’il est ung peu plus equitable & digne de foy que n’estoit l’aultre. Car ne croyez pas si ne voulez errer à vostre escient, que ien parle comme les Iuifz de la loy. Ie ne suis pas nay en telle planette, et ne m’advint oncques de mentir ou asseurer chose que ne feust veritable : agentes & consentientes, c’est à dire, qui n’a conscience n’a rien. Ien parle comme sainct Iehan de l’Apocalypse : quod bibimus testamur. C’est des horribles faict & prouesses de Pantagruel… 4)Rabelais, Pantagruel, numérisation François Bon, d’après l’édition princeps de 1532. Ponctuation et graphie originales.

 

Ci-dessus : portrait de François Rabelais par Gustave Doré.

 

Notes

↑ 1. Codices colonienses, n°174, Bibliothèque épiscopale de Cologne
↑ 2. Rabelais, Pantagruel, V, 8, p. 273
↑ 3. Rapporté à l’étymologie grecque, panta-saron pourrait signifier : qui balaie tout, ou qui rit de tout
↑ 4. Rabelais, Pantagruel, numérisation François Bon, d’après l’édition princeps de 1532. Ponctuation et graphie originales.

2 réflexions sur « Quand Pantasaron et Pantagruel sont dans un bateau »

  1. Martine Rouche

    De l’art de sembler irrévérencieuse avec révérence …

  2. Jacques Gironce

    Et si justement,Pantasaron évoquait le Repas des Noces de l'Agneau…Sauf la tradition juive,aveugle là-dessus,la maturation théologique peut y avoir amené l'artiste. Quoique tout de même sérieux,il est probablement aussi un écho de ce qui a pu se passer, à l'issue de ce chef d'oeuvre, et selon l'antique  tradition occitane: " La terre est basse, le ciel est haut, seule la table est à niveau ."Le royaume des cieux commence ici.

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