Ils étaient pauvres

Le 19 décembre 1952, l'abbé Durand adresse aux amis de Vals une invitation à venir partager quelques gâteaux et un bol de chocolat chaud le soir de Noël, après la messe de minuit 1)Cf. La dormeuse blogue : Julien Durand à Vals ou les belles heures d'un abbé préhistorien. Il évoque dans cette missive les ouvrages de Marie Noël, qu'il songe à relire en cette période de l'année. 
 
Je me suis demandé à quels poèmes il songeait. J'avais sous la main l'essentiel de l'oeuvre poétique de Marie Noël, Les Chants de la Merci (1930), Les Chansons et les Heures (1935), Le Rosaire des joies (1947), Chants et psaumes d'automne (1970), Les Chants des Quatre-Temps (1972). J'ai relu, à la recherche des textes dédiés au temps de Noël. Ces textes sont assez nombreux. Ils illustrent de façon tragique le souvenir du drame de 1904 – 25 décembre 1904 : départ du Bien-Aimé, objet d'un amour jamais dit ; 27 décembre 1904 : mort soudaine du petit frère, qui avait douze ans – et la crise dans laquelle Marie Noël s'enfonce au fil des années, la foi qui l'abandonne et la laisse, comme Job, en proie au sentiment de la misère absolue. C'est du fond de cette misère qu'elle compose des chants de Noël dédiés chaque fois aux pauvres de toutes sortes, spécialement à ceux qui sont seuls, – pauvres parmi les pauvres :

Mais quel est celui-ci qu'une main d'ombre accable
Penché si lourdement sur l'ouvrage du feu ?
Son assiette froide est seule sur la table.
Est-ce un coupable ?… Un exilé ?…

[…]

Priez pour le coeur dépourvu
Qui dans la nuit émerveillée
Poursuit son amère veillée.

Marie Noël, Les Chansons et les Heures, Chant de Noël, 1906

… Qui vient ? …
Sont-ce nos hôtes ? … Non, rien

Ce n'est qu'un âne qui passe,
Un vieux, une femme lasse.

Marie Noël, Le Rosaire des joies, Noël et morale aux maisons sur la prudence

Trois vieilles filles, trois, nous arrivons ici
Portant trois lumières,
Pour adorer l'Enfant… O Vierge, nous voici,
De toutes les dernières ;
Nous voici d'un tel retard
Bien humiliées,
Las ! les autres au départ
Nous ont oubliées.

La Vierge

Allez-vous en, mes trois filles. Toutes les trois,
En quittant l'étable,
Retournez à la messe, approchez, ô coeurs droits,
De la Sainte Table ;
Là, chacune aura l'Enfant,
– La chose est réelle –
L'Enfant vrai, l'Enfant vivant,
Son Enfant pour elle.

Dans votre coeur bien chaud, couchez ce nourrisson,
Qu'il dorme à cette heure…

Marie Noël, Le Rosaire des joies, Noël des vieilles filles, Noël 1910

A ton Fils qu'on attend
Ce soir à la veillée,
A ton Fils qu'on attend
A la minuit chantant,

Qu'apporterai-je ô Toi
Seigneur qui m'a créée ?
Qu'apporterai-je ô Toi
Comme hommage de moi ?

Moins que paille, un fétu,
D'herbe vieille et brisée,
Moins que paille, un fétu…
Seigneur en voudras-Tu ?

Et ces brins – si les veux –
D'une branche cassée,
Et ces brins – si les veux –
Et la cendre du feu.

La cendre où bat encor
– L'entendras-Tu ? – Glacée,
La cendre où bat encor
Le coeur d'un grillon mort.

Marie Noël, Chants des Quatre-Temps, Noël des balayures

Marie Noël est venue à Vals. L'abbé Durand l'a connue. Il n'a pas dit pourquoi il aimait lire ses chants et ses psaumes. On devine cependant  qu'il partageait avec Marie Noël le sentiment mystérieux de la pauvreté essentielle.

Joseph, Marie, l'Enfant incarnent à Noël cette pauvreté-là.

Arrivés à Bethléem, parce qu'ils étaient pauvres, et parce que tous les autres venus pour le même motif occupaient les hôtelleries, ils ne trouvèrent aucun logement; ils se mirent donc sous un passage public, qui se trouvait entre deux maisons, ayant toiture, espèce de bazar sous lequel se réunissaient les citoyens soit pour converser, soit pour se voir, les jours de loisir, ou quand il faisait mauvais temps. Il se trouvait que Joseph y avait fait une crèche pour un boeuf et un âne, ou bien quand les gens de la campagne venaient au marché, c'était là qu'ils attachaient leurs bestiaux, et, pour cette raison, on y avait établi une crèche. Au milieu donc de la nuit du jour du Seigneur, la bienheureuse vierge enfanta son fils et le coucha dans la crèche sur du foin ; et ce foin fut dans la suite apporté à Rome par sainte Hélène. Le boeuf et l’âne n'avaient pas voulu le manger.

Jacques Voragine, La Légende Dorée, La Nativité 

Notes   [ + ]

1 réflexion sur « Ils étaient pauvres »

  1. Martine Rouche

    Puis-je me faire le truchement de notre amie commune, qui vient se ressourcer en lisant ton blog, et qui n'a pas forcément le temps de laisser un comment ? Sache que tes derniers posts sur Vals l'ont emplie d'émotion. Voilà ! Merci à toi, une nouvelle fois, de notre part.

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