Sous le regard de l’ange Pantasaron

 

On ne visite pas une église, encore moins celle de Vals. On s’y risque. On se glisse dans la faille du rocher, on gravit un escalier taillé dans la faille, on chemine ensuite dans la pénombre de la nef basse, puis on gravit un escalier de bois, on s’avance dans l’abside de la nef haute, on lève la tête vers la voûte, et l’on sait alors que l’on est venu ici à la rencontre d’une vision. Des regards pèsent sous la voûte. Cependant que je m’avance dans l’abside, j’entre dans le champ d’une vision. Je Les distingue mal dans l’ombre ambiante, mais Ils me voient, je suis, en plongée, dans Leur vision. La rencontre se joue là. "Ecoute, mon coeur, comme autrefois seuls écoutaient les saints : tellement cet appel sans mesure les soulevait du sol" 1)Rainer Maria Rilke, Première élégie à Duino, 1912-1922, trad. Armel Guerne

 

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Saint Luc ; Saint Marc.

 

Ces saints dont le regard pèse sous la voûte ont sensiblement même visage, mêmes grands yeux lourds, mêmes cheveux longs et lisses, rejetés en arrière et séparés en leur milieu par une raie, même auréole en forme de lune blanche ou rousse.  

 

 

Ci-dessus : Saint Matthieu.

 

De Saint Jean, le quatrième évangéliste, il ne reste que l’aigle, lui-même très altéré. Le visage du saint est perdu. Mais le regard demeure, réfléchi et mystérieusement démultiplié sur le plumage de l’aigle. 

De Saint Jean, comme du Christ et des trois autres évangélistes, on ne dira pas ici : – qui l’a vu ? Je n’ai pas au-dessus de moi des portraits, mais des images qui regardent. Tout est dans le regard, et dans le nom qui signe la vérité de ce regard-là. Les noms de Saint Luc, Saint Marc, Saint Matthieu, Saint Jean, signent tour à tour, au sein du tétramorphe, cette seule et même vérité. 

Je me trouve ici dans la situation des chrétiens d’Orient au pied des icônes, ou encore dans celle des pélerins du XIIIe siècle, qui faisaient halte à Vals, sur le chemin de Compostelle. Je ne puis volens nolens que m’exposer au regard des images et ainsi me laisser obliger par la force de la vérité.

Les peintres de Notre Dame de Vals, car on dit qu’ici les images ne sont pas toutes de la même main, les peintres de Vals donc perpétuent dans cette petite église d’Ariège l’art et la manière des icônes byzantines. Ils empruntent à cet art sa frontalité renforcée par l’absence de décor, sa typologie, sigillée par la vérité du nom, sa finalité visionnaire et son anonymat. Ils reprennent de sa manière le traitement des visages cernés par un trait plein ainsi que celui des cheveux, conforme à la représentation traditionnelle des Nazaréens, et plus originairement encore à celle de l’apothéose antique 2)Cf. Gilbert Dagron, Décrire et peindre – Essai sur le portrait iconique, ch. VII : "Le vrai visage du Christ", Bibliothèque illustrée des Histoires, Gallimard, p. 192 . Profondeur de la tradition, allégorie de la Révélation, qui vient de longue date dans la profondeur du temps.

Autour des quatre évangélistes, il y a les apôtres et la hiérarchie des anges. 

 

 

La représentation des apôtres signale quelque chose de leur statut humain et terrestre, dans le traitement des yeux, laissés ouverts au coin externe, dans celui des bouches, de formes plus diverses, et dans celui des cheveux et des barbes, qui renvoie à la diversité des traditions galiléennes et nazaréennes. 

 

 

Parmi les regards de Saint André, saint Mathias, et celui d’un autre saint non identifié, le regard de Saint Philippe a été oblitéré par la main du temps. L’oblitération de ce regard, qui fait venir ici la vision palimpseste de sa présence absente, accuse, par effet de contraste, le Là des autres regards.   

 

 

Immense dans un visage triangulaire, sous le vaste front couronné d’une tonsure, le regard de Saint Pierre s’ouvre clair, empreint d’une sorte de lucidité ferme et grave, et comme désancrée de toute incarnation. Le traitement majestueux de la barbe emprunte au souvenir de l’antique représentation zeuxienne. Dans l’effet de l’image qui regarde, ce qui afflue ici, comme l’eau d’une source, c’est le visage, à ce jour invu, du royaume de Dieu.   

 

 

 

Des chérubins aux archanges, tout le peuple ailé regarde, lui aussi, massé autour des évangélistes sous la voûte. Les yeux des anges, aux coins fermés, décrivent un orbe parfait. Ocellées d’yeux obliques, comme celles de l’aigle johannique, leurs ailes regardent, elles aussi, mais d’une sorte de regard plus trouble, empreint, dirait-on, du souvenir de l’apokaradokia, cette attente tendue de la créature, qui habite jusqu’aux animaux, et dont les anges demeurent épargnés, cependant qu’ils en conservent la mémoire attachée à leurs ailes, comme la couleur aux ailes des papillons. Car "tout près de la mort", disent ces yeux farouches, "on ne voit plus la mort, mais au-delà, où l’on regarde fixement, avec le grand regard, peut-être, de l’animal 3)Rainer Maria Rilke, Huitième Elégie à Duino .   

 

 

Trois archanges mènent, la-haut sous la voûte, le peuple des anges. La tradition veut que les archanges aient été d’abord au nombre de sept et qu’ils soient restés trois – Michel, Gabriel, Raphaël – après la défection des anges rebelles. Les sept archanges initiaux se trouvent mentionnés dans le livre de Tobie, et, via le symbole du candélabre et des sept lampes, dans la quatrième vision de Zacharie :

– Je suis Raphaël [dit l’archange à Tobie], l’un des sept anges qui se tiennent devant la gloire du Seigneur et pénètrent en sa présence. (Tobie, 12, 15)

– Je vois un candélabre tout en or, avec un réservoir à son sommet ; il porte  sept lampes avec sept conduits pour les lampes qui sont au sommet du candélabre. […].
Alors l’ange m’expliqua :
– Ces sept lampes sont les yeux de Yahvé qui observent toute la terre. (Zacharie, 4, 1-5)

Mentionné dans le Nouveau Testament et dans l’Apocalypse, l’archange Saint Michel, qui est le bras armé de Dieu, combat le Diable, ou le Dragon.

Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu. (1 Thessaloniciens, 4, 16)

Or, l`archange Michel, lorsqu`il contestait avec le diable et lui disputait le corps de Moïse, n`osa pas porter contre lui un jugement injurieux, mais il dit : Que le Seigneur te réprime ! (Jude, 9) 

Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. (Apocalypse, 12, 7-9)

L’archange Gabriel, qui est inspiré par la parole de Dieu, a pour fonction d’annoncer au monde Ce qui vient. C’est lui qui apparaît à la Vierge Marie pour lui annoncer qu’elle porte en son sein l’Enfant-Dieu.

Il vint alors près du lieu où j’étais [dit Daniel] ; et à son approche, je fus effrayé et je tombai sur ma face. Il me dit : "Sois attentif, fils de l’homme, car la vision concerne un temps qui sera la fin". (Daniel, 8, 17)

 

L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph. Le nom de la vierge était Marie. L’ange entra chez elle… (Luc, 1, 26-28)

 

L’archange Raphaël, qui est investi par Dieu du pouvoir de guérir, lève la cécité du père de Tobie, libère du démon la fiancée de Tobie, et guide Tobie dans les épreuves que celui-ci rencontre.

Et Raphael fut envoyé pour les guérir tous les deux. Il devait enlever les taches blanches des yeux de Tobit, pour qu’il voie de ses yeux la lumière de Dieu; et il devait donner Sarra, fille de Ragouèl, en épouse à Tobie, fils de Tobit, et la dégager d’Asmodée, le pire des démons. (Tobie, 3, 17) 

 

 

Or à côté de Saint Michel et de Saint Gabriel, là où l’on attendrait Saint Raphaël, ce n’est pas lui qui figure sur les fresques de Vals, mais Saint Pantasaron, accompagné d’une inscription qui le désigne explicitement sous ce nom. Qui est-ce ?

Inconnu de la tradition chrétienne, le nom de Saint Pantasaron fait l’objet d’une courte mention dans le n°174 des Codices colonienses, textes datés du IXe ou du Xe siècle, conservés à la Dombibliothek de Cologne. Le codex, à cet endroit, traite des nomina archangelorum ainsi que des bienfaits associés à l’invocation mentale de ces derniers : 

Gabrihel archangelus cum tonat habe in mente. et non nocebit tibi. Michahel cum te mane leuas in mente habe et letum diem habebis. Orihel contra aduersarium tuum in mente habe et omnia uincis. Raphahel cum panem tuum et potum intaminas in mente habe et omnia habundabit (sic) tibi. Raguhel cum in itinere exieris in mente habe prospera agebis. Barachahel cum iudicem alicum (sic) potentem salutare uolueris in mente habe et omnia explicabis. Pantasaron cum in conuiuio ueneris in mente habe et omnes congaudebunt tibi

Aie l’archange Gabriel en esprit lorsqu’il tonne, et il ne t’arrivera rien. Aie Michel en esprit lorsque tu te lèves le matin, et tu passeras une bonne journée. Aie Orel en esprit lorsque tu affrontes des ennemis, et tu les vaincras. Aie Raphaël en esprit lorsque tu signes ton manger et ton boire, et tout te sera abondant. Aie Raguel en esprit lorsque tu pars en voyage, et tu feras chemin favorable. Aie Barachael en esprit si tu as entrepris de rencontrer un juge puissant, et tu expliqueras tout. Aie Pentasaron à l’esprit lorsque tu prends part à un repas de fête, et tous se réjouiront avec toi. 

Comme l’indiquent les noms d’Uriel, Raguel, Barachiel, plus souvent mentionnés que celui de Pantasaron dans la littérature hébraïque, l’ensemble des recommandations recueillies dans le codex n°174 émane de la tradition juive. Le recueil d’une seule occurrence écrite du nom de Pantasaron indique toutefois qu’au Moyen Age celui-ci appartient plutôt à la tradition orale, telle pouvaient la véhiculer les peintres de fresques, habitués à circuler, d’église en église, et dans le cas du Sud de l’Europe, de Constantinople à la Catalogne en passant par Notre Dame de Vals, en Ariège.

La représentation de l’archange Pantasaron dans l’église de Vals suscite en l’occurrence bien des questions. On parle d’une équipe de peintres, puisque les fresques ne sont pas toutes de la même main. L’homme qui a peint l’archange Pantasaron était-il juif ? Se peut-il que les autorités ecclésiastiques, sans doute commanditaires des fresques, aient admis dans l’équipe des peintres un homme de confession juive ? un projet dans lequel une figure de la tradition chrétienne s’effaçait au profit d’une figure de la tradition juive ? Se peut-il que, dans le Midi de la France, l’imaginaire chrétien ait choisi d’hériter quelque chose de l’imaginaire juif ? La question est trop belle. Hélas, elle ne souffre ici aucune réponse connue.

Le peintre a-t-il au demeurant profité de la notoriété du maître dont lui et son équipe se réclamaient, de la licence dont somme toute cette notoriété lui fournissait le prétexte, pour peindre ici, loin des grandes villes, loin du regard des savants prélats, l’archange qui plaisait à son coeur, l’archange au doux sourire, plus traitable encore que Raphaël le guérisseur, l’archange proche des préoccupations d’ici-bas, presque humain, presque terrestre, puisque, comme dit le codex, il aime à voir régner la bonne humeur dans les repas entre amis ?  

 

 

Pantasaron cum in conuiuio ueneris in mente habe et omnes congaudebunt tibi… "Aie Pentasaron à l’esprit lorsque tu prends part à un repas de fête, et tous feront la fête avec toi". Il y a comme une lueur tendre dans le regard du Pantasaron de Vals. Sous le regard de l’archange Saint Michel qui de sa lance terrasse les démons, et de l’archange Saint Gabriel, qui brandit une croix, mon coeur, ma pensée se trouvent battus par une aile d’effroi, l’effroi des fins dernières. Sous le regard de l’archange Pantasaron qui certes tient une croix, mais si placidement, et comme timidement, mon coeur s’éclaire, et, l’espace d’un instant, l’espoir me vient que Dieu aime notre terre, nos joies petites ou grandes, et que son royaume est celui que j’habite déjà, l’ici-bas, ou, comme dit Aristote, le monde sublunaire

 

L’usure du temps a fait qu’à Vals, le Christ de la fin des temps n’a plus de regard, plus de visage, plus rien qu’une forme de fantôme. J’ai tendance à croire, et j’ai envie de croire, que le destin physique des images participe de la destination de leur sens, i. e. de l’avénement des significations changeantes vers quoi elles s’emportent dans la profondeur des années et qu’elles épuisent seulement à l’heure où elles sont disparues. 

Les fresques de Vals ont fait dernièrement l’objet d’une patiente, prudente "restauration". Il ne s’agit pas en l’occurrence d’une "restauration" qui trompe l’oeil, au sens où l’entend la gazette. J’use ici à regret du terme "restauration", que l’usage contemporain avalise par facilité de langage et en vertu de l’illusion arrogante que nous serions, en notre temps, maîtres et possesseurs du destin des oeuvres de l’art comme nous le serions également du destin de la nature. Or il n’est pas de "restauration" qui puisse rendre aux oeuvres anciennes le visage nouveau qu’elles tournaient initialement vers leur temps, car ce temps-là, justement, est passé, il ne reviendra pas. Une restauration d’intention "radicale ", façon Viollet-Le-Duc, ouvre le possible d’une nouvelle époque dans l’histoire de l’oeuvre qui fait son objet. A ce titre, elle participe du destin de l’oeuvre en question et par là précipite l’épuisement des significations auxquelles prétend historialement cette dernière. Elle n’opère certes jamais le miracle du temps retrouvé.

 

Une restauration respectueuse de cette profondeur du temps dans laquelle s’enfoncent sans ciller les quatre évangélistes, le collège des apôtres, la hiérarchie des anges, et le Christ lui-même, en sa gloire, participe, elle aussi, du destin des fresques de Vals, mais, loin de précipiter l’épuisement des significations dont cette profondeur est porteuse, elle le retarde, et en cela laisse au regard de l’ange Pantasaron le temps de nous atteindre, partant, de déployer, sans se laisser lui-même derrière soi, le possible de sa signification présente. Parce que le regard du Christ s’efface dans la profondeur du temps, parce que celui de Saint Pantasaron continue de paraître dans cette profondeur-là, parce que Jean-Marc Stouffs, l’homme de la restauration, a laissé à chacun de ces regards le soin de mûrir per se son propre temps, j’ai pu faire à Vals l’expérience d’une rencontre singulière, dont je ne saurais rien dire plus avant, sinon que j’y trouve le plein sens des mots de Rilke :

"Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri parmi les hiérarchies
des Anges ? Et cela serait-il, même, et que l’un d’eux soudain
me prenne sur son coeur : trop forte serait sa présence
et j’y succomberais. Car le Beau n’est rien autre
que le commencement de terrible, qu’à peine ce degré
nous pouvons supporter encore ; et si nous l’admirons,
et tant, c’est qu’il dédaigne et laisse
de nous anéantir. Tout Ange est terrible". 4)Rainer Maria Rlke, Première Elégie à Duino  

Si "tout Ange est terrible", mon coeur cependant me dit, sans preuve aucune, que Pantasaron, avec son air de regret souriant, fait étrangement exception.

 

Toutes les photographies reproduites ci-dessus ont été réalisées par Serge Alary, responsable de l’Association des Amis de Vals.

 

Autres articles dédiés à l’église de Vals sur La dormeuse blogue :
Les fresques de l’église rupestre de Vals
L’inconnu de Vals
Autres images de l’inconnu de Vals

 

Notes

↑ 1. Rainer Maria Rilke, Première élégie à Duino, 1912-1922, trad. Armel Guerne
↑ 2. Cf. Gilbert Dagron, Décrire et peindre – Essai sur le portrait iconique, ch. VII : "Le vrai visage du Christ", Bibliothèque illustrée des Histoires, Gallimard, p. 192
↑ 3. Rainer Maria Rilke, Huitième Elégie à Duino
↑ 4. Rainer Maria Rlke, Première Elégie à Duino

2 réflexions sur « Sous le regard de l’ange Pantasaron »

  1. Martine Rouche

     » Ils nous fixent de leurs prunelles sombres, lourdes et orientales ; ils nous dévisagent dans un face-à-face paisible, à peine troublé par l’ombre imperceptible qui voile l’une de leurs joues ; ils ont des allures de cortège silencieux qui imposent le respect.  »

    Bérénice Geoffroy-Schneiter, à propos des portraits du Fayoum, in  » Fayoum « , éditions Assouline, 1999.

  2. Martine Rouche

     » Heureux celui qui t’a dessinée, et heureuse cette cire qui sut se laisser vaincre par ta beauté. Si seulement je pouvais me transformer en larve ou en ver rampant, pour aller dévorer ce bois !  »

    Anthologie grecque, XII, 90.

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