Nerval à sa fenêtre ou le paysage de l’impasse du Doyenné

Notre palais est rasé. J’en ai foulé les débris l’automne passée. Les ruines même de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s’était écroulé un jour, au dix-huitième siècle, sur six malheureux chanoines réunis pour dire un office, n’ont pas été respectées. Le jour où l’on coupera les arbres du manège…
 
Quelqu’un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtre, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège. […]. Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l’impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.
((Gérard de Nerval, Petits châteaux de Bohème, Premier Château.))

Ci-dessus : Vue des ruines de la chapelle du Doyenné (ancienne église Saint-Thomas du Louvre), par Lina Jaunez, Salon de 1833. In Georges Cain, Les Pierres de Paris, p.191, éditions Flammarion, Paris, 1910. Après l’écroulement du vieux clocher en 1739, l’église Saint-Thomas du Louvre fait l’objet d’une complète reconstruction, terminée en 1844. « Désaffectée pendant la Révolution, elle est affectée au culte protestant après la concordat de 1801, puis démolie en 1811, à l’exception d’un fragment de l’abside qu’on a vu debout jusqu’en 1850. Elle avait été élevée sur les dessins de Thomas Germain, orfèvre du roi… » ((Topographie historique du vieux Paris. Région du Louvre et des Tuileries par Adolphe Berty (1818-1867) ; continuée par H. Legrand ; tome 1, p. 99, Imprimerie nationale, Paris, 1885.))

Je songe au paysage sur lequel donnaient les fenêtres du « petit château de Bohème » qui fut dans les années 1830 celui de Gérard de Nerval au coeur du vieux Paris, impasse du Doyenné. Ce paysage, qui en 1851, du vivant du poète, a complètement disparu, ce paysage qui n’est plus, conserve pourtant dans ses découpes, ses vues offertes par des fenêtres « opposées », l’empreinte d’un corps vivant, d’une âme vibrante. Nerval est là, tout vif, dans ce paysage qui physicaliter pourtant n’existe plus et qui par ailleurs ne montre rien d’autre que des beautés de vignettes, pans de ruines, façades sculptées sur fond de frondaisons, lanterne complice d’Amour et Psyché à leur façon ressuscités. Ce paysage-là constitue, sur le mode du négatif photographique, le plus vif, le plus vrai des portraits de Nerval, plus vif, plus vrai en tout cas que les autres portraits, dont le poète en son temps se plaignait, disant qu’ils étaient ceux d’un pauvre diable en qui il ne se reconnaissait pas.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : daguerréotype de Gérard de Nerval par Adolphe Legros, 1853-1854 ; annoté par le poète, hospitalisé alors à la clinique du Docteur Blanche à Passy, portrait de Gérard de Nerval par Etienne Gervais d’après le daguerréotype d’Adolphe Legros.

 

Ci-dessus : photographie de Gérard de Nerval par Nadar, quelques semaines avant la mort du poète, le 26 janvier 1855.

Je tremble de rencontrer aux étalages un certain portrait pour lequel on m’a fait poser lorsque j’étais malade, sous prétexte de biographie nécrologique. L’artiste est un homme de talent, plus sérieux que Nadar […] ; mais il fait trop vrai.

Dites partout que c’est mon portrait ressemblant, mais posthume, – ou bien encore que Mercure avait pris les traits de sosie et posé à ma place. ((Gérard de Nerval, Correspondance, lettre n°311, A Georges Bell, Strasbourg 31 mai 1854 ; in Oeuvres complètes, tome 1, p. 1114-1115, Pléiade, 1960.))

C’est l’invu de l’autre Nerval, l’Anthume, que je tente d’approcher ici, à partir des vieux livres, cartes et rares gravures, relatifs à l’impasse et au quartier du Doyenné. Il s’agit d’enquêter sur un paysage qui se donne à voir ou à lire indifféremment comme un geste du corps et un état d’âme.

Adolphe Berty, dans sa Topographie historique du vieux Paris, fournit une description complexe du quartier aujourd’hui disparu à l’intérieur duquel s’ouvrait jadis l’impasse du Doyenné. Situé au bord de la place du Carrousel, ce quartier se trouvait délimité par la rue des Orties à l’est, la rue Saint-Thomas du Louvre au nord, la rue du Carrousel à l’ouest.

 

Ci-dessus : Topographie historique du vieux Paris. Région du Louvre et des Tuileries par Adolphe Berty (1818-1867) ; continuée par H. Legrand ; tome 1, p. 83, Imprimerie nationale, Paris, 1885.

La configuration de l’impasse du Doyenné, comme souligné ici par Adolphe Berty, a au fil du temps beaucoup varié. De l’édition Gomboust en 1652 à celle de Vasserot en 1836, les plans peinent à suivre ces variations complexes.

 

Ci-dessus : plan Gomboust, 1652.

 

Ci-dessus : plan Jacoubet, 1836. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

 

Ci-dessus : cadastre de Paris par îlot, dit atlas Vasserot (1810-1836) ; 4e quartier, Tuileries ; îlots n°25 et 26 ; 1/200 ; F/31/73/45.

 

 

Ci-dessus : plan Vasserot-Bellanger, 1836. Cliquez sur les images pour les agrandir.
« Le cloître Saint-Thomas, rebâti en 1759, faisait le coin de la rue des Orties. Il était attenant à l’église, laquelle, au moyen de deux arcades, communiquait avec l’hôtel du Doyenné, ou maison destinée au doyen. L’hôtel du Doyenné Saint-Thomas fut reconstruit en 1738, époque où on l’appelait ordinairement le Petit-Doyenné » ((Topographie historique du vieux Paris. Région du Louvre et des Tuileries par Adolphe Berty (1818-1867) ; continuée par H. Legrand ; tome 1, p. 100, Imprimerie nationale, Paris, 1885.))

Daté de 1836, le plan ci-dessus montre au mieux l’emplacement du « petit château de Bohème » – le Petit-Doyenné dont les fenêtre donnaient d’un côté sur les ruines de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et sur les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège ((Le plan ci-dessus montre que les façades de la galerie du Musée ne sont pas ombragées par les arbres du Manège, mais par ceux du Gymnase des pages. Les deux côtés, dans le souvenir des arbres, se trouvent renversés ou confondus.)) ; de l’autre côté sur l’impasse, où l’on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale. Ce « château » s’élevait au n°3, face au commissariat de police, situé au n°6.

Ciselée par la mémoire, La lanterne municipale se pare de la grâce d’un cul-de-lampe aux yeux du poète qui se souvient. Transfiguré par le souvenir, par là rendu au libre d’une spatialité sans proprioception, ignorante de toute latéralisation, le paysage se redéploie à partir et à l’intérieur d’une seule et même ligne d’arbres. Ainsi redéployé, il atteint par effet d’invariance verte à la belle unidimensionnalité du tondo.

La publication des Petits châteaux de Bohème date de décembre 1853. L’homme qui se souvient avec bonheur de la lanterne d’Amour et Psyché, en douce rallumée impasse du Doyenné, cet homme-là ne peut pas savoir qu’on le retrouvera pendu rue de la Vieille-Lanterne à l’aube du 26 janvier 1855. Le pendu s’est délié du souvenir du tondo.

Aussi bien, c’est une impression douloureuse, à mesure qu’on va plus loin, de perdre, ville à ville et pays à pays, tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et les rêves ((Gérard de Nerval, Voyage en Orient, Introduction, p. 19, Oeuvres complètes II, Pléiade, 1961.)).

Ci-contre : la rue de la Vieille Lanterne au temps de Gérard de Nerval, in Augustin Cabanes, Autour de la vie de Bohème, Flammarion, 1904.

Nerval s’était rendu le 25 janvier au soir au Théâtre-Français afin d’y retrouver Arsène Houssaye, avec qui il préparait une adaptation de diverses pièces de Scarron. Il venait peut-être aussi de demander une avance sur ce travail.

Arsène Houssaye n’arrivant pas, Nerval soupe dans le quartier des Halles. Il fait – 18° cette nuit-là. En ville, c’est neige et glace. Face à la lanterne sous les yeux de laquelle le poète se pend au petit matin, bée en contrebas un trou d’égoût.

Ironie tragique, la lanterne, disait qu’ici « On loge la nuit ». Le bruit courra que le poète avait frappé et qu’on ne lui avait pas ouvert. Le poète n’avait plus son manteau. Comme indiqué sur le procès-verbal, il portait « un habit noir, deux chemises de calicot, deux gilets de flanelle, un pantalon de drap gris-vert, des souliers vernis, des chaussettes de coton rouge, des guêtres en drap gris, un col noir en soie, un chapeau noir, un mouchoir blanc.

 

Ci-dessus : Voici enfin une vue de la sale et pourrie rue de la Vieille-Lanterne , que mon frère a été prendre le lendemain du jour où Gérard de Nerval s’était pendu ; Edmond de Goncourt, 14 décembre 1894, in Journal d’Edmond & Jules de Goncourt.

Comme l’impasse du Doyenné, la rue de la Vieille Lanterne est aujourd’hui disparue. Elles faisaient partie toutes deux de ces vieux quartiers qui ont été rasés dans le cadre des travaux d’aménagement du nouveau Carrousel et de la place du Châtelet par le baron Haussmann.

Baudelaire, dans Le Cygne, évoque en 1856 Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques, qu’il ne revoit plus désormais « qu’en esprit ».

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !
((Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, LXXXIX, Le Cygne.))

Ces « matelots oubliés dans une île », ces « captifs », ces « vaincus », toutes figures de la déréliction, que l’allégorie réifie et qu’elle voue de la sorte au statut de culs-de-lampe, il y a parmi eux Nerval, le pendu de la rue de la Vieille Lanterne, tel que Baudelaire se le représente alors.

 

Dans le texte des Petits Châteaux de Bohème, le libre du vieux Paris demeure pourtant, il se pare d’un collier de fenêtres, et, bien que disparues dans la profondeur du temps, les fenêtres de l’impasse du Doyenné, ici et maintenant, vouent le paysage alentour au fluide de l’oeil. Compris dans ce paysage, le poète s’y laisse retrouver, invisible en corps, mais bien vivant, et comme la fée des légendes, éternellement jeune ((Gérard de Nerval, Sylvie, 1853.)).

Je cherchais depuis longtemps une reproduction de la Vue des ruines de la chapelle du Doyenné (ancienne église Saint-Thomas du Louvre) par Lina Jaunez, seul témoin du paysage qui a été, de la façon la plus proche, celui de Nerval et de ses amis bousingots ((Cf. La dormeuse blogue 3 : Quand Eugène Delacroix visite Gérard de Nerval à la clinique du docteur Blanche)). Je l’ai trouvée enfin il y a peu, et j’en éprouve une joie singulière, comme d’un souvenir qu’on croyait perdu.

Je parle bien ici d’un souvenir, car ces ruines de la chapelle du Doyenné, je les avais, par la grâce des mots, ceux de Nerval, s’entend, déjà vues. Entrant alors dans le rayon qui me venait ce déjà vu, j’ai cherché la lumière des cartes. Certes la carte n’est pas le territoire, mais elle fournit matière à imaginer. L’imagination rend à la matière sa forme, et à ceux qui ne sont plus là, leur espace, leur regard, leur présence vivante. Je dois me rendre à Paris bientôt. Je reverrai, dans le secret de mes yeux, le paysage au sein duquel le poète demeure éternellement jeune.

 

Ci-dessus : Anonyme, détail d’une vue de la place du Carrousel en 1846 ; en arrière-plan, noyée dans les arbres, au-delà de la Grande Galerie du Louvre, les ruines de le l’abside de Saint Thomas du Louvre ; quelque part entre les maisons, invisible dans cette vue labyrinthique, l’impasse du Doyenné.

This entry was posted in littérature, Nerval. Bookmark the permalink.

One Response to Nerval à sa fenêtre ou le paysage de l’impasse du Doyenné

  1. Marguliew says:

    Pauvre Nerval que j’imagine pas très costaud, se retrouvant dans le froid, avec nulle part où dormir, dans la rue de La Vieille Lanterne, avec ses effets si peu adaptés à tenir dans la nuit hivernale, s’étant trouvé peu avant bouleversé par les portraits faits de lui, dans lesquels il se voyait mort … déjà ! Un destin tragique l’a rattrapé, acculé dans la rue de La Vieille Lanterne ! Le Temps dans sa fuite semble emporter tout. Mais restent des êtres, des maisons, des quartiers à travers les souvenirs, les écrits, les cartes, les tableaux, les photos ressuscitant un peu, beaucoup, tout ce qui a été perdu, englouti.

Comments are closed.