A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°215 à 231

 

Ci-dessus : n°215 à 231 du plan 3 du compoix de 1766.

Le quartier qui comprend les parcelles n°215 à 231 du moulon 3 du compoix de 1766 se situe à l’ouest de la cathédrale et du palais épiscopal et dans le prolongement de ces derniers, entre la rue du Collège (aujourd’hui rue de l’Evêché) et la promenade de la porte d’Aval (aujourd’hui cours du Maréchal de Mirepoix), où il vient s’appuyer sur un reste de l’ancien rempart. Il se trouve délimité au nord par la rue Courlanel (aujourd’hui rue Maréchal Clauzel) et au sud par la promenade de La Roque (aujourd’hui cours Chabaud).

 

En 1766, le quartier abrite rue Courlanel, après la maison de Marie Deforges, qui comprend ciel ouvert et latrines, mais point de jardin, une suite de belles et grandes demeures, bâties en pierre au moins en façade et jusqu’aux étages, assorties de vastes jardins, qui touchent pour certains à la promenade de La Roque.

 

Ci-dessus :vue de la rue Maréchal Clauzel (autrefois rue Courlanel) depuis la rue de l’Evêché (autrefois fue du Collège).

 

Ci-dessus : rue Maréchal Clauzel, noms des propriétaires en 1766.

 

 

Ci-dessus : rue Maréchal Clauzel, noms des propriétaires en 1766.

 

 

Ci-dessus : rue Maréchal Clauzel, noms des propriétaires en 1766.

Les demeures de Géraud Baillé, notaire, de Bernard Louis Fraxines, prêtre et prébendier du chapitre, ainsi que la maison presbytérale, propriété de la communauté, et la maison des Nouvelles Catholiques, propriété de Louise Cabanié, disposent ainsi d’une entrée rue Courlanel et d’une sortie sur la promenade de la Roque.

 

Ci-dessus : à l’angle de la rue du Maréchal Clauzel et du cours Maréchal de Mirepoix, maison des Nouvelles Catholiques, dite aussi « maison des Régentes ».

 

Ci-dessus : vestige de l’ancien rempart servant de mur au jardin de la maison des Régentes.

Vestige de l’ancien rempart, un haut mur clôt sur son flanc ouest, i. e. au bord de la promenade de la porte d’Aval, la propriété de Louise Cabanié. Les documents fiscaux datant de l’époque révolutionnaires mentionnent l’existence d’une ruelle courant à l’intérieur de cette propriété. Le tracé de la dite ruelle demeure impossible à déterminer, car la ruelle en question ne figure pas sur le plan de 1766.

 

 

 

 

 

Ci-dessus : cours Chabaud, noms des propriétaires en 1766.

Outre les sorties des grandes maisons de la rue Courlanel et celle de la cour attenante à l’écurie de l’évêché, le quartier abrite encore, au bord de la promenade de La Roque, quelques bâtisses plus petites, dont l’école de latin, propriété de la communauté ; l’écurie et la décharge de François Rabinel Calzan, receveur des tailles ; la maison de François Laffon, dit Cathery, brassier ; la maison de Martin Pic, jardinier.

Seule la parcelle de François Rabinel Calzan comprend ici un jardin. Martin Pic jouit toutefois d’un accès au jardin de Bernard Louis Fraxines, car il y use d’un puits en indivision avec ce dernier. Outre l’entretien du jardin de Bernard Louis Fraxines, le même Martin Pic assure probablement l’entretien de tous les grands jardins de la rue Courlanel.

 

Ci-dessus : cours Chabaud, porte cochère de l’ancienne écurie de François Rabinel, receveur des tailles.

 

Ci-dessus : cours Chabaud, porte cochère de l’ancienne maison de Géraud Baillé.

 

Ci-dessus : cours Chabaud, porte cochère de la maison Clauzel.

Entre la rue du Collège et la promenade de la porte d’Aval, écuries, portes cochères s’ouvrent ça et là, en 1766, sous les ormeaux de la promenade de La Roque. Senteur du crottin et mouvement des voitures ajoutent sans doute au cachet de ce lieu ombragé, issu de la réhabilitation des anciennes escoussières 1Escoussières, ou escossières : chemin de ronde, rue qui longe les remparts, muraille de ville où l’on peut circuler ; terme usuel dans le compoix de Mirepoix ; de l’occitan escorsièras, et du latin excursare ; cf. Louis Alibert, Dictionnaire Occitan-Français, p. 362, Institut d’Estudis Occitans, Toulouse, 1966..

 

Ci-dessus : à l’angle de la rue du Maréchal Clauzel et de la rue de l’Evêché (autrefois rue du Collège), noms des propriétaires de 1766.

Les maisons qui s’élèvent à l’angle nord-est du quartier accueillent en 1766, de façon imbriquée, Guillaume Senesse, maître tailleur pour homme, qui tient maison et boutique au coin de la rue Courlanel et de la rue du Collège ; Catherine Girbes, comme jouissante de la maison de Michel Tourssié, prêtre et prébendier du chapitre, qui tient maison et ciel ouvert à l’entrée de la rue Courlanel, avec le dessus de la boutique de Guillaume Senesse rue du Collège ; Françoise Charly, veuve de Louis Forgues, qui tient derrière les maisons de Guillaume Senesse et de Catherine Girbes, maison et ciel ouvert à la rue Courlanel, sortant à celle du Collège. L’architecture est à colombages, ou à pans de bois, typique de l’architecture civile de la fin du XVIe siècle ou du XVIIe siècle mirapicien. Aucune de ces maisons n’est pourvue d’un jardin. La maison qui appartenait en 1766 à Guillaume Senesse conserve aujourd’hui encore, peinte sur sa façade, l’adresse nouveau style imposée en 1790 par l’administration révolutionnaire : Section A n°40 2Cf. La dormeuse blogue 3 : Quelques reliques du Mirepoix de la Révolution..

 

A noter que Henri de Calages, officier du sel à Mirepoix, époux de Marie de Calages, femme de lettres, auteur de Judith ou la délivrance de Béthulie 3Cf. La dormeuse blogue : Sous le signe de Marie de Calages – 11ème journée d’hiver de l’histoire locale de Mirepoix ; A propos de Marie de Calages – Une lettre curieuse ; A propos de la famille Calages – Un geste de Pierre Pol Calages ; Marguerite de Calages a esté baptisée ce jour., possédait dans les années 1660 une partie de cet ensemble imbriqué. Il demeurait pendant ce temps dans un logement de fonction, situé rue du Vieux Salin (ensuite renommée rue Courlanel, aujourd’hui rue du Maréchal Clauzel), en face de la parcelle occupée plus tard par l’hôtel particulier de la famille Malroc 4Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°128 à 166., et bien plus tard encore par l’actuel Relais royal. Il a partagé là son office, durant une dizaine d’années, avec un certain Pierre Pol Riquet !

 

Ci-dessus : rue de l’Evêché (autrefois rue du Collège), noms des propriétaires de 1766.

Entre la rue Courlanel et la promenade de La Roque, i. e. entre la boutique de Guillaume Senesse et l’écurie de l’évêché, toujours en 1766, la rue du Collège accueille successivement, outre la boutique susdite, la maison de Françoise Charly, puis une belle bâtisse à pans de bois appartenant au Chapitre. Les autres bâtiments de la rue appartiennent alors à l’évêché qui tient là, donnant sur la promenade de La Roque, son écurie. A l’emplacement de cette ancienne propriété épiscopale s’élève aujourd’hui le Commerce, un restaurant de tradition, où, pour la petite histoire, Raymond Escholier a eu longtemps ses habitudes : Les fourneaux pétillent gaiement. Bien pelés, les cèpes blonds et dodus sont en train de suer sur le gril… 5Raymond Escholier, Cantegril, 1921.

 

Ci-dessus : importance de la représentation ecclésiastique dans le quartier qui fait l’objet de cet article.

Situé en arrière-plan de la cathédrale et de l’évêché, le quartier constitue en 1766, de façon qui ne surprend pas, une sorte de base arrière de l’institution ecclésiastique. Point d’activités marchandes ici, hormis à l’angle de la rue du Collège et de la rue Courlanel, celle de la discrète boutique de Guillaume Senesse, tailleur pour homme. Le quartier se trouve animé en revanche par le passage de la jeunesse qui se rend via la rue du Collége au n°222 de la promenade de la porte de La Roque, où se tiennent, sous l’autorité du chapitre, les « écoles de latin » ; ou qui se rend encore à la maison des Nouvelles Catholiques, où se trouvent dispensées par Louise Cabanié et ses régentes, « les écoles » destinées aux jeune filles pauvres 6Cf. La dormeuse blogue : Lavelanet, Pamiers & Mirepoix au temps des Réformes – 12e journée d’hiver de l’histoire locale de Mirepoix.. Le quartier assiste également au va-et-vient des prêtres, qui naviguent entre la cathédrale, le palais épiscopal, les maisons du chapitre (n°178, rue de l’église 7Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°167 à 184., et n°220 rue du Collège), la chapelle des Pénitents bleus. Il accueille enfin les processions des dits Pénitents bleus, dont la théâtralité, comme celle des Trinitaires et celle des Pénitents blancs, fait régulièrement de la ville, à sa manière, une fête appréciée de tous.

 

Une plaque apposée sur la maison qui se situe à l’angle du couvert Saint Antoine et de la rue Courlanel et qui est tenue en 1766 par Jean Foulquié, garde du Marquis de Mirepoix, porte gravées les lettre « IHS”, (Jésus Sauveur des Hommes), surmontées d’une croix, et la date de 1642 8Cf. La dormeuse blogue 3 : Légendes urbaines – Une inscription indéchiffrée.. La maison appartenait à cette date au Collège de Mirepoix, administré par le Chapitre, sous l’égide de Monseigneur de Nogaret. Ponctuant le parcours des processions, cette plaque constitue en 1766 un témoin supplémentaire de l’omniprésence religieuse dans la partie de la rue Courlanel qui court de la cathédrale au rempart d’Aval, et dans les zones circonvoisines.

Entre 1749 et 1767, Géraud Baillé, notaire royal, et Dorothé Cairol, son épouse, fille d’Antoine Cairol, médecin, mettent au monde, dans leur grande et belle maison, sise au n°225 de la rue Courlanel, 13 enfants, dont Jeanne Marie, née en 1761, qui sera la mère de l’écrivain Frédéric Soulié 9Cf. La dormeuse blogue 2 : Frédéric Soulié, Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même..

Mirepoix, c’est ma ville d’enfance, la ville où j’ai bégayé et couru, à moitié nu, du haut en bas de la vieille maison maternelle, battant les portes de chêne et les marches de notre grand escalier d’un mail de buis à manche de houx. 10Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, 1835.

Géraud Baillé et Dorothée Cairol, son épouse, se montraient probablement bons chrétiens. Ils tenaient en tout cas à ce que leurs défunts fussent ensevelis dans la chapelle Sainte Madeleine, à la cathédrale. Et ils comprenaient dans leurs parents proches le chanoine Louis Cairol, oncle de Dorothée Cairol, installé au n°211 du même moulon, à côté de la chapelle des Pénitents bleus 11Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°185 à 212..

Ils n’ont cependant pas choisi l’environnement très marqué par le fait religieux dans lequel ils ont vécu toute leur vie durant. Géraud Baillé a succédé à ses aïeux dans une maison que ceux-ci possédaient déjà un siècle plus tôt. Le compoix de 1666 indique en effet que Jean Baillé, avocat, tenait à cette date la dite maison, certes alors moins vaste. C’était en 1666 le n°725 de la rue Cornanel 12Cf. Concernant le nom de la rue Cornanel/Cournanel et l’histoire de cette rue, cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – De la rue de la porte de Bragot à la rue Courlanel..

Ci-dessus : rue Maréchal Clauzel (autrefois rue Courlanel, ancienne maison de la famille Baillé 13A ceux de mes lecteurs qui ont lu sur ce blog les articles précédemment dédiés à Frédéric Soulié, je signale que, disposant alors d’une moins bonne connaissance du compoix de 1766, j’ai commis jusqu’ici une erreur dans la localisation de la maison Baillé en situant cette maison un peu plus haut dans la rue Maréchal Clauzel. Frédéric Soulié disait bien pourtant que sa maison d’enfance était contiguë à celle de la famille Clauzel. Pour une fois, je ne l’avais pas pris au mot. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! J’avais tort. Frédéric Soulié recycle dans son oeuvre des souvenirs qu’il rapporte toujours de la façon la plus vraie. J’ai pu le constater à propos de sa maison natale, après avoir potassé le compoix de 1766 et le plan qui accompagne ce dernier.

 

Ci-dessus : détail du plan du compoix de 1666, dressé et publié par Alain Marmion sur son site familial Marmion.info.

Le plan dressé par Alain Marmion montre qu’au XVIIe siècle déjà, la rue Cornanel présentait la forte coloration ecclésiastique qu’elle conservera au XVIII siècle, puisque, outre deux maisons appartenant au chanoine Anthoine Ladet, elle abritait en 1666 la chapelle des Pénitents bleus, édifiée la fin du XVIe siècle, et, face à la dite chapelle, la vaste demeure du chanoine Estienne Gibelot, qui deviendra un siècle plus tard la maison des Nouvelles Catholiques.

 

Ci-dessus : ancienne maison presbytérale, devenue en 1772 maison de Gabriel Clauzel, rue Courlanel (aujourd’hui rue Maréchal Clauzel) ; à gauche de la maison Clauzel, maison de la famille Baillé.

 

 

Ci-dessus : au-dessus de la porte principale, armes de Bertrand Clauzel, fait maréchal d’Empire, puis comte en 1831 : Écartelé : au 1, d’azur, à trois étoiles mal-ordonnées d’argent; aux 2 et 3, d’azur, à deux chevrons d’or, acc. de trois mains dextres appaumées d’argent; au 4, d’or, à trois crabes de gueules, les tenailles en haut. On distingue seulement ici, au 4, les trois crabes de gueules, souvenir de l’expédition de Saint-Domingue (an XI, 1802-1803) durant laquelle Bertrand Clauzel, alors général, avait dû se nourrir de crabes ramassées sur la plage, faute de mieux.

 

Arrivé de Lavelanet en 1772, Gabriel Clauzel achète la maison presbytérale et s’y installe avec Blanche Castel, son épouse, ainsi que leur fille Anne, née en 1768. Il développera à Mirepoix une activité de marchand-fabriquant de drap. Le couple a par la suite sept autres enfants : Bertrand Clauzel, né en 1772, Pierre Clauzel, né en 1774, Jean Pierre Gabriel Marie Clauzel, né en 1775, Jean Joseph Louis Marie Clauzel, né en 1777, Jean Jacques Ambroise Agnan Clauzel, né en 1783, Anne Clauzel, dite Agnès, née en 1786, Jeanne Henriette Clauzel, née en 1789. La famille Clauzel, nombreuse comme on voit, sympathise avec la famille Baillé, plus nombreuse encore, qui habite la maison contiguë, et les femmes, dans les deux familles, partagent de façon croisée la garde de cette bande d’enfants. Jeanne Marie Baillé, née en 1761, s’est ainsi occupée, à partir de 1775, des petits Bertrand et Jean Joseph Louis Marie, dit Joseph, Clauzel. Frédéric Soulié, né en 1800, fils de Jeanne Marie Baillé, se souvient d’avoir joué en 1815, lors de son premier retour à Mirepoix, avec Laure, i. e. avec Jeanne Clauzel, l’une des filles de Bertrand Clauzel, rue Courlanel, devant la porte de leurs deux maisons respectives :

Ma Laure avait douze ans ; j’étais jeune comme elle…

Nous avions épuisé tous nos jeux dans les bois,
Sur la mer du jardin fait de grandes nacelles ;
Nous avions déniché de blanches tourterelles,
Cueilli la clématite arborée aux vieux murs,
Et de notre verger dérobé les fruits murs.
Nous nous étions tous deux assis, seuls, sur la pierre
Bordant de nos maisons la porte hospitalière,
Et, joueurs obstinés, fatigués de nos jeux,
Nous jouions avec l’air en y soufflant tous deux.
14Frédéric Soulié, Les Amours Françaises, édition de 1842, photocopie de l’original, BnF.

En 1791, devenu maire de Mirepoix, Gabriel Clauzel achète coup sur coup, au titre de la vente des biens nationaux, la maison des Nouvelles Catholiques ainsi que la chapelle des Pénitents bleus, augmentée de la propriété du chanoine Pierre Cairol 15Les nouvelles acquisitions opérées par Gabriel Clauzel se trouvent mentionnées dans le rôle des contributions de 1791., et il convertit ces deux édifices en entrepôts, afin d’y loger son stock de matières textiles et de fer. Débarrassés à cette occasion, les meubles de la chapelle des Pénitents bleus, sans doute fort riches, ne se retrouveront jamais. Guillaume Sibra dit Jean Dabail, dont j’ai parlé ailleurs sur ce blog 16Cf. La dormeuse blogue 2 : Guillaume Sibra dit Jean Dabail 1 ; La dormeuse blogue 3 : Guillaume Sibra dit Jean Dabail 2., fera partie de la bande d’émeutiers qui pillent la maison de Gabriel Clauzel et le stock de coton et de fer entreposé à proximité, durant la nuit du 22 pluviôse an V (10 février 1797).

Vincent Baillé, l’un des fils de Géraud Baillé, administrateur civil de son état, se trouvait présent cette nuit-là dans la maison familiale, contiguë comme on sait à la maison Clauzel. Un peu plus tard, il fait partie des témoins invités à rapporter auprès du tribunal de Pamiers ce qu’ils ont vu et entendu lors de la nuit en question. Outre l’intérêt qu’elle présente pour l’histoire locale, sa déposition éclaire de façon physique la géographie de cet aboutissant de la rue Courlanel et celle des maisons très privées qui s’élèvent en cet endroit retiré. Ci-dessous un extrait du procès verbal de la déposition de Vincent Baillé 17Archives départementales de Foix, 8 L 64 :

Dans la nuit, vers les onze heures, il entendit tirer un coup de fusil dans la rue, que s’étant levé pour s’approcher de la croisée qui donne sur la rue de Couronnel (sic) (rue Courlanel ; aujourd’hui, rue du Maréchal Clauzel), il entendit qu’on enfonçait la porte d’une petite maison appartenant au citoyen Gabriel Clauzel ou de l’église des pénitents bleus situés dans la même rue à Mirepoix, qu’un instant après, il entendit qu’on enfonçait aussi la porte de la maison d’habitation du dit Gabriel Clauzel située dans la même rue et qu’il comprit distinctement qu’on employait pour cet effet une barre de fer ainsi que des gros cailloux, qu’alors étant descendu dans l’appartement de ses soeurs avec son frère avec lequel il couchait, bientôt après il entendit qu’on secouait rudement la porte du déclarant et qu’on frappa de grands coups de marteau à plusieurs reprises ce qui épouvanta tellement ses dites soeurs qu’elles résolurent de quitter la maison, en descendant par la fenêtre qui donne sur le jardin du déclarant et sur celui du dit Gabriel Clauzel, que ces dites soeurs ayant craint de descendre par la dite fenêtre, le déclarant le fit lui-même par le moyen d’un drap pour aller chercher une échelle dans une de ses maisons tenue à loyer par le citoyen Pierre Dilhat, qu’au moment qu’il descendait à l’aide du dit drap, on tira un coup de fusil de dessus le mur de séparation du jardin du dit citoyen Clauzel et du citoyen Avignon, il déclare en outre qu’une fois descendu dans le dit jardin, on lui tira des pierres de celui du dit Gabriel Clauzel, qu’étant ensuite arrivé chez le dit Dilhat il le fit lever avec lequel il porta l’échelle en question pour donner le moyen à ses soeurs de s’évader, qu’étant ensuite arrivé à la fenêtre pour dresser l’échelle, il leur fut tiré des coups de pierres ce qui les obligea de s’enfuir ; qu’ayant resté environ deux heures chez le dit Dilhat, il vit de la lumière dans la maison du dit Gabriel Clauzel, et que cette lumière parcourut tous les appartements depuis le rez-de-chaussée jusqu’au haut de la maison, et qu’en même temps on enfonçait des portes ou des armoires, ajoute que dans ce hasard il n’a connu personne, mais qu’il crut bien qu’on pillait la maison du dit Clauzel ce qui lui fut confirmé le lendemain.

 

Ci-dessus : détail du plan du même quartier en l’an V.

De la croisée qui donne sur la rue Courlanel à la fenêtre qui ouvre sur le jardin de la maison familiale ; puis, côté promenade de La Roque, de la décharge de la maison familiale, tenue à loyer par le citoyen Pierre Dilhat, au mur de séparation du jardin de la dite maison avec celui du citoyen Clauzel ; puis du mur de séparation du jardin de la maison Clauzel avec celui du citoyen Avignon, Vincent Baillé descendu dans ce dernier jardin, et qui accomplit là un petit exploit, puisqu’on sait par son certificat de civisme qu’il est affligé d’une claudication 18Cf. La dormeuse blogue 2 : A Mirepoix, quatre certificats de civisme en l’an II., donne à voir dans son parcours les changements de propriété qui ont résulté de la vente des biens nationaux, ou plutôt de la crise révolutionnaire. Gabriel Clauzel, comme dit plus haut, a racheté les propriétés de la confrérie des Pénitents bleus, de Louis Cairol, ancien chanoine du chapitre, et de Louise Cabanié, ancienne régente des Nouvelles Catholiques. Pierre Avignon, notaire, bientôt successeur de Gabriel Clauzel et de Pierre Joseph Marie Vigarozy à la mairie de Mirepoix, a racheté, quant à lui, la propriété de Bernard Louis Fraxines, ancien prébendier du chapitre.

A partir de 1789, suite à la suppression des anciens offices ecclésiastiques, puis de l’évêché de Mirepoix, le quartier se vide rapidement de toute présence ecclésiastique pour devenir le centre de l’activité politico-industrielle de Gabriel Clauzel. En 1791, seule la famille de Jean Clastres, ancien chanoine du chapitre, conserve la maison de ce dernier. La plupart des autres maisons de la rue Courlanel ont changé de main. Pons Miran 19Cf. La dormeuse blogue 3 : Légendes urbaines – Hôtel Miran., gendre de Pierre Clauzel, lui-même cousin de Gabriel Cousin, a succédé à Guillaume Senesse à l’angle de la rue Courlanel et de la rue du Collège où il tient boutique de chapelier. Pierre Avignon, d’abord allié politique, puis adversaire de Gabriel Clauzel, occupe, comme indiqué plus haut, la maison qui jouxte à droite la demeure de ce dernier. Gaston Dufrène, notaire, ancien homme d’affaires du marquis de Mirepoix, longuement poursuivi à ce titre par l’inimitié de Gabriel Clauzel, tient derechef, un peu plus haut dans la rue Courlanel, la maison qu’il a rachetée aux héritiers de Germaine Lajoux et où il a son étude.

 

Ci-dessus : détail de l’Etat de la population de Mirepoix en 1804. La famille Ballé, comme on voit, a conservé ses voisins de 1789, soit la famille Clauzel à droite, et la famille Dufrène à gauche 20La liste des Dufrène continue dans le registre à la page suivante, non reproduite ici..

La famille Baillé, quant à elle, n’a pas bougé. Deux des fils de Géraud Baillé, Jean Antoine Barthélémy Baillé, notaire, et Vincent Maurice Baillé, administrateur civil, sont de proches collaborateurs de Gabriel Clauzel à la mairie de Mirepoix. Après la Révolution, ils quittent la maison de la rue Courlanel. Jean Antoine Bartélémy Baillé se retire probablement à Mativet, et Vincent Maurice Baillé à Coutens, où ils ont chacun leur métairie respective. Leurs soeurs, dont Jeanne Marie Baillé, épouse séparée de François Melchior Soulié, qui a laissé à ce dernier la garde de Melchior Frédéric Soulié, le futur écrivain, et qui a conservé auprès d’elle sa fille Antoinette Françoise Fanny Soulié, restent seules désormais dans la vieille maison de la rue Courlanel. Elles doivent prendre des locataires pour s’assurer quelque revenu.

Frédéric Soulié, qui est né en 1800 et qui a quitté l’Ariège en 1808, se souvient que, rue Courlanel, dans les années 1800, il avait « un épicier-mercier-marchand de modes d’un côté de sa porte », et « un tailleur-fabricant de draps de l’autre » 21Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, p. 25 (31).. On reconnaît au « tailleur-fabricant de draps », Gabriel Clauzel ou son fils Joseph, voisins de toujours ; mais quid de l' »épicier-mercier-marchand de modes », là où on s’attend à Gaston Dufrène et aux siens ? Il se peut qu’ici, pour une fois, Frédéric Soulié se souvienne faux ; ou encore que, par effet de cette phantasmatique des distances qui agit sur nos souvenirs d’enfance, l’écrivain revoie en lieu et place de la maison de Gaston Dufrène, la boutique de Pons Miran, chapelier, située un peu plus loin à l’entrée de la rue Courlanel, qui lui plaisait lorsqu’il était petit. Il se peut aussi que Gaston Dufrène ait loué le rez-de-chaussée de sa maison à Jean Jacques Anne Marquier, anciennement marchand droguiste à Mazères, qui a épousé le 5 vendémiaire an 4 (27 septembre 1795) Anne Clauzel, la fille aînée de Gabriel Clauzel.

En 1823, Antoinette Soulié épouse Jean Baptiste Louis Gorguos et part vivre dans la maison de ce dernier, rue du Pont. Jeanne Marie Baillé, mère d’Antoinette Soulié et de Frédéric Soulié, devenu alors à Paris un écrivain célèbre, meurt rue Courlanel en 1827. En 1835, à la mort d’Agnès Pétronille Germaine, dernier membre de la fratrie Baillé qui ait habité la maison ancestrale, c’est un neveu, dont l’acte de décès de la vieille dame ne dit pas le nom, qui occupe l’antique demeure.

En 1868, Louis Marie Melchior Casimir Gorguos, fils d’Antoinette Françoise Fanny Soulié, achète sur la promenade de La Roque (aujourd’hui cours Chabaud) le jardin qui se trouve, de l’autre côté de la voie, juste en face de la maison Baillé, et il fait bâtir à cet endroit la belle maison dont on voit le plan ci-dessous.

 

Merci à Alain Marmion qui m’a généreusement communiqué cette archive familiale.

Le plan du compoix de 1766 montre qu’au-delà de la promenade de la porte de La Roque, sur le flanc sud de la bastide, il n’y avait encore à cette date rien d’autre que des jardins et des champs. Les fenêtres des belles maisons de la rue Courlanel, par-dessus les ormeaux de la promenade, donnaient alors sur la verte campagne.

 

Ci-dessus : détail du plan 20 du compoix de 1766.

Louis Marie Melchior Casimir Gorguos, en 1869, érige ici, sur un territoire à peu près vierge, une demeure qui, face à la maison ancestrale et à la ville ancienne, et comme en dialogue avec ces dernières, symbolise de façon ambivalente à la fois la continuité et la rupture avec le passé, et, par effet de renouvellement esthétique, la puissance du recommencement après les temps de décadence qui ont causé la ruine et la disparition de la famille Baillé.

 

 

Ci-dessus : sur le balcon, initiales MG – Melchior Gorguos – et date d’achèvement – 1869 – de la maison.

Le geste architectural de Louis Marie Melchior Casimir Gorguos, dans son ostentation, montre combien la géographie et l’histoire du quartier de la rue Courlanel, tel qu’il a existé sous l’Ancien Régime et durant les années révolutionnaires, ont pu compter dans la mémoire et dans l’imagination des petits-enfants et arrière-petits-enfants du vieux siècle mirapicien. J’espère avoir fait revivre ici un peu de cette mémoire et de cet imaginaire, lointain, et cependant si proche lorsqu’on a, comme moi, la chance de vivre à Mirepoix.

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Liste des propriétaires des parcelles n°215 à 231 du compoix de 1766 :

215. Guillaume Senesse, maître tailleur pour homme : maison et boutique à la rue Courlanel faisant coin à celle du collège
216. Catherine Girbes comme jouissante de la maison de Me Michel Tourssié, prêtre et prébendier du chapitre : maison et ciel ouvert à la rue Courlanel avec le dessus de la boutique de Guillaume Senesse
217. Françoise Charly, veuve du sieur Louis Forgues : maison, ciel ouvert à la rue Courlanel sortant à celle du collège
218. Marie Deforges, épouse du sieur Cazemajou, sieur de Niort : maison, ciel ouvert et des latrines à la rue Courlanel
219. Jean Castres, prêtre et chanoine du chapitre : maison, faux couvert, jardin à la rue Courlanel
220. Chapitre : maison et ciel ouvert à la rue allant au collège
221. Evêque : maison servant d’écurie et autres couverts, cour, à la rue allant au collège
222. Communauté : maison servant pour les écoles du latin
223. François Rabinel Calzan, receveur des tailles : décharge, écurie, jardin à la promenade autrefois des escossières de la ville
224. Germaine Lajoux, veuve d’Antoine Labadie : maison avec un jardin à la rue Courlanel
225. Géraud Baillé, avocat en parlement et notaire : maison, autres couverts, avec une cour et un jardin, à la rue Courlanel
226. François Laffon, dit Cathery, brassier : maison à la promenade autrefois des escossières
227. Communauté : maison presbytérale
228. Communauté : maison presbytérale
229. Martin Pic, jardinier : maison et patu à la promenade autrefois des escossières de la ville
230. Bernard Louis Fraxines, prêtre et prébendier du chapitre : maison et autres couverts, avec un faux couvert et un jardin, à la rue Courlanel
231. Louise Cabanié, supérieure des Nouvelles Catholiques : maison et autres couverts servant de décharge, latrines, cour ou ciel ouvert, et jardin à la rue Courlanel.

A lire aussi :
Moulons de Mirepoix 1
Moulons de Mirepoix 2
Frédéric Soulié 1
Frédéric Soulié 2
Frédéric Soulié 3

Notes   [ + ]

1. Escoussières, ou escossières : chemin de ronde, rue qui longe les remparts, muraille de ville où l’on peut circuler ; terme usuel dans le compoix de Mirepoix ; de l’occitan escorsièras, et du latin excursare ; cf. Louis Alibert, Dictionnaire Occitan-Français, p. 362, Institut d’Estudis Occitans, Toulouse, 1966.
2. Cf. La dormeuse blogue 3 : Quelques reliques du Mirepoix de la Révolution.
3. Cf. La dormeuse blogue : Sous le signe de Marie de Calages – 11ème journée d’hiver de l’histoire locale de Mirepoix ; A propos de Marie de Calages – Une lettre curieuse ; A propos de la famille Calages – Un geste de Pierre Pol Calages ; Marguerite de Calages a esté baptisée ce jour.
4. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°128 à 166.
5. Raymond Escholier, Cantegril, 1921.
6. Cf. La dormeuse blogue : Lavelanet, Pamiers & Mirepoix au temps des Réformes – 12e journée d’hiver de l’histoire locale de Mirepoix.
7. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°167 à 184.
8. Cf. La dormeuse blogue 3 : Légendes urbaines – Une inscription indéchiffrée.
9. Cf. La dormeuse blogue 2 : Frédéric Soulié, Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même.
10. Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, 1835.
11. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°185 à 212.
12. Cf. Concernant le nom de la rue Cornanel/Cournanel et l’histoire de cette rue, cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – De la rue de la porte de Bragot à la rue Courlanel.
13. A ceux de mes lecteurs qui ont lu sur ce blog les articles précédemment dédiés à Frédéric Soulié, je signale que, disposant alors d’une moins bonne connaissance du compoix de 1766, j’ai commis jusqu’ici une erreur dans la localisation de la maison Baillé en situant cette maison un peu plus haut dans la rue Maréchal Clauzel. Frédéric Soulié disait bien pourtant que sa maison d’enfance était contiguë à celle de la famille Clauzel. Pour une fois, je ne l’avais pas pris au mot. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! J’avais tort. Frédéric Soulié recycle dans son oeuvre des souvenirs qu’il rapporte toujours de la façon la plus vraie. J’ai pu le constater à propos de sa maison natale, après avoir potassé le compoix de 1766 et le plan qui accompagne ce dernier.
14. Frédéric Soulié, Les Amours Françaises, édition de 1842, photocopie de l’original, BnF.
15. Les nouvelles acquisitions opérées par Gabriel Clauzel se trouvent mentionnées dans le rôle des contributions de 1791.
16. Cf. La dormeuse blogue 2 : Guillaume Sibra dit Jean Dabail 1 ; La dormeuse blogue 3 : Guillaume Sibra dit Jean Dabail 2.
17. Archives départementales de Foix, 8 L 64
18. Cf. La dormeuse blogue 2 : A Mirepoix, quatre certificats de civisme en l’an II.
19. Cf. La dormeuse blogue 3 : Légendes urbaines – Hôtel Miran.
20. La liste des Dufrène continue dans le registre à la page suivante, non reproduite ici.
21. Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, p. 25 (31).
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5 réponses à A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°215 à 231

  1. Martine Rouche dit :

    Juste un détail, après la masse de travail que tu nous offres …

    (Jean) François Rabinel Calzan était le fils de Jean Rabinel Calzan, conseiller du Roy et Receveur des tailles en le diocèse, et de Dame Jacquette de Castres. Elle avait pour frère …. Jean (de) Castres. Je crois que cela explique les parcelles 219 et 223, accolées, et appartenant en quelque sorte à une même famille. Par les mariages, voisinages et propriétés familiales, la circulation à l’intérieur du moulon pouvait être intense ! Qu’en penses-tu ? …

  2. Martine Rouche dit :

    Puis-je ajouter un renseignement au formidable travail fait par Alain Marmion à partir du compoix de 1666 ?
    La parcelle numérotée 890 ( = numéro d’entrée dans le compoix) sur son plan correspond à une propriété de mon ami Henri de Calages ! Voici le texte :
     » Henri Calages bourgeois tient ….
    Plus tient autre Maison en plancher a la mesme rue de Cornanel marchant sur Mr Jean Martin prestre confronte dauta (Est) la rue allan au College & ledit Martin, cers (Ouest) hoirs Jean Seris midi ledit Martin & hoirs Mr Pierre Julia acquilon (Nord) ladite rue.  »
    Claudine et moi pensons (sans preuve) que cette maison devait être louée, puisque la famille Calages résidait
    dans l’autre maison, plus haut dans la même rue Cornanel ou Courlanel, là où se tenait le grenier du sel puisque Henri y était officier.

  3. Martine Rouche dit :

    Pétition du citoyen Letû de Mirepoix relative aux pièces par lui acquises des cidevant Régentes.
    28 juin 1793
    jugée provisoirement, attendant d’autres pièces
    ______________________________________________

    Pétition du Citoyen Charles Létu
    Homme de loi
    Aux Citoyens Administrateurs du District
    De Mirepoix et du Département de L’Ariège

    __________________
    Le Citoyen Létu vous expose que Les Citoyennes Céré et Marianne Saint-Père ci-devant Régentes de Mirepoix, faisant tant pour elles que pour la Citoyenne Anne Carol absente, toutes les trois cohéritières testamentaires de feue Louise Cabanié aussi Régente, suivant son dernier testament reçu par feu Vidalat notaire et Lad. Citoyenne Céré aussi héritière testamentaire de la Citoyenne Castres par autre testament reçu par Baille notaire de la même ville, ont baillé a titre de locatairie perpétuelle à l’Exposant par acte du 17. 8bre 1791 passé devant Pons notaire certaines pièces de terre situées auprès de cette ville, moyennant la rente foncière de 200# quitte de touttes charges. L’Extrait duquel acte de locatairie est ci-joint et cotté n° 1.
    Que L’Exposant a joui paisiblement et sans trouble de ces pièces de terre depuis ledit jour 17. 8bre 1791, et en a même déjà payé une rente à la nation entre les mains du Citoyen Lacoste Receveur du Droit d’Enregistrement suivant la quittance du 2. janvier 1793 Laquelle L’Exposant remet ci-jointe et cotée n° 2.
    Que néanmoins L’Exposant a été instruit par la voix publique que le Citoyen Procureur sindic venait de les faire estimer pour les mettre en vente sur le fondement d’une loi du 11 février 1791 qui déffend aux Corps et Communautés tant ecclésiastiques que Laics de passer des Baux pour plus de neuf années à peine de nullité; ce qui suivant le sistème du Procureur sindic devrait rendre nul et cassable Le Bail à Locatairie consenti à L’Exposant.
    Dans ces circonstances, Citoyens Administrateurs, L’Exposant vous prie de pezer dans votre sagesse les observations suivantes
    1° que cette Loi ne frappe que sur les Collèges, Seminaires, et en général sur tous les Corps ou maisons d’enseignement public fondés par Lettres Patentes, et qui depuis L’Edit de 1749 ne pouvaient ni acquérir des Biens fonds, ni aliéner en aucune manière ceux qui faisaient partie de leur fondation.
    2° que les Régentes en leur qualité toujours reconnue d’héritières n’ont jamais été rangées dans cette classe, puisqu’elles ont toujours été en droit de vendre, et acheter des Biens fonds; que de nos jours elles ont acquis la maison du ci-devant chanoine Rigaud, et celle du citoyen Flourizel jardinier, qu’au mois de janvier 1790 elles ont baillé à locatairie au citoyen jean d’Anjou du Lieu de Montsec Parroisse de Lavelanet certaines Pièces de terre sous la rente foncière de six quartiers de blé et deux paires de chapons, et qu’enfin de tous les temps elles ont traité avec les autres Citoyens par vente, achats, echanges &….. comme tout Père de famille est en droit de le faire, ce qui était interdit par les Lois aux etablissemens de main-morte tels que les Frères des Ecoles Chrétiennes, Les Collèges et Séminaires, parce qu’ils étaient fondés et établis par Lettres Patentes, et que dès lors les Biens de leur Dotation etaient censés appartenir au Public.
    3° que les Régentes qui avaient été instituées heritières, etaient obligées, au décès de le testatrice, de payer les Droits de Controlle et Centième denier à raison de la valeur des Biens dont elles héritaient, ce qui n’a jamais eu lieu chès les Frères des Ecoles Chrétiennes, dans les Collèges et Séminaires, parce que ceux-cy etaient véritablement dans la Classe des mains-mortes qui n’avaient que la Simple Administration de leurs Biens.
    4° qu’aujourd’hui même, si plusieurs d’entre nous animés du saint amour de la Patrie et dans la vue de former des hommes Libres, de vrais Républicains, nous jugions a propos de Lever une Pension et de nous associer sous le nom de Régens pour nous vouer à l’Education de la jeunesse, n’est-il pas vray que nous pourrions employer les fonds provenus de notre travail et de notre Economie en acquisition de Biens-fonds, et que nous pourrions ensuite aliéner ces mêmes Biens fonds ou les Bailler à Rente foncière comme bon nous semblerait sans que Personne pût s’y opposer?
    Telle etait cependant la Position des ci-devant Régentes qui en leur qualité d’héritières testamentaires ont toujours eu la libre disposition de leurs Biens; et toutte la différence qu’il y aurait si le projet qu’on vient de supposer avait Lieu, c’est qu’elles portaient le nom de Régentes, et que nous nous appellerions Régents. Mais les Droits civils seraient les mêmes, et tout comme on ne pourrait sans injustice déclarer nuls les contrats d’aliénation, ou de locatairie que nous aurions passés, par la même raison les contrats de locatairie consentis par les ci-devant Régentes doivent être à l’abri de toutte atteinte, parce qu’ils ont été passés sur la foi publique des Lois sous la protection desquelles ces Citoyennes ont toujours pu vendre, acheter, échanger, ou bailler à rente foncière suivant qu’elles y trouvaient leur intérêt.
    Qu’ainsi il Résulte évidemment de tout ce qu’on vient de dire que le décret du 11 février 1791 n’a aucun Raport avec les ci-devant Régentes, qu’il n’est applicable uniquement qu’aux mains-mortes, et que par conséquent ce Décret ne peut être opposé à L’Exposant pour en induire la nullité de son titre.
    5° que si le Contrat de L’Exposant se trouvait postérieur à la Loi du 18 aout 1792 par laquelle les ci-devant Régentes ont été supprimées, alors seulement il pourrait y avoir quelque doute sur sa validité, attendu que cette Loi en parlant des Congrégations Laïques vivant du produit de leur travail, et possédant touttefois des Biens fonds, porte a l’article 4 du titre 3, Chap. 2, § 2 ce qui suit.
    « toutte vente d’immeubles réels appartenant à La Communauté, faite à un des membres de ladite Communauté ou association, est déclarée nulle et comme non avenue, ainsi que toute autre aliénation postérieure au 1er janvier dernier. »
    Or etant évident que cet article a pour objet les Congrégations Laïques qui etaient en droit de disposer de leurs immeubles, il pourrait recevoir son application aux ci-devant Régentes qui avaient le même droit, et dès lors il ne faudrait que vérifier la datte du contrat de L’Exposant pour savoir si elle est postérieure au 1er janvier 1792. mais comme dans le fait, elle est antérieure à cette époque puisqu’elle est du 17. 8bre 1791, il s’ensuivrait qu’il ne pourrait y avoir de doute raisonnable sur la validité de ce contrat.
    Mais ce qui est incontestable, c’est que les ci-devant Régentes en leur qualité d’héritières testamentaires ont conservé tous leurs droits jusqu’au 18 août 1792 jour du décret de leur suppression, ou pour mieux dire encore jusqu’au jour de la Promulgation de ce Décret à Mirepoix, parce qu’encore une fois, la Loi du 11 février 1791 qui regle la forme et la durée des Baux faits ou à faire par Les Corps, maisons, ou Communautés tant Ecclésiastiques que Laïques, ne concerne que Les Collèges, Les Séminaires, les frères des Ecoles Chrétiennes, et nullement les juvidus qui possédaient Leurs Biens à titre d’héritières par de bons testamens revêtus de touttes les formes publiques requises et necessaires.
    Au surplus, Citoyens Administrateurs, L’Exposant vous prie de considérer en finissant, qu’il a un titre, qu’il est en possession, qu’il a semé et recueilli sur les Pièces de terre en question, et qu’il en a déjà payé une Rente, enfin qu’il en jouit comme Propriétaire depuis près de deux ans, sans aucun trouble ni Reclamation de qui que ce soit.
    Or suivant nos Lois il suffit de la simple possession depuis an et jour, même sans titre, pour ne pouvoir être depossédé que d’autorité de justice. Ce serait donc au Tribunal de District à pronnoncer dans cette affaire, parce que les fonctions administratives sont totalement distinctes et séparées des fonctions judiciaires, et que d’ailleurs vous ne pouvès ni ne voulès certainement être juges et Parties.
    Autrefois sous un Regime absurde et tirannique, la décizion ou l’ordre arbitraire d’un ministre pouvait suffire pour déposseder en pareil cas un Particulier obscur, pour peu que le Domaine y fût interessé. Mais L’homme Puissant etait sur d’être ecouté, et de deffendre ses intérêts même vis a vis du ci-devant Roi. A plus forte raison aujourd’hui que les distinctions ont été abolies pour faire place au Régime heureux de L’Egalité, un Citoyen français doit-il espéré d’être admis à deffendre ses intérêts vis-a-vis de la nation.
    Tels sont nos Droits, Citoeyns Administrateurs. Vous en ètes les fidelles Depositaires, et le Peuple ne vous a investis de sa confiance et de son autorité que pour les protéger, et Lui en assurer L’exercice.
    Si L’Exposant vient à être condamné dans Les Tribunaux, il subira son sort. Mais au moins il lui restera la Satisfaction de pouvoir se dire à Lui-même: j’ay été jugé par mes juges naturels. La justice a pezé mes Droits dans sa Balance: toutte Plainte de ma part deviendrait une injustice: je dois me soumettre.
    Par touttes ces considérations, L’Exposant demande qu’il vous Plaise, Citoyens Administrateurs, vû son titre et sa Possession, declarer n’y avoir lieu à mettre en vente les Pièces de terre dont il s’agit; et en cas de difficulté, ce que L’Exposant ne présume pas, le renvoyer devant le tribunal du District de Mirepoix séant à Pamiers, seul juge compétent pour pronnoncer sur la validité de son titre et de sa Possession, et vous ferès bien.

    Létu
    A Mirepoix Le 28 juin 1793
    L’an 2. de la République française
    (Archives personnelles)

    • La dormeuse dit :

      La maison des Régentes, certes fort bellement placée, attirait donc bien des convoitises !
      J’aimerais savoir ce qu’est devenue Louise Cabanié.
      Nous avons évoqué cette question. Mais pour le moment, nous n’en savons rien.

    • La dormeuse dit :

      Me Létu avait une excellente raison de batailler pour obtenir la parcelle correspondant à la maison des Régentes. Il possédait, de l’autre côté de la porte d’Aval, au bord du grand chemin de Pamiers, la métairie qui faisait face à la dite maison des Régentes.

      Cf. Plan 30 du compoix de 1766 :

       

      Plan 3, n°4. Me Guillaume Letu, notaire royal et tabellion du marquisat de Mirepoix : métairie de la Mestrise, autres couverts, cour, jardin en verger, le tout joigant hors la porte d’Aval.

      Le plan 30 fera l’objet de mon prochain article.

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