Christine Belcikowski

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À Montpellier, en novembre 1653, du beau monde au baptême d'Armande Béjart

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Ci-dessus : Pierre Mignard. Portrait d'Armande Béjart ca 1660.

Le 23 janvier 1662, Molière et Armande Béjart signent à Paris leurs pactes de mariage.

« Furent presens Jean-Baptiste Pocquelin de Moliere, demeurant à Paris, rue Sainct-Thomas- du-Louvre, parroisse Sainct-Germain-de-l'Auxerrois, pour luy, en son nom, d'une part, et damoiselle Marie Hervé, veufve de feu Joseph Bejard, vivant escuier, sieur de Belleville, demeurante à Paris dans la place du Pallais royal, stipullante en cette partye pour damoiselle Armande Gresinde Claire Elizabeth Bejart, sa fille et dudict deffunct sieur de Belleville, aagée de vingt ans ou environ, à ce presente de son voulloir et consentement, d'autre part, lesquelles partyes, en la presence, par l'advis et conseil de leurs parens et amis, scavoir de la part dudict sieur de Moliere, de sieur Jean Pocquelin, son pere, tapissier et vallet de chambre du roy, le sieur André Boudet, marchand bourgeois de Paris, beau-frere à cause de dame Marie-Magdelaine Pocquelin, sa femme, et de la part de ladicte damoiselle Armande Gresinde Claire Elizabeth Bejard, de damoiselle Magdelaine Bejard, fille usante et jouissante de ses biens et droictz soeur de ladicte damoiselle, et de Louis Bejard, son frere, demeurans avec ladicte damoiselle leur mere dans ladicte place du Pallais royal, ont faict et accordé entre elles, de bonne foy, les traicté et conventions de mariage qui ensuivent : » (1)

Le 20 février 1662, en l'église de Saint Germain l'Auxerrois, Molière et Armande Béjart reçoivent la bénédiction nuptiale.

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Ci-dessus : église de Saint Germain l'Auxerrois vers 1550. Détail du plan de Truschet et Hoyau.

« Du lundy vingtiesme.
Jean-Baptiste Poquelin, fils de sieur Jean Poquelin et de feue Marie Cresé, d'une part, et Armande Gresinde Bejard, fille de feu Joseph Bejard et de Marie Hervé, d'aultre part, tous deux de ceste parroisse, vis à vis le Palais royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de Monsieur de Comtes, doyen de Nostre-Dame et grand-vicaire de Monseigneur le cardinal de Retz, archevesque de Paris (1529), en presence dudit Jean Poquelin, pere du marié, et de André Boudet, beau-frere du marié, et de ladite Marie Hervé, mere de la mariée et Louis Bejard et Magdeleine Bejard, frere et soeure de ladite mariée et d'autres, avec dispense de deux bans.

Signé : J. B. Poquelin, J. Pocquelin, Louys Bejard, Armande Grexinde Bejart, A. Boudet, Beiart, Marie Hervé. » (2)

Dite aagée de vingt ans ou environ lors de son mariage, Armande Béjart serait donc née en 1642. Un secret pèse toutefois sur sa naissance. On ne sait trop en effet si elle est une fille posthume de Joseph Béjart (1585-1641) et de Marie Hervé (âgée de 49 ans en 1642), ou une fille non reconnue d'Esprit de Rémond (1608-1669), seigneur de Modène, et de Madeleine Béjart, née le 8 janvier 1618, fille elle-même de Joseph Béjart et de Marie Hervé. On ne sait trop, autrement dit, si Armande Béjart est la sœur ou la fille de Madeleine Béjart. Tous les contempains de Molière, en tout cas, ont tenu Armande Béjart pour la fille de Madeleine Béjart.

Le 22 juin 1641, « Jérémie Derval, conseiller et secrétaire des finances de Gaston d'Orléans, demeurant rue des Tournelles, baille pour quatre ans à Joseph Béjart, huissier héréditaire ordinaire du roi au siège de la table de marbre du Palais, demeurant rue de Thorigny, une petite maison sise sur le derrière du logis où demeure le nommé Tassin, sise rue des Tournelles, près la maison de Derval... » (3)

Le 18 septembre 1841, « Bernard Fontaine, maître charpentier, demeurant rue Neuve-Saint-Martin, promet à Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart, vivant bourgeois de Paris, demeurant rue de la Perle, d'exécuter les travaux de charpenterie et de maçonnerie [demandés rue de la Perle] moyennant 600 livres tournois... » (4)

Le 10 mars 1643, « Marie Hervé, veuve de Georges (sic) Béjart, agissant au nom de Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis et une petite non baptisée, enfants mineurs d'elle et dudit défunt, déclare renoncer à la succession de ce dernier. » (5)

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Ci-dessus : Pierre Mignard. Portrait d'Armande Béjart ca 1660.

La ravissante Armande Béjart qui épouse Molière en 1662 est probablement cette petite non baptisée de mars 1643. L'enfant a peut-être été ondoyée, ondoyée seulement, à fin de discrétion concernant le secret de ses origines, mais l'on n'a pas trouvé d'acte correspondant.

La petite non baptisée de mars 1643 n'a toutefois pas pu épouser, dix neuf ans plus tard en l'église Saint Germain l'Auxerrois, le déjà célèbre Molière, sans avoir produit un acte de baptême. Mais là non plus, on n'a pas trouvé d'acte correspondant. La plupart des historiens de Molière tiennent cependant que ce baptême a dû être célébré en novembre 1653, à Montpellier, alors que la troupe de l'Illustre Théâtre se trouvait reçue par le comte d'Aubijoux, à l'occasion de la visite du prince de Conti, sachant que le prince de Conti, qui avait accordé à la troupe de l'Illustre Théâtre l'autorisation de porter son nom, a séjourné chez le comte d'Aubijoux du 10 novembre au début du mois de décembre 1643.

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Ci-dessus : portrait d'Armand de Bourbon (1629-1666), Prince de Conti.

En janvier 1649, Armand de Bourbon, Prince de Conti, Pair de France, Comte de Pézenas, Chevalier des ordres du Roi, gouverneur et lieutenant général de Sa Majesté en Guyenne, puis Vice-Roi de Catalogne, a pris parti pour la Fronde. Arrêté et emprisonné en janvier 1650, libéré en février 1651, puis réfugié à Bordeaux, dernière ville frondeuse, il capitule le 31 juillet 1653 et obtient l'autorisation de se retirer en Languedoc, à Pézenas, dans son château de La Grange-des-Prés.

Il se trouve que les États du Languedoc se sont tenus à Pézenas du 17 mars 1653 au 31 mai 1653 ; que les trois lieutenants généraux du Languedoc — l'un pour les diocèses de Velay, Vivarais et Gévaudan ; l'autre pour les diocèses d'Uzés, Nîmes, Montpellier, Aide et Lodève ; et le troisième pour le Haut-Languedoc, contenant les diocèses de Toulouse, Narbonne, Béziers Saint-Pons de Thomières, Saint-Papoul, Castres, Lavaur, Albi, Montauban, Lombez, Rieux, Pamiers, Carcassonne, Mirepoix et Alet (6) — étaient présents à ces États ; qu'il n'ont pas manqué de se rendre à Montpellier, chez le comte d'Aubijoux, en novembre 1653, afin de rendre hommage au Prince de Conti ; et que l'Illustre Théâtre a donné représentation devant ces messieurs pendant les États, avant de gagner Montpellier en novembre 1653.

En 1653, Jacques François d'Amboise (1606-1656) (7), Comte d'Aubijoux, seigneur de Castelnau-de-Lévis et de Graulhet, est lieutenant général de Sa Majesté en Languedoc et gouverneur de Montpellier. Molière bénéficie de son amitié et de sa protection durant ses dix années de tournées en Languedoc, de 1647 à 1657.

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Ci-dessus : Scipion Grimoard de Beauvoir (?-1669), comte du Roure.

En 1653, Scipion Grimoard de Beauvoir, Comte du Roure, Marquis de Grisac, Baron de Bariac, Chevalier des ordres du Roi, est lieutenant général en Languedoc et gouverneur de Pont-Saint-Esprit. En novembre 1653, avec Grésinde de Baudan (1620-1658), son épouse, il se rend à Montpellier, chez le comte d'Aubijoux, afin de rendre hommage au Prince de Conti.

En 1653, Louis de Cardaillac de Lévis († 1666), Comte de Bioule, Marquis de Cardaillac, Baron de Lapenne (Ariège), Chevalier des ordres du Roi, est lieutenant général en Languedoc et gouverneur du Puy. En novembre 1653, avec Marie Isabeau Mitte de Saint-Chamond, son épouse, il se rend lui aussi à Montpellier, chez le comte d'Aubijoux, afin de rendre hommage au Prince de Conti.

Ce sont les prénoms dont Armande Béjart fait état à partir de son mariage avec Molière et dans tous les actes postérieurs à ce mariage qui confortent la certitude de son baptême en novembre 1653. Armande Grésinde Claire Élisabeth Béjart... D'où la jeune femme tient-elle ces quatre prénoms, dont tout particulièrement le « Grésinde », si rare ?

« Autour d’Aubijoux et de sa sœur Élisabeth d'Amboise (†1694), Comtesse d'Aubijoux, Baronne de Castelnau, Dame de Belesta, Dame de Sauveterre, épouse du sénéchal de Montpellier, les deux autres lieutenants généraux étaient venus rendre leurs hommages au prince, et Madeleine Béjart en profita pour solliciter les uns et les autres. Grâce à l’intercession des dames, il ne dut pas être difficile de convaincre Conti de donner son nom, comme parrain, à la fille de la plus célèbre comédienne de sa nouvelle troupe. Ainsi Armand de Bourbon avait-il donné le premier prénom à la fillette ; la femme du comte du Roure donna le prénom si rare de Grésinde (variante de Guersande) et la sœur d’Aubijoux, celui d’Élisabeth — prénom par ailleurs de Marie Isabeau (Élisabeth) Mitte de Saint-Chamond, femme du troisième lieutenant général du Languedoc, le comte de Bioules. [À noter également que Joseph Béjart et Marie Hervé, parents d'Armande Grésinde Claire Élisabeth Béjart, ont eu en 1620 une petite Élisabeth Béjart, morte jeune]. Reste le mystère du prénom Claire : un demi-mystère quand on s’avise que les Clarisses comptaient plusieurs couvents dans le Languedoc, à Béziers et à Montpellier notamment, et que sainte Claire était particulièrement célébrée cette année-là dans la région pour avoir empêché la peste d’atteindre Béziers et de se répandre au-delà » (8).

Marie Isabeau Mitte de Saint-Chamond, comtesse de Bioules, qui deviendra à la mort de son époux, en 1666, seigneuresse de Lapenne, près de Mirepoix (Ariège), et qui possédait à Manses (Ariège), entre autres, le château et le moulin à blé de la Mondonne, a vu ainsi, de ses yeux vu, l'Illustre Théâtre, Molière et Armande Grésinde Claire Élisabeth Béjart, future épouse du grand homme, à Montpellier, en novembre 1653 ! De la baronnie de Lapenne, Ariège, à Molière et aux siens, dans l'esprit de qui rêve aux distances géographiques et aux histoires du passé, le monde est petit !

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Ci-dessus : Pierre Mignard. Portrait de Molière en 1658.

1. Pacte de mariage de Molière et d'Armande Béjart. Archives nationales. Réserve : MC/MI/RS/386. Transcription par Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller in Cent ans de recherches sur Molière, sur sa famille et sur les comédiens de sa troupe.

2. Original détruit : registre paroissial de Saint-Germain-l'Auxerrois, n° 161, détruit en 1871. Transcription par Auguste Jal, in Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 871. Paris 1872. Fac-simile du document (d'après un calque de l'original), dans Œuvres de Molière, I, p. 104-105. Union latine d'éditions. Paris. 1930.

3. Archives nationales. Cote : MC/ET/CV/637. Transcription par Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller in Cent ans de recherches sur Molière, sur sa famille et sur les comédiens de sa troupe.

4. Archives nationales. Cote : MC/ET/LXXXVII/118. Transcription par Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller in Cent ans de recherches sur Molière, sur sa famille et sur les comédiens de sa troupe.

5. Archives nationales. Cote : Arch. nat., Y//3912. Eudore Soulié. Recherches sur Molière et sur sa famille, p. 172-173. Paris, 1863.

6. Cf. Vice roys, gouverneurs, lieutenants généraux, baillifs et sénéchaux des royaumes et provinces de l'Europe ; tome Ier, p. 207, par Pierre Gaucher, dit Scévole de Sainte-Marthe, escuyer, seigneur de Meré et des Lyonnières, conseiller du Roy en ses Conseils, maître d'hôtel de Sa Majesté, historiographe de France (1675).

7. Jacques François d'Amboise, Comte d'Aubijoux, est fils de François d'Amboise, comte d'Aubijoux, et de Louise de Lévis ; d'où, petit-fils de Louis d'Amboise, comte d'Aubijoux, marié au hâteau de Gaudiès (Ariège) avec Blanche de Lévis Ventadour ; et petit-fils de Jean Claude de Lévis Léran, Baron d'Audou, seigneur de Belesta, et de Christolette de Vercoignan, troisième épouse de ce dernier.

8. Georges Forestier. Molière, p. 217. Éditions Gallimard. 2018.

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Auguste Belloc, pionnier de la photographie, né à Montrabé, Haute-Garonne

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Ci-dessus : 21 fructidor an XIII (8 septembre 1805). Naissance d'Auguste Joseph Belloc. Archives de la Haute-Garonne. Montrabé. Naissances, mariages, décès, an XI-1822. Vue 42.

Né le 21 fructidor an XIII (8 septembre 1805) à Montrabé (1), Auguste Joseph Belloc est le fils d'd'Étienne Belloc, homme de loi, habitant de Toulouse sur son domaine de Montrabé, et de Louise Cramaussel. Nous ne savons quasi rien de son enfance ni de sa jeunesse. De ses années de formation à Paris, au lycée Louis-le-Grand, la chronique retient qu'il y a été le condisciple de Louis Adolphe Humbert de Molard (1800-1874), dont il partageait déjà la curiosité pour les sciences et techniques, et avec qui il restera lié toute sa vie durant.

Après ses années de lycée, Auguste Belloc retourne chez ses parents. Bien qu'on ne sache pas s'il a fréquenté l'école des Beaux-Arts, il travaille alors à Toulouse comme miniaturiste et aquarelliste. Il a pu, dans ce contexte, croiser le chemin d'Alexandre Clausel (2), qui a vécu à Toulouse lui aussi jusqu'en 1825 et qui, faute de moyens pour continuer ses études aux Beaux-Arts, peignait des dessus de glace pour les miroitiers. En 1929, Auguste Belloc est, dit-on, l'auteur d'une première publication, aujourd'hui perdue. Le 21 mai 1844, « âgé alors de trente-huit ans, domicilié à Toulouse, allée Lafayette, fils de feu Étienne Belloc et de Louise Cramaussel, domiciliée à Toulouse avec son fils », il épouse à Toulouse Céleste Marie Leroux, « trente-deux ans, née à Angers, Maine-et-Loire, domiciliée à Toulouse, fille de Louis Leroux, économe à l'école vétérinaire de Toulouse, et de Céleste Marie Rabouin, domiciliée avec sadite fille. »

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Ci-dessus : 21 mai 1844. Mariage d'Auguste Belloc et de Céleste Marie Leroux. Archives municipales de Toulouse.Cote : 1E353. État-civil. Mariages 1844. Vue 99.

Après ce mariage toulousain, qui restera, sembe-t-il, sans descendance, le couple monte à Paris. Auguste Belloc y retrouve son ami Louis Adolphe Humbert de Molard, qui, dès le début des années 1840, s'est intéressé aux techniques compliquées de la photographie naissante, et plus particulèrement à l'usage du collodion humide (3), sur des plaques de verre. Auguste s'instruit à son tour des technique en question, et en 1850, il ouvre un atelier situé au troisième étage du nº 5 du boulevard Montmartre, dans le IIe arrondissement. Il figure en 1852 dans L'Argus 4 à la rubrique « Daguerréotype et Photographie. Portraits » : « Belloc, 5, bd Montmartre, spécialité, sans retouche, leçons ».

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Ci-dessus : Annuaire général du commerce, de l'industrie, de la magistrature et de l'administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers. 1853. Firmin-Didot frères. Paris. 1853.

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Vue du boulevard Montmartre depuis la fenêtre de son atelier. Paris, ca. 1851. Épreuve sur papier salé. Cf. Photographie par les procédés anciens. Histoire et fabrication. « Les pionniers de la photographie ont donc d'abord utilisé le chlorure d'argent (nitrate d'argent + chlorure de sodium) comme sel sensible réagissant rapidement à la lumière par noircissement direct. Le papier salé n'est ni plus ni moins qu'un papier ordinaire enduit de sel de cuisine et de nitrate d'argent en excès servant à activer l'apparition de l'image en quelques minutes, voire quelques secondes sous l'action de la lumière. »

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Ci-dessus : L'Argus : revue théâtrale et journal des comédiens : théâtre, littérature, modes, beaux-arts. 15 décembre 1852.

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Portrait de femme. Daguerréotype, 1844. Paul Getty Museum.

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Portrait de Zoé Jeanberaud, vicomtesse d'Azerivé, accoudée à sa boîte à ouvrage. Daguerréotype, 1848.

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Portrait d'un jeune homme. Daguerréotype, circa 1850.

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Ci-dessus : Auguste Belloc, photographe, et Jean Julien Jacott, lithographe et dessinateur. Double autoportrait, 1855. Photolithographie. Cf. Wikipedia : « La photolithographie est le procédé mis au point au milieu du XIXe siècle qui permet le transfert d’une photographie sur une pierre calcaire recouverte d'une couche sensible. Cette pierre sert ensuite à l’impression lithographique. »

En rapport avec les recherches qu'il continue d'entretenir sur l'usage du collodion humide, Auguste Belloc, qui a eu l'occasion de rencontrer ou de retrouver au Salon de Paris de 1844 Alexande Clausel, désormais domicilié à Troyes, s'intéresse dans ces années-là à la technique de la peinture à l'encaustique que son ami a développée à partir de 1840 et à laquelle il a consacré en 1842 ses Leçons pratiques d’encaustique lustrée, ou Exposé des notions nécessaires pour pratiquer ce procédé de peinture.

L'usage du collodion humide donne de la richesse aux gris et beaucoup de finesse dans le rendu des images photographiques. Mais il exige une utilisation immédiate.

Le collodion est un nitrate de cellulose dissous dans un mélange d'alcool et d'éther que l'on étend sur une plaque de verre. Quand ce mélange sirupeux commence à se figer sur le verre, on plonge la plaque dans un bain de nitrate d'argent pour la sensibiliser, les sels contenus dans la pellicule sont ainsi transformés en halogénure d'argent sensible à la lumière. On égoutte alors la plaque et on la transfère dans un châssis étanche à la lumière. Toutes ces opérations se font en chambre noire. On peut alors faire une prise de vue avec la chambre photographique. La plaque doit ensuite être immédiatement développée en chambre éclairée en lumière rouge clair (le nitrate d'argent étant insensible à la lumière rouge) avec de l'acide gallique ou du sulfate de fer puis fixée au thiosulfate de sodium ou au cyanure de potassium.

Renonçant à l'usage trop contraignant du collodion humide, Gustave Le Gray expérimente dans les mêmes années la production de négatifs sur papier ciré sec. Ce procédé permet au photographe de préparer à l'avance des négatifs faciles à transporter et conservables pendant quinze jours. Bien qu'il entraîne des manipulations supplémentaires dans l'obtention de l'image, il rend possible les tirages multiples de la même photographie. (4)

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Ci-dessus : le Crystal Palace en 1851.

Initié par Auguste Belloc aux diverses techniques de la photographie, Alexandre Clausel, spécialiste de la cire lustrée, joue à partir de 1850 un rôle important dans les recherches de son ami et mentor. En 1851, les deux amis partent ensemble à Londres présenter les leurs travaux à l'Exposition universelle organisée dans le cadre du Crystal Palace. Auguste Belloc explique là le principe du stéréoscope et celui de la production des vues stéréoscopiques ; Alexandre Clausel, l'usage de la cire lustrée. En 1855, dans Les quatre branches de la photographie, Auguste Belloc fait état de ce qu'il doit aux leçons de son ami Alexandre Clausel :

« M. Clausel de Troyes nous communiqua ses idées et nous en fîmes ensemble les essais. En juin 1854, nous publiâmes ce procédé, et, nous autorisant de deux années d'expériences comparatives, nous pûmes dire et nous pouvons répéter que l'encauutique , déjà connue et employée en France et en Angleterre, assure aux épreuves une durée indéfinie et une vigueur peu commune.

Dès 1852, plusieurs photographes eurent l'idée de détacher du verre la couche de collodion transformée en positif direct et de la rapporter sur papier ou sur toile ; les premiers beaux succès en ce genre ont été obtenus en 1853. » (5)

« L'épreuve positive vue clans l'eau a une bien belle apparence, et chacun a eu certainement le désir de lui conserver ce lustre humide qui lui donne tant d'éclat; mais en séchant, la transparence et la vigueur disparaissent, et avec elles les détails, les finesses et tout le charme de la couleur.

L'on a employé avec quelque succès les vernis et le laminoir ; et il faut bien le reconnaître, l'épreuve vernie ou satinée acquiert beaucoup plus d'éclat. Mais le vernis couvre l'épreuve d'une couche luisante, épaisse, pouvant jaunir avec le temps et faisant miroiter l'image d'une façon désagréable.

Le laminoir est préférable au vernis, et cependant il donne un aspect dur à l'épreuve, en écrasant trop le grain du papier ; de plus, le laminoir est une lourde machine, et le portraitiste voyageur a dû y renoncer.

Nous devons à l'obligeance de M. Clausel, peintre fort distingué, opérateur photographe des plus habiles, de pouvoir donner aux épreuves positives ce brillant si doux, si harmonieux, qu'elles ont perdu en séchant, de pouvoir leur assurer une durée indéfinie sans altération.

Trois ans d'expérience nous ont appris que, même au contact de centaines d'autres épreuves enfermées dans un carton, les épreuves encaustiquées n'ont contracté aucune tache , pendant que les autres ont été maculées en plusieurs endroits ou ont sensiblement perdu.

L'on a fait à l'encaustique de M. Clausel le reproche d'être un produit trop cher ; nous ne saurions partager cette opinion, puisqu'une épreuve encaustiquée ne revient guère qu'à 0,5 centimes. Du reste, nous ne croyons pas qu'en y employant des matières pures et en y apportant tous les soins qu'elle exige, la fabrication de l'encaustique puisse baisser beaucoup de prix. Tout opérateur peut se mettre à l'œuvre et préparer lui-même ce composé ; il sera toujours meilleur que celui des contre-facteurs. » (6)

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Ci-dessus : nº 16 rue de Lancry, aujourd'hui.

En 1854, Auguste Belloc déménage son atelier au nº 16 de la rue de Lancry, dans le Xe arrondissement, où il installe une imprimerie photographique. Membre fondateur de la Société héliographique depuis 1851, il l'est aussi de la Société française de photographie créée en 1854. Il déploie rue de Lancry une activité intense. Portraitiste très couru, professeur de daguerréotypie et de photographie au collodion, savant chimiste, il dépose en 1856 un brevet de quinze ans pour une presse dite châssis Belloc, destinée à la production des épreuves positives (7), et il publie de nombreux ouvrages didactiques.

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Ci-dessus : Institut national de la propriété industrielle. Belloc, Armand Pierre Joseph Auguste, 16, rue de Lancry, photographe. Dossier : 1BB27991.

Traité théorique et pratique de la photographie sur collodion : suivi d'éléments de chimie et d'optique appliqués à cet art. Chez l'Auteur. 1854.
Les quatre branches de la photographie : traité complet théorique et pratique des procédés de Daguerre, Talbot, Niepce de Saint-Victor et Archer, précédé des annales de la photographie et suivi d'éléments de chimie et d'optique appliqués à cet art. Chez l'Auteur. 1855.
Le Catéchisme de l'opérateur photographe, traité complet de photographie sur collodion, positifs sur verre et sur toile, transport du collodion sur papier, stéréoscopes, vitraux, etc., nouveaux procédés pour le tirage des épreuves positives, leur fixage et leur coloration, etc., éléments de chimie et d'optique appliqués à la photographie. Chez l'Auteur. 1855.
Compendium des quatre branches de la photographie : traité complet théorique et pratique des procédés de Daguerre, Talbot, Niepce de Saint-Victor et Archer, applications diverses ; précédé des Annales de la photographie ; et suivi d'éléments de chimie et d'optique appliqués à cet art. Chez l'Auteur. 1858.
Code de l'opérateur photographe. Chez l'Auteur. 1860.
Le catéchisme de l'opérateur photographe : traité complet de photographie sur collodion, positifs sur verre et sur toile, transport du collodion sur papier, stéréoscopes, vitraux. Chez l'Auteur. 1860.
Causeries photographiques. Chez l'Auteur. 1861.
Photographie rationnelle : traité complet théorique et pratique, applications diverses ; précédé de l'Histoire de la photographie. Dentu Éditeur. 1862.
Traité d'un nouveau système de couleurs pour colorier les épreuves albuminées : traité de photographie opératoire. Leiber Éditeur. 1866.
Le retoucheur : traité complet de la photographie, de la retouche, du coloris des épreuves albuminées par les couleurs et le système. Chez l'Auteur. 1868. (8)

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« M. Belloc est si sûr dans sa théorie, si heureux dans ses résultats, qu'il a vu s'écouler rapidement les nombreux traités dont il est l'auteur ». In Annuaire du Cosmos : manuel de la science. A. Tramblay; Leiber et Faraguet ; Bureau du Cosmos ; Germer-Baillière ; éditeurs. Paris. 1860.

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Ci-dessus : palais de l'Industrie, siège de l'Exposition universelle de 1855.

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Ci-dessus : en 1855, vue de l'Exposition universelle de Paris. Photographie anonyme.

En 1855 entre1858, avec son ami Alexandre Clausel, Auguste Belloc participe en outre à de nombreux concours. En juin 1855, il obtient une médaille de bronze à la suite de l'exposition organisée par Société internationale d'industrie d'Amsterdam (9) ; la même année, une médaille de 2e classe à la suite de l'Exposition universelle de Paris (10). En 1856, lui et Alexandre Clausel obtiennent deux « mentions honorables » à la suite de l'Exposition des arts industriels organisée par la ville de Bruxelles (11). En 1858, il obtient une médaille de bronze à l'Exposition dédiée à Alençon aux artistes normands et aux industriels de l'arrondissement d'Argentan (12). En 1859, il reçoit une médaille d'honneur à l'Exposition des Beaux-Arts et de l'Industrie à Toulouse, assortie du commentaire suivant : « M. Belloc, photographe à Paris, 16, rue de Lancry, a exposé des épreuves photographiques qui ont une incontestable supériorité sur celles de ses concurrents. Les personnages sont tous parfaitement posés; les épreuves sont d'une netteté remarquable ; les impressions sont des plus heureuses. » (13)

À partir de 1851 et de son passage à l'Exposition universelle du Crystal Palace, dans le même temps qu'il développait son activité de professeur de photographie et d'auteur d'ouvrages didactiques, Auguste Belloc s'est lancé dans une production de plus en plus intense d'images stéréoscopiques. L'usage du stéréoscope connaît en effet dans les années 1850 un succès fulgurant.

« À partir de 1851 et la mise en œuvre d’une production industrielle de stéréoscopes, la photographie en relief rencontre des succès sans précédent. Le Crystal Palace est inauguré. La Reine Victoria, adepte des nouvelles technologies, se voit offrir un appareil. Son enthousiasme stimule l’engouement du grand public. De 1854 à 1856, deux millions de dispositifs sont vendus par la Société stéréoscopique de Londres (London stereoscopic Company). Les compagnies françaises et américaines ne sont pas en reste. À la fin du siècle, l’industrie photographique – notamment alimentée par ces stéréographes, leurs catalogues, les nouvelles lanternes magiques de projection – active une industrie occupant des dizaines de milliers de personnes. » (14)

Charles Baudelaire en 1859, dans ses Curiosités esthétiques, dénonce dans ce succès du stéréoscope le triomphe du goût de l'obscène.

« Peu de temps après [la mise en œuvre pionnière des techniques de la photographie au cours des des années 1840], des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur les lucarnes de l’infini. L’amour de l’obscénité, qui est aussi vivace dans le cœur naturel de l’homme que l’amour de soi-même, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se satisfaire. Et qu’on ne dise pas que les enfants qui reviennent de l’école prenaient seuls plaisir à ces sottises ; elles furent l’engouement du monde. J’ai entendu une belle dame, une dame du beau monde, non pas du mien, répondre à ceux qui lui cachaient discrètement de pareilles images, se chargeant ainsi d’avoir de la pudeur pour elle : « Donnez toujours ; il n’y a rien de trop fort pour moi. » Je jure que j’ai entendu cela ; mais qui me croira ? » (15)

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Le voyeur : femme au m&tier à tisser, seins nus, observée par un homme à la Fenêtre. Ca 1854. Daguerréotype stéréoscopique coloré.

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Ci-dessus : Nu féminin debout, de dos, draperies. Photographie possiblement directe sur cuivre argenté : daguerréotype. Vue stéréoscopique. 1851-1855.

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Ci-dessus : Auguste Belloc. Nu couché. 1858.

Auguste Belloc, qui, au moins à partir de 1851, a déja publié des photos de nus à des fins « académiques », développe par la suite cette activité de façon intensive, multipliant ainsi les positifs sur papier salé ciré et surtout les vues stéréoscopiques. Il dispose en outre d'employés chargés de colorer à la main les vues en question. Il s'agit là d'une activité particulièrement lucrative, qui lui vaut une clientèle grandissante, et aussi l'intérêt des peintres, ainsi dispensés d'avoir à recruter des modèles. Des nus « académiques » aux nus très crument pornographiques, Auguste Belloc n'a au demeurant pas tardé à privilégier les seconds.

« Gabriel Gélin, dans Les laideurs du beau Paris. Histoire morale, critique et philosophique des industries, des habitats et des monuments de la capitale, témoigne de l'étalage des photographies et stéréoscopies à la devanture des commerces parisiens : « Des carreaux somptueux aux plus humbles étalages, quel promeneur n’a pas vu, il y a un an à peine, la porte de certains imagiers couverte des épreuves de la photographie cynique montrant avec effronterie des détails insolents ! » Et puis encore : « On vend non seulement la photographie obscène… on fait mieux. — On vend encore, avec elle, la loupe au moyen de laquelle on fouille l’image dans ses détails microscopiques. Certains marchands donnaient au besoin l’adresse du modèle ! » (16)

En 1857, suite à une première dénonciation, Auguste Belloc est condamné à cent francs d'amende pour « publication de photographies non autorisées et offense à la morale publique ».

Le 1er décembre 1859, pour une raison qu'on ignore, Pierre Arnaud Joseph Auguste Belloc, et Céleste Marie Leroux, son épouse, contractent auprès du Crédit foncier de France un prêt conditionnel pour une somme de 12 000 francs, réalisée en cinquante obligations foncières de 500 francs et remboursables en quarante-six annuités comprenant un intérêt de 4% l'an plus les frais administratifs. Les contractants hypothèquent, pour sûreté de garantie, une grande propriété située 58, Grande-Rue à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). La réalisation du prêt de fait le 19 janvier 1860.  (17)

En octobre 1860, suite à une seconde dénonciation, la police perquisitionne au nº 16 de la rue de Lancry. Elle tombe sur la "femme Ducellier" occupée à peindre dix-neuf clichés pornographiques qu'elle est en train de colorier. « Dans les coffres-forts, les secrétaires et mêmes les cuves de caoutchouc où certaines épreuves sont en cours de fabrication, plus de quatre mille photographies sont saisies, la plupart décrites comme obscènes. Alors qu'il exerce une activité honorable, professeur, membre fondateur de la Société française de photographie, auteur de manuels techniques, Auguste Belloc, écope de trois mois de prison et de trois cents francs d'amende ». (18)

Après 1860, Auguste Belloc publie encore trois ouvrages consacrés à la technique photographique. On ignore s'il a continué à produire sous le manteau des images pornographiques. En 1866, Gustave Courbet peint à la demande du diplomate turc Khalil-Bey le tableau intitulé L'Origine du monde, jamais exposé en public avant la fin du XXe siècle. « Le tableau représente le sexe et le torse d'une femme allongée nue sur un lit, les cuisses écartées, et cadré de sorte qu'on ne voit rien au-dessus des seins (en partie couverts d'un drap) ni en dessous des cuisses » (19). On dispute aujourd'hui de savoir si le modèle du peintre a pu être Constance Quéniaux, danseuse à l'Opéra à l'âge de quatorze ans, puis maîtresse de Khalil-Bey. Il semble toutefois probable que Gustave Courbet se soit inspiré de l'une ou l'autre des images produites par Auguste Belloc, dont il ne dédaignait pas le génie pornographique. Le cadrage, en tout cas, est identique chez Gustave Courbet à celui de nombre de vues d'Auguste Belloc.

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Ci-dessus, de gauche à droite : Auguste Belloc, photographie obscène pour le stéréoscope, négatif verre au collodion, épreuve sur papier albuminé, coloriage, ca 1660, Réunion des musées nationaux, cote cliché 14-529948, n° d'inventaire : Ae 27 4° Réserve ; Gustave Courbet, L'Origine du monde, 1866.

Un mystère subsiste quant à la date du décès d'Auguste Belloc. La plupart de ses biographies le disent « mort en 1867 ». Mais il publie encore Le retoucheur : traité complet de la photographie, de la retouche, du coloris des épreuves albuminées par les couleurs et le système en 1868 ! D'autres biographes disent qu'il « disparaît en 1848 ». Mais quand exactement, et où ? L'acte de décès ne se trouve pas, ni à Paris, dans aucun des vingt arrondissements, ni à Nogent-sur-Marne, ni à Toulouse, ni à Montrabé...

Sur les plus de quatre mille tirages qui ont été saisis en 1860, moins de deux cents seulement se trouvent en 1868 déposés au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale ; les autres ont été « mystérieusement égarés entre les services de Police et les bureaux de M. le Procureur impérial. » (20)

La même année 1868, le photographe et artiste peintre Gaudenzio Marconi reprend l'atelier d'Auguste Belloc, dans lequel. en complément des portraits, il revient à la production de nus strictement destinés aux écoles d'art, et qui ont inspiré Rodin. Il quitte la France en 1872 et poursuit dès lors sa carrière à Bruxelles.

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Ci-dessus : modèle pour L'Âge d'airain de Rodin. 1877.

« Veuve de Monsieur de Belloc », Céleste Marie Leroux, dont on ne dit rien dans cette histoire — que pouvait-elle bien en penser ? —, meurt le 12 avril 1885 à Beaugency. L'acte de décès d'Auguste Belloc ne se trouve pas non plus à Beaugency.

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Ci-dessus : 12 avril 1885. Décès de Céleste Marie Leroux. Archives dép. du Loiret. Beaugency. 1886. Vue 84.

1. Commune située dans l'aire urbaine de Toulouse.

2. Cf. Christine Belcikowski. Alexandre Jean Pierre Clausel (1802-1884), peintre et photographe, d’ascendance ariégeoise.

3. Cf. Wikipedia. Collodion humide.

4. Cf. Le Portail de la Photographie. Négatif sur papier ciré. Procédé : « Afin d'obtenir un négatif sur papier ciré sec, une feuille de papier est imprégnée de cire blanche fondue. Elle est ensuite immergée dans une solution d'iodure et de bromure de potassium, puis sensibilisée avec une solution de nitrate d'argent et d'acide acétique. Après insolation, le papier est développé par une solution d'acide gallique et de nitrate d'argent puis fixé avec du thiosulfate de sodium ». Les négatifs peuvent être préparés à l'avance et se conservent environ quinze jours. Ils nécessitent toutefois un temps de pose assez long.

5. Auguste Belloc. Les quatre branches de la photographie : traité complet théorique et pratique des procédés de Daguerre, Talbot, Niépce de Saint-Victor et Archer, précédé des annales de la photographie et suivi d'éléments de chimie et d'optique appliqués à cet art, p. IXII. Chez l'Auteur, 16, rue de Lancry. Paris. 1855.

6. Ibidem, p. 306 sqq.

7. Institut national de la propriété industrielle. Belloc, Armand Pierre Joseph Auguste, 16, rue de Lancry, photographe. Cote du dossier : 1BB27991. Numéro de dépôt : 27991. Date de dépôt : 5 juin 1856. Classe : 17.

8. BnF. Catalogue général. Auguste Belloc.

9. Annales de la Société universelle pour l'encouragement des arts et de l'industrie, p. 95. Lacour. Paris. La Société universelle pour l'encouragement des arts et de l'industrie. Londres. 1855.

10. Mentionné in Exposition des beaux-arts et de l'industrie à Toulouse, dans les bâtiments municipaux de la rue Neuve Saint-Aubin, p. 401. Imprimerie de Deladoure frères. 1859.

11. L'Art du XIXe siècle : revue mensuelle : Beaux-arts appliqués à l'industrie, romans, chroniques, p. 260. Mars 1856.

12. Exposition d'Alençon, 1858 : les artistes normands ; les industriels de l'arrondissement d'Argentan, p. 48. Imprimerie de Barbier. 1858.

13. Exposition des beaux-arts et de l'industrie à Toulouse, dans les bâtiments municipaux de la rue Neuve Saint-Aubin, p. 401. Imprimerie de Deladoure frères. 1859.

14. Monique Sicard. « Érogenèses photographiques », p. 195. Médium n°46-47. Éros. Éditions Gallimard. 2016.

15. Charles Baudelaire. Curiosités esthétiques. Salon de 1959.

16. « Gabriel Gélin. Les laideurs du beau Paris. Histoire morale, critique et philosophique des industries, des habitats et des monuments de la capitale. Lécrivain et Toubon Éditeurs. 1861. Cité par Monique Sicard in « Érogenèses photographiques », p. 197-198. Médium n°46-47. Éros. Éditions Gallimard. 2016.

17. Archives nationales. Minutes et répertoires du notaire Louis Marie Pascal. 19 septembre 1857 - 11 février 1875. Étude XCIV. Période : 1859-1859. Cote : MC/ET/XCIV/867 - MC/ET/XCIV/1334, MC/RE/XCIV/13/B - MC/RE/XCIV/18 - MC/ET/XCIV/897.

18. Alexandre Dupouy. La Photographe Érotique, p. 25. Parkstone International. 2016.

19. Cf. Wikipedia. Gustave Courbet. L'Origine du monde.

20. Alexandre Dupouy. La Photographe Érotique, p. 25. Parkstone International. 2016.

La place des femmes dans le Panthéon Nadar

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Ci-dessus : le Panthéon Nadar. 1851.

Félix Tournachon (1820-1910), dit Nadar, illustre photographe, est aussi un grand caricaturiste. En 1851, il broche dans son Panthéon Nadar les portraits de 249 écrivains et journalistes de son temps.

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Le Panthéon Nadar comprend seulement 11 femmes. Le buste de George Sand (1804-1876), née Amantine Aurore Lucile Dupin, baronne Dudevant, trône sur une colonne située au départ du cortège panthéonesque. Au pied de la colonne, on reconnaît Balzac, Chateaubriand, Frédéric Soulié, Victor Hugo, etc.

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Ci-dessus : 9 femmes sur un plateau.

Les bustes de 9 autres femmes constituent l'ornement du plateau que porte sur sa tête Ernest Legouvé (1807-1903), écrivain connu, entre autres, pour ses conférences sur les droits des femmes et son cours au Collège de France sur l'histoire morale des femmes (1847). Il publiera en 1864 La Femme en France au XIXe siècle, et en 1884 Une éducation de jeune fille.

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Ci-dessus : Elizabeth Harriet Beecher Stowe à côté d'Ernest Legouvé.

Le visage d'une autre femme encore figure en arrière-plan, à côté de celui d'Ernest Legouvé plateauphore. Il s'agit du visage de Madame H. Becker Stowe (1811-1896), auteur de La Case de l'oncle Tom et autres textes d'inspiration abolitionniste.

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Les bustes rassemblés sur le plateau d'Ernest Legouvé supporter des dames, sont ceux des femmes suivantes :

144. Mme Charles Reybaud (1802-1870), née Henriette Étiennette Fanny Arnaud, romancière.
145. Mme Amable Tastu (1798-1885), née Sabine Casimire Amable Voïart, poète, polygraphe.
146. Mme Desbordes Valmore (1786-1859), poète.
147. Comtesse d'Agoult (1805-1876), alias Daniel Stern, née Marie Catherine Sophie de Flavigny, romancière, historienne, essayiste.
148. Mme Anaïs Ségalas (1811-1893), née Anne Caroline Menard, poète, dramaturge, romancière.
149. Mme Louise Collet (1810-1876), née Louise Révoil de Servannes, romancière, historiographe, auteur d'une célèbre correspondance avec Gustave Flaubert.
150. Mme de Girardin (1804-1855), née Delphine Gay, alias Charles de Launay, romancière, dramaturge, journaliste.
151. Mme Clémence Robert (1797-1872), poète, auteur de romans historiques d'inspiration féministe et républicaine.
152. Mme Esquiros (1819-1886), née Adèle Julie Battanchon, poète, auteur d'autres textes représentatifs du romantisme socialiste, membre actif du Club des femmes et de la Société de l'éducation mutuelle des femmes en 1848, co-fondatrice, avec Eugénie Niboyet et Louise Colet, de La Voix des Femmes en 1848, puis de L'Opinion des Femmes en 1851.

Un beau plateau ! Mais pourquoi, hormis la correspondance de Louise Collet, qui nous renseigne, dit-on, sur le grand Flaubert, ne lit-on plus les œuvres des 9 auteurs, autrices, auteuses, supporté.e.s par l'incomparable et parfaitement oublié Ernest Legouvé ci-dessus ? Pourquoi ne les réédite-t-on pas ?

Lecteurs, lectrices, encore un effort ! On trouve la plupart de ces œuvres sur le site numérique de la BnF, Gallica.

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Le retable de la chapelle Saint Jérôme à Ax-les-Thermes

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Ci-dessus : chapelle Saint Jérôme à Ax-les-Thermes circa 1900.

Édifiée à l'instigation de la confrérie des Pénitents bleus sous l'épiscopat de François de Caulet, évêque de Pamiers de 1644 à 1680, la chapelle Saint Jérôme date de 1670. Le maître autel et le retable qui le surmonte constituent un bel exemple du style baroque pyrénéen du XVIIe siècle. Placé contre le mur du chevet plat, le retable comprend, dans le cadre d'un triptyque rythmé par des pilastres en stuc imitant le marbre, un tableau représentant le Christ en croix, et, de part et d'autre de ce tableau, deux statues en bois doré, l'une représentant Saint Jérôme, et l'autre, Marie Madeleine.

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Ci-dessus : vue du maître autel et du retable aujourd'hui.

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Ci-dessus : armes de Pierre Marceillac, évêque de Pamiers de 1916 à 1947.

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Ci-dessus : Marie Madeleine pénitente, inspirée des classiques du temps.

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Ci-dessus : Tiziano Vecellio, dit le Titien. Madeleine repentante. Circa 1565.

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Ci-dessus : Saint Jérôme au désert. Œuvre inspirée des classiques du temps.

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Ci-dessus : Saint Jérôme au désert par Artus Wolffort (1581-1641). Lille. Musée des Beaux-Arts.

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Ci-dessus : Christ, d'après le Christ sur la Croix de Pierre Paul Prud'hon (1758-1823). « Le tableau représente le Christ en croix avec à ses pieds, le serpent et un crâne humain. L'arrière-plan de la composition est occupé par un paysage boisé et la vue de la ville de Jérusalem avec le temple. » (1)

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Ci-dessus : Pierre Paul Prud!hon. Le Christ sur la Croix. La Madeleine et la Vierge sont à ses pieds. 1822. Tableau commandé au peintre pour orner la cathédrale de Metz ; entré au Louvre en 1823 ; exposé au Salon de 1824.

« Ce tableau est l'une des œuvres religieuses les plus copiées au cours du XIXe siècle et ce, dès sa création : copie à l'église de Mâcon, saône-et-Loire ; copie commandée en 1842, exécutée par M. de Briges, don de Napoléon III à La Ferté-Alais, Essonne ; copie par Adèle Ferran, 1841, cathédrale de Toul, Meurthe-et-Moselle ; copies commandées vers 1847, église de Sancerre et église de Saint-Métréol-sous-Sancerre, Cher ; copie par Henner, 1854, église d’Altkirch, Haut-Rhin ; copie datée de 1855 par Frédéric Hierthès, tableau disparu, Le Roc, Lot ; copie donnée par Napoléon III vers 1860 à l'église Saint Génitour au Blanc, Indre ; copie par Astoin, 1861, église d’Orlu, Ariège ; copie sans date, cathédrale de Noyon, Oise ; copie par M. Auger, offerte par Napoléon III en 1866 à l'église du Mesnil Saint-Denis, Yvelines ; copie par Julian Rodolphe, offerte par Napoléon III en 1861 à l'église Saint-Martin-de-Seignanx, Landes, pour faire pendant à un tableau, aujourd'hui disparu, représentant saint Martin ; copie par Zoé Mouha, donnée par Napoléon III en 1853 à Saint-Rome de Tarn, Aveyron ; copie par Astoin à l'église de Camjac, Aveyron, 1862, œuvre disparue ; copie à l'église Saint Martin de Liorac-sur-Louyre, Dordogne ; copie à l'église Saint Priest de Vinon, Cher ; etc. » (2)

Sur la Base Palissy de l'Inventaire général du patrimoine, le tableau de la chapelle Saint Jérôme à Ax-les-Thermes se trouve attribué à Constantin Jean Marie Prévost (1796-1865), peintre de l'école toulousaine, exposant au Salon à partir de 1824 à 1845, professeur de dessin à l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse, et conservateur du Musée des Augustins de 1835 à 1860. Toujours d'après la base Palissy, le Christ de Constantin Jean Marie Prévost a été commandé à l'artiste en 1839 pour la somme de 1500 francs, achevé en 1841, puis donné à la commune d'Ax-les-Thermes par l'État en 1875.

La mairie de Noueilles, dans la Haute-Garonne, abrite un Christ en croix hérité de l'église paroissiale Saint Pierre. Ce Christ en croix présente une assez grande ressemblance avec celui de la chapelle Saint Jérôme d'Ax-les-Thermes.

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Ci-dessus : Anonyme. Christ en croix, originaire de l'église paroissiale de Noueilles. « Au premier plan, sur un fond sombre, le Christ, déhanché vers la gauche, est cloué sur la croix. Du sang sort de ses blessures. Sa nudité est couverte par un périzonium. Souffrant, il lève la tête vers le ciel, mais paraît serein. Au pied de la croix, des amas rocheux évoquent la colline du Golgotha. L'arrière-plan gauche est occupé par une vue d'architecture qui semble être la ville de Jérusalem. Le ciel menaçant est transpercé par un éclair rouge. » (3)

« Cette œuvre est représentative des tableaux figurant le Christ en croix qui sont conservées dans les églises du canton de Montgiscard. D'autres compositions proches de celle-ci et provenant essentiellement de modèles issus de gravures, ont été recensées dans les églises Saint-André de Montgiscard, Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Donneville, Saint Saturnin d'Ayguesvives et dans Saint-Papoul de Odars. Réalisées à différentes époques (XVIIe-XVIIIe-XIXe siècle), ces œuvres, malgré quelques différences dans le traitement de la figure du Christ et dans celui de l'architecture, reprennent la même composition. » (4)

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Christ en croix, dessiné à la mine de plomb. XVIIIe siècle. Œuvre du R. P. Rouve, prêtre et précenteur, curé de [illisible].

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Ci-dessus : inscription portée au bas du Christ de la chapelle Saint Jérôme à Ax-les-Thermes. On lit clairement "d'après Prud'hon", "1875". Mais on peine à déchiffrer la ligne au-dessus... D'autant qu'en 1875, il ne peut s'agir là de la signature de Constantin Jean Marie Prévost, puisque celui-ci est mort en 1865... À moins que la date de "1875" n'ait été rajoutée au moment du don par l'État. Mais l'écriture semble la même... Que faut-il en déduire ? Je sèche.

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Ci-dessus : vue de Jérusalem ; détail du Christ ci-dessus.

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Ci-dessus : inscription au bas du Christ de la chapelle Saint Jérôme.

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Ci-dessus : au dessus du grand Christ, dans les nuées d'où fusent des rayons, une grappe d'angelots.

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Ci-dessus : dans les nuées, un oculus verse un rai de lumière sur la nef. Mort, où es ta victoire ?

1. Inventaire général du patrimoine culturel. Tableau d'autel du retable du maître-autel : Christ en croix. Chapelle Saint Jérôme. Ax-les-Thermes. Ariège.

2. Cf. Atelier de restauration de Pauline Helou-de La Grandière

3.Cf. Inventaire général du patrimoine. Noueilles

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Après 1945, deux épisodes de la vie de Georges Schiff Giorgini, banquier d'affaires. Seconde partie

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

En février 1880, lorsque Roberto Schiff, professeur de chimie à l'université, épouse Matilda Giorgini (1860-1940), nièce de de l'illustre Alessandro Manzoni (1785-1873), il épouse aussi l'immense fortune de cette riche héritière des Giorgini, famille originaire de Lucques et de Montignoso (1). De 1875 à 1885, Roberto Schiff publie de nombreux ouvrages de chimie organique. Puis il se consacre à la gestion de la fortune de son épouse, qui posséde, entre autres, des carrières de marbre à Carrare.

Après avoir vécu quelque temps à Modène, où leur naissent trois fils, Ruggero Schiff en 1882, Alessandro Schiff en 1884 (mort en 1888), et Giorgio Schiff en 1895, Roberto Schiff et Matilda Giorgini choisissent de résider à Montignoso (entre Pise et Carrare), fief de la famille Giorgini, où Matilda Giorgini possède une grande villa. « Tra il 1901 ed il 1902, Matilda intervenne sulla villa ristrutturandola e arricchendola con fregi e ornamenti, riordinò inoltre il parco, valorizzandolo e contribuendo in questo modo a dare un aspetto nobile all’edificio ». Entre 1901 et 1902, Matilda Schiff Giorgini entreprend la restructuration de la villa, l'enrichit de fresques et autres ornements et réordonne le parc, conférant ainsi un style noble à l'édifice. En 1902, soucieux de procurer à ses fils un nom plus noble et moins uniment juif, Robert Schiff obtient du tribunal un jugement qui les autorise à porter désormais le nom de Schiff Giorgini de Paleologo Diana (2). « A seguito del terremoto del 7 settembre 1920, fu ancora attingendo dall’immenso patrimonio della moglie che la villa subì radicali lavori di ristrutturazione. Queste opere edilizie vennero ultimate nell’anno 1925, come si può dedurre da una lastra di marmo murata all’esterno della serra ». Après le tremblement de terre du 7 septembre 1920, l’immense héritage de Matilde Schiff Giorgini permet la rénovation de la villa. Ces travaux de construction ont été achevés en 1925, comme on peut le déduire d'une dalle de marbre scellée à l'extérieur de la serre (3).

Après son père, Ruggero Schiff Giorgini ((1882-1940) se mêle de chimie agraire. Puis il opte pour l'archéologie. En 1911, il est nommé assistant de l'anthropologue Aldobrandino Mochi (1874-1931). Il restera célibataire.

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Ci-dessus : Francesco Saverio Vincenzo de Paola Nitti.

Giorgio Schiff Giorgini, quant à lui, après avoir été capitaine de cavalerie dans l'armée italienne pendant la guerre de 14-18, est nommé en 1920 chef de cabinet de Francesco Saverio Nitti (1868-1953), membre du Parti Radical, plusieurs fois ministre, président du conseil des ministres du 23 juin 1919 au 15 juin 1920, notoirement antifasciste. En 1924, après l'accession de Benito Mussolini au pouvoir, Francesco Saverio Nitti et Giorgio Schiff Giorgini quittent l'Italie. Ils s'installent tous deux en France, où Francesco Saverio Nitti publie de nombreux écrits anti-fascistes, et où Georges Schiff Giorgini devient président de la Légion des Volontaires Italiens en France.

Très vite, Georges Schiff Giorgini entre au conseil d'administration de la Société générale foncière (4), société immobilière constituée en avril 1919 au capital de 600.000 francs par Gaston Bach, ancien notaire, et qui deviendra par la suite une holding.

« La Société générale foncière a reçu en apport la propriété du Parc d'or au Havre, d'une contenance de 53.779 mètres carrés en vue de la lotir et de la mettre en valeur. Les apporteurs ont reçu 500.000 fr. en actions libérées, et 6.000 parts de fondateur. La société a pour objet toutes opérations d'achat et de reventes de terrains, en dehors de son domaine primitif du Havre ; elle a acquis des propriétés dans des régions de France les plus diverses, les a loties, y a construit des pavillons qu'elle revend au comptant ou à crédit avec inscription hypothécaire. Outre son domaine du Havre, elle a procédé à des opérations de cette sorte à Maisons-Laffitte, Caudéran-Bordeaux, Lyon, Saint-Étienne, Brunoy, Enghien, Grenoble, Reims, BouIogne-sur-Mer. Elle a acquis le domaine de Grandchamp, à Saint-Germain-en-Laye, qui s'étendait sur 500.000 mètres carrés et l'a revendu en détail en quelques mois. Elle continue actuellement ses opérations dans la banlieue de Paris et dans plusieurs grandes villes de province et, récemment, s'est assuré en particulier un domaine à La Baule-les-Pins, d'une superficie de plusieurs centaines de mille mètres carrés et qui relie la plage du Pornichet à celle de La Baule. En dehors des opérations sur terrains nus, la Générale Foncière est intéressée dans la Société Parisienne des Immeubles Modernes, qui entreprend la construction de villas et les revend à crédit, dans les mêmes conditions que les terrains eux-mêmes. »

En 1925, soit après l'arrivée de Georges Schiff Giorgini, le bilan de Société générale foncière fait montre d'une progression importante.

« Les résultats de 1925 obtenus avec un capital de 5 millions 1/2 seulement révèlent un aspect incontestablement brillant. La comparaison du bilan à celui de 1924 souligne du reste la progression des affaires. Les espèces en caisse, en banque et chez les notaires, passent d'une année à l'autre de 2.101.400 francs à 12.328.846 francs. Les comptes « Lotissements » qui représentent des créances hypothécaires garanties par privilège sur première hypothèque, figurent pour 28.484.824 francs au lieu de 14.849!519 francs. Les « Affaires immobilières en cours » sont passées de 4.348.112 fr. à 46.606.938 francs. Les affaires prenant une extension considérable on a prévu, pour la viabilité à faire une provision de 25.865.000 francs. Il reste dû sur acquisition, 6.852.000 fr. et le compte « Créditeurs divers » est de 9.449.000 francs. »

En 1927, la Société générale foncière absorbe la Rente foncière et procède à la création de la Société générale financière qui fera les opérations de banque du groupe de la Générale Foncière. En 1928, elle participe à la création de la Société chérifienne d'hivernage. En 1930, elle absorbe la Banque Robert, Weyl Sauerbach et Cie.

Entre 1930 et 1933, sous le couvert de la Société générale foncière, Georges Schiff Giorgini acquiert des participations en Afrique du Nord, en Afrique équatoriale française, et en Guyane : au Maroc (banques et groupes financiers), Cie africaine agricole et minière ; en Algérie (pétrole et gaz), Raffineries algériennes (RAFAL) et Compagnie de raffinage en Afrique du Nord ; en Tunisie, (mines), Équatoriale de mines-Tunisie ; en AEF (banques et groupes financiers, groupe familial Fondère), Compagnie minière de l’Oubanghi oriental ; en AEF (banques et groupes financiers, Société financière du Congo français) Équatoriale de mines ; en Guyane française, Mines d’or de Saint-Élie et Adieu-Vat. Le 26 mai 1933, le même Georges Schiff Giorgini prend le contrôle de la Compagnie industrielle du platine. (5)

En 1934 et 1935, dans un contexte général moins favorable, la Société générale foncière connaît une passe difficile. Elle doit procéder à une réorganisation financière (réduction du capital, du taux d'intérêt annuel, des frais généraux, etc.) afin d'assainir son bilan.

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En 1935, Georges Schiff Giorgini devient président de la Compagnie industrielle du platine. Le 27 juin 1936, il succède à Gaston Bach à la présidence de la Société générale foncière. « Le rapport du conseil indique que malgré les circonstances générales toujours difficiles, les comptes présentés sont en sensible amélioration sur ceux de l’exercice précédent ».

Pendant le mois de juillet 1936, la société vend, dans ses lotissements de la région parisienne, pour 1.349.000 fr. de terrains contre 676.000 fr. en 1935. Pendant le mois de septembre 1936, elle vend pour 1.261.000 francs de terrains contre 542.000 francs en septembre 1935. Pendant le premier semestre dé l'année 1937, elle vend, sur ses morcellements en région parisienne et province, pour 6 millions 612.000 fr. de terrains contre 4.403.000 fr. pour la même période de 1936. Pendant les dix premiers mois de 1937, elle vend pour 11.940.000 francs contre 8 millions 505.000 francs pendant la période de 1936. Le 9 juillet 1937, elle achète 90.000 actions de Société hellénique des vins et spiritueux, et prend le contrôle de cette dernière. « Les négociations ont été menées à Athènes par le président de la Société générale foncière, M. Schiff Giorgini ».

Approuvé le le 23 juillet 1838, le bénéfice net de l'exercice de 1937 s'établit à 2.767.451 francs, soit prélèvement du 5% de la réserve légale, à un reste disponible de 2.572.078 francs. « Le conseil fait remarquer que les résultats sont, en tous points, conformes aux prévisions basées sur les prix de ventes du premier trimestre, annoncés au cours de la réunion du 24 avril 1937. Il fait constater et dire en toute sincérité que l'entreprise, qui fut particulièrement touchée par la crise, a pu, grâce aux efforts conjugués de tous, opérer son rétablissement, se replacer sur son plan véritable, reprendre le développement de ses affaires et augmenter, d'une façon continue, !e chiffre de ses ventes. Le président Schiff Giorgini a indiqué en terminant que le chiffre des affaires, traitées durant le premier semestre de 1938, s'élève à 9.007.000 francs contre 5.703.000 francs pour les périodes correspondante de l'année dernière, ce qui représente une progression presque du simple au double. »

En 1939, la Société générale foncière se substitue à la Cie industrielle du Platine à raison de 2 actions SGF contre 1 act. CIP. La Cie industrielle du platine absorbe ainsi la Société générale foncière et prend alors le nom de la société absorbée. (6)

En janvier 1940, Georges Schiff Giorgini co-fonde la SNC Beauvois & Cie pour l'exploitation des forêts de Puivert et de Pétignous, dans l'Aude. Le 24 mars 1940, l'assemblée générale de la Société générale foncière constate que « l'exercice 1938 laisse un bénéfice net de 3.239.073 francs, en augmentation de 531.621 francs sur celui de l'exercice 1937. Les produits de l'exploitation ont été de 9 millions 299.853 francs, dépassant de 1.550.635 francs ceux de l'exercice précédent ». Le 23 juillet 1942, l'assemblée ordinaire approuve les comptes de l'exercice 1941, se soldant par un bénéfice net de 18.565.638 francs. Le 27 juillet 1943, l'assemblée extraordinaire tenue sous la présidence de M. Schiff Giorgini, décide, à l'unanimité, de porter de 30 à 40 millions le capital de la société, qui était originairement de 10 millions de francs.

Le 24 juillet 1943, à Rome, le roi Victor Emmanuel III ordonne la destitution et l'arrestation de Benito Mussolini. Le 1er septembre, à l'issue de pourparlers tenus secrets, le général Castellano signe un accord d'armistice avec les Alliés. Le même 1er septembre 1943, Georges Schiff Giorgini est arrêté à Paris par la Gestapo. Le 3 septembre, Francesco Saverio Nitti est arrêté à son tour. Lui et Georges Schiff Giorgini, dit son « secrétaire » en la circonstance, sont transférés à Itter (7), château-prison dépendant du camp de concentration de Dachau, en Bavière. D'autres « personnalités-otages » s'y trouvent déjà détenues : Édouard Daladier, Paul Reynaud, Léon Jouhaux, André François-Poncet, Jean Borotra, Michel Clémenceau, les généraux Gamelin et Weygand, le colonel de La Rocque. Fin novembre 1943, André-François Poncet, Francesco Saverio Nitti et Georges Schiff Giorgini sont déplacés à l'hôtel de l'Ifen, à Hirschegg (Autriche). André-François Poncet et Francesco Saverio Nitti y seront libérés le 2 mai 1945.

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Ci-dessus : château d'Itter.

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Ci-dessus : hôtel de l'Ifen, à Hirschegg.

Le 10 février 1944, directeur à la Société générale foncière depuis 1935, administrateur depuis 1940, André Armand Chenivesse (1899-1976) fait adopter l'augmentation du capital de la ladite Société, de 40 à 50 millions. Le 21 mars 1944, en l'absence de Georges Schiff Giorgini, il est nommé président-directeur général par intérim de la Société générale foncière.(8)

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Ci-dessus : camp de concentration de Flossenbürg.

Le 25 février 1944, Georges Fisch Giorgini se trouve déporté au camp de concentration de Flossenbürg (9). Numéro de prisonnier : 5058. On ignore la raison de cette déportation. « C'est souvent une tentative d'évasion », dit Benoît Luc dans Otages d'Hitler. « Mais les motifs de la déportation ne sont pas toujours aussi explicites. Il est possible que les enquêtes menées par le Sicherheitdienst (Service de sécurité) aient abouti à démontrer les activités de résistance de certains détenus. » (10)

À Flossenbürg, Georges Schiff Giorgini a dans son malheur la « chance » d'être employé aux écritures dans la Schreibstube, i.e. dans le secrétariat du camp. Observant que les responsables du camp disposent, eux, de tout le nécessaire au confort de la vie quotidienne, il profitera son emploi pour détourner, autant que possible, de quoi aider ses compagnons de misère.

Arrivé un peu plus tard au camp de Flossenbürg, le général Gaetano Cantaluppi y a connu Giorgio Fisch Giorgini. Dans Flossenbürg. Ricordi di un générale deportato (11), il brosse un beau portrait de « l'amico Giorgini ». À noter qu'il ne parle là que des détenus italiens. Les actes qu'il rapporte s'appliquent en l'occurrence aux détenus de toutes nationalités.

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« Tutti affetti da fame cronica ! Una fame terribile, che fa guardare con cupidigia chi mangia un tozzo di pane nero o ha trovato non si sa per quali misteriose circostanze una patata »

Tous souffrent de faim chronique ! Une faim terrible, qui fait regarder avec avidité celui qui mange un morceau de pain noir ou qui a trouvé, on ne sait dans quelles circonstances mystérieuses, une pomme de terre.

Giorgio Schiff Giorgini, deportato politico, per anzianità di presenza al campo, per la sua attività a favore degli italiani, è riconosciuto come il nostro santo protettore. Nella sua missione di pietà e d'amore è coadiuvato dal generale della riserva Candido Armellini, settantunenne, pure deportato politico. Nessun italiano, nel limite del possibile, è mai ricorso invano a questi due grandi benefattori, senza ricevere un po' di zuppa, un pezzo di pane, qualche pastiglia di aspirina, di disinfettante intestinale o per ottenere protezione dalle furie di qualche capoblocco, o per assicurarsi un po' di assistenza sanitaria in quello stabilimento di morte che porta il nome di Revier, infermeria.

Giorgio Schiff Giorgini, déporté politique, pour l’ancienneté de la présence dans le camp, pour ses activités en faveur des Italiens, est reconnu comme notre saint protecteur. Dans sa mission de miséricorde et de d'amour, il se trouve secondé par le général de réserve Candido Armellini, 71 ans, pur déporté politique lui aussi. Aucun italien, dans la mesure du possible, n’a jamais recouru à ces deux grands bienfaiteurs sans recevoir une soupe, un morceau de pain, quelques comprimés d’aspirine, du désinfectant intestinal, ni sans obtenir une protection contre la fureur de certains kapos, ou quelque assistance sanitaire dans cet établissement de la mort appelé Revier, l'infirmerie.

Gaetano Cantaluppi rapporte aussi cet épisode désespérant :

« Indebolito per la lunga prigionia nei campi di Polonia el colonello Zeda era stato traferito a Flossenbürg quale deportato politico reo di aver lottato in Iugoslavia contro i tedeschi. Un gelido mattino di gennaio ebbe uno svenimento, fu picchiato violentemente per farlo rinvenire, fu trascinato poi nella Wäscherei ed ivi abbandonato al suo destino. Per l'intervento mio e di Schiff Giorgini fu alla sera trasportato all' infermeria ma era già in stato comatoso. Nulla fu fatto per aiutare il cuore stanco ed il giorno appresso mori senza riprendere conoscenza. »

Affaibli par un long emprisonnement dans les camps de Pologne, le colonel Zeda a été transféré à Flossenbürg comme déporté politique coupable d’avoir combattu en Yougoslavie contre les Allemands. Un matin froid de janvier, il a un évanouissement, il est violemment battu pour le faire revenir, il est traîné, puis abandonné à son sort dans la Wäscherei (buanderie). Par mon intervention et celle de Schiff Giorgini, il est transporté à l’infirmerie le soir, mais il se trouve déjà dans le coma. Rien n’est fait pour aider son cœur fatigué, et le lendemain, il meurt sans avoir repris connaissance.

« Le 20 avril 1945, alors que les troupes alliées approchent, le camp est évacué en quatre colonnes qui comprennent au total 14 800 détenus, dont l’une atteint Dachau. Lors de marches forcées d’environ quatre-vingts kilomètres, 7 000 détenus périssent alors que les survivants sont libérés le 23 avril 1945, sur la route de Cham, par une colonne blindée américaine, tandis qu’une autre libère le camp le même jour » (12). Ayant depuis son arrivée au camp "sauvé la vie de nombreux Français par son dévouement et l'assistance dont il les aida au péril de sa vie", Georges Schiff Giorgini sera nommé Chevalier de la Légion d'honneur par décret du 3 avril 1950. (13)

Après sa libération, Georges Schiff Giorgini reprend son poste de président directeur général de la Société générale foncière. Les documents font défaut concernant l'activité de la société entre 1945 et 1963. On sait seulement que la Société générale foncière absorbe en 1953 Sofinest, société basée à Hegenheim, près de Mulhouse, spécialisée dans la location de terrains et d'autres biens immobiliers.

En 1959, pour la petite histoire, Georges Fisch Giorgini, grand collectionneur, doit restituer au musée de Stuttgart cinq toiles, d'une valeur de 500.000 francs suisses, dont une Bénédiction de Pie VI, signée Guardi. Achetées de bonne foi dans des galeries parisiennes en 1949, ces toiles avaient été volées au musée de Stuttgart en 1946 par des individus se prétendant membres de la commission des forces alliées.

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Ci-dessus : Journal de Genève. 20 janvier 1959.

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Ci-dessus : Francesco Guardi (1712-1793). Le Pape Pie VI bénissant le peuple de Venise sur la place San Zanipolo en 1782.

En 1960, après avoir quitté le corps préfectoral pour un poste de cadre chez Simca, André Rousselet, qui s'ennuie fort dans ce nouveau poste, décide, sans argent, de racheter à Simca sa filiale taxis, dite G7, descendante des voitures de place ou des auto-fiacres, fondée en 1905 à l'initiative du Comte André Walewski, du baron Rognat et de la banque Mirabaud & Cie, et ancienne prestataire des célèbres taxis de la Marne. L'entreprise Simca cherche alors à se débarrasser de cette filiale G7 - 2000 voitures réparties dans 7 garages parisiens - parce que cette filiale marche mal et parce qu'il semble préférable à Henri Théodore Pigozzi, directeur de Simca, de réaliser une belle opération immobilière en vendant à la FNAC, l'un des 7 garages en question, avantageusement situé rue Wagram. Mais Simca n'a pas le droit de vendre avant cinq ans les taxis attachés aux 7 garages en question. André Rousselet raconte dans ses mémoires, À mi-parcours (14), comment il va profiter d'une telle situation.

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Ci-dessus : André Rousselet, en couverture de ses mémoires, À mi-parcours, éditions Kero, 2015.

« Ce que je suggère à Pigozzi, et qu’il va accepter, dit André Rousselet, c’est de l’aider à se délester immédiatement des cent cinquante taxis qui l’encombrent à Wagram. Comment ? En passant un accord particulier avec lui. Un, je m’engage à trouver un point de chute pour ces voitures. Deux, il n’a pas le droit de vendre les taxis eux-mêmes, mais il peut vendre des actions G7. Je vais donc acheter dès maintenant des actions G7 pour un montant à déterminer, actions que je lui échangerai au prorata du nombre de voitures dont je le soulage, dès que – les cinq ans passés – il retrouvera la possibilité de les céder. Ce jour-là, je deviendrai effectivement propriétaire de ces taxis. Vous me suivez ? Les actions que je vais acheter – je ne sais pas encore comment, mais c’est une autre histoire, une idée géniale à la fois, si vous voulez bien ! – ne correspondront pas à des taxis, mais à une promesse de taxis. Je lui demande simplement, pour qu’il n’y ait pas problème futur, qu’il me garantisse, quoi qu’il arrive, le rachat de mes actions au prix où je les aurais acquises. Le seul petit risque qu’il prend, c’est d’avoir à racheter ses voitures au prix fixé par la cote – qui aura forcément baissé entre-temps. Il reste propriétaire des « autorisations de stationnement », nom donné aux cartes d’exploitation, et va pouvoir faire une belle plus-value sur la vente du garage de Wagram. En gros, je le délivre d’un problème et je m’en crée deux de taille, car, c’est le plus périlleux de l’histoire, non seulement je n’ai aucune idée de vers où faire évacuer ces voitures, mais surtout je n’ai pas un kopek pour acheter les actions G7 que je m’engage à prendre ! Je n’ai pas d’argent, mais j’ai mieux que ça : j’ai l’assurance du président Pigozzi qu’il me rachètera les titres G7 en cas de besoin. »

Après avoir vainement exposé son projet à la banque Lazard Frères, André Rousselet s'adresse à la Société générale foncière, i.e. à Georges Schiff Giorgini.

« Finalement, je rencontre un banquier qui accepte de m’accompagner dans cette affaire. Il s’appelle Giorgio Schiff Giorgini. Comme Pigozzi, il est de ces Italiens venus en France dans les années trente pour prendre leurs distances avec le fascisme de Mussolini. Il dirige la Société Générale Foncière, rue de Penthièvre, qui n’est pas une très grande banque de l’époque, mais en deviendra une sous le nom de Générale occidentale. Schiff Giorgini veut bien me prêter de l’argent. Seule condition posée, les banquiers n’aimant jamais avancer la totalité de ce qu’on leur demande : que je fournisse en apport personnel une somme intermédiaire modeste à ses yeux, ce devait être autour de 10 ou 15 % du total, mais considérable pour moi. J’arriverai à réunir cette somme, qui paraîtrait ridicule aujourd’hui, en faisant la quête auprès de quelques amis, dont un en particulier avec lequel j’avais été sur les bancs de la faculté de droit. »

« Attendez… j’ai oublié de vous dire quelque chose qui aura son importance : dans l’accord, le contrat de « gérance libre » que je signe en mars 1960 avec Simca, j’ai fait ajouter par précaution, ce qu’on appelle une clause de revolving. En quoi ça consiste ? C’est une disposition par laquelle le vendeur (Simca) s’engage à reconduire la même opération, aux mêmes conditions financières, si j’en exprime le souhait. Autrement dit, pour le cas où je m’en sortirais avec les cent cinquante taxis que j’acquiers, Simca devra me permettre, si je fais jouer cette clause, d’acquérir cent cinquante autres voitures. (Mais, vous n’avez pas d’argent, et vous venez de dire qu’il était déjà « périlleux » de se lancer dans une première opération…) Oui, mais j’avais un joker. On y vient… La partie ne fait que commencer. Sur la table de jeu, il y a ma mise initiale, apportée à 90 % par la banque de Schiff Giorgini, et je demande simplement à pouvoir doubler la mise si j’emporte la première manche. À moi de jouer. »

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« Enfin, je ne suis plus salarié de Simca. Je suis « à mon compte », pour la première fois. Et libre… à la tête d’une modeste société au capital de 10 000 F que je crée pour l’occasion, la Copareg (Compagnie parisienne de gestion automobile), une SA dont je suis quasiment l’unique actionnaire. »

Un an plus tard, vu qu'après réorganisation son activité G7 marche assez bien, André Rousselet décide de « faire jouer la clause revolving pour prendre cent cinquante taxis supplémentaires ».

« C’est à nouveau mon banquier italien, Schiff Giorgini, qui m’accompagne dans cette deuxième phase. Il voit que je m’en sors avec efficacité, bientôt rentabilité ; il me prête ce qu’il faut et ne songe pas encore à me rouler – mais ça ne va pas tarder, vous allez voir. »

Bientôt André Rousselet commence de nourrir le « projet pharaonique qui consisterait à racheter la totalité du parc de mille huit cents voitures G7 encore détenues par Simca. »

« Au moment où je souhaite reprendre toute la société à Simca, je n’ai toujours pas de quoi. Mais j’ai un banquier… Quand j’évoque cette idée auprès de Schiff Giorgini, il a d’abord tendance à tempérer mes ardeurs. Certes, convient-il, je commence à rembourser ce que je lui dois, et il n’est pas inquiet pour la suite, mais de là à m’avancer une somme titanesque pour mille huit cents véhicules de plus, c’est un risque qu’il ne voudrait pas « se » et me faire courir… »

Le projet d'André Rousselet dès lors se complique. Où loger la totalité du parc de mille huit cents voitures G7, puisqu'Henri Théodore Pigozzi, directeur de Simca, refuse de vendre à la G7 les garages correspondants ?

« Comme la première fois, Simca ne demande qu’à se séparer des taxis, mais pas de ce qui est considéré comme le plus précieux : les garages qui les abritent. Si nous parvenons à un accord, nous devrons libérer ces garages dans un délai convenu, de trois ou quatre mois, et c’est à moi de trouver les solutions d’hébergement, cette fois pour mille huit cents véhicules d’un coup ! »

Faute de solution au problème des garages, le projet d'achat des mille huit cents taxis traîne jusqu'en 1962. « C’est là, dit André Rousselet, qu’intervient brillamment [Fernand] Serfati », nouvellement entré au conseil d'administration de la G7.

« On s’achemine vers la fin de la guerre en Algérie. Si Serfati est certain de pouvoir m’aider, ce n’est pas qu’il dispose d’une fortune personnelle, mais parce qu’il se fait fort de lever des fonds auprès de rapatriés d’Algérie fortunés désirant investir en métropole. Voilà qui devrait rassurer mon banquier… Si nous remboursons ce qui lui est dû, et si nous réunissons une somme conséquente pour emprunter à nouveau, la banque devrait nous suivre sans broncher. Ce schéma mis au point, je retourne voir Schiff-Giorgini, rue de Penthièvre. C’est là que mon banquier se montre sous un jour poignant. Pensant qu’en apportant comme la première fois 10 ou 15 % de la somme, il nous avancera le complément, je lui demande : « Voyons… Si vous êtes remboursé demain de ce que je vous dois, quelle est la part que vous pourriez à nouveau prêter pour financer le rachat du solde de la G7 à Simca ? » Je réalise que je dois vraiment ne lui inspirer qu’une confiance modérée, puisqu’il me répond : « Écoutez… Moi, c’est simple, à partir du moment où vous aurez versé dans mes caisses la moitié du montant nécessaire à la reprise de l’ensemble G7, je mettrai l’autre moitié à votre disposition. Il exige 50 % de versement préalable ! »

Fernand Serfati organise une souscription auprès de la communauté pied-noir d'Alger et de Bône.Il obtient finalement de cette dernière les trois-quarts de la somme exigée par Georges Schiff Giorgini. La banque Lazard fournit à son tour le quart manquant.

André Rousselet décide alors de passer à la troisième étape de son projet...

« Nous décidons de créer, à partir de la Copareg, sept sociétés distinctes, sept « Copag » dont les noms définitifs correspondront à leur implantation géographique pour accueillir et gérer chacune, de manière autonome, trois cents voitures. Chaque « Copag » détiendra des parts, des actions de la G7 que je vais racheter à Simca. Vous me suivez ? Ces sociétés contribueront chacune pour 1/7 à l’établissement de la société holding, la G7. »

« Je vais acheter à Simca toutes les actions G7, en bloc, pour les revendre à mes « souscripteurs », qui vont du même coup devenir des actionnaires G7 répartis dans ces différentes Copag. Ces investisseurs, ce ne sont pas des mécènes. Ils attendent, ils escomptent un « retour » sur l’argent qu’ils apportent. Rien de plus normal. Bien… L’idée, l’objectif de mon côté, naturellement, ce n’est pas non plus de leur revendre la totalité de ces actions, ce qui reviendrait à leur laisser les clés de la G7 et je n’aurais plus qu’à retourner dans une sous-préfecture. Non. Le but, c’est bien sûr de mettre en place une structure dans laquelle je puisse être assuré de détenir, au niveau de la holding, une part conséquente de ces actions qui m’assurera le contrôle de l’ensemble. Il faut donc, impérativement, que je trouve le moyen – les moyens ! – d’acquérir, à titre personnel, 35 ou 40 % de ces actions. Ce qui représente une somme titanesque pour moi qui suis sans un sou. Comment trouver cet argent, à votre avis ? Dans une banque ? Même si, par miracle, on me le prêtait, je n’en resterais pas moins quelqu’un d’endetté vis-à-vis de cette banque. Alors, où, comment ? »

« Les actions G7 que j’achète 110 F à Pigozzi, je vais les revendre le jour même 150 ou 160 F à mes investisseurs. Dans ce mouvement – achat/revente –, c’est la différence de prix qui va me permettre de constituer ma « participation », mon « apport personnel ». C’est avec les 50 F d’écart que je peux acquérir, en propre, plus du tiers des actions que je vais reprendre à Simca, sans sortir un franc de ma poche. Voilà le schéma général. »

« Techniquement parlant, c’est ma banque qui va conduire les opérations.

« C’est alors que mon ineffable banquier, à la veille de conclure… Ah ! Schiff-Giorgini… Celui-là ! On peut dire qu’il est malin et retors – ou que je suis encore, bien qu’au seuil de la quarantaine (déjà !), d’une indécrottable naïveté – parce que je ne vois rien venir du mauvais tour qu’il me prépare. C’est mon associé, Serfati, qui m’ouvre les yeux sur ce qui se trame. Du jour où nous lui avons expliqué notre schéma, montré nos projections financières, et donné l’assurance, comme il le souhaitait, que nous pourrions apporter dans ses caisses la moitié des x millions nécessaires, il n’a pas trouvé mieux que de faire deux choses, avec autant de talent et d’efficacité pour l’une que pour l’autre. D’une part, il s’est empressé de renouveler une « confiance » et une considération « toute naturelle » au « chef d’entreprise » émérite que je n’avais jamais cessé d’être à ses yeux… De l’autre, il a entrepris des démarches d’une courtoisie sans égale auprès des rapatriés disposés à investir en leur tenant ce subtil discours : « Quelle bonne idée vous avez de placer votre argent dans les taxis… Mais, et ce n’est qu’une question, remarquez, pourquoi le faire avec ce Rousselet sans aucuns moyens alors que, finalement, c’est vous et moi, ensemble, qui allons financer cette affaire ? Nous avons tout ce qu’il faut pour nous passer de cet intermédiaire inutile, non ? » Raisonnement logique, conclusion imparable ! Mis à part le peu de cas qu’il fait de l’engagement préalable pris à mon égard, c’est du grand art. Si mes souscripteurs l’écoutent, je peux dire adieu à la G7. »

« Quand il découvre que certains d’entre eux sont prêts à céder aux sirènes de Schiff-Giorgini, Serfati m’alerte, très loyalement. C’est lui, parce qu’il les connaît bien, qui va leur faire comprendre qu’il serait maladroit et peu honnête de suivre Schiff-Giorgini dans ses raisonnements. « Depuis le début, leur explique-t-il, c’est André Rousselet qui a été l’initiateur et l’entrepreneur dans cette affaire. Vous allez réaliser une opération qui se présente positive pour tout le monde ; il n’y a donc aucune raison de revenir là-dessus. » Dans un cas pareil, et quelle que soit mon envie d’envoyer paître Schiff-Giorgini – pour rester dans un vocabulaire décent –, je n’ai pas le choix ; je dois faire « comme si », temporiser, réfléchir. Les fonds étant déposés, il est trop tard pour chercher une nouvelle banque alliée. J’en souris aujourd’hui, mais le boulet n’est pas passé loin.

Ajoutez à cela que toutes sortes de gens, ayant appris incidemment que nous allions reprendre la G7, commençaient à approcher Schiff-Giorgini pour lui faire miroiter de nouvelles offres… Ma confiance dans ce banquier n’étant plus qu’un lointain souvenir, mais n’ayant pas d’autre alternative que de passer par lui, il était temps de conclure. Tout se fait en moins de vingt-quatre heures incluant une nuit où j’ai, littéralement, les boyaux tordus. »

« J’achète ! Dans la même journée, je revends une grande partie de ce que je viens d’acheter pour, avec la différence de prix, payer les actions qui me reviendront. Le lendemain, le monde a changé. J’ai bien failli attraper des ulcères dans la dernière ligne droite, mais ça en valait la peine. Je suis le principal actionnaire, avec environ 35 %, de la G7, une compagnie de deux mille cent taxis au total. »

André Rousselet a poursuivi par la suite la brillante carrière que l'on sait. En mai 1963, Guy Schiff Giorgini, fils du premier lit de Georges Schiff Giorgini, préside désormais aux destinées de la Société générale foncière. Georges Schiff Giorgini meurt le 15 décembre 1965. En 1967, Ellis Schiff Giorgini, fils lui aussi du premier lit de Georges Schiff Giorgini, fait partie de l'équipe d'administrateurs de la Société générale foncière. Concernant le sort de ladite société, les deux frères ne parviennent pas à s'entendre avec Michela Belmonte, seconde épouse de leur père. En 1969, la Société générale foncière absorbe l’Union financière de participation (Ufipar) et Le Linord d'Alexis de Gunzbourg. En 1970, comme indiqué plus haut par André Rousselet - « la Société Générale Foncière, rue de Penthièvre, qui n’est pas une très grande banque de l’époque, mais en deviendra une sous le nom de Générale occidentale » - la Société générale foncière et le Crédit Vendôme fusionnent dans la Banque occidentale pour l’industrie et le commerce (BOIC) de Jimmy Goldsmith et d'Alexis de Gunzburg (15). Gilberte Beaux, alors bras droit de Jimmy Goldsmith, évoque les détails de cette fusion dans ses mémoires, intitulés Une femme libre (16). « Nous fîmes la connaissance des deux fils Giorgini. Ils étaient bien différents l'un de l'autre et ressemblaient peu à leur père qui pouvait être comparé à un seigneur de la Renaissance... »

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Ci-dessus :Jimmy Goldsmith.

1. Cf. Wikipedia. Giorgini (famiglia).

2. Emprunté à la généalogie de la famille Giorgini, le nom Paleologo Diana vient du mariage de Gaetano Giorgini (1795-1874) avec Carolina dei Conti Paleologo Diana. Ruggero, Alessandro et Giorgio Schiff Giorgini Paleologo Diana sont les arrière-petits-fils de Gaetano Giorgini.

3. La dinastia degli Schiff è l'Italia.

4. Cf. Société générale foncière (1919-1939). De 1919 à 1930, toutes les informations relatives à la Société générale foncière sont tirées du présent document.

5. Cf. Société générale foncière (Schiff Giorgini) ;  ; Compagnie industrielle du platine.

6. Cf. Société générale foncière (1939-1970). De 1939 à 1970, toutes les informations relatives à la Société générale foncière sont tirées du présent document.

7. Cf. Fondation pour la mémoire de la déportation. Livre mémorial.">Fondation pour la mémoire de la déportation. Livre mémorial ; Benoît Luc. Otages d'Hitler, p. 59. Éditions Écho Vendémiaire. 2014.

8. Cf. Cf. Société générale foncière (1939-1970).

9. Cf. Holocaust Survivors and Victims Database ; Wikipedia. Camp de concentration de Flossenbürg.

10. Benoît Luc. Otages d'Hitler, p. 119.

11. Gaetano Cantaluppi. Flossenbürg. Ricordi di un générale deportato. Toutes les citations reproduites ci-dessous sont extraites de cet ouvrage : p. 55, 62, 73.

12. Wikipedia. Camp de concentration de Flossenbürg.

13. Base Léonore. Légion d'honneur. Georges Schiff Giorgini. Cote : 19800035/718/81737.

14. André Rousselet. À mi-parcours. Éditions Kéro. 2015. Toutes les citations reproduites ci-dessous sont extraites passim de ce passionnant ouvrage.

15. Cf. Société générale foncière (1939-1970).

16. Gilberte Beaux. Une femme libre. Librairie Arthème Fayard. 2006.

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