Christine Belcikowski

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Des marionnettes des noces grecques à l'automate spirituel

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Les premières observations relatives aux automates émanent d'Aristote, charmé par le spectacle de ces marionnettes articulées, άυτόματα θαύματα, « étonnants automates », que l'on montrait dans les noces au temps de la Grèce ancienne.

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Être et loup, Temps et steppes

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Ci-dessus : Ci-dessus : première édition de Sein und Zeit, Max Niemeyer Verlag, 1927 ; première édition du Steppenwolf, G. Fischer Verlag, 1927.

En 1927, de façon qui se télescope, Martin Heidegger publie Sein ou Zeit, Être et Temps, et Hermann Hesse Der Steppenwolf, Le Loup des steppes. Cet effet de simultanéité retient l’attention. Heidegger a-t-il lu Le Loup des steppes ?

Dans Le Loup des steppes, Harry Haller, le narrateur, double de Hermann Hesse, entre dans un cinéma avant de se rendre à un bal masqué.

« En flânant je passai devant un cinéma, je vis des enseignes lumineuses et de gigantesques affiches coloriées ; je m’éloignai, je revins sur mes pas et finalement j’entrai. Je pourrais demeurer là bien tranquillement jusqu’à onze heures environ. Conduit par l’ouvreuse avec sa lanterne, je trébuchai dans la salle obscure, je me laissai tomber sur un siège et me trouvai tout à coup en plein dans l’Ancien Testament.

Le film était un de ceux qu’on tourne à grands frais et avec force trucs soi-disant non pas pour gagner de l’argent, mais dans des buts sublimes et sacrés ; les maîtres de catéchisme y conduisent en matinée leurs élèves. On y représentait l’histoire de Moïse et des Israélites en Egypte avec ce grand déploiement d’hommes, de chevaux, « de chameaux, de palais, de splendeurs pharaoniques et de tortures juives dans les sables brûlants du désert.

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Ci-dessus : extrait des Dix Commandements de Cecil B. DeMille. Version de 1923.

Je vis Moïse, coiffé un peu à la manière de Walt Whitman, un magnifique Moïse de théâtre, marchant à grands pas devant les Juifs, appuyé sur son bâton, sombre et tragique. je le vis prier Dieu au bord de la mer Rouge, et je vis la mer se diviser en laissant libre un chemin étroit entre les murs liquides (de quelle façon ? se demandaient avec animation les premiers communiants conduits à ce film religieux par leurs pasteurs), je vis passer le prophète, suivi du peuple craintif, je vis surgir derrière eux les chars du pharaon, je vis les Egyptiens s’arrêter et hésiter au bord de la mer, je les vis s’y risquer hardiment et je vis enfin les flots engloutir le pharaon splendide, cuirassé d’or, et tous ses chars et guerriers, non sans me souvenir d’un admirable duo de Haendel, pour deux basses, où cet événement est magnifiquement glorifié. Ensuite, je vis le Moïse monter sur le Sinaï, sombre héros sur une sombre cime, et Jéhovah lui communiquer les dix commandements, avec le concours de l’orage, de la tempête et des signaux lumineux, cependant que son peuple indigne, entre-temps, dressait au pied du mont le veau d’or et s’abandonnait à des distractions plutôt bruyantes.

Il me paraissait bizarre et incroyable de contempler ainsi les histoires saintes, leurs héros et leurs miracles, qui avaient fait planer sur notre enfance les premières divinations vagues d’un monde surhumain ; il me semblait étrange de les voir jouer ainsi devant un public reconnaissant, qui croquait en silence ses cacahuètes : charmante petite saynète de la vente en gros de notre époque, de nos gigantesques soldes de civilisation. Seigneur mon Dieu ! Pour éviter cette saleté, c’étaient non seulement les Egyptiens, mais les Juifs et tous les autres hommes qui eussent dû périr alors d’une mort violente et convenable, au lieu de cette petite mort sinistrement mesquine et bourgeoise dont nous mourons aujourd’hui. Allons, ça va !

Grâce au cinéma et à son influence, mes résistances secrètes, ma crainte inavouée du bal masqué n’avaient pas diminué, mais s’étaient désagréablement accrues... » (1)

Ce sont Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, film sorti en 1923, que Harry Haller a vu en 1923. Martin Heidegger a-t-il vu la version muette des Dix Commandements de 1923 ? A-t-il vu plus tard la version parlante de 1956 ?

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Ci-dessus : extrait des Dix Commandements de Cecil B. DeMille. Version de 1956.

En 1940, dans son cours sur Nietzsche, Heidegger fustige les « cinémas kitsch et la lamentable musique radiophonique » qui ont pour effet de « conforter les masses dans leur propre médiocrité » (2), autrement dit, de les soumettre au règne du ready-made, et par là de les détourner de leur voir, de leur entendre, de leur pensée, bref de leur pouvoir-être propre.

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Heidegger a vu en revanche le Rashômon d'Akira Kurosawa, film dont la sortie européenne date de septembre 1951, au festival de Venise.

Dans « D’un entretien sur la parole », dialogue recueilli en 1959 dans Acheminement vers la parole, Heidegger questionne à propos de ce film un Ami japonais.

Évoquant le péril que constitue pour l'Être « la complète européanisation de la Terre et de l’homme », Heidegger parle d'un « éblouissement aveugle, à ce point qu’on ne peut même plus voir comment l’européanisation de l’homme et de la Terre attaque et ronge aux racines tout ce qui est essentiel. Toutes les sources paraissent devoir s’épuiser ».

En 1974, parlant lui aussi de la « falsification généralisée des produits aussi bien que du raisonnement », Guy Debord dira du cinéma qu'il n'est qu'un « moment du faux » (3).

L'ami japonais relève le propos de Heidegger.

Ami japonais — Un exemple frappant de ce que vous dites est le film Rashômon, bien connu dans le monde entier. Peut-être l’avez-vous vu ?
Heidegger — Par bonheur oui. Malheureusement une seule fois. J’ai cru y éprouver ce qu’il y a de fascinant dans le monde japonais, ce qui vous emporte en plein secret. Aussi, je ne comprends pas pourquoi vous donnez précisément ce film comme exemple de l’européanisation qui consume tout. »

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Ci-dessus : Akira Kurosawa. Rashômon. Extrait.

« Ami japonais — Nous autres, Japonais, nous trouvons bien trop réaliste la représentation, par exemple dans les scènes de duel. »

Heidegger s'étonne d'une telle critique. Il dit avoir observé surtout dans Rashômon « des gestes pleins de retenue ». L'Ami japonais commente cette observation.

« Ami japonais — Ce genre de choses peu apparentes et que le regard européen peut difficilement remarquer coule à flots dans tout le film. Je pense à une main calmement posée, en laquelle se rassemble un toucher qui demeure infiniment loin de tout palper et qui ne peut même plus être appelé un geste, au sens où je crois comprendre ce mot dans l’usage qu’en fait votre langue. Car cette main est traversée et portée par un appel qui vient depuis très loin, tout en l’appelant à aller encore plus loin. Cette main repose dans la portée d’un appel qui se porte à elle depuis le calme silence de la paix.
Heidegger — Mais à voir de tels gestes qui sont autres que nos gestes, je ne comprends plus du tout pourquoi vous pouvez prendre ce film comme exemple de l’européanisation...

L'Ami japonais remarque alors que dans la langue de son interlocuteur, le mot « geste » ne dit pas « l'appel » qui se porte dans le geste nippon.

Heidegger — Un Européen ne peut que difficilement comprendre ce que vous dites.
Ami japonais — Certes, et avant tout parce que ce qui est au premier plan dans le monde japonais est tout à fait européen ou, si vous voulez, américain. L’arrière-plan du monde japonais, ou mieux, cela que ce monde est lui-même, vous pouvez en faire l’épreuve, au contraire, dans le théâtre Nō. [...]. Afin que vous puissiez entrevoir, ne serait-ce que de loin, quelque chose de ce qui donne le ton au Nō, j’aimerais d’une remarque vous aider à avancer. Vous savez que la scène japonaise est vide.
Heidegger — Ce vide exige un recueillement inhabituel.
Ami japonais — Grâce à lui il n’est alors plus besoin que d’un geste minime de l’acteur pour faire apparaître à partir d’un rare repos quelque chose de prodigieux. Quand par exemple c’est un paysage de montagne qui doit apparaître, l’acteur lève lentement sa main ouverte et la tient immobile au-dessus des yeux à la hauteur des sourcils. Me permettez-vous de vous montrer ?
Le Japonais lève et tient la main comme il l’a décrit.
Voilà sans contredit un geste dans lequel un Européen aura bien de la peine à se retrouver.
Ami japonais — De plus, le geste repose moins dans le mouvement visible de la main, et pas d’abord dans le maintien du corps.
Heidegger — Si nous avions le bonheur d’arriver à penser les gestes dans ce sens, où irions-nous chercher le propre du geste que vous m’avez montré ?
Ami japonais — Dans un regard, lui-même invisible, qui se porte à la rencontre du vide, que dans le vide et par lui la montagne fasse apparition... » (4)

Ce que Heidegger ne dit pas dans cet entretien et qui reconduit cependant au cœur sa pensée, telle qu'exposée dans Être et Temps en 1927, c'est l'inquiétante étrangeté de la condition humaine, telle que Akira Kurosawa nous la représente dans Rashômon.

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Ci-dessus : Akira Kurosawa. Rashômon. Extrait.

Akira Kurosawa, dans Rashômon comme dans tous ses autres films, se souvient des bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki en 1945 : « Kurosawa y fait très probablement référence lorsque le bandit, lors de son procès, lève ses yeux pensifs vers le ciel, et que le plan suivant montre longuement un gigantesque nuage » (5). Akira Kurosawa se souvient aussi du tremblement de terre du 1er septembre 1923  à Tokyo : « Pour moi, le grand séisme du Kantô fut une expérience terrible, effrayante, mais d’une importance capitale. Il ne me révéla pas seulement la puissance incroyable des forces naturelles, mais aussi les abîmes extraordinaires du cœur humain » (6). Les mortels ni ne se connaissent ni ne se comprennent eux-mêmes.

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Ci-dessus : Ci-dessus : dessin d'Akira Kurosawa. Rashomon.

Heidegger, de son côté, voit dans l'effroi que suscitent la « puissance incroyable des forces naturelles ainsi que les « abîmes extraordinaires du cœur humain », la manifestation actuelle d'une disposition fondamentale qui est l'angoisse, angoisse qui ouvre les mortels à la réalité de leur condition d'étrangers en un monde et d'étrangers à eux-mêmes, voués seulement à la certitude de leur être-pour-la-mort. L'Être est ainsi, d'une certaine façon, un loup pour l'homme ; et le temps, steppes à traverser au-devant du loup. « Et ce que nous sommes, c’est un être jeté au monde pour y mourir » (7). Que dans le vide et par lui la montagne fasse apparition...

Heidegger a-t-il lu Le Loup des steppes ? Il partage avec Hermann Hesse la même aversion à l'endroit de « nos gigantesques soldes de civilisation », et, pis encore, de « cette petite mort sinistrement mesquine et bourgeoise dont nous mourons aujourd’hui », au cinéma comme ailleurs, « en mangeant des cacahuètes ». Il partage également avec Hermann Hesse, qui a dédié en 1922 un roman à Siddharta, une même attirance pour la philosophie orientale : Que dans le vide et par lui la montagne fasse apparition...

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Ci-dessus : Shi Tao (1642-1707 ?). Barques à la porte céleste.

Mais, à la différence de Martin Heidegger qui tient que la mort seule est figure de la vérité, qu'il importe de s'orienter dans la pensée au regard de cette seule vérité-là et par suite de ne se dérober jamais à la requête de cette dernière, Hermann Hesse plaide dans Le Loup des steppes pour une sorte de retour à la vérité des bêtes. « Les animaux sont souvent affreux, mais tout de même plus vrais que les hommes » (8). Ils se prêtent, eux, à la vie comme elle va.

« Tu n’as qu’à regarder un animal, un chat, un chien, un oiseau ou surtout une des belles grandes bêtes au jardin des plantes, une girafe ou un puma. Tu ne peux pas t’empêcher de voir qu’ils sont tous vrais, qu’il n’y a pas une seule bête qui soit embarrassée ou ne sache que faire ni comment se conduire. Elles ne veulent pas te flatter ni t’en faire accroire. Pas de comédie. Elles sont elles comme les pierres, les fleurs ou les étoiles. Compris ? » (9)

D'où, à propos les « choses simples » que Harry Haller, double de Hermann Hesse dans Le Loup des steppes, n'a jamais pris le temps d'apprendre, la leçon de vie dispensée par Hermine à ce « grand bêta » : manger, dormir, user du gramophone ou de la TSF, écouter des standards américains, et surtout, rire et danser !

« — Le gramophone ?
— Mais oui. Tu en achèteras un, tout petit, avec quelques disques...
— Parfait, m’écriai-je, et, si tu réussis vraiment à m’apprendre la danse, tu recevras le gramophone en guise d’honoraires. Entendu ! »
Si je dis cela d’un air détaché, mais ce n’était pas de gaieté de cœur. Je ne pouvais me représenter dans mon cabinet de travail plein de livres cette espèce d’appareil qui ne m’inspirait aucune sympathie, et j’avais aussi bien des préventions contre la danse elle-même. À l’occasion, pensai-je, je pourrais essayer, bien que persuadé d’être trop vieux et trop raide pour ce genre d’exercice. Mais, comme cela, tout de go, c’était par trop précipité, et je sentais monter en moi toute la résistance du vieil amateur de musique raffiné au gramophone, au jazz et aux danses modernes. Faire marcher dans ma chambre, dans mon refuge, dans la cellule de mes pensées, entre Novalis et Jean-Paul, les disques à succès américains et danser à leur musique, non, c’était trop, aucun homme ne pouvait exiger un tel sacrifice. Mais ce n’était pas un homme qui l’exigeait, c’était Hermine. Elle avait à ordonner, moi à obéir. Et, bien entendu, j’obéis. » (10)

Il n'y a certes pas plus d'innocence de la nature qu'il n'y a d'innocence du devenir, comme Akira Kurosawa le donne à penser dans ses films. Mais, si les animaux sont plus vrais que les hommes, les hommes ont, eux, la faculté de laisser à l'humour le soin de faire pièce à leur certitude de la mort et à leur nostalgie de l'innocence dans une âme et dans un corps.

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1. Hermann Hesse. Le Loup des steppes, p. 262 sqq. Trad. Juliette Pary. Calmann-Lévy. 1947.

2. Gesammte Ausgabe. 48. 154.

3. Guy Debord. In Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film La Société du spectacle. Simar Films (1975).

4. Martin Heidegger. « D’un entretien sur la parole ». In Acheminement vers la parole, pp. 130-131. Trad. François Fédier. Gallimard. Paris. 1976.

5. Cf. Pierre Jacerme. « Rashômon ». In Dictionnaire Martin Heidegger, p. 3389. Éditions du Cerf. Paris. 2013.

6. Akira Kurosawa. Comme une autobiographie. Cahiers du Cinéma. Coll. Petite Bibliothèque. Paris. 1997.

7. Françoise Dastur. In « L’angoisse chez Heidegger ». Les nouveaux chemins de la connaissance. France Culture. 2009.

8. Hermann Hesse. Le Loup des steppes, p. 185.

9. Ibidem.

10. Ibid., pp. 187-188.

Comme mille ouvriers qui n'arriveraient pas à colmater un puits insondable...

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Ci-dessus : mosaïque trouvée dans la maison du Faune, à Pompéi.

« Use, n'abuse pas, comme Saint Paul te l'enseigne. Cherche ton repos en de saines détentes. Ne t'enivre pas dans les plaisirs. Ne te fais pas l'assassin de tout ce qui vit, quadrupèdes de grande ou de petite taille, oiseaux, poissons, pièces rares ou menu fretin, viandes chères ou bon marché. Les sueurs de tant de chasseurs ne doivent pas servir à remplir ton seul estomac, comme mille ouvriers qui n'arriveraient pas à colmater un puits insondable.

Nos jouisseurs, en effet, n'épargnent pas même le fond des mers. On ne se contente pas d'inquiéter les poissons qui vivent au sein de l'eau, on poursuit aussi les malheureuses bêtes incrustées dans les bas-fonds et on les ramène à la surface. On va saccager les bancs d'huîtres, on pourchasse l'oursin, on capture la seiche rampante, on arrache le poulpe au rocher qu'il agrippe, on extirpe les mollusques de leur socle. Toute espèce d'animaux, qu'ils nagent dans les eaux de surface ou dans les abîmes de la mer son ainsi ramenés à l'atmosphère.

L'appétit de jouissances leur a fait imaginer les engins les plus variés adaptés à chaque espèce. » (1)

1. Saint Grégoire de Nysse. De l'amour des Pauvres. Homélie I. In Grégoire de Nysse, p. 155. Édition établie par Daniel Coffigny. Les Éditions de l'Atelier/Les Éditions Ouvrières. Paris. 1993. Né entre 331 et 341 à Néocésarée (actuelle Niksar en Turquie), dans la province du Pont-Euxin, mort après 394, Grégoire de Nysse est un théologien, Père de l'Église, fêté le 10 janvier.

Les deux mariages de Délia Clauzel et de Georges Schiff Giorgini. Seconde partie

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1. René Laforgue, Délia Laforgue, Georges Schiff Giorgini, de 1949 à 1945

En 1939, jugeant inéluctable la défaite de la France, René Laforgue tente de négocier auprès du Docteur Mathias Heinrich Göring, cousin du Maréchal Hermann Göring, la possibilité d'une future parution de la Revue française de psychanalyse sous la tutelle allemande, et celle d'une publication allemande de son dernier livre, La psychopathologie de l'échec. Il espère en effet voir son livre « reconnu sur l’une et l’autre rive du Rhin, lui, Français né Allemand, de sorte qu’il s’adresse symétriquement, afin d’en promouvoir le contenu, au Dr Göring à Berlin et à Jean Ballard à Marseille, l’éditeur des Cahiers du Sud ! » (1). D'après Paul Jury, jésuite et psychanalyste en son temps [un brin misogyne peut-être ?], Laforgue écoute trop Délia », qui le pousserait alors dans des voies « dangereuses » (2). Interrogée par Élisabeth Roudinesco après la mort de René Laforgue, Délia Laforgue mentionne « le fait que René Laforgue avait été sollicité pour participer aux activités de l’Institut psychanalytique de Berlin » (3). Quoi qu'il en soit, rendu suspect aux yeux des Nazis par son adhésion à la Ligue internationale contre le racisme, René Laforgue n'obtient rien du Docteur Göring, à Berlin. En 1942, il publie sa Psychpathologie de l'échec chez Jean Ballard, à Marseille, alors capitale de l'exode auquel se trouvent contraints nombre d'écrivains et d'artistes , qui, du fait de l'oppression totalitaire, « ne sont plus rien ». (4)

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En 1942, la réussite du couple que forment René Laforgue et Délia Clauzel-Laforgue se trouve couronnée par la naissance d'une petite fille. C'est pour René Laforgue, qui le désirait tant, son premier enfant. La fillette est hélas mongolienne. René et Délia Laforgue auront la douleur de la perdre en 1946. René Laforgue, qui « avait longtemps refusé de voir la fragilité de son enfant », gardera de cette disparition une « impression atroce » (5). Le couple adoptera par la suite une autre fillette. On ne dispose d'aucun renseignement sur cette adoption.

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Ci-dessus : maison du Docteur et de Madame Laforgue aux Chaberts, écart de Garéoult, près de La Roquebrussane, dans le Var.

À partir de 1942, repliés sur leur propriété des Chaberts, où ils avaient l'habitude d'accueillir des analysants dans le cadre d'un joyeux « club des piqués »  _ Françoise Dolto a pratiqué les vendanges de Garéoult —, René et Délia Laforgue ajoutent à ces "piqués" des Juifs et des réfractaires au STO. René Laforgue facilite le départ pour l'étranger d'Olivier Freud [fils de Sigmund Freud] et de Henny Fuchs, son épouse, et il dirige la cure d'Eva Freud, une des filles du couple, qui refuse de quitter la France. (6)

« Giorgini Schiff sera arrêté par les Allemands en septembre 1943, à la suite de l’armistice italien », dixit Patrick Modiano dans Un pedigree. (7)

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Ci-dessus : photographie du camp de de concentration de Flossenbürg, lors de sa libération le 23 avril 1945.

Comme indiqué par Patrick Modiano dans Un pedigree, notent Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, « Georges Schiff Giorgini est arrêté par les Allemands en 1943, à la suite de l’armistice italien. Il est alors déporté au camp de Flossenbürg, en Bavière ». Il ne cesse d’y rendre aux Français emprisonnés avec lui « de très grands services », précise le rapport établi en 1950 pour lui attribuer la légion d’honneur. »

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Ci-dessus : Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/718/81737. Georges Schiff Giorgini.

2. Georges Schiff Giorgini et Michela Giorgini, de 1946 à 1978

Libéré en 1945, Georges Schiff Giorgini reprend rapidement ses activités. En 1946, il épouse Michela Belmonte, 23 ans, née à Padoue le 30 octobre 1923, fille de Belisario Belmonte, officier, et de Gemma Lucchesi.

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Ci-dessus : Michela Belmonte en 1942. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

« Homme d'une grande intelligence, de trente ans l'aîné de Michela, Georges Schiff Giorgini est à son écoute et saura l'accompagner, l'encourager, et lui donner les moyens financiers de réaliser ses rêves. En effet, la vie mondaine et effrénée qu'elle mène d'abord auprès de son mari à Paris, où elle rayonne de beauté et de charme, ne correspond pas à ce qu'elle recherche : elle aspire à une existence plus profonde, plus vraie. C'est alors qu'elle entreprend une série de voyages à travers le monde : l'Amérique, l'Afrique, l'Asie... de longs périples solitaires en quête du passé, préparés scrupuleusement sur tous les plans, tant archéologiques que philosophiques. C'est en Inde et surtout au Cambodge qu'elle sent naître en elle le sentiment qui va devenir une passion et une vocation dès le premier contact avec l'Égypte. »

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Ci-dessus : Michela Schiff Giordini en 1957. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

« Quand l'appel irrésistible s'est fait sentir, au crépuscule, au pied du grand sphinx de Giza, j'ai tout abandonné pour le suivre... Après plusieurs séjours d'étude au pays des pharaons, Michela Schiff Giorgini décide de monter une mission de fouilles, encouragée et assumée financièrement par son mari. Elle entreprend, sous le patronage de l'université de Pise, une expédition à Soleb (Nubie soudanaise). » (8)

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Ci-dessus : xxx.

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Ci-dessus : Michela Schiff Giorgini dans les années 1960, à l'université de Pise. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

De 1957 à 1977, Michela Schiff Giorgini viendra presque chaque année travailler à Soleb d'octobre à mars, et elle deviendra ainsi la célèbre dame de Soleb. Georges Schiff Giorgini, son mari, âgé alors de 70 ans, meurt le 15 décembre 1965, dans leur Villa des deux peupliers, à Neuilly.

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Ci-dessus : 15 décembre 1965. Décès de Georges Schiff Giorgini. Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/718/81737. Georges Schiff Giorgini.

En 1971, l'université de Pise décerne à Michela Schiff Giorgini le doctorat honoris causa.

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Ci-dessus : Michela Schiff Giorgini e il Rettore Ranieri Favilli in occasione del conferimento del diploma di Benemerito della scuola e della cultura (1976; Foto Frassi).Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

En 1977, Michela Schiff Giorgini s'installe au Soudan afin d'y mener à bien la publication de la totalité de ses travaux sur le temple de Soleb. Elle se retire ensuite en Espagne pour y achever son œuvre. À son départ du Soudan, son travail, son dévouement sont encore reconnus par la médaille d'or de la Science et de la Culture de la République du Soudan. À l'université de Khartoum, on lui remet le doctorat honoris causa. D'autres honneurs lui sont encore réservés : en Italie, commandeur du Mérite, médaille d'or du Mérite des Arts et des Lettres de l'université de Pise ; en France, chevalier de l'ordre national du Mérite, et chevalier de la Légion d'honneur. Michela Schiff Giorgini meurt d'une méningite fulminante à Benissa (Alicante), le 3 juillet 1978, à l'âge de 55 ans.

3. René Laforgue et Délia Laforgue, de 1946 à 1997

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Ci-dessus : René Laforgue.

En 1946, l'année où René et Délia Laforgue perdent leur petite fille, John Leuba, médecin et psychanalyste suisse, qui a été secrétaire de la Société psychanalytique de Paris en 1934, et qui, après la période d'interruption due à la guerre, succède cette année-là à René Laforgue à la présidence de cette société, accuse son prédécesseur d'avoir collaboré avec les Nazis. La conduite de René Laforgue pendant l'Occupation fait alors l'objet d'un procès en épuration devant le Conseil de l'Ordre. René Laforgue en sort acquitté faute de preuves. Françoise Dolto entre autres, l'une de ses analysantes, l'a soutenu. Jacques Lacan aussi. Et Délia Laforgue le défendra toujours bec et ongles. Mais il ne se remettra jamais d'une telle épreuve.

Certains des psychanalystes et historiens de la psychanalyse actuels considèrent que René Laforgue constitue un exemple vivant de sa La psychopathologie de l'échec. René Laforgue a probablement souffert, en tout cas, du sentiment d'une sorte d'illégimité d'origine. Il est né de parents qui, enfants illégitimes tous deux, n'ont pas obtenu l'autorisation de se marier à l'église. Premier disciple français de Freud, il s'est vu en 1927 détrôner par Marie Bonaparte, la Princesse Bonaparte, dans l'affection du Maître. Il a créé de nouveaux concepts psychanalytiques que le Maître a boudé ou refusé de valider. Né pauvre, ses confrères lui ont reproché de travailler à se faire une clientèle riche. Né Allemand, devenu Français en vertu de l'histoire tourmentée de son Alsace-Lorraine natale, il a pâti aux yeux de ses pairs de sa germanité originelle, trop facile à dénoncer dans le contexte de l'époque. Anti-communiste déclaré, hanté par la crainte de la menace que ferait peser l'impérialisme soviétique sur l'Europe occidentale, il compte dans le milieu psychanalytique nombre de détracteurs qui ont été « résistants, juifs en général, marqués par la clandestinité, par l’horreur du génocide qui a frappé leurs proches, et fortement engagés dans les réseaux organisés par le P.C.F. » (9)

Dans son Dictionnaire de psychanalyse, Elisabeth Roudinesco montre que, « si Laforgue fut maudit par le mouvement psychanalytique, ce fut moins en raison de sa prétendue collaboration avec l'ennemi, que pour sa pratique didactique, jugée transgressive et inadaptée aux normes de l'IPA (Association psychanalytique internationale). » (10)

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En 1947, René Laforgue publie encore aux éditions du Mont-Blanc un Talleyrand. L'homme de la France : essai psychanalytique sur la personnalité collective française, livre dans lequel il défend la lucidité et l'opportunisme politique de Talleyrand.

En 1948, recrus d'épreuves, « la situation très confuse de l’après-guerre, plus un deuil familial (nous avions perdu notre petite fille en 1946)... » (11), René et Délia Laforgue décident de partir au Maroc, pays avec lequel Délia a des liens familiaux, où Madeleine Louise Marie Henriette Thomas, sa mère, possède un domaine près de Camp Marchand (aujourd'hui Rommani), à une dizaine de kilomètres de Rabat, et où l'un de ses frères, conseiller chérifien, est un commensal de la famille royale.

Le couple Laforgue s'installe à Casablanca, avenue du Vélodrome, dans la villa La Clarté, proche de celle de Madame Desmarais, riche héritière des établissements Félix Potin et des pétroles Desmarais Frères d'Alsace. Cette ancienne patiente et amie des Laforgue contribue par la suite à la construction d'un superbe Institut psychanalytique, situé entre les deux villas, institut dans lequel René Laforgue officiera désormais, en compagnie d'autres praticiens, embrassant ici le statut de pionnier de la psychanalyse en terre d'Islam. » (12)

En 1950, René Laforgue se rend au premier congrès mondial de la psychiatrie (Paris), et il profite de la tribune pour dénoncer « le fanatisme des sociétés psychanalytiques ». Dans cette dénonciation, il ne se trouve pas isolé. « Les particularités de sa pratique, jugée depuis l’origine peu ” orthodoxe ” — Laforgue poursuit des relations sociales avec ses étudiants en analyse —, ont contribué à former autour de lui un cercle de partisans résolus à le défendre. Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier sont d’anciens membres de ce « Club des piqués »que formaient ses analysés lors des vacances psychanalytiques passées en commun aux Chaberts. Les liens transférentiels considérables qui ont été ainsi tissés déterminent des blessures narcissiques considérables chez ceux qui assistent à la déconsidération, à l’opprobre même qui atteint l’image idéalisée de leur analyste. » (13)

En 1953, consommant ainsi sa rupture avec la génération psychanalytique dont il est issu, René Laforgue démissionne de la Société psychanalytique de Paris (SPP) pour adhérer à la nouvelle Société française de psychanalyse (SFP). Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier, entre autres, le suivent.

À l'Institut psychanalytique de Casablanca ainsi qu'à la villa La Clarté, où René Laforgue reçoit comme toujours de nombreux disciples, Délia Laforgue continue de soutenir activement son mari. Claude Igert, médecin militaire qui a fait partie des disciples en question, porte ici témoignage :

« Ceux d’entre nous qui furent accueillis à la villa La Clarté, savent combien madame Laforgue participait activement et avec quelle distinction, aux tâches multiples de son mari, sachant créer autour de lui le climat propice aux échanges fructueux, qu’elle animait de sa vivacité d’esprit, et enrichissait de sa grande culture. Collaboratrice spécialement éclairée par son expérience psychanalytique personnelle, elle offrait au Docteur Laforgue cette chance très rare d’avoir à ses côtés un témoin intime de ses pensées et de ses problèmes les plus techniques, capable de discuter, comme de mettre au point avec lui, la rédaction de ses ouvrages. » (14)

Nanti d'une riche patiente européenne, René Laforgue, dans les années 1950, fait sur ce point-là encore l'objet de vives critiques de la part de ses rivaux de la Société psychanalytique de Paris. La plupart d'entre eux réprouvent sa conception et sa pratique d'une psychiatrie qu'ils jugent de type essentialiste, par là différentialiste, partant, colonialiste ou néo-colonialiste. Interrogée sur cette question, Délia Laforgue, non sans naïveté, répondra à Élizabeth Roudinesco en ces termes :

« Mon mari était très intéressé par la psychologie arabe et le super-ego arabe. Cela lui a permis de beaucoup élargir ses conceptions sur cette question. Il a eu, dit-elle, plusieurs Arabes en traitement. » (15)

René Laforgue partage en effet avec plusieurs de ses confrères installés au Maroc, dont C.A. Pierson, le concept de « super-ego » variable selon les races ou les peuples, désignant ici « un déterminisme profond, collectif et religieux, qui, dépassant l’individu, commanderait ses actes. Aucun rationalisme, aucune dialectique matérialiste ne saurait ébranler totalement ces fondations souterraines, ces archétypes structuraux, sur lesquels s’échafaudent les superstructures les plus modernes en apparence » (16). La validité conceptuelle de ces « archétypes structuraux » fera plus tard l'objet de nombreux débats entre analystes jungiens et analystes freudiens. (17)

On sait, dit par exemple A. Gibeault, tenant de la théorie jungienne, que « Freud et Jung n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre par la nécessité de fonder l’universalité de la vie psychique sur une structure universelle : de ce point de vue, le recours freudien aux fantasmes originaires et l’hypothèse jungienne de l’inconscient collectif répondent à la même exigence épistémologique. Freud a toujours insisté sur la primauté du sexuel au sens de la sexualité infantile. [...]. Mais la théorie des archétypes jungiens est plus générale que celle des fantasmes originaires, car elle entend décrire le fonctionnement psychique sans donner de primauté à la sexualité infantile » (18). Sans être un tenant de la théorie jungienne, René Laforgue a soutenu de longue date, et plus encore dans ses années marocaines, la primauté des archétypes structuraux de l'inconscient collectif sur celle des fantasmes originaires de la sexualité infantile.

En 1956, la déclaration d'indépendance duMaroc suscite chez les Laforgue une angoisse quasi paranoïaque, analogue à celle que leur avait inspirée le péril rouge au lendemain de la guerre de 1939-1945. Ils décident alors de rentrer en France. Ils s'installent cette au Plan-de-Grasse cette fois, et plusieurs membres de « la bande marocaine à Laforgue »  les y rejoignent. Peu ou prou désengagé de la Société française de psychanalyse, René Laforgue poursuit là sa pratique habituelle, lit, écrit, mais ne publie plus.

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Ci-dessus : René Laforgue circa 1960.

Le 1er mai 1961, René Laforgue écrit à Marie Bonaparte pour lui dire qu'il a conservé et mis à l'abri les lettres qu'il a reçues d'elle, et de Freud également :

« Vos lettres sont retrouvées et en sécurité avec celles de Freud. Ce n'est pas sans une certaine émotion que je les ai relues. Elles me rappellent une époque où candidement je croyais que la psychanalyse pouvait rendre les hommes meilleurs. Si j'arrive à vous écrire avec un certain détachement c'est que je ne compte plus sur la reconnaissance de ceux à qui j'ai essayé de rendre service. Plus nous croyons savoir ce que nous faisons, plus me semble-t-il, nous sommes ignorants des motifs qui nous font agir. » (19)

En 1962, René Laforgue, qui souffre de problèmes de santé, retourne à Paris avec son épouse afin d'y bénéficier de meilleurs soins. Le couple réside dès lors au 62 bis de la rue de la Tour (XVIe arr.), dans l'immeuble dont Délia, après son divorce de 1937, a conservé la propriété ou la jouissance. Le 6 mars 1964, René Laforgue meurt des suites d'une intervention chirurgicale.

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Ci-dessus : 6 mars 1964. Décès de René Joseph Laforgue. Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/380/51012. René Joseph Laforgue.

Après la mort de son mari, Délia Laforgue s'installe à Genève avec sa fille adoptive. Là, elle se consacre à la publication des œuvres complètes de René Laforgue aux éditions Mont Blanc (Genève), « non sans avoir procédé aux remaniements et aux corrections qu’il avait eu lui-même l’intention d’apporter à son œuvre », selon les dires mêmes de l’éditeur (20).

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Le 9 novembre 1997, Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette Clauzel, dite Délia, meurt à Genève à l'âge de 88 ans.

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Ci-dessus : 9 novembre 1997. Décès de Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette Clauzel, dite Délia. État-civil de Paris. Naissances. 1909. XVIe arrondissement. 16 16N 101_C. Vue 10.

4. Ellis Schiff Giordini en 2003

Le 15 septembre 2003, Ellis Schiff Giorgini formule auprès du tribunal chargé du règlement des litiges relatifs aux biens des victimes de l'holocauste une requête en hérédation du compte de Delia Schiff-Giorgini, sa mère. Voici la sentence rendue par ce tribunal (21). [N.D.R. La sentence se trouve assortie de la mention suivante : « All awards are published, but where a claimant has requested confidentiality, as in this case, the names of the claimant, any relatives of the claimant other than the account owner, and the bank have been redacted ». « Tous les montants sont publiés, mais lorsqu'un requérant a demandé la confidentialité, comme en l'espèce, les noms du demandeur, des membres de la famille du demandeur autres que celui du propriétaire du compte et de la Banque ont été expurgés ». Comme toutes les personnes en question se trouvent nommées dans les deux articles que je consacre à Délia Clauzel, j'ai pris la liberté de rétablir les noms de ces personnes dans la traduction française de la sentence.].

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Ci-dessus : Claims Resolution Tribunal. In re Holocaust Victim Assets Litigation. Case No. CV96-4849.

« The Claimant submitted a Claim Form identifying the Account Owner as his mother, [REDACTED] (also known as Delia) Schiff-Giorgini, née [REDACTED], who was born on 15 May 1909 in Paris, France, and was married to [REDACTED] (also known as [REDACTED]) Schiff-Giorgini on 12 March 1928 in Paris. The Claimant stated that his parents were divorced on 11 February 1937, and that his mother remarried on 23 June 1939 in Paris, to [REDACTED]. According to the Claimant, his mother, who was Jewish, was a housewife who resided in Paris until 1931 at 1 rue de Buenos Aires, and subsequently at 62 rue de la Tour until 1939. The Claimant stated that his mother fled at the beginning of the Second World War to the town of Gareoult in the south of France, where she remained in hiding from the Nazis until 1945, whereupon she returned to Paris. The Claimant further stated that his mother died on 9 November 1997 in Geneva, Switzerland. In support of his claim, the Claimant submitted extracts of his mother’s birth and marriage certificates, which indicate that she resided in Paris, France and that she was married to [REDACTED]; an extract of his own birth certificate; an excerpt from Les Maréchaux de la Revolution et de la Monarchie de Juillet: Leur Familie et Leur Descendance (The Marshals of the Revolution and the July Monarchy: Their Families and Their Descendants), 2 indicating that [REDACTED] is the son of [REDACTED] and [REDACTED] (also known as Delia) [REDACTED], who was married to [REDACTED] until 1937; and an excerpt from Who’s Who in France (fifth edition), indicating that [REDACTED] married Mlle. (Miss) Delia [REDACTED] on 12 March 1928. The Claimant indicated that he was born on 17 December 1931 in Paris. »

« Le requérant présente un formulaire de réclamation, identifiant le propriétaire du compte comme étant sa mère, [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (également connue sous le nom de Delia) Schiff-Giorgini, née [Clauzel], qui est née le 15 mai 1909 à Paris, en France, et a été mariée à [Giorgio] (aussi connu sous le nom de [Georges]) Schiff-Giorgini le 12 mars 1928 à Paris. Le requérant a déclaré que ses parents ont divorcé le 11 février 1937 et que sa mère s'est remariée le 23 juin 1939 à Paris, avec [René Joseph Laforgue]. Selon le requérant, sa mère, qui était juive [!], était une femme sans profession qui a résidé à Paris jusqu'à 1931 au 1 rue de Buenos Aires, puis au 62 rue de la tour jusqu'au 1939. Le requérant a déclaré que sa mère a fui au début de la seconde guerre mondiale à Garéoult, dans le sud de la France, où elle est restée cachée aux Nazis jusqu'en 1945, après quoi elle est retournée à Paris [!]. Le requérant ajoute que sa mère est décédée le 9 novembre 1997 à Genève (Suisse). À l'appui de sa réclamation, le requérant présente des extraits des certificats de naissance et de mariage de sa mère, qui indiquent qu'elle a résidé à Paris, en France, et qu'elle a été mariée avec [Georges Schiff Giorgini] ; un extrait de son propre acte de naissance ; un extrait des (les maréchaux de la révolution et la monarchie de juillet : leurs familles et leurs descendants, indiquant que [Ellis Schiff Giorgini] est le fils de [Georges Schiff Giorgini] et de [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (également connue sous le nom de Delia) [Clauzel], qui a été mariée à [Georges Schiff Giorgini] jusqu'à 1937 ; et un extrait du Who's Who en France (cinquième édition), indiquant que [Georges Schiff Giorgini] a épousé Mlle Delia [Clauzel] le 12 mars 1928. Le requérant indique qu'il est né le 17 décembre 1931 à Paris. »

On remarque ci-dessus que la déclaration de Ellis Schif Giorgini, seul survivant en 2003 de la famille Schiff Giorgini-Clauzel, comporte des erreurs, des approximations et des omissions étonnantes.

Délia Clauzel-Laforgue, arrière-arrière petite-fille du très ariégeois Maréchal Clauzel, n'était pas juive, mais divorcée depuis 1937 de Georges Schiff Giorgini, juif de nationalité italienne. En 1940-1941, Délia Clauzel-Laforgue n'a pas fui à Garéoult pour s'y cacher des Nazis jusqu'en 1945. C'est René Laforgue, son mari, qui, membre de la Ligue internationale contre le racisme jusqu'en 1939, a jugé préférable de s'y réfugier. Après 1945, Délia Clauzel-Laforgue et René Laforgue sont bien retournés pour quelque temps à Paris ; mais ils se sont ensuite installés au Maroc, où ils ont vécu jusqu'en 1956. Après 1964, Délia Clauzel-Laforgue s'est retirée à Genève avec sa fille adoptive. Qu'est devenue depuis 1997, cette fille adoptive dont Ellis Schiff Giogini ne mentionne pas l'existence ? À noter que celle-ci est peut-être décédée, puisque « the CRT notes that there are no other claims to this account », le Claims Resolution Tribunal note qu'il n'y a pas d'autre requérant pour ce compte.

Que faut-il penser de la déclaration d'Ellis Schiff Giorgini, en particulier de l'allégation selon laquelle « sa mère était juive » ? Que faut-il penser du recours au Claims Resolution Tribunal, « in re Holocaust Victim Assets Litigation » ?

« The CRT concludes that the Claimant has plausibly identified the Account Owner. »

Le CRT conclut que le requérant a plausiblement identifié le propriétaire du compte.

« The CRT also notes that the name Schiff-Giorgini appears only once on the February 2001 published list of accounts determined by the Independent Committee of Eminent Persons Investigation (“ICEP” or the “ICEP Investigation”) to be probably or possibly those of Victims of Nazi Persecution. »

Le CRT note aussi que le nom Schiff-Giorgini n'apparaît qu'une seule fois sur la liste des comptes publiée le 2001 février, liste déterminée par le Comité indépendant d'investigation des personnalités éminentes (« ICEP » ou « enquête ICEP ») comme étant probablement ou peut-être celles de Victimes de persécutions nazies.

« The Claimant has made a plausible showing that the Account Owner was a Victim of Nazi Persecution. The Claimant stated that the Account Owner was Jewish, and that she was forced to go into hiding in southern France in order to escape the Nazis. »

Le requérant a fait la démonstration plausible de ce que le propriétaire du compte était une victime de persécution nazie. Le prestataire a déclaré que le propriétaire du compte était juif et qu'elle a été forcée de se cacher dans le sud de la France pour échapper aux nazis.

« The Claimant has plausibly demonstrated that the Account Owner is his mother by submitting documents including an excerpt from Les Maréchaux de la Revolution et de la Monarchie de Juillet: Leur Familie et Leur Descendance (The Marshals of the Revolution and the July Monarchy: Their Families and Their Descendants), indicating that the Claimant is the son of [REDACTED] and [REDACTED] (also known as Delia) [REDACTED], who was married to [REDACTED] until 1937. »

Le requérant a fait la plausible démonstration de ce que le propriétaire du compte est sa mère, en présentant des documents dont un extrait des Maréchaux de la Révolution et de la monarchie de Juillet : leur famille et leur descendance indiquant que le requérant est le fils de [Georges Schiff Giorgini] et [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (connue aussi sous le nom de Delia) [Clauzel], qui a été mariée avec [Georges Schiff Giorgini] jusqu'à 1937.

« The Bank’s records indicate that the account was closed to fees by the Bank. »

Les registres de la Banque indiquent que le compte a été fermé par la Banque.

« The CRT has determined that an Award may be made in favor of the Claimant. First, the claim is admissible in accordance with the criteria contained in Article 18 of the Rules Governing the Claims Resolution Process, as amended (“the Rules”). Second, the Claimant has plausibly demonstrated that the Account Owner was his mother, and that relationship justifies an Award. Finally, the CRT has determined that neither the Account Owner nor her heirs received the proceeds of the claimed account. »

Le CRT a conclu qu'une sentence peut être rendue en faveur du requérant. Premièrement, sa requête est recevable, car conforme aux critères énoncés dans l'article 18 des règles régissant le processus de règlement des réclamations (règlement amendé). Deuxièmement, le requérant a plausiblement démontré que le propriétaire du compte était sa mère et que ce lien de parenté justifie ladite sentence. Enfin, le CRT a déterminé que ni le propriétaire du compte ni ses héritiers n'ont reçu le produit du compte revendiqué.

« Pursuant to Article 29 of the Rules, when the value of an account is unknown, as is the case here, the average value of the same or a similar type of account in 1945 is used to calculate the current value of the account being awarded. Based on the ICEP investigation, in 1945 the average value of an account of unknown type was 3,950.00 Swiss Francs. The current value of this amount is calculated by multiplying it by a factor of 12.5, in accordance with Article 31(1) of the Rules, to produce a total award amount of 49,375.00 Swiss Francs. »

En vertu de l'article 29 des règles, lorsque la valeur d'un compte est inconnue, comme c'est le cas en l'espèce, la valeur moyenne dudit compte, ou d'un type de compte similaire en 1945, est utilisée pour calculer la valeur actuelle du compte concerné. Sur la base de l'enquête ICEP, en 1945, la valeur moyenne d'un compte de type inconnu était de 3 950,00 francs suisses. La valeur actuelle de ce montant est calculée en la multipliant par un facteur de 12,5, conformément à l'article 31, paragraphe 1, des règles, de telle sorte qu'on obtient un montant total de 49 375,00 francs suisses.

« The Claimant should be aware that, pursuant to Article 20 of the Rules, the CRT will carry out further research on his claim to determine whether there are additional Swiss bank accounts to which he might be entitled, including research of the Total Accounts Database (consisting of records of 4.1 million Swiss bank accounts which existed between 1933 and 1945). »

Le requérant doit savoir que, conformément à l'article 20 du règlement, le CRT procédera à d'autres recherches sur sa réclamation afin de déterminer s'il existe d'autres comptes bancaires suisses auxquels il pourrait avoir droit, et que ces recherches seront étendues à la base de données constituée des registres des 4,1 millions de comptes bancaires suisses qui existaient entre 1933 et 1945.

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En 2003, montant de l'ancien compte bancaire de Délia Clauzel : 49,375.00 Swiss Francs, soit 43 868.82 Euros. Le déblocage de ce compte-là vaut peut-être bien, de la part d'Ellis Schiff Giorgini, quelques omissions ou approximations...

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1. Nils Gascuel. Dans le Midi de Lacan. Le mouvement psychanalytique dans le midi de la France. Chapitre 13 : Le double jeu de Laforgue, p. 156. Éditions Érès. 2016.

2. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 353. Éditions Érès.

3. Élisabeth Roudinesco et Michel Plon. Dictionnaire de la psychanalyse. Seconde édition, p. 616. Éditions Fayard. 2000.

4. Cf. Nils Gascuel. Dans le midi de Lacan. Chapitre 5 : « Marseille, capitale européenne de la culture 1940 », p. 60 sqq.

5. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 339.

6. Anna Freud deviendra, elle aussi, psychanalyste.

7. Patrick Modiano. Un pedigree, p. 19. Gallimard. Coll. Folio. 2011.

8. Nathalie Beaux. Michela Schiff Giorgini. La dame de Soleb.

9. Alain de Mijolla (1996). « La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». In Cliniques méditerranéennes, p. 9-30. 1996.

10. Élisabeth Roudinesco et Michel Plon. Dictionnaire de la psychanalyse. Seconde édition, p. 616.

11. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 408.

12. Cf. Alain de Mijolla. La France et Freud. Tome 1. « 1946-1953 : Une pénible renaissance ». PUF. 2012.

13. Mijolla Alain de (1996). La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique. In « Cliniques méditerranéennes ». 1996. Nº 49-50, p. 9-30.

14. Délia aide son mari. Jalil Bennani. « Psychanalyse en terre d'Islam

15. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 408.

16. C.A. Pierson. « Paléophrénie réactionnelle. Psychopathologie de l’impulsion morbide en milieu Nord-Africain ». Maroc médical, avril 1954, p. 646. Cité par Jalil Bennani in Psychanalyse en terre d'Islam, p 23.

17. Cf. Christian Gaillard, etc. « Archétypes et/ou fantasmes originaires. Une rencontre et un débat entre analystes freudiens et analystes jungiens ». In Cahiers jungiens de psychanalyse 2011/1 (n° 133).

18. Ibidem.

19. Lettre citée par Alain de Mijolla in La France et Freud T.2 1954-1964 : D'une scission à l'autre. Année 1961. PUF. 2012.

20. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 402.

21. Classé dans : Philosophie, Histoire Mots clés : aucun

Le pendule des bras

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

« D'aveugles païens ont reconnu l'invisibilité que l'homme a en commun avec Dieu. La figure voilée du corps, [le côté face de] la tête et l'extrémité des bras, sont le schéma visible dans lequel nous avançons : en réalité pourtant, ce n'est rien qu'un indice de l'homme caché en nous. »

« Blinde Heyden haben die Unsichtbarkeit erkannt, die der Mensch mit GOTT gemein hat. Die verhüllte Figur des Leibes, das Antlitz des Hauptes, und das Äußerste der Arme sind das sichtbare Schema, in dem wir einher gehn; doch eigentlich nichts als ein Zeigefinger des verborgenen Menschen in uns. »

Johann Georg Hamann. Aesthetica in nuce, p. 39. Texte daté de 1762. Traduction Henry Corbin. Éditions Ismael.

Aveugle à toi-même,
tu te meus dans l’ouvert du champ toujours neuf
que font venir pour toi seul
ton pas,
ton regard,
le pendule de tes bras.
Ce qui point dans le miroir
n’est pas toi,
mais seulement ton fantôme,
ta figure voilée.
Tu t’emportes ainsi dans ton monde,
sans pouvoir jamais rencontrer
la personne inconnue
que tu portes en toi,
ni d’ailleurs aucune
des autres personnes
qui se meuvent, si loin si près,
dans l’ouvert de leur monde à elles.
L'invisible est nostalgie.

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