Vue par François René de Chateaubriand, la chute de Robespierre

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Histoire, Poésie Mots clés : aucun

Le 14 juillet 1789, François René de Chateaubriand est témoin de la prise de la Bastille avec ses sœurs Julie et Lucile.

« J'assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur (1) : si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les tours. De Launey, arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville ; le prévôt des marchands, Flesselles (2), a la tête cassée d'un coup de pistolet » (3).

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De gauche à droite : Bernard René Jourdan, marquis de Launay (1740–14 juillet 1789, Paris, assassiné) ; Jacques de Flesselles (Paris, 1730-14 juillet 1789, Paris, assassiné).

Le 22 juillet 1789, François René de Chateaubriand est témoin d'un spectacle plus horrible encore.

« J'étais aux fenêtres de mon hôtel garni avec mes sœurs et quelques Bretons ; nous entendons crier : "Fermez les portes ! fermez les portes !" Un groupe de déguenillés arrive par un des bouts de la rue ; du milieu de ce groupe s'élevaient deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées, que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique : c'étaient les têtes de MM. Foullon (4) et Bertier (5). Tout le monde se retira des fenêtres ; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies. L'œil d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage obscur du mort ; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents mordaient le fer... » (6)

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De gauche à droite : Joseph François Foullon, dit Foulon de Doué, baron de Doué (Saumur, 1715-22 juillet 1789, Paris, assassiné) ; Louis Bénigne François Bertier de Sauvigny (Paris, 1737 22 juillet 1789, Paris, assassiné).

En 1791, sur le conseil de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, ex-ministre de Louis XVI, François René de Chateaubriand s'embarque pour l'Amérique où il reste jusqu'en 1792. Le 15 juillet 1792, il se rend avec son frère à Coblenz où tous deux se mettent au service de l'armée des Princes. Grièvement blessé au siège de Thionville (24 août 1792-16 octobre 1792), François René de Chateaubriand émigre ensuite à Londres où il arrive le 21 mai 1793 et d'où il ne regagnera la France qu'en 1800.

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Jean Duplessis-Bertaux (1747-1818), dessinateur, Alfred Martin, graveur (1839-1903), La charrette des suppliciés ou La bière des vivants, gravure extraite de La Démagogie en 1793, ou Histoire, jour par jour, de l'année 1793 de Charles Aimé Dauban, Paris, H. Plon, 1868.

C'est à Londres que François René de Chateaubriand apprend la mort de Jean Baptiste Auguste de Chateaubriand, son frère, d'Aline Thérèse Le Peletier de Rosanbo, sa belle-sœur, de Louis Le Peletier de Rosanbo, ex-président à mortier, père de Thérèse Aline, de Marguerite Thérèse de Lamoignon de Malesherbes, fille de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, épouse de Louis Le Peletier de Rosanbo et mère de Thérèse Aline, tous guillotinés le 22 avril 1794.

François René de Chateaubriand entreprend alors la rédaction de son premier livre, L’Essai historique, politique et moral, sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise. Publié à Londres le 18 mars 1797 et « dédié à tous les partis », l'ouvrage passe d'abord inaperçu. Il ne connaîtra un début de fortune critique qu'à partir de 1826, date à laquelle Chateaubriand, devenu entre temps célèbre, en publiera chez l'éditeur Ladvocat une nouvelle version annotée, d'où éclairée par le temps qui a passé.

Dans son Essai historique, politique et moral, sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise, Chateaubriand évoque, entre autres, la chute de Robespierre à la lumière de celle du général athénien Théramène, vainqueur de la flotte spartiate en 410 av. J.-C. à Cyzique, instigateur en 411 av. J.-C de la prise du pouvoir par les Trente Tyrans, négociateur en 404 av. J.-C de la reddition d’Athènes à la puissance spartiate, traître à la patrie ou conservateur modéré qui craint les dérives de son propre camp ? en tout cas condamné en 404 av. J.-C par son rival Critias à boire la ciguë. En Théramène, Chateaubriand voit une préfiguration de Robespierre, et en Critias, une préfiguration de Marat : « Ce Despote avait tous les vices de ceux qui désolèrent si longtemps la France. Athée par principe, sanguinaire par plaisir, tyran par inclination, Critias renioit, comme Marat, les dieux et les hommes. [...]. Critias disoit, comme Marat, qu’il falloit à tout hasard faire tomber les principales têtes de la ville. Théramènes, avec plus de talens, avoit aussi plus de souplesse. » (7)

Accusation de Théramènes, son Discours & celui de Critias. Accusation de Robespierre. Extrait du chapitre V de l'Essai historique, politique et moral, sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise.

« Une des époques les plus mémorables de notre révolution est sans doute celle de la chute de Robespierre. Ce tyran, auquel il ne restoit plus qu'un degré à franchir pour s'asseoir sur le trône, résolut d'abattre la tête du modéré Tallien, de même que Critias s'étoit défait de Théramènes. Il reparut à la Convention après une longue absence. On auroit dit que le froid de la tombe colloit déjà la langue du misérable à son palais ; obscur, embarrassé, confus, il sembla parler du fond d'un sépulchre. Une autre circonstance non moins remarquable, c'est que son discours dont on avait ordonné l'impression par la plus indigne des flatteries, n'étoit pas encore sorti de la presse, que déjà l'homme tout puissant qui l'avoit prononcé avoit péri du dernier supplice. Ô Altitudo (8) !

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Jean Lambert Tallien brandissant un poignard à la tribune de la Convention le 9 Thermidor, gravure de Lecouturier d'après un dessin d'Auguste Raffet (1804-1860), Paris, publié par Furne et W. Coquebert, 1847.

Enfin le jour des vengeances arriva. On conçoit à peine comment Robespierre, qui devoit connaître le cœur humain, fit dénoncer aux Jacobins les Députés qu'il vouloit perdre ; c'étoit les réduire au désespoir, & les rendre par cela même formidables. Ils allèrent donc à la Convention, résolus de périr, ou de renverser le Despote. Celui-ci exerçoit encore un tel empire sur ses lâches collègues, qu'ils n'osèrent d'abord l'attaquer en face ; mais s'encourageant peu à peu les uns les autres, l'accusation prit enfin un caractère menaçant. Robespierre veut parler, les cris d'à bas le Tyran retentissent de toutes parts. Tallien (9) sautant à la Tribune : « Voici », dit-il, « un poignard pour enfoncer dans le sein du Tyran, si le décret d'accusation est rejeté ». Il ne le fut pas. Barrère abandonnant son ami & se portant lui-même comme délateur, fit pencher la balance contre le malheureux Robespierre. On l'arrête. Délivré par les Jacobins, il se réfugie à l'Hôtel-de-Ville, où il essaie vainement d'assembler un parti. Mis hors la loi par un décret de la Convention, déserté de toute la terre, il ne put même échapper à ses ennemis, par ce moyen qui nous soustrait à la persécution des hommes, & la fortune le trahit jusqu'à lui refuser le suicide. Arraché par les gardes de derrière une table où il avait voulu attenter à ses jours, il fut porté, baigné dans son sang, à la guillotine. Robespierre sans doute n'offroit par sa mort qu'une foible expiation de ses forfaits ; mais quand un scélérat marche à l'échafaud, la pitié alors compte les souffrances, & non les crimes du coupable. » (10)

À lire aussi :

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Les yeux de Robespierre
Robespierre en enfer, visité par le Christ
Robespierre chez Madame Dangé, place Vendôme
Figures énigmatiques de la Révolution française chez Fred Vargas et chez Patrick Wald Lasowski

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1. Bernard René Jourdan, marquis de Launay (1740–14 juillet 1789, Paris, assassiné), dernier gouverneur de la Bastille, lynché le 14 juillet 1789 par la foule, puis décapité afin que sa tête puisse être promenée au bout d'une pique.

2. Jacques de Flesselles (Paris, 1730-14 juillet 1789, Paris, assassiné), Intendant en Normandie, en Auvergne et à Lyon, successeur depuis le 21 avril 1789 de Louis le Peletier de Mortefontaine, marquis de Montmélian, à la charge de prévôt des marchands de Paris, assassiné d'un coup de pistolet le 14 juillet 1789, puis décapité afin que sa tête puisse être promenée au bout d'une pique.

3. François René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, tome I, livre V.

4. Joseph François Foullon, dit Foulon de Doué, baron de Doué (Saumur, 1715-22 juillet 1789, Paris, assassiné), successeur de Jacques Necker au ministère des Finances, pendu puis décapité devant l'Hôtel de ville de Paris le 22 juillet 1789.

5. Louis Bénigne François Bertier de Sauvigny (Paris, 1737 22 juillet 1789, Paris, assassiné), gendre de Joseph François Foullon ; intendant (maire) de Paris depuis le 13 septembre 1776, pendu puis démembré devant l'Hôtel de ville de Paris le 22 juillet 1789.

6. François René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, tome I, livre V.

7. François René de Chateaubriand, Essai historique, politique et moral, sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise, chapitre V, « Accusation de Théramènes, son Discours & celui de Critias. Accusation de Robespierre. », Londres, chez J. Deboffe, Gerrard Street ; J. Brett, Picadilly ; etc., 1797, pp. 413-414.

8. Altitudo (latin) : ici, profondeur [de la chute].

9. Jean-Lambert Tallien (Paris, 1767-1820, Paris), journaliste, membre de la Commune insurrectionnelle de Paris en 1792, défenseur des massacres de Septembre, élu député à la Convention sur les bancs de la Montagne, membre du Comité de sûreté générale en 1792, défenseur de Marat en 1793, envoyé en mission à Bordeaux, amoureux de Thérésa Cabarrus, ex-épouse d’un ci-devant, défenseur ensuite de suspects, dénoncé pour modérantisme, opposant à la Grande Terreur, déterminé par Thérésia Cabarrus, dit-on, à entrer dans la conjuration contre Robespierre.

10. François René de Chateaubriand, Essai historique, politique et moral, sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise, chapitre V, « Accusation de Théramènes, son Discours & celui de Critias. Accusation de Robespierre », p. 420 sqq.

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