Robespierre vu par Jean-Philippe Domecq en 1984

Rédigé par Christine Belcikowski 2 commentaires
Classé dans : Histoire, Poésie Mots clés : aucun

En 1984, Jean -Philippe Domecq dédie à la figure de Robespierre un beau récit intitulé Robespierre derniers temps. Le récit débute après les deux tentatives d'assassinat auxquelles Robespierre a échappé le 3 prairial an II (22 mai 1794).

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Le 3 prairial an II, Henri Admirat, 50 ans, ancien agent de la Loterie royale, part, muni de pistolets, à la recherche de Robespierre pour l'assassiner. Comme il ne le trouve pas, il retourne le soir chez lui, pris de boisson. Il réside rue Favart (IIe arr.), dans le même immeuble que Collot d'Herbois, membre du Comité de salut public. Lorsque Collot d'Herbois paraît, Henri Admirat tire sur lui, sans le blesser, car ses pistolets ont fait long feu. Il sera guillotiné, revêtu de la chemise rouge des assassins et empoisonneurs, le 29 prairial an II (17 juin 1794).

Le même 3 prairial an II, Aimée Cécile Renault, 20 ans, fille d'un maître cartier papetier parisien établi rue de la Lanterne-en-la-Cité (IVe arr.), sort de la maison de ses parents pour se rendre chez sa couturière, qui demeure au nº 25 de la rue des Deux-Ponts dans l'île Saint-Louis (IVe arr.). On perd sa trace à partir de 18h. À 21h, elle est arrêtée rue Saint-Honoré, dans la cour de la maison Duplay. Robespierre habite, comme on sait, au premier étage de cette maison. Dans le baluchon de Cécile Renault, on trouve, outre un déshabillé qu'elle a fait retoucher par la couturière, un petit couteau. Cécile Renault se serait rendue chez Robespierre pour « voir comment était fait un tyran ». Elle sera guillotinée, elle aussi, revêtue de la chemise rouge des assassins et empoisonneurs, le 29 prairial an II (17 juin 1794). Antoine, Antoine Jacques sont frère, et Edmée Jeanne, sa tante, religieuse, seront guillotinés en même temps qu'elle.

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Quatre jours plus tard, le 7 prairial an II (26 mai 1794), Robespierre prononce à la Convention un Discours sur les deux tentatives d'assassinat dont il a été l'objet de la part de l'Admiral [sic] et de Cécile Renault. La Convention décède par acclamation que que « le discours du citoyen Robespierre sera inséré dans le Bulletin ; qu'il sera imprimé aussi sous la forme ordinaire et traduit dans toutes les langues ; qu'il en sera donné six exemplaires à chaque membre de la Convention. »

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En-tête du Discours prononcé par Robespierre le 7 prairial an II. Pour lire la totalité de ce discours : bibliothèque-numérique.citedulivre-aix.com.

Le récit de Jean-Philippe Domecq débute in medias res. Robespierre travaille chez lui à la rédaction de son discours du 7 prairial an II. Dans la cour, entre un menuisier, tandis que Blount, le chien de Robespierre, « tourne autour de son écuelle, près de la pompe. »

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Au nº 366 de la rue Saint-Honoré, cour de l'ancienne maison Duplay.

« L’eau a giclé au visage, les mains se posent au bord de la cuvette. Le visage reste penché, l’eau ruisselle sur la pommette, dégoutte du menton. Mèches de cheveux entre col et peau, blondes encore et presque grises. La main droite se saisit de la serviette, le buste se redresse, la serviette enveloppe le visage, étoffe rêche entre les ongles, qui s’attardent aux tempes.

Frémissement de soie, il a enfilé sa robe de chambre et regagné la pièce voisine. On le retrouve près de la fenêtre, lisant un feuillet. Les carreaux ont la clarté bleue de l’aube, un peu d’humidité perle au bas des vitres. La peau sur la joue est de papier mâché, son grain redevient lisse à la saillie du maxillaire.

Des pas dans le corridor de planches. Simon-à-la-jambe-de-bois est entré sous le porche. Brount, son poil roux, le devance dans la cour et vient tourner autour de son écuelle, près de la pompe.

Il a relevé ses lunettes, deux cercles d’argent brillent entre les cheveux. La gazette dépliée sur le bureau, il la jette sur le lit.

Réajuste ses lunettes, reprend la lecture du feuillet manuscrit, s’asseyant distraitement. Il se penche sur les autres pages. De temps à autre on l’entendra raturer, griffonner ; il y aura aussi le frottement du rabot dans la cour. L’image ne bougera plus guère, on entendra :

“ Je ne suis pas étonné de constater que nos ennemis s’attachent à nos pas pour nous ôter la vie, plutôt qu’à nos principes pour en triompher ” — non, il rature. Et dans l’interligne : Il est plus facile de nous ôter la vie, que de triompher de nos principes.

Survole quelques lignes, et : Quand les puissances de la terre se liguent contre un représentant du peuple — barre ces derniers mots — Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu  — va pour rayer, puis reprend : un faible individu, sans doute, il ne doit pas s’obstiner à vivre. On l’entend murmurer : Aussi, n’avons-nous pas fait entrer dans nos calculs l’avantage de vivre longuement. J’ai assez vécu.

Il rature ces trois mots, et passe au feuillet suivant : Je trouve même que « la situation… Griffonne : Je trouve même, pour mon compte, que la situation où les ennemis de la République m’ont placé n’est pas sans avantage. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà… Quelqu’un dans l’escalier. Il va ouvrir. Entre le perruquier.

… Un nuage de poudre, qu’a vaporisé le perruquier, nimbe la tête. On voit vaguement la manche de batiste, le poignet pâle, la main qui maintient un cornet de papier masquant le visage. Le dossier de la chaise, contre le tablier du barbier, blanchit peu à peu. On ramasse le bol où moussait un restant de savon à barbe.

… À l’angle de la table, l’encrier de plomb. Les feuillets. Debout, le buste incliné vers la table, il les relit, tout en boutonnant son gilet. Sa main, d’une virevolte, fait mousser le nœud bouffant de la cravate. Machinalement il se rassoit, prend la plume : … que par l’amour de la liberté — rature : que par l’amour de la patrie et par la soif de la justice ; et dégagé plus que jamais de toute considération personnelle, je…  — murmure entre ses dents, puis : … Plus ils se dépêchent de terminer ma carrière ici-bas  — murmures sur les bancs à gauche — plus je veux me hâter de la remplir d’actions utiles au bonheur de mes semblables. — Premiers applaudissements dans les tribunes. — Je leur laisserai du moins un testament, dont la lecture fera frémir les tyrans et tous leurs complices ; je révélerai peut-être des secrets redoutables — la main effleure le bois de la tribune, se referme à l’angle du pupitre.

Quand nous serons tombés sous leurs coups, il n’y a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglants jurer d’exterminer le dernier des ennemis du peuple. (Ici les journalistes indiquent : “ Les citoyens placés dans les tribunes et ceux qui remplissaient la salle, agitent leurs chapeaux en signe d’adhésion et répètent, à plusieurs reprises, les cris de Vive la République ! Périssent les tyrans ! ”).

Quelle ressource leur reste-t-il donc ? L’assassinat.

Ils espéraient d’exterminer la représentation nationale par la révolte soudoyée. (…) Ils ne rougirent pas de l’annoncer d’avance à la face de l’Europe.  — L’œil va de gauche et de droite. — Ce projet a échoué. Que leur reste-t-il ? L’assassinat.

Ils ont cherché à dissoudre la Convention nationale par l’avilissement et par la corruption : la Convention nationale a puni leurs complices, et s’est relevée triomphante  — une vague d’applaudissements s’annonce — mais il leur reste l’assassinat.

Ils ont essayé de dépraver la morale publique — temps d’arrêt — nous avons commandé la vertu, au nom de la République ; il leur reste l’assassinat.

Enfin… enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoi sonnements, athéisme, corruption, famine, assassinats, ils ont prodigué tous les crimes ; il leur reste encore l’assassinat, ensuite l’assassinat, et puis encore l’assassinat.

Les applaudissements, commandés par les tribunes, descendent vers les bancs, où les députés se lèvent.

Il a la tête penchée vers le pupitre, prend un autre feuillet.

Sur un banc du premier rang, au cours d’une séance semblable, Gérard a noté au bas de son croquis : “ Les yeux verts, le teint pâle, habit nankin rayé vert, gilet « blanc rayé bleu, cravate blanche rayée rouge ” (croquis d’après nature à une séance de la Convention).

En disant ces choses, j’aiguise contre moi des poignards, et c’est pour cela même que je le dis. (…) J’ai assez vécu…

Derrière, le faux marbre peint sur toile décolla un peu du mur.

Il y eut une dernière envolée. Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées. (…) Nous vous tracerons de notre sang la route de l’immortalité  — et tandis qu’on votait l’impression du discours à cent cinquante mille exemplaires, l’orateur descendit les neuf marches et se fraya péniblement un chemin, nous disent les journalistes, “ parmi une foule de citoyens excités par la joie de voir un patriote échappé aux fers des assassins ”. De même, lorsqu’il était allé à la tribune, les patriotes étaient “ venus en foule jurer de mettre un terme aux attentats ”.

Coup sur coup, il venait d’échapper à deux tentatives d’assassinat. » (1)

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1. Jean-Philippe Domecq, Robespierre derniers temps, Paris, Le Seuil, collection Fiction et Cie, 1984.

2 commentaires

#1  - Michel Benoit a dit :

Bonjour, connaissez-vous mon ouvrage " Saint-Just la liberté ou la mort" aux éditions de Borée. Je suis certain que mon portrait de Saint-Just, décrit quelques heures avant sa mort et préfacé par Bernard Vinot, vous intéressera. Je pense qu'il a lieu d'être aux côté de celui du grand Jean-Philippe Domecq.
Merci pour votre site. C'est du bonheur !
Coradialement,

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#2  - Christine Belcikowski a dit :

Bonjour, et merci de votre appréciation.
Je vais me faire un plaisir de lire votre Saint-Just.
À plus tard.
Cordialement,
Christine Belcikowski

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