Loin du café Corazza. Louis Pierre Dufourny au club des Jacobins

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Club des Jacobins, rue Saint-Honoré, et club des Cordeliers, rue de Thiomville (aujourd'hui rue Dauphine). Extrait du Plan de la Ville et Faubourg de Paris divisé en 12 Municipalités, 1797, par Pierre Jean (1754-1829).

Dès le 30 décembre 1793, les Cordeliers dénonçaient par voie d'affiche Pierre Nicolas Philippeaux, François Louis Bourdon, dit Bourdon de l’Oise, Fabre d’Églantine, Camille Desmoulins et Louis Pierre Dufourny. Pourtant fondateur du club des Cordeliers, mais opposé à ce qu'il tient pour la dérive sectionnaire de ce club, Dufourny a cessé d'y paraître depuis le 2 septembre 1793. Le 26 janvier 1794, comme Philippeaux, Bourdon de l’Oise et Camille Desmoulins, il se voit signifier sa radiation effective. Le cas de Fabre d'Églantine ne fait plus débat, puisque, depuis le 13 janvier 1794, ledit Fabre d'Églantine se morfond à la prison du Luxembourg.

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De gauche à droite : Pierre Nicolas Philippeaux (1754-5 avril 1794, guillotiné) ; François Louis Bourdon, dit Bourdon de l’Oise (1758-1798, Sinnamary, Guyane, déporté) ; Camille Desmoulins (1760-5 avril 1794, guillotiné). Au moins de façon connue, il n'existe pas de portrait de Louis Pierre Dufourny.

Pierre Nicolas Philippeaux et François Louis Bourdon, dit Bourdon de l'Oise, se trouvent accusés d'avoir calomnié les généraux révolutionnaires de la Vendée. Les Cordeliers, dont le général Rossignol constitue alors une figure respectée, reprochent plus spécialement à Bourdon de l'Oise, envoyé à l'armée de l'Ouest, d'avoir retiré son commandement audit général Rossignol après la défaite des troupes républicaines, les 21 et 22 novembre 1793, devant Dol.

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« Je suis né d'une famille pauvre... » Jean Antoine Rossignol (Paris, 1759-1802, Mutsamudu, île d'Anjouan, Comores, déporté).

Exclu du club des Cordeliers, Louis Pierre Dufourny continue de déployer au club des Jacobins, dans le même temps, une activité intense, qui est celle d'un idéologue vertueux, partisan d'un jacobinisme fortement centralisateur, d'où hostile à ce qu'il tient pour la dérive fédéraliste des sociétés sectionnaires et inquiet des effets délétères qui suivent selon lui trop souvent de la dérive en question.

Les volumes 5 et 6 du Recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins de Paris proposé par François Alphonse Aulard permet de suivre passim, de façon éclairante, le fil des interventions que Pierre Louis Dufourny multiplie à ce même club des Jacobins durant la période qui nous intéresse ici, i.e. celle qui court du 13 janvier 1794, date de l'arrestation de Fabre d'Églantine, au 30 mars 1794, date de l'arrestation de Danton et consorts. (1)

26 janvier 1794

Le 26 janvier 1794, après avoir radié de leur club Philippeaux, Bourdon de l’Oise, Camille Desmoulins et Dufourny, les Cordeliers se rendent au club des Jacobins afin d'obtenir de ces derniers la radiation des mêmes Philippeaux, Bourdon de l’Oise, Camille Desmoulins et Dufourny.

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Séance du club des Jacobins, sis rue Saint-Honoré, dans l'ancien couvent des Frères Jacobins. Cf. G. Lenotre, Paris révolutionnaire, Firmin-Didot et Cie, 1895, p. 317 sqq. : « C'était une longue pièce, bien aérée, bien voûtée, fort éclairée par six hautes fenêtres mansardes, et ornée des portraits de dix-huit religieux célèbres de l'ordre de Saint-Dominique. [...]. Il faut se représenter une longue galerie garnie dans tout son pourtour de bancs en amphithéâtre : d'un côté, sur une estrade, le fauteuil du président ; au dessous, la table où travaillent les secrétaires, et en face, l'étroite et haute chaire où se place l'orateur. Comme fond au tableau s'estompent, entre les carrés remplis de livres, de graves figures peintes de dominicains, drapés dans leurs robes blanches, de sombres silhouettes de juges aux tribunaux d'inquisition. Même un autel pour dire la messe avait été conservé et se dressait à l'extrémité de la salle du club ». Le tuyau qui s'élève au premier plan et qui se prolonge au-dessus de la salle est celui du poêle.

Au club des Jacobins, distinguant le cas de Bourdon de l'Oise et de Philippeaux, de celui de Camille Desmoulins, Pierre Louis Dufourny se prononce pour la radiation de Camille Desmoulins, dont les derniers écrits réclament, dans le sillage de Danton, que la « Pitié », ou « l'Indulgence », succède enfin à la Terreur.

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Extrait du n° 4 du Vieux cordelier, journal de Camille Desmoulins, daté du 20 décembre 1793.

Robespierre rend hommage au patriotisme de Dufourny, mais il se plaint de ce que, en distinguant le cas de Camille Desmoulins de celui Bourdon de l'Oise et de Philippeaux, lui, Dufourny « n'ose pas discuter les intrigues ». Suite à quoi, Robespierre préconise « que l'on s'occupe de discuter l'intrigue générale, en ne prenant pas des intrigants isolés pour l'objet de la discussion ». Du coup, la séance se termine, au grand dam des Cordeliers, sans qu'ait pu être actée aucune des radiations demandées.

27 janvier 1794

Le 27 janvier 1794, toujours au club des Jacobins, les demandes d'affiliation de quelques Sociétés populaires nouvellement fondées suscitent un débat animé.

Certains des membres du club jugent ces demandes suspectes : « Je vois dans ce mouvement nouveau de Sociétés nouvelles », dit Philibert Simond (1755-13 avril 1794, guillotiné), député du Bas-Rhin, « la main de Pitt qui les pousse. La Société-mère jugera dans sa sagesse, mais j'aurai fait mon devoir en lui proposant de suspendre toute affiliation nouvellement demandée. Je demande que la Société n'accorde aucune affiliation jusqu'à la paix ». La formule fait écho à celle de Saint-Just qui, déclarant le 10 octobre 1793 que « le Gouvernement [serait] révolutionnaire jusqu'à la paix », annonçait par là que la nouvelle Constitution, proclamée le 24 juin 1793, se trouvait suspendue, elle aussi, « jusqu'à la paix ».

D'autres membres du club plaident pour une sélection bienveillante des affiliations demandées. « Je pense qu'on doit écarter des Sociélés populaires tous les intrigants, les patriotes de circonstance », déclare Louis Sentex (2) ; « mais je pense aussi qu'il serait impolitique, qu'il serait nuisible à la liberté que les Jacobins refusassent leur affiliation à des Sociétés qui n'ont eu la possibilité physique de se former qu'à une époque très nouvelle, depuis que des hommes énergiques et révolutionnaires ont enflammé de l'amour de la patrie, ont électrisé par le feu de leurs discours des citoyens éloignés du centre de la Révolution. N'entravons pas le progrès du patriotisme. »

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Georges Couthon, dit Aristide Couthon (1755-28 juillet 1794, guillotiné), député du Puy-de-Dôme, membre du Comité de salut public du 10 juillet 1793 au 28 juillet 1794.

D'autres membres du club encore préconisent une sélection très prudente : « Cette question est très délicate et de la plus grande importance », observe Georges Couthon, membre du Comité de salut public, alter ego ici d'un Robespierre absent ce jour-là :

« Je crois qu'on doit la discuter avec la plus sévère attention. Il n'est que trop vrai que la majeure partie de ces nouvelles Sociétés est composée de praticiens et de gens pires encore. Quant aux Sociétés plus anciennes, et qui ne sont pas affiliées à la Société des Jacobins, elles ne sont pas moins suspectes. Il faut examiner la conduite qu'elles ont tenue dans les circonstances difficiles. Je demande donc qu'on refuse l'affiliation aux Sociétés formées depuis le 31 mai [date de l'exclusion et de l'arrestation des députés Girondins de la Convention nationale, sous la pression de la Commune de Paris et de la Garde nationale], et qu'on ne l'accorde aux anciennes qu'après avoir examiné leur conduite ultérieure à cette époque.

N'oublions pas qu'après la mort du roi il sortit du cadavre de la monarchie une infinité d'insectes venimeux, qui ne sont pas assez stupides pour en essayer la résurrection, mais qui savent très bien qu'entre l'aristocratie et la démocratie pure il peut intervenir plusieurs modifications ou plusieurs manières de tourmenter le corps politique, et de mêler à son existence un poison subtil qui en perpétue les convulsions et en prépare encore la ruine, comme un corps malsain est entre les mains des charlatans jusqu'à la mort. Eh bien ! les nouvelles Sociétés qui se forment aujourd'hui ont parmi elles des individus gangrenés, qui en provoquent la formation pour en usurper les droits plutôt que pour en étudier les devoirs, et pour faire ensuite servir la Révolution à dévorer, comme Saturne, ses propres enfants. Je ne serais donc pas étonné, en voyant cette marche, qu'on vint dans quelque temps au bureau nous demander une affiliation pour une Société qui se sera formée dans les prisons. »

L'assemblée arrête qu'on refuse l'affiliation aux Sociétés formées depuis le 31 mai. Il reviendra éventuellement aux anciennes Sociétés, fidèles aux principes de la liberté, d'éclairer la Société-mère sur le patriotisme des nouvelles Sociétés.

Après que cet arrêté a été mis aux voix, adopté et maintenu dans toute son intégrité, Pierre Louis Dufourny intervient, persistant ici dans la défense de ce centralisme jacobin dont il a déjà fait montre en 1793, au cours de sa présidence du Département de Paris :

« J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser des Sociétés sectionnaires de Paris qui s'isolent dans un petit arrondissement. De même que chaque faux patriote a sa carte de citoyen, des patentes de tous les pas qu'il a faits ou qu'il n'a pas faits dans la Révolution, de même les intrigants des sections ont voulu avoir des Sociétés. Elles n'ont pas demandé l'affiliation ; elles ont voulu former un Comité central à l'Évêché, en opposition à la Société des Jacobins. »

Issu de plusieurs tentatives antérieures d'organisation inter-sectionnaire, formé le 1er avril 1793 à l'initiative de la section des Droits de l'Homme, le Comité de l'Évêché, ou Comité central des sections parisiennes, se veut alors l'émanation des électeurs parisiens qui, mus par le sentiment d'avoir été trahis ou abandonnés par la Convention nationale, aspirent désormais à l'exercice d'un pouvoir direct et qui tiennent à cet effet des réunions de concertation, souvent liées à l'élaboration de projets d'actions clandestines, d'où étroitement surveillées par la police. « On ne peut que soupçonner l'action d'un Jacques Roux [Jacques Roux, dit le prêtre rouge ou le petit Marat (1752-10 février 1794, suicidé en prison), chef de file des Enragés] dans la section des Gravilliers, celle de Jean Paul Marat dans la section de la Halle-aux-blés, celle d'Antoine François Momoro ou d'Antoine Marie Peyre [homme de loi] dans la section du Théâtre français ». Les rapports de police toutefois ne mentionnent pas les noms des acteurs de terrain. (3)

« Citoyens, ayez les yeux ouverts sur ces Sociétés sectionnaires et sur leur projet de Comité central », ajoute Pierre Louis Dufourny. « Il faut que toute Société populaire dans Paris soit générale, qu'on puisse y être admis (lorsqu'on en est digne), n'importe quel quartier, quelle section de la ville on habite, comme aux Jacobins, aux Cordeliers, à la Société fraternelle, etc. »

François Pierre Deschamps [1765-22 août 1794, guillotiné], agent de la Commission du commerce et des subsistances, familier de Robespierre, surenchérit :

« Ces Sociétés sont de petites Vendées. A peine, avant le 10 août, pouvions-nous, dans ma section du Muséum, nous compter quarante patriotes purs..... Eh bien ! à présent que la bataille est gagnée, il y en a cinq ou six cents. Et qui sont-ils, ces nouveaux patriotes ? Tous marchands, qui m'injuriaient lors du 10 août [prise des Tuileries et déchéance de Louis XVI], parce que j'avais accueilli chez moi deux Marseillais qu'ils traitaient de coupe-jarrets, qu'ils assuraient n'être venus à Paris que pour piller. Ce sont ces patriotes-là qui garnissent aujourd'hui la Société populaire. »

La proposition de Dufourny est adoptée.

Le même Pierre Louis Dufourny se trouve au demeurant impliqué alors dans la direction du Comité de salut public du département de Paris (4), qui organise des assemblées générales de délégués des sections et des communes du département de Paris, visant ainsi à recadrer la vie sectionnaire, et tendant de la sorte à accentuer la centralisation révolutionnaire.

9 février 1794

Le 9 février 1794 alors que le département de la Moselle, soucieux de réformer son administration, demande à la Société des Jacobins de « bien vouloir lui donner de son sein un agent national », Pierre Louis Dufourny souligne le danger qu'il y aurait pour le club des Jacobins, qui est « une Société d'opinions », à satisfaire semblable requête :

« Je déclare qu'une Société populaire a bien le droit de demander à tous, compte de leur conduite, et à ses autorités, compte de leur gestion, mais non de les nommer ; car, ayant ainsi le droit de censure et celui de nomination, on sent assez ce qui résulterait de cette confusion de pouvoirs, de cet accaparement de droits. J'ai été un des premiers à dénoncer l'abus dont il est aujourd'hui question, dans le temps où des ministres prenaient des Jacobins pour les mettre dans leurs bureaux, ou faisaient entrer aux Jacobins les sujets qu'ils occupaient. Redoutons les maux incalculables que pourrait produire ce mélange. Je demande l'ordre du jour sur la proposition de nommer un agent national pour le département de la Moselle. »

Lorsqu'un député blâme Didier Thirion (1763-1815) de n'avoir point défendu le département de la Moselle, dont il est représentant, Dufourny observe encore que, « dans la Société des Jacobins, on n'est pas député de tel ou tel département, mais de la nation entière ».

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Antoine Merlin, dit Merlin de Thionville (1762-1833), député de la Moselle.

Et lorsque Merlin de Thionville réitère, de la part du département de la Moselle, la demande d'envoi de quatre « missionnaires » du club des Jacobins, qui remettent ce département « dans la voie du salut de la patrie », Dufourny oppose une fin de non-recevoir à cette demande, et il est suivi par l'ensemble de l'assemblée.

Une députation de la Société de Versailles vient annoncer ensuite que les haines qui avaient divisé les deux Sociétés de cette commune ne subsistent plus. La réunion s'est faite, au grand contentement de tous les patriotes ; les deux Sociétés ont sacrifié leurs règlements, qui n'étaient pas semblables, et demandent que celle des Jacobins veuille bien leur accorder le sien, qui sera adopté dans toute son étendue, et qui deviendra le gage de la réunion.

Dufourny rend hommage au patriotisme dont les habitants de Versailles ont fait preuve depuis les débuts de la Révolution. Mais la Société de Versailles, d'après lui, doit s'épurer avant d'obtenir l'affiliation :

« Je ne demanderai pas s'il est resté dans les Sociétés réunies de Versailles quelques anciens valets ; on sent assez que, s'il s'en trouve un seul, celui-là n'a pas pu épurer les autres, et que le scrutin sera nul. Mais je déclare que vous devez vous tenir plus que jamais sur vos gardes. On intrigue aujourd'hui pour cela même ; on intriguera demain ; car les Sociétés sectionnaires, sur lesquelles l'esprit public s'est prononcé, doivent se rassembler demain ; elles veulent, pour éluder l'opinion, se réunir plusieurs ensemble ; on sent assez que, quand deux Sociétés se réunissent, l'épurement devient très difficultueux, puisque chacun a pour lui les anciens souteneurs de sa Société. Encore une fois, point de réunions en masse ! Il faut premièrement s'épurer chacun chez soi, puis ensuite se dissoudre, après quoi l'on peut, non se réunir, mais composer une nouvelle Société. »

La Société adopte, relativement à toutes les autres Sociétés, les conclusions de Dufourny.

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François Nicolas Vincent (1767-24 mars 1794, guillotiné), animateur du club des Cordeliers, secrétaire général du ministère de la Guerre en 1793).

11 février 1794

Le 11 février 1794, au club des Jacobins, on reproche à Mathieu Joseph Delcloche, président du Comité de présentation, par ailleurs chirurgien à l'Hôtel-Dieu, d'avoir présenté, sans l'autorisation dudit Comité, un rapport concluant à l'admission de François Nicolas Vincent au sein de la Société des Jacobins. On se souviendra ici que François Nicolas Vincent a été dénoncé et incarcéré à la prison du Luxembourg le 17 décembre 1793, à l'instigation de Louis Pierre Dufourny, et l'on sait aussi qu'il a été libéré le 2 février 1794, suite à l'intervention de ses partisans.

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Antoine François Momoro (1755-24 mars 1794, guillotiné), libraire-imprimeur, président de la section du Théâtre-Français.

On donne lecture d'une lettre écrite par Antoine François Momoro, qui est accusé d'avoir vivement sollicité Delcloche pour l'engager à faire le rapport en question. Dans cette lettre, Momoro prétend qu'il n'a pas parlé à Delcloche ; il mêle aux raisons qu'il allègue pour sa justification quelques éloges du patriotisme brûlant de Vincent. On donne ensuite lecture d'une lettre de Delcloche ; il déclare qu'il n'a pas parlé à Momoro, et qu'il a produit son rapport sans que personne l'ait sollicité.

Dufourny intervient :

« Il est reconnu que Delcloche a eu de longues communications avec Momoro. J'ai tout lieu de croire que Momoro, qui donne de si grands éloges à Vincent, a été égaré par l'amitié ; il y a eu dans cette affaire une intrigue, que j'éclaircirai quand les individus seront présents.

Moënne (5) déclare que Delcloche est un brave homme, qu'il a parlé quelquefois à Vincent, parce qu'il espérait avoir une place de médecin dans l'hôpital militaire qu'on doit fonder à Paris. Quelques membres demandent l'expulsion des accusés. Jean Marie Collot d'Herbois demande qu'on ne chasse pas un individu sur un simple commentaire de ses discours. Il propose qu'on s'en tienne à la motion de Dufourny.

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Jean Marie Collot d'Herbois (1749-1796, Sinnamary, Guyane, déporté), comédien, auteur dramatique rival de Fabre d'Églantine, député de la Seine, membre du Comité de salut public.

Dufourny réitère sa motion et demande que, dans la prochaine séance, les deux dénoncés soient présents pour entendre les reproches qu'on est en droit de leur faire. Après quelques débats, cette proposition est arrétée.

14 février 1794

Le 14 février 1794, Dufourny prend la parole relativement à Delcloche et à Momoro, dénoncés dans la dernière séance. Il déclare qu'il y a une intrigue dans cette affaire, et qu'il la développera lorsque la Société l'exigera.

Momoro engage Dufourny à parler. Dufourny demande que Momoro dépose sa correspondance avec Delcloche. Il avertit la Société qu'il y a une intrigue pour l'empêcher de parler, lui et plusieurs citoyens qui ont des faits à citer contre Vincent.

Delcloche dit qu'il n'a vu Momoro que dans le sein de la Société ; quant à Vincent, il ne s'est rencontré avec lui que deux fois. [Aaron ?] Martinet [graveur, marchand d'estampes, imprimeur libraire ?] reproche à Delcloche de se contredire, puisqu'il lui a affirmé, à lui Martinet, qu'il avait fait le rapport sur la présentation de Vincent, parce qu'il avait été tourmenté par Momoro pendant deux heures !

Un membre demande que Dufourny précise les faits, ou que la Société passe à l'ordre du jour. Dufourny entre dans de longues explications. Il établit que Delcloche en a imposé au Comité de présentation et à la Société, que Momoro a fait de même. Puis il incrimine la conduite générale de Momoro et de Vincent. Il rappelle que lui, Dufourny, a été camarade de Vincent et de Momoro dans le district des Cordeliers, et qu'il a été l'un des fondateurs du Club du même nom. Il fait l'historique de la conduite de Vincent, et lui reproche les défauts qu'il a remarqués en lui, et parmi lesquels il distingue l'ambition. Il fait connaître tout se qui s'est passé dernièrement aux Cordeliers, dont il a été expulsé, ainsi que les démarches de Vincent pour persécuter le département de Paris. Il pense que Vincent s'est fait un parti autant par la faveur que par l'amitié, et que l'on a voulu forcer la porte de la Société pour le faire recevoir. Il attribue à Momoro la précipitation de Delcloche, qui s'est laissé entraîner pour faire le rapport.

MOMORO. — Dufourny a fait l'apologie de Vincent jusqu'au 1er août ; ensuite il lui reproche des fautes d'ambition. Mais la Société doit s'apercevoir qu'il n'y a aucun rapport entre ces fautes et ma conduite ; les actions de Vincent me sont absolument étrangères pendant ce temps, parce que j'étais dans la Vendée. Quant au fait qui regarde la Société des Cordeliers, je déclare que j'ai parlé en faveur de Dufourny dans le sein de cette méme Société.

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Jacques Alexis Thuriot (1753-1829), député de la Marne, prédécesseur de Jean Marie Collot d'Herbois au Comité de salut public.

THURIOT. — J'observe qu'il ne s'agit pas ici de la Société des Cordeliers, ni du patriotisme de Vincent : c'est à la Société des Jacobins à vivifier l'esprit public, sans se laisser diriger par l'autorité d'une Société quelconque. Je demande que l'on développe les principes de Dufourny, qui a posé le véritable état de la question.

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André Jeanbon Saint-André (Montauban, 1749-1813, Mayence), député du Lot, membre du Comité de salut public.

André Jeanbon Saint-André invite les Jacobins et les Cordeliers à mettre un terme aux dissensions particulières. « Il importe, dit-il, à l'intérêt public et aux deux Sociétés que ces misérables disputes finissent ; c'est alors que nous serons tous grands en patriotisme, et que nous deviendrons redoutables à nos ennemis. Il se trouve applaudi. Dufourny, quant à lui, demande qu'on s'occupe des faits qu'il a cités.

16 février 1794

Le 16 février 1794, Dufourny demande que la Société des Jacobins écrive à l'armée et aux sans-culottes de Lille, pour entretenir l'unité et la fraternité qui doivent régner entre des républicains. Sa proposition est adoptée.

À noter ici qu'à partir du 17 février 1794, Robespierre et Couthon, tous deux malades, ne paraissent plus aux séances du club des Jacobins, et qu'ils n'y réapparaîtront qu'à partir du 13 mars, soit après une absence de cinq semaines.

19 février 1794

Le 19 février 1794, un citoyen de la commune de Laon vient parler en faveur du citoyen Varennes, magistrat éclairé, arrêté par ordre du Comité de sûreté générale, qui agissait, paraît-il, d'après une dénonciation des Jacobins. Si ce fait est faux, il demande qu'on lui donne acte qu'il n'y a pas eu de dénonciation contre Varennes, qu'il appelle « père du peuple ».

Dufourny blâme cette expression ; car, dit-il, « le peuple est le père de tous ». Il s'oppose à ce qu'on donne au citoyen un extrait des procès-verbaux, qui serait pour Varennes une sorte de décharge pour tous les délits dont il est accusé.

Dufourny déclare qu'il est heureux d'apprendre que le conspirateur [Pierre Jean Berthold de] Proli (Bruxelles, 1750-24 mars 1794, Paris, guillotiné) (6) a été de nouveau arrêté. La première fois, c'était lui, Dufourny, qui l'avait fait incarcérer. Mais Proli avait été délivré « par une intrigue ». À présent, il est de nouveau sous la main de la nation, et l'orateur invite ceux qui savent quelque chose à son sujet de le rapporter.

Collot d'Herbois relève ce mot d'« intrigue » comme une parole indiscrète. Il dit que c'est lui qui vient de faire réincarcérer Proli. De plus, lorsque celui-ci fut relâché à sa première arrestation, il n'y eut pas d'intrigue. À cette époque, Collot d'Herbois considérait déjà Proli comme un scélérat, mais il prit la défense de François Desfieux [négociant compromis sans l'affaire de la liquidation de la Compagnie des Indes, président de la section Le Pelletier, ami de Proli], arrêté en même temps que Proli, parce qu'un Jacobin doit prendre la défense de ses confrères en péril. Il ajoute qu'on a publié une foule de libelles contre lui, et qu'il y répondra à la tribune des Jacobins.

Dufourny déclare qu'il n'a pas parlé d'intrigue qui aurait eu lieu dans le sein de la Société pour faire sortir Proli ; il a seulement dit qu'à la suite de ce qui s'était passé dans cette Société, Proli était sorti de prison dans le temps que Desfieux en sortait aussi.

Collot d'Herbois veut reprendre la parole ; après quelques difficultés, il l'obtient. Il reproche à Dufourny d'avoir dit à des citoyens qu'il craignait la vérité, et, pour prouver qu'il ne la craint pas, il entre dans beaucoup de détails sur l'objet dont il s'agit. Il fait part que Dufourny a voulu faire croire qu'il lui serait fait une amende honorable. Il cite plusieurs faits pour constater les démarches qu'il a entreprises pour faire arrêter Proli, et, à cette occasion, il annonce que, dans la poche de ce traître, on a trouvé des lettres importantes, qui feront connaître qui sont ceux qui ne voulaient pas qu'il fût arrêté. Il se plaint de ce qu'à son retour de Commune-Affranchie [Lyon], il a trouvé les liens de l'amitié relâchés dans plusieurs de ceux qu'il fréquente à cause de leur patriotisme. Il se plaint aussi à Dufourny d'une lettre qu'il a écrite, et dont certaines expressions ont indigné Billaud-Varenne (7), de telle sorte qu'il a été obligé de prendre la parole dans la Société. Après quelques observations, il termine en demandant que la Société revoie le procés-verbal de la séance où il fut question de l'affaire de Desfieux.

Dufourny répond aux reproches qui lui ont été faits par Collot d'Herbois, et il développe un exposé de sa conduite dans les places qu'il a occupées. Il défie Collot d'Herbois de montrer la lettre dont il a parlé. Collot d'Herbois témoigne le désir qu'il a de voir finir les animosités individuelles ; il déclare qu'il est prêt à oublier tout ce qui lui est personnel, et à brûler les lettres qui pourraient lui servir d'armes contre Dufourny, afin de ne s'occuper que du salut de la patrie. On l'applaudit.

1er mars 1794

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En-tête du Rougyff ou le Franc en vedette, n° 19, août 1793. À la page 3, dans ce même numéro, précédée de l'invitation suivante : « Écoute encore, mon frère sans-culotte, écoute et médite, ce que va te dire notre ami Anacharsis Cloots ; c'est un bon ami celui-là ; écoute-le, et médite bien », reproduction du Discours prononcé à la société des Jacobins, le 19 août 1793 an II, par Anacharsis Cloots, député du département de l'Oise à la Convention nationale.

Le 1er mars 1794, Pierre Jacques Chasles, ou Châles (1753-1826), anciennement prêtre (8), député de l'Eure-et-Loir, dénonce le journal intitulé Rougyff ou le Franc en vedette, publié par Armand Benoît Joseph Guffroy, député du Pas-de-Calais, dit à la Convention « Citoyen Échafaud ». D'après lui, ce journal, qui circule dans l'armée du Nord, n'est bon qu'à la désorganiser, car il est infecté du venin le plus aristocratique ». L'orateur lit plusieurs articles où l'on diffame les généraux et les représentants du peuple. Il demande que Guffroy, alias Rougyff, soit tenu de venir s'expliquer dans le sein de la Société. Dufourny se déclare convaincu, lui aussi, que Rougyff est coupable et que l'opinion publique est parfaitement formée contre lui ; néanmoins, il demande, lui aussi, que Guffroy soit entendu.

3 mars 1794

Le 3 mars 1794, après qu'on a exclu le citoyen Leclerc, membre du Comité de correspondance ; puis dénoncé Brichet, employé au ministère de la Guerre ; puis décidé d'inviter les ministres à ne pas laisser dans leurs bureaux les gens que les Jacobins ont chassés, Dufourny critique la manière dont l'épuration est conduite. La Société se borne à interroger les individus qui passent au scrutin, sans contrôler la véracité de leurs réponses. Il demande que l'on se procure la liste de tous les intrigants qui composaient le Club monarchique (9), et que cette liste soit placée au secrétariat, afin que les membres qui viendront renouveler leur carte soient exclus, si on trouve leur nom sur cette liste. L'arrêté pris sur sa proposition est adopté.

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Jean Henri Hassenfratz (1755-1827), directeur de l'administration du matériel au ministère de la Guerre, futur premier professeur de physique de l’École polytechnique et l'un des premiers inspecteurs des Mines.

Jean Henri Hassenfratz déclare alors qu'il a fait partie du Club de 1789 [premier nom du Club monarchique], dont les membres viennent d'être proscrits ; Gaspard Monge (1746-1818), ministre de la Marine d'août 1792 au 10 avril 1793, en était aussi. L'orateur ajoute qu'il a été chassé de ce Club à cause de ses opinions trop révolutionnaires. Néanmoins il est prêt à se soumettre à l'arrêté de la Société ; mais il fait remarquer que Dufourny, auteur de la proposition qui vient d'être adoptée, est brouillé avec lui, depuis une discussion à propos des salpêtres. Dufourny donne quelques explications qui ne satisfont pas la Société. L'arrété pris sur sa proposition se trouve rapporté.

11 mars 1794

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Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, en 17 articles votés par l'Assemblée Constituante en totalité le 26 août 1789, édition Letourmi, Orléans, Musée de la Révolution française.

Le 11 mars 1794, après que le 4 mars, dans ses locaux, le club des Cordeliers a voilé d'un crêpe noir la Déclaration des Droits de l'Homme parce que deux de ses membres ont été arrêtés, une députation des Cordeliers vient renouveler aux Jacobins l'assurance de la fraternité la plus intime, et leur faire part de l'arrêté d'après lequel le voile jeté sur la Déclaration des Droits a été levé. Pierre Louis Dufourny, conformément à son habitude, insiste sur la méfiance que doivent susciter les initiatives des Sociétés sectionnaires :

« Toutes les fois que des députations, surtout de la Société des Droits de l'Homme [Cordeliers], et d'autres anciens combattants pour la liberté, viendront vous témoigner leur union, leur fraternité, sans doute vous ressentirez le plus grand plaisir ; mais les députations, les accolades ne suffisent pas ; il faut demander aux Cordeliers ce qu'ils pensent des Sociétés sectionnaires. Déjà les Jacobins ont exprimé leur vœu ; les Cordeliers ne l'ont pas fait. Je demande qu'ils soient invités à discuter cette question ; et, si le cas l'exige, les Jacobins leur fourniront tous les renseignements dont ils auront besoin ». La requête de Dufourny est adoptée.

14 mars 1794

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De gauche à droite : Pierre Gaspard Chaumette, dit Anaxagore Chaumette (1763-13 avril 1794, guillotiné), militant de la lutte pour l'abolition de l'esclavage, procureur syndic de la Commune de Paris, artisan de la déchristianisation ; Jacques René Hébert (1757-24 mars 1794, guillotiné), porte-parole des Exagérés, rédacteur du journal Le Père Duchesne, foutre ; Charles Philippe Ronsin (1751-24 mars 1794, guillotiné), général de division nommé en Vendée, dramaturge ; François Nicolas Vincent [cf. supra].

Le 14 mars 1794, Robespierre est de retour au club des Jacobins. Mais, comme signalé un peu plus bas, il semble mal remis de son indisposition récente. Jacques Nicolas Billaud-Varenne, membre du Comité de salut public comme Jean Marie Collot d'Herbois, vient annoncer, dans le cadre d'une séance extraordinaire, que Chaumette, Hébert, Ronsin, Vincent et leurs amis ont été arrêtés la veille au soir. Il procède à une longue justification de cette arrestation.

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Jacques Nicolas Billaud, dit Billaud-Varenne, dit aussi « le Tigre » (La Rochelle, 1756-1819, Port-au-Prince, déporté), député de la Seine, membre du Comité de salut public.

« Ces hommes atroces, car ils ne peuvent être qualifiés autrement, puisqu'au moment qu'ils étaient comblés de la faveur populaire, ils méditaient de faire égorger le peuple ; ces hommes atroces, dis-je, allaient chercher leurs complices au fond des prisons. Ils devaient distribuer des armes aux scélérats qui ont déjà combattu contre le peuple ; ils devaient les faire venir aux Jacobins pour les inonder de leur sang et de celui du peuple. On a mis en arrestation les hommes qui, en parlant de liberté, avaient le royalisme dans le cœur. Celui qui devait être nommé par eux régent de la République française vient aussi d'être arrêté. »

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Celui qui devait être nommé régent de la République française et qui vient aussi d'être arrêté, est-il Charles Philippe Ronsin, général en chef de l'armée révolutionnaire de Paris, déjà arrêté le 17 décembre 1793, en même temps que François Nicolas Vincent, à la demande de Fabre d'Églantine, puis libéré le 2 février 1794, en même temps que Vincent, suite à l'intervention des Cordeliers, taxé plus tard, devant le Tribunal révolutionnaire, de « nouveau Cromwell » ?
Ou celui qui devait être nommé régent de la République française, est-il Jean Nicolas Pache (1746-1823), ancien ministre de la Guerre, maire de Paris depuis le 14 février 1793. La fonction de régent lui aurait été initialement dévolue par les conspirateurs, sans qu'il soit prouvé que celui-ci ait été consulté, et sans qu'il ait été effectivement inquiété pour cela avant le 9 mai 1794. Un peu plus tard, Laurent Lecointre, dit Lecointre de Versailles (1742-1805), député de la Seine-et-Oise, porte-parole de la Convention, accusera le Comité de sûreté générale d'avoir « dans l'affaire d'Hébert, Vincent et autres, arrêté l'effet d'un mandat d'arrêt lancé contre Pache ». Il l'accusera aussi d'avoir « non seulement empêché Fouquier-Tinville de mettre le mandat d'arrêt à exécution, mais de n'avoir pas permis qu'il soit parlé de Pache, de telle sorte que la parole a été interdite aux témoins qui ont voulu parler de Pache, et même aux accusés lorsqu'ils ont demandé qu'il parût ». Arrêté le 9 mai 1794, en même temps que sa famille, Pache sera libéré, ainsi que les siens, le 1er août 1794.

« Telle était la marche de la conspiration », poursuit Billaud-Varenne ; « déjà les mesures étaient prises pour égorger une partie des prisonniers ; l'on avait mis à part ceux à qui la liberté devait être rendue pour verser le sang du peuple. La pénurie momentanée des subsistances est le résultat des efforts des conjurés ; les denrées ont été enfouies ou perdues pour en priver le peuple et l'exciter au désespoir. Des hommes de l'armée révolutionnaire étaient déjà consignés pour combattre contre la liberté ; une fausse patrouille devait massacrer le corps de garde placé à la prison de l'Abbaye, donner ensuite la liberté aux prisonniers qui se seraient répandus dans Paris pour égorger les patriotes. L'on devait se porter à la Monnaie et au Trésor public, là s'emparer des deniers de la République, et les distribuer aux malveillants qui devaient servir la cause des conjurés. La fin de cette décade devait être l'époque de l'anéantissement de la liberté ; mais la liberté sera triomphante à la fin de cette décade, et la mort des conjurés attestera bientôt son triomphe.

Cette conjuration avait des ramifications étendues. Nous avons appris par la correspondance d'aujourd'hui qu'un contre-révolutionnaire de l'Assemblée constituante avait dit en pays étranger que dans cinq à six jours on verrait éclater en France une conspiration qui étoufferait la liberté. Elle a des ramifications jusque dans nos armées. Tout a été tenté pour engager les soldats à déserter les drapeaux de la République ; mais le Français des armées a soutenu l'honneur du nom francais ; il s'est levé, et a demandé le supplice des scélérats qui voulaient perdre la liberté. Tels étaient les projets sinistres des hommes qui ont trop longtemps abusé le peuple; ils seront punis de leur scélératesse. Tel qui est patriote aujourd'hui, et qui demain sera devenu un contre-révolutionnaire, doit tomber sous la hache de la loi.

Il est beaucoup de traits aussi atroces que ceux que je viens de vous peindre ; mais la prudence me dit qu'il n'est pas encore temps de les dévoiler. J'en ai dit assez pour faire connaître au peuple l'atrocité de ces hommes qui ont voulu étouffer la liberté, et pour faire désirer qu'ils disparaissent de l'univers. On avait parlé d'insurrection dans une Société populaire. Sans doute l'insurrection est le plus saint des devoirs lorsqu'elle est légitimée par l'oppression ; mais le but des conspirateurs était de la faire naitre contre la Convention nationale. On avait demandé le rappel des représentants du peuple auprès des armées, l'épuration de la Convention, l'organisation du Conseil exécutif d'après la Constitution. Le but de ceux qui faisaient ces propositions étail de dissoudre la Convention actuelle et de lui substituer une autre puissance. Des hommes qui devaient être contents d'avoir atteint à la hauteur où ils étaient parvenus, et où jamais ils n'auraient dû espérer d'arriver, des ambitieux qui aspiraient au ministère ; ces hommes qui, n'étant ci-devant que des ouvreurs de loges, étaient montés aux premières loges ; ces hommes sont les conspirateurs d'aujourd'hui. Il n'est pas nécessaire de vous dire combien leur conduite doit exciter d'indignation ; jurons tous de n'épargner aucun conspirateur, quelque part qu'il se présente.

Nous le jurons! s'écrient les membres et les citoyens des tribunes, levés tous spontanément et agitant leurs chapeaux.

Aujourd'hui l'on fait justice des conjurés ; après-demain nous ferons un rapport sur l'affaire de François Chabot (10) ; vous verrez alors qu'on a découvert toute l'infamie des conspirateurs. Vous n'en serez que plus fermes dans votre opinion ; et, si vous levez le poignard, ce sera pour exterminer tous les traitres.

Le discours de Billaud-Varenne est souvent interrompu par des applaudissements et des marques d'indignation.

« J'ai oublié de vous dire, reprend Billaud-Varenne, que Ronsin est un des conjurés ; c'était un des principaux acteurs de la conspiration. Il est allé dans une prison pour combiner les moyens de faire évader les prisonniers ; il a été proposé à l'un d'eux de se rendre à Francfort pour avertir nos ennemis du plan de conspiration et du moment de son exécution. Vous devez frémir de l'état affreux où l'on nous a mis ; mais l'énergie que l'on a déployée rassure les amis de la patrie. »

Jean Baptiste Loys (1757-1795) (11), membre du Comité de salut public du département, spécialement chargé de la recherche et de l'analyse des lettres, observe ici « qu'il y a longtemps que les patriotes avaient une conviction intime de tout ce que vient de dire Billaud ; mais ils étaient obligés de garder le silence pour ne pas commettre des imprudences dangereuses. Aujourd'hui un membre du Comité de salut public a tout dévoilé ; nous ne craignons plus de compromettre le salut de la patrie, il faut dire la vérité tout entière.

J'étais aux Cordeliers le jour où la députation des Jacobins s'y transporta. Trois quarts d'heure avant son arrivée, la Société arrêta que le procès-verbal de la séance précédente serait lu en présence de la députation. Ce procès-verbal suffisait pour conduire à l'échafaud trois ou quatre individus ; il fut lu, et la rédaction adoptée par la Société avant que la députation n'arrivât. Quand Collot d'Herbois eut parlé, on demanda une seconde lecture d'après l'arrêté qui avait été pris. Momoro, par une astuce singulière, éluda la question, en disant qu'il ne pouvait pas permettre la lecture d'un ouvrage qui n'avait pas été adopté par la Société ; que d'ailleurs ce procès-verbal devait être imprimé, et qu'il était inutile d'en faire lecture. Cependant il est très vrai que le procès-verbal avait été adopté dans un autre moment.

Je n'inculpe pas ici les Cordeliers, mais seulement les intrigants qui ont voulu les perdre. Momoro n'a pas voulu faire lire le procès-verbal, parce qu'il savait qu'il était sa condamnation.

Maintenant je reproche à Hébert d'être un ambitieux, d'avoir demandé l'organisation du Conseil exécutif d'après la Constitution, dans l'espérance d'être un des vingt-quatre membres de ce Conseil. C'est cet intrigant qui a traité un patriote très connu d'homme égaré ou... [Servais Beaudouin Boulanger ?] Cette réticence est une perfidie atroce ; et remarquez la lâcheté qu'il y a de la part d'un dénonciateur à ne pas nommer le dénoncé. Certes nous rendons tous hommage au patriotisme incorruptible de ce citoyen calomnié, et tous nous avons la conviction qu'il a toujours mérité la confiance du peuple. Je demande que l'on n'ait aucun égard pour les conspirateurs, quels qu'ils soient, et surtout pour ceux qui trompent le peuple par un masque de patriotisme, parce que ceux-là sont plus coupables que les conspirateurs qui marchent à découvert. »

Quelques membres font des interpellations à Servais Beaudouin Boulanger, ex-commandant en second de la section de la Halle au Blé, récemment proclamé commandant général provisoire de la garde nationale en remplacement d'Antoine Joseph Santerre, relativement à ce qu'il a dit à la séance des Cordeliers. Celui-ci ayant répondu à ces diverses demandes [réponse non rapportée par le Moniteur], Robespierre prend la parole.

ROBESPIERRE. — « Quand un homme se montre partisan de la sédition, je ne balance pas à le condamner ; mais quand un homme a toujours agi avec courage et désintéressement, j'exige des preuves convaincantes pour croire qu'il est un traître. J'ai vu dans Boulanger un patriote pur ; je l'ai entendu, dès le commencement de la conspiration, tenir le langage le plus patriotique et le plus satisfaisant, celui d'un citoyen qui aime la liberté et n'a pas de plus grand désir que de la voir triompher. Jusqu'à présent tous les individus l'annoncent pour un patriote, et le plus grand de tous les dangers serait de rapprocher les patriotes de la cause des conspirateurs. »

Robespierre est obligé de quitter la parole, car ses forces physiques ne lui permettent pas de continuer.

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Jean Lambert Tallien (1767-1820), député de la Seine-et-Oise, envoyé en mission à Bordeaux le 23 septembre 1793 pour y réprimer les mouvements fédéralistes, dénoncé à la fois pour les excès de sa répression, pour ses sympathies dantoniennes, et pour le luxe insolent dans lequel il vit avec Thérésa Cabarrus, sa compagne. Exclu du club des Jacobins le 3 septembre 1794, membre du Comité de salut public du 31 juillet 1794 au 1er septembre 1794, puis du 5 avril au 2 août 1795, il devient l'un des chefs de file du mouvement thermidorien.

TALLIEN. — « C'est un beau jour pour les amis de la liberté que celui où ils voient déjouer une conspiration qui s'étendait à tous les bouts de la République ; c'est un beau jour que celui où des hommes qui se paraient d'un faux masque de patriotisme viennent enfin d'etre connus comme ils auraient dû l'être depuis longtemps... C'est aux Jacobins que la découverte de cette trame est due. Enfin les véritables traitres sont découverts ; bientôt ils auront porté leurs têtes sur l'échafaud. Je pardonne à ceux qui n'ont pas voulu entrer dans de petits détails. Qu'importent des détails, lorsque le vaste plan de cette conjuration est tout à fait découvert ? C'est au Tribunal révolutionnaire qu'il faut les porter ; c'est là que tout patriote serait coupable de ne pas aller révéler tout ce qu'il connaît sur le compte de ces hommes qui s'empressaient, eux, de ramasser les dénonciations des aristocrates.

Au surplus, je ne crois pas que ces hommes soient les seuls conspirateurs ; peut-être même ne sont-ils pas les principaux ; peut-être ne sont-ce que des hommes mis en avant, dont on achète la popularité. On a bien vu qu'ils voulaient se mettre à la place de la Convention : leur tactique l'a bien démontré ; en cela ils étaient d'accord avec tous les ennemis du peuple ; ils ne voulaient que se rendre les dispensateurs des grâces et les maîtres de tout. Un cri général s'est élevé contre eux, et la Convention est restée à son poste.

Examinons les malheurs qu'ont causés les hommes dont il est question : ce sont eux qui sont cause des maux qui ont affligé nos armées, qui sont cause de la prolongation de la guerre de la Vendée. Mais le jour de la vérité luira  ; on verra que ces hommes, et d'autres qui ne sont pas encore arrêtés, ont cherché à éterniser la guerre pour se procurer des généralats lucratifs et autres places. On ira chercher jusque dans les bureaux du ministre, et partout où l'on pourra les trouver, les preuves de leurs délits. Ils sont maintenant sous la sauvegarde du peuple ; s'ils sont innocents, ils trouveront justice ; s'ils sont coupables, la loi est là qui les condamnera. Au surplus, qu'ils ne croient pas, comme ils le disent, que le peuple s'insurgera pour les sauver ; le peuple ne soutient pas des conspirateurs, il ne soutient que la loi ; il ne s'insurge qu'au 14 juillet, au 10 août, au 31 mai. Les républicains ont été indignés d'entendre ces hommes perpétuellement parler d'insurrections. « Nous ne sommes pas des Hébertistes, s'écriaient les amis de la liberté ; nous ne nous insurgeons que pour la patrie. » Je termine en invitant tous les citoyens à rechercher et à faire connaître les complices des traîtres. C'est là particulièrement qu'il faut diriger son attention et ses soins. (Vifs applaudissements.)

LA CHEVARDIÈRE (12). — Il faut prendre garde que le succès du peuple ne tourne contre lui-même. Tallien nous a dit ici des choses fort dangereuses ; il a paru qu'il voulait vous ramener sur l'affaire de la Vendée. Il semble avoir mieux rempli sa mission à Bordeaux que conçu ce qui a rapport à cette guerre malheureuse. Sans doute il faut connaître tous les coupables, les punir ; mais il ne faut pas joindre des choses qui y sont tout à fait étrangères. Murmures.) Il faudrait revenir sur les Philippotins [Pierre Nicolas Philippeaux, François Louis Bourdon de l’Oise, Camille Desmoulins, Jean-François de Lacroix, ou Delacroix, dit Lacroix d’Eure-et-Loir, etc.], que l'opinion publique a jugés depuis longtemps.

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Jean Baptiste Carrier (1756-16 décembre 1794, guillotiné), député du Cantal, compromis dans les massacres, fusillades et noyades de Nantes qu'il ordonne entre décembre 1793 et février 1794.

CARRIER. - « Je ne suis pas de l'avis de La Chevardière. Je ne viens point tirer le rideau sur l'affaire de la Vendée ; mais j'attribue nos premières défaites à l'ineptie ou même à la lâcheté des premiers bataillons qui y ont été envoyés ».

DUFOURNY. — « Je ne crois pas non plus qu'aucune raison puisse empêcher des hommes libres de fouiller dans des événements qui peuvent éclairer leur opinion sur des hommes qu'il faut connaître, et de juger ceux qui, voulant empêcher ces recherches, s'inculperaient eux-mêmes. » (On applaudit.)

COLLOT D'HERBOIS. - « Je désire qu'on ne mette point de côté des affaires aussi importantes et qu'on ne divertisse point l'opinion publique. La Convention nationale, qui doit être le type de notre conduite révolutionnaire, nous offre aujourd'hui l'exemple. On va faire dans son sein un rapport sur des hommes autres que ceux qui sont maintenant arrêtés. Toutes les intrigues seront connues ; toutes les horreurs de ce genre seront dévoilées. On verra que Pitt, qui fut le roi de la Vendée, voulait, dans la rage de la voir détruite, s'en créer dix autres dans la République. Je demande que ceux qui ont des révélations à faire les fassent avec courage, mais se dépouillent de toute partialité. J'ai vu avec peine qu'un membre qui avait assisté à la séance des Cordeliers n'avait pas donné, la première fois qu'il en parla, les détails qu'il a donnés aujourd'hui, et qui pourtant eussent été utiles, si on les eût connus, lors de la députation qui y fut envoyée. J'invite ceux qui sont animés du véritable amour de la patrie à se réunir sur un seul objet à la fois. Qu'on mette, si l'on veut, le bonheur du peuple et tout ce qui le compose à l'ordre du jour, mais successivement, ainsi que le fera la Convention elle-même.

Différentes réflexions sont faites au sujet de la direction qu'a semblé vouloir donner à cette affaire l'un des intervenants au sujet de la guerre de la Vendée.

Tallien déclare que son intention n'est pas de détourner les yeux de dessus la véritable conspiration pour les reporter sur la guerre de la Vendée. Loys déclare que Collot ne l'a pas compris, lorsqu'il a dit qu'il avait tu des circonstances de la séance des Cordeliers ; il n'était présent qu'à celle où la députation fut admise.

16 mars 1794

Le 16 mars 1794, Couthon prend la parole pour rendre compte de ce qui s'est passé aujourd'hui à la Convention.

Il annonce que les preuves arrivent en foule au Comité de salut public sur l'existence de la conjuration qui a été dévoilée ces jours derniers. Il fait part que le projet des conspirateurs était d'amener l'abondance dans Paris après la réussite de leur complot, afin de faire croire au peuple que ses malheurs venaient de la mauvaise administration du Comité de salut public et des autorités constituées qui ont le plus mérité la confiance du peuple.

Il entre dans quelques détails sur le rapport qui a été fait à la Convention sur la conspiration de Chabot, Basire, Fabre d'Églantine, Julien de Toulouse et Delaunay d'Angers, et sur le décret qui les accuse et les renvoie au Tribunal révolutionnaire.

« Je désirerais, dit-il ensuite, qu'il fut envoyé des commissaires à la commune de Paris pour l'inviter à faire une proclamation dans laquelle on ferait connaître au peuple quels sont ses véritables ennemis. Il faudrait aussi que les Comités de surveillance des sections fissent des visites dans les hôtels garnis, pour savoir quels sont les individus qui habitent ces hôtels. On y trouvera sans doute des gens qui ont leurs poches pleines de cartes de citoyen. Ces individus sont partis de leur département dans des crises difficiles et dans la crainte d'être mis en état d'arrestation. Ils ont tenu à Paris une conduite qui paraissait assez civique, et ils ont obtenu des cartes. Il faut leur demander leurs noms, le lieu de leur domicile et le temps de leur départ. Quand les Comités sauront tout cela, ils enverront dans les communes, et vous verrez par ce qu'elles écriront que tous ces hommes sont du nombre de ceux qu'il faut nécessairement mettre en lieu de sûreté. »

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Louis Jean Joseph Léonard Bourdon de la Crosnière, dit Léonard Bourdon, dit encore « Léopard Bourdon » ou « Léonard-Septembre » (Alençon, 1754-1807, Breslau, Allemagne), avocat, président de la section des Gravilliers, procureur de la Commune de Paris, compromis dans le massacre des prisonniers reconduits d'Orléans à Versailles le 8 septembre 1792, député de l'Oise, membre du Comité d'instruction publique, victime d'une agression ou d'un rixe le 16 mars 1793 à Orléans, partisan de la déchristianisation, ancien ami de Jacques Roux, puis devenu au nom de ses sympathies hébertistes, à partir du 25 juin 1793, contempteur du même Jacques Roux, devenu chef de file des Enragés.

LÉONARD BOURDON. — Je n'ai pas besoin de faire observer l'inconvénient qu'il y aurait à laisser dans les fonctions publiques des hommes indignes de les remplir ; je demande que les membres se procurent dans les sections la liste de tous les fonctionnaires, même de ceux du département et de la municipalité, afin que la Société les passe au scrutin épuratoire, comme s'ils étaient membres. Il est de l'intérêt général que les Jacobins remplissent la carrière de sentinelles du peuple. Il y a des sections où les aristocrates sont en grand nombre; il est plus que probable qu'il y a dans les Comités des sections des hommes qui ont pris le masque; car il y en a qui ont fait incarcérer des patriotes et qui ont commis des injustices. Il est du devoir des bons citoyens de porter au Comité de salut public les renseignements qu'ils auront recueillis sur les mauvais principes des fonctionnaires publics. Je demande donc qu'à la prochaine séance on présente la liste des individus employés dans les fonctions publiques, afin que nous sachions quels sont ces hommes, si leur patriotisme a été bien prononcé depuis la prise de la Bastille.

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Carte-adresse de Léopold Renaudin (1749-7 mai 1795, guillotiné), luthier,membre de la Commune de Paris du 10 août 1792, juré au Tribunal révolutionnaire.

Renaudin combat cette proposition; il pense que son objet serait une occupation trop longue et trop étendue pour la Société, et qu'il vaudrait mieux inviter les sections à scrutiner elles-mêmes les fonctionnaires publics qui sont dans son sein.

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Robespierre, estampe anonyme.

ROBESPIERRE. — « La motion qui est faite est du nombre de ces propositions insidieuses, déguisées sous une fausse apparence de patriotisme pour perdre la liberté. Elle tend visiblement à la ruine des Sociétés populaires ; car jeter au milieu des Sociétés des semences d'ambition et d'intrigue, c'est créer en elles le germe de leur destruction. Confier aux Sociétés populaires le soin d'épurer les fonctionnaires publics, ce serait vouloir que les places fussent réservées exclusivement aux membres de ces Sociétés ; ce serait inviter les ambitieux à dénoncer les fonctionnaires et à les faire destituer pour prendre ensuite leur place. Vous ne verriez alors la tribune occupée que par des intrigants qui vous entretiendraient continuellement de leurs projets ambitieux.

Cette proposition tend aussi à la ruine du gouvernement ; car vous le mettriez dans l'impossibilité d'exercer une surveillance active sur les fonctionnaires publics ; vous anéantiriez l'unité des opérations, vous entraveriez l'exécution des ordres du gouvernement, etc. Le système de Pitt et du parlement d'Angleterre est de dépouiller le gouvernement républicain de toute l'influence qu'il a acquise, en établissant autant d'autorités constituées qu'il y a de Sociétés populaires ou d'intrigants qui veulent les troubler.

La motion de Léonard Bourdon tient à ce système, contre lequel le peuple s'est élevé ; Pitt ne demande pas autre chose que les abus que je viens de combattre. Je ne m'étonne pas de la proposition qui vous est faite aujourd'hui, et qui a été présentée assez souvent. Je ne m'en étonne pas, parce qu'au pied de l'échafaud, où l'on punit les fripons, d'autres fripons osent encore commettre des crimes. Je vous avertis que, malgré la punition des traîtres, nos ennemis n'ont pas abandonné leur système, que jamais ils ne l'abandonneront. Il est temps de redoubler de surveillance et d'énergie.

Ce n'est pas le seul trait par lequel l'intrigue a été dévoilée. Hier on est venu à la barre de la Convention reproduire ce système de perfidie. La section de Bonne-Nouvelle, égarée par des scélérats, a été l'organe de l'intrigue. Hébert disait, il y a quelque temps, que tout commerce était un despotisme ; qu'où il y a un commerce, il ne peut y avoir en même temps de liberté ; d'où il résultait que le commerce était un crime, et que par conséquent il était impossible d'approvisionner Paris et les grandes communes. Si le marchand est nécessairement un mauvais citoyen, il est évident que personne ne peut plus vendre ; ainsi cet échange mutuel qui fait vivre les membres de la société est anéanti, et par conséquent la société est dissoute.

Voilà quel était le but de nos ennemis ; en détruisant le commerce ils voulaient affamer le peuple, et le ramener à la servitude par la faim. Les intrigants voulaient qu'on ne pût ni vendre ni acheter, et que la famine s'introduisit par ce moyen dans la République. Les conjurés, profanant le patriotisme par un abus criminel de son langage et de ses principes, ont mis en avant les propositions les plus propres à susciter un mécontentement général, à empêcher que la liberté ne puisse s'asseoir sur des bases inébranlables, pour opérer ensuite la subversion du gouvernement.

J'ai attaqué Léonard Bourdon sans scrupule, parce que, quoique je ne veuille pas attaquer les innocents ni dénoncer les individus pour malveillants sans avoir les preuves, il n'est pas encore prouvé à mes yeux que Léonard Bourdon n'appartient pas à la conjuration. Au reste, c'est au tribunal de l'opinion publique que je parle, c'est à lui de prononcer; sans vouloir m'appesantir sur l'individu, je demande la question préalable sur la motion. (Adopté.)

17 mars 1794

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Alexandre Charles Rousselin (1772-1847), alias plus tard Alexandre Rousselin Corbeau de Saint-Albin, fondateur de la Feuille du salut public (1er juillet 1793]-10 mars 1795), commissaire civil national à Provins [Seine-et-Marne], puis à Troyes [Aube] en novembre 1793, accusé ensuite d'abus de pouvoir. « Prêchant la discorde et l'égorgement, annonçant toujours exactement les émeutes et le pillage, aussi agent du pouvoir exécutif envoyé en mission », dit une note de police. Cf. Histoire de la bibliophilie. Le Mystérieux Comte de Saint-Albin (1772-1847).

Le 17 mars 1794, Alexandre Charles Rousselin a la parole sur la dernière conspiration. Il est extrêmement applaudi, et l'impression de son discours est arrêtée, ainsi que la distribution aux membres et aux citoyens des tribunes.

ROBESPIERRE. - Puisque ce discours est destiné à l'impression, je demande qu'on en retranche deux idées qui me paraissent fausses et dangereuses. La première : « que deux individus furent chassés de la Société pour avoir demandé le jugement des soixante-deux députés détenus » ; ce n'est pas là le vrai motif de l'exclusion des deux individus ; la seconde : « que les conjurés avaient calculé qu'en faisant exclure de la Convention ou massacrant une partie de ses membres, il ne se trouverait plus assez de suppléants pour en compléter le nombre ». Ce calcul est faux et frivole, et les conjurés, qu'au reste je reconnais pour de grands scélérats, combinaient plus profondément leurs moyens. Je demande en conséquence que l'auteur, aux intentions duquel je me plais à rendre justice en reconnaissant que son discours est rempli de vérités, fasse disparaitre ces deux allégations. (Adopté.)

DUFOURNY. — Le Journal de la Montagne ne rend pas textuellement tout ce qui se dit à la séance. Dans un moment comme celui-ci, où on a besoin d'avertir les départements de ce qui se passe à Paris, il arrive que souvent les choses principales y sont omises ou présentées d'une manière inexacte. Je voudrais qu'on abandonnåt tout à fait ce journal, ou qu'un certain nombre d'hommes propres à remplir cette tâche se présentât, essayât ses moyens, et qu'enfin il fut soustrait à l'influence de certains individus, qui viennent faire leur article ou influencer celui du rédacteur.

TALLIEN. — Sans vouloir parler particulièrement du Journal de la Montagne, dont je ne connais pas le rédacteur, je pense que la Société ne doit point avoir de journal à elle ; il est impossible qu'un journal avoué par une assemblée nombreuse convienne à tous les membres. Je pense qu'il suffirait, lorsqu'il y a des séances intéressantes, de les faire rédiger par les secrétaires de la Société et de les envoyer dans les départements; mais il est inutile de les faire prendre chaque jour, et surtout d'avoir à soi un journal consacré à cela ; il faut les encourager tous, et accorder sa confiance à ceux qui la méritent le plus par leur exactitude.

18 mars 1794

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28 ventôse an II (18 mars 1794), en-tête du Journal de la Montagne, rédigé par J.-Ch. Laveaux, Paris, Imprimerie patriotique et républicaine.

Le 18 mars 1794, une discussion s'élève à propos toujours du Journal de la Montagne. Dufourny demande qu'on s'occupe promptement des moyens de rendre ce journal plus exact et plus vrai ; il invite la Société à entamer à l'instant même cette discussion.

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24 frimaire an II (14 décembre 1793), dernier numéro du Journal des Débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, amis de la Constitution de 93, rédigé par A. C. Deflers, Paris, Société des amis de la Constitution.

Un membre de la Société de Villefranche-sur-Saône se plaint de ce que le Journal des Débats des Jacobins a cessé d'exister ; il attribue sa destruction à une intrigue qui a voulu ravir aux patriotes une feuille dans laquelle ils puisaient une instruction patriotique. Après quelques observations, il demande son rétablissement.

DUFOURNY. — Le Journal des Débats des Jacobins a été détruit pour son feuillantisme, son brissotisme et ses principes pernicieux ; le rédacteur a été chassé par les patriotes, qui ont cru qu'il était de l'intérêt public d'étouffer un journal aussi mauvais. En effet, un journal ne peut avoir d'intérêt qu'autant qu'il transmet dans les départements la correspondance exacte de la Société. Le Journal de la Montagne me paraît le plus propre pour cet objet ; mais il faut détruire les abus qui existent dans sa rédaction. Les rédacteurs mettent une grande inexactitude dans le compte qu'ils rendent des séances de la Société, tandis qu'ils s'étendent fort au long sur des objets de peu d'importance. Je demande que la Société se procure un tachygraphe, qui recueillera tout ce qui aura été dit, afin que le rédacteur ne laisse échapper aucun objet essentiel.

ROBESPIERRE. - Je demande l'ajournement de cette motion ; il faut, avant tout, connaître les rédacteurs auxquels on aurait affaire ; on est exposé à se tromper dans le choix ; par conséquent, il ne faut encore rien innover, afin de ne pas se mettre dans le cas de changer un mal pour un autre. Les abus dont se plaint Dufourny viennent de ce que ceux qui s'occupent de la rédaction d'un journal travaillent moins pour la vérité que pour des spéculations d'intérêt particulier ; je demande que la Société s'occupe du grand ordre du jour, qui est la discussion sur la conspiration nouvellement découverte.

Les observations de Robespierre, appuyées par Dufourny, sont adoptées. Dufourny obtient la parole sur l'ordre du jour.

DUFOURNY. – Si on avait recueilli les discussions qui ont eu lieu dans les procédures intentées contre les conspirateurs, la France entière aurait été éclairée sur toute les conspirations, et ces lumières auraient beaucoup servi à déjouer les complots qui depuis ont été tramés. Il est de l'intérêt public que l'on fasse connaître aux départements les délits que le Tribunal révolutionnaire aura à juger et les indices qui lui seront donnés par les réponses des accusés. Je demande en consequence que les Jacobins avisent aux moyens de se procurer un tachygraphe, au moins pendant le cours de la procédure et du jugement d'Hébert, Vincent et autres.

ROBESPIERRE. - Je demande la question préalable sur cette nouvelle motion, pour les mêmes raisons qui m'ont paru mériter qu'on ajournât la première.

DUFOURNY. - Je désirerais que Robespierre s'expliquât et fit connaître les motif qu'il peut alléguer contre ma motion.

Couthon demande à répondre à Dufourny.

COUTHON. – L'un des plus grands moyens que les conspirateurs imaginent pour se sauver est celui de se rendre intéressants ; un autre moyen non moins odieux est celui de diffamer les patriotes les plus purs. Attendez-vous à ce malheur, surtout si le journaliste que vous choisirez se trouve corrompu. Si les conspirateurs se croient perdus, ils chercheront, par un motif de vengeance, à imprimer une tache universelle sur les meilleurs patriotes. C'était là le système de Brissot, Gensonné et autres ; c'est aussi celui d'Hébert et autres, qui sont aussi fins que les premiers. Je demande la question préalable sur la motion proposée. - « Je la demande moi-même », renchérit alors Dufourny. Elle est adoptée.

Une députation de la Société des Cordeliers est introduite. L'orateur annonce que cette Société, indignée des bruits que la malveillance faisait courir sur sa dissolution, a envoyé quatre de ses membres aux Jacobins pour leur assurer que les Cordeliers sont à leur poste, et qu'ils invitent les vieux Cordeliers à se rendre assidûment aux séances, pour travailler de concert à démasquer les intrigants et les traîtres.

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Louis Legendre (1752-1797), maître boucher, co-fondateur du club des Cordeliers en 1790, député de la Seine à la Convention, exclu du club des Cordeliers en 1793 pour avoir critiqué la radicalisation des Hébertistes. Le 31 mars 1794, alors que Danton et Camille Desmoulins viennent d'être arrêtés, il tente de leur fournir l'occasion de se défendre devant la Convention, mais trouvant Robespierre opposé à une telle éventualité, il les abandonne au sort qui les attend.

LEGENDRE. – Les Cordeliers viennent vous dire qu'ils sont à leur poste et qu'ils invitent les vieux Cordeliers à se rendre dans leur sein. Oui, les vieux Cordeliers y retourneront ; mais ce sera quand ils reviendront des armées, couverts de blessures honorables, et non tant qu'il y aura encore de ces hommes qui calomnient journellement les patriotes les plus purs, et qui veulent les faire passer pour des modérés parce qu'ils ne sont pas aussi fous qu'eux. Si jamais je retourne aux Cordeliers, ce sera pour y confondre les intrigants qui ont laissé victimer les patriotes. Je déclare que les Cordeliers qui viennent vous dire qu'ils sont à leur poste ne font pas véritablement leur devoir. Hier, ils ont souffert qu'un fonctionnaire public montåt à la tribune et dit, en parlant d'Hébert, de Vincent et de leurs complices : « Ils ne sont pas coupables ; ils ne sont que prévenus ! Ils sortiront radieux du Tribunal révolutionnaire. » (En s'adressant à la députation.) Quel est celui d'entre vous qui a eu assez de courage et de bonne foi pour combattre cette réflexion criminelle ? Quel est celui d'entre vous qui s'est élevé contre la proposition, faite par le même fonctionnaire public, de faire un festin dans la salle des Cordeliers le jour où les individus dont je viens de parler sortiraient triomphants des mains de la justice ? (Des murmures d'indignation éclatent de toutes parts.) Je suis vieux Cordelier ; je me suis toujours honoré de ce titre. Je veux, en cette qualité, poursuivre non seulement les conspirateurs, mais les intrigants qui les flattent, et qui ont aussi flatté les patriotes pour se ménager des défenseurs chez les uns et les autres. Je poursuivrai ces hommes qui se sont introduits dans la Société des Cordeliers, ces hommes qui défendent Vincent, dont ils ont reçu des places, ces hommes dont les épouses prennent avec chaleur le parti des conjurés, ces hommes enfin qui ont souffert que la Déclaration des Droits fût voilée. La Déclaration des Droits voilée !... Est-ce qu'il est possible de voiler la nature, et la Déclaration des Droits n'en est-elle pas une émanation ? Le premier homme qui a été sur la terre jouissait de cette déclaration ; la cupidité et l'ambition peuvent seules la faire oublier. Ceux qui la voilent ne sont plus dignes d'en jouir ; cette Déclaration est anéantie pour eux. Si je ne me suis pas expliqué plus tôt sur la conjuration actuelle, c'était afin que la malveillance ne m'accusât point d'avoir voulu venger une querelle particulière. Si j'ai un ennemi particulier en France, qu'il serve fidèlement la République, qu'il soit ami sincère de la liberté, et qu'il vienne ! je le presserai contre mon sein comme mon meilleur ami... Je me suis réservé de parler devant le Tribunal révolutionnaire; je ne m'écarterai pas des sentiments de justice et de probité qui m'ont toujours animé. Je demande l'ordre du jour sur ce qu'a dit la députation. Je laisse à l'opinion publique le soin de surveiller la Société des Cordeliers. Les vieux Cordeliers n'y rentreront que quand les esclaves en seront sortis.

DUFOURNY. - Ce ne sont pas les vrais Cordeliers qui ont commis un délit ; ce ne sont point les vrais Cordeliers qui ont voilé la Déclaration des Droits ; c'est un parti, c'est un groupe d'intrigants. Tant que ce groupe ne sera pas détruit, il nous sera impossible de reconnaître les Cordeliers. Il y a eu entre eux et nous des négociations fraternelles, que je ne puis comparer qu'aux messages qui se font entre la Russie et la Porte, et à l'amitié que ces deux puissances se témoignent pendant qu'elles arment l'une contre l'autre. Deux baisers ont été donnés entre les Cordeliers et les Jacobins; au troisième, nous devions etre poignardés. Réservons ce troisième baiser ; réservons notre ceur et nos affections pour les vrais Cordeliers.

ROBESPIERRE. – Vous souvient-il que, lorsque vous envoyâtes une députation aux Cordeliers pour les éclairer sur la fausse démarche dans laquelle ils avaient été entraînés par des intrigants et des scélérats, on feignit, lorsque la députation fut arrivée, d'adopter les sentiments civiques qu'elle avait professés ? Vous rappelez-vous que, le lendemain, les Cordeliers vous envoyèrent une députation dont l'orateur osa supposer que les Jacobins avaient reconnu que c'était aux Cordeliers qu'il appartenait de sauver encore une fois la patrie ? Vous rappelez-vous que le gage de la conciliation était d'unir les Jacobins aux Cordeliers pour consommer l'œuvre commencée ? Les intrigants ont fait imprimer cette séance, dans le dessein de tromper l'opinion publique et de persuader au peuple que les Jacobins adoptaient leurs principes. Mais ils ont eu beau faire : la foudre est tombée sur le lieu où les conjurés étaient rassemblés. C'est la foudre du peuple qui les a écrasés, et qui a jeté la consternation dans l'âme des scélérats. Ceux qui sont dignes d'étre Cordeliers, ceux qui ont les vertus civiques imprimées dans le cœur, ont dû gémir de l'abus qu'on a fait du nom de Cordeliers ; ils ont dû être profondément indignés de la scélératesse des monstres qui ont voulu perdre la liberté. Il y a parmi les Cordeliers des hommes vertueux et probes, qui ne manqueront pas de s'affliger et de désavouer les honteuses maneuvres des conspirateurs. Tous les vrais Cordeliers gémissent ; ils ont déclaré une guerre immortelle aux intrigants et aux traîtres. Ceux qui viennent ici ne sont pas de vrais Cordeliers, puisqu'ils menacent les vrais patriotes.

Pourrions-nous reconnaître un Cordelier dans cet homme qui a tenu les propos dont vous a parlé Legendre, ce Dubois (13), administrateur du département de Paris ? N'est-ce pas dans ce même homme qui se montra partisan du scélérat Jacques Roux, quand il voulut exciter des troubles funestes ? N'est-ce pas ce même homme qui fut chassé avec Jacques Roux de la Société des Cordeliers, sur la proposition qui en fut faite par les Jacobins ? Reconnaîtrai-je des Cordeliers dans ceux qui défendent les conjurés traduits au Tribunal révolutionnaire ? Comment ! la Société des Cordeliers serait composée de défenseurs officieux des conspirateurs, des hommes qui vendent leurs voix et leurs consciences aux contre-révolutionnaires !... Ceux qui tiennent une conduite marquée au coin de cet incivisme ne sont pas Cordeliers. Ils ne méritent aucune considération, et leur ignominie me donne occasion de dire aux Cordeliers qu'ils ont besoin d'une grande épuration. Mais jusqu'à ce moment les Cordeliers ne veilleront pas au salut de la République, parce que nous les surveillerons eux-mêmes ; ils ne démasqueront pas les intrigants, parce qu'ils en sont les protecteurs ; ils ne déjoueront pas les conspirateurs, parce qu'ils ont eux-mêmes conspiré. Ce sont ceux qu'ils ont voulu égorger, ce sont les représentants du peuple, qui feront disparaître tous les conspirateurs et tous les aristocrates. Ceux qu'ils ont voulu immoler à la vengeance des scélérats sauveront seuls la chose publique. Ils feront plus : ils défendront le club des Cordeliers, c'est-à-dire les hommes simples qui ont été entraînés dans l'erreur ; ils les arracheront des mains des intrigants et des conspirateurs dont j'ai entendu la voix ; ils les éclaireront sur les intérêts de la patrie, sur les abus dans lesquels on les a entraînés, sur le caractère des scélérats. Ils ne souffriront pas que la bonne foi soit victime de l'intrigue et qu'elle partage la punition des scélérats. Non, les conspirateurs ne s'uniront pas avec les hommes probes ; ils seront toujours isolés par le crime. S'ils croient que l'audace peut suppléer à la vertu, ils se trompent. Qu'ils se renferment dans leur club, et qu'ils ne comptent pas agiter le peuple : ils ne peuvent ébranler que le glaive de la justice, qui doit les frapper.

On veut envelopper les meilleurs patriotes dans les mesures rigoureuses ; on veut supposer que tous subiront le même sort que les conjurés, parce que ces monstres avaient pris le masque du patriotisme. De là tous les bruits que la malveillance se plaît à faire courir que tels et tels sont en état d'arrestation. Les traîtres n'ont pas un seul ami parmi les personnnes vertueuses. Nous ne souffrirons pas que le glaive de la loi effleure un seul honnête homme. S'il est des hommes qui ne soient que trompés, nous leur tiendrons compte de leur patriotisme ; mais les hommes corrompus, les hommes au langage versatile, qui désavouent le lendemain ce qu'ils avaient dit la veille, les hommes qui marchent par des chemins obscurs à la racine de la liberté, ceux-là n'ont aucune grâce à espérer ; le glaive de la justice les frappera tous. Je demande que le président réponde à la députation que les Jacobins ne correspondront avec les Cordeliers que quand ceux-ci seront régénérés. (Applaudi et adopté.)

Sur la motion de Robespierre, la Société rapporte son arrêté de la veille, par lequel l'impression du discours de Rousselin était ordonnée. Cette décision est motivée sur ce que le discours dont il s'agit dénature la conjuration nouvelle.

TALLIEN. – La Société des Jacobins a toujours développé une énergie qui lui a mérité l'estime du peuple ; elle est constamment restée pure au milieu des trahisons ; toujours elle a veillé au salut de la patrie et au maintien de la liberté. Aujourd'hui elle ne doit pas contracter une alliance impure avec les conspirateurs ; aujourd'hui, elle ne doit pas se réunir à la Société des Cordeliers, parce qu'il y a dans son sein des hommes indignes de siéger parmi des patriotes, des hommes qui sont maintenant traduits dans les prisons et au Tribunalrévolutionnaire, des hommes qui demandaient, il y a quelques jours, une insurrection, qui voulaient nous enlever la confiance du peuple ! Mais le peuple les voyait et les examinait ; ils n'osaient pas lever les yeux ; ils désavouaient ce qu'ils avaient dit auparavant, pour ne pas attirer sur eux sa juste vengeance. Nous disions alors qu'ils n'avaient fait qu'ajourner leurs trahisons ; cela n'a pas manqué d'arriver. Aujourd'hui leurs projets ont éclaté ; nous sommes ici pour les déjouer et les dévoiler tous. Les conspirateurs qui sont dans les prisons ne sont pas les seuls que nous ayons à punir ; il y en a dans les Comités de surveillance, dans les bureaux des ministres ; il faut que nous les connaissions tous. Nous ne cesserons nos recherches que quand tous ceux qui ont voulu anéantir la liberté n'existeront plus. Il est temps que la vérité seule se fasse entendre du peuple, et que les intrigants, qui ont voulu l'agiter, rentrent dans le néant, d'où jamais ils n'auraient dù sortir. Il ne faut que de la vertu pour servir le peuple ; tous ceux qui en sont dépourvus sont nécessairement de mauvais citoyens ; leurs têtes doivent tomber sous le fer vengeur des lois. Les conspirateurs veulent s'emparer de la place occupée par les patriotes, les patriotes resteront fermes : ils ne veulent conserver leurs fonctions que pour sauver le peuple et pour faire triompher la République. Les conspirateurs s'étaient emparés de la Société des Cordeliers ; cette Société qui, dans les temps difficiles, a déployé le patriotisme le plus pur, était devenue le jouet d'une nouvelle faction ; les Jacobins ne doivent pas être aussi faciles ; ils ne veulent pas introduire parmi eux les monstres qui veulent perdre la liberté. Les Cordeliers ont choisi pour président un Chenaux (14) un homme chassé de la Commune du 10 août : ce choix est indigne d'eux, et ils ne peuvent disconvenir qu'ils ont mal fait dans cette circonstance. Cet homme n'est pas le seul de cette Société qui ne soit pas pur et à l'abri des soupçons ; les tribunes elles-mêmes sont souvent remplies de leurs affidés et des amis de ceux qui aspirent aux places. Lorsque les Cordeliers prenaient des arrétés sévères contre le tyran, ils n'avaient pas parmi eux des êtres aussi impurs ; ils y avaient ceux qui, maintenant, font honneur à leurs fonctions, et travaillent constamment et avec courage au bonheur ; ils n'avaient pas ces hommes qu'ils doivent rejeter comme une écume... J'appuie les réflexions de Robespierre, adoptées par la Société, et je demande qu'il n'y ait entre les Jacobins et les Cordeliers aucune communication jusqu'à ce que ceux-ci aient chassé de leur sein tous les intrigants. (Applaudissements.)

Couthon fait part d'une lettre écrite de Commune-Affranchie à son collègue Thirion ; il y est dit qu'à la Société populaire il a été fait lecture du procès-verbal de la séance des Cordeliers du 14 ventôse, et que ce procès-verbal a été accueilli, quoiqu'il ne contienne que des atrocités contre la Convention et le Comité de salut public, Couthon conclut de cette lettre que la conjuration avait des ramifications très étendues, et que, dans les départements comme à Paris, les conspirateurs avaient conçu l'affreux projet d'assassiner les patriotes. Il instruit la Société que Ronsin, l'un des conjurés, avait, quelques jours avant la découverte du complot, parcouru les prisons pour se procurer la liste des patriotes qu'il devait immoler à sa fureur contre-révolutionnaire. Il termine en demandant que la Société vote une adresse aux Sociétés affiliées pour les éclairer et leur montrer l'abîme dans lequel une foule de scélérats a voulu entraîner les bons citoyens.

Les réflexions de Couthon sont vivement applaudies, et sa proposition est adoptée à l'unanimité.

22 mars 1793

Le 22 mars 1794, on apprend au club des Jacobins qu'à la suite d'une séance épuratoire visant à éliminer quelques derniers Hébertistes encore et consorts, le club des Cordeliers ne se réclame plus désormais que de 44 anciens, tous membres du club depuis sa création et dits pour cela « vieux Cordeliers ». Parmi ces anciens, Georges Jacques Danton, Camille Desmoulins, et Louis Marie Lulier, ainsi reconduit dans son statut de membre du club, après sa dénonciation du mois de février 1794 par le dénommé Marchand.

Une lettre adressée par Louis Marie Lulier le 23 juin 1793 au Conseil général de la Commune de Paris et visée par Pierre Louis Dufourny, témoigne de sa ligne politique d'alors, laquelle reste en 1794 la même :

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Louis Marie Dufourny, Lettre du procureur général-syndic du département au Conseil général de la commune de Paris, Paris, Imprimerie de Ballard, 1793.

Bref rappel de l'épisode de février 1794

Au début du mois de févier 1794, toujours au club des Cordeliers, Louis Marie Lulier se trouve soudain en butte à diverses dénonciations, dont celle du dénommé Marchand qui l'accuse d'avoir tenu à la tribune de la section de Bon-Conseil des propos tendant à dissoudre la Convention, et particulièrement d'avoir dit qu'il fallait donner au peuple des représentants dignes de lui.

Le 27 février 1794, soucieux de se défendre d'une telle accusation, Louis Marie Lulier adresse au Comité de sûreté générale une pétition dans laquelle il déclare...

« qu'il ne se croit pas dans la nécessité de se disculper d'une pareille atrocité, que sa section toute entière s'élèvera contre une pareille calomnie, que du reste ce vil dénonciateur qui, au 31 mai, échauffait l'esprit public dans cette section au sujet des subsistances, en s'élevant contre les corps administratifs, a été chassé du Comité révolutionnaire et de la Société populaire de Bon-Conseil, que quant à lui, il croit voir dans cette conduite le résultat des menées d'une faction sourde, qui cherche à miner le gouvernement révolutionnaire, en mettant dans la bouche d'un magistrat du peuple qui peut mériter quelque crédit l'expression d'un sentiment qu'elle voudrait universaliser pour parvenir à cette même dissolution et arriver par là à l'organisation voulue par la Constitution pour briguer les différentes places qui doivent composer le ministère, ajoutant qu'il ne lui serait pas difficile de trouver des défenseurs officieux, car il pourrait appeler en témoignage tous les électeurs de 1790 et 1792, tous les représentants de la Commune depuis la Révolution, le Tribunal révolutionnaire du 17 août, le Conseil général et le Directoire du Département, Pache et tous les fonctionnaires publics, sa section et le peuple de Paris, et en dernière analyse les Jacobins, les Sociétés populaires, les Comités de salut public, de sûreté générale et la Convention elle-même, estimant que dans cette collection de citoyens, il n'en est aucuns qui puissent douter de ses sentiments bien prononcés sur la Révolution, et que la lecture de ses écrits permettra de remarquer un ton uniforme de candeur et de vérité qui repousseront toujours avec succès les efforts de l'intrigue et de la calomnie. » (15)

Le club des Cordeliers souscrit alors à la pétition de Louis Marie Lulier et réclame la traduction du citoyen Marchand devant le Tribunal révolutionnaire. Lulier est blanchi le 26 février 1794 par la section des Piques, blanchi le 2 mars par la section de Bon-Conseil, et blanchi le 5 mars par le Comité de sûreté générale.

Le 8 mars 1794, le citoyen Fleurigeon produit contre Louis Marie Lulier une nouvelle dénonciation dans laquelle il l'accuse d'avoir facilité le règlement de la situation administrative de trois émigrés : Merle d'Ambert, maréchal de camp de l'ancien régime, émigré en Angleterre en juin 1792 et rentré le 29 octobre 1792 ; une veuve [Madame Chemineau], jouissant de 50.000 livres de rente sur la Commune de Paris, possédant des biens fonds dans le département de la Côte-d'Or, habitant sur la section des Piques, ayant émigré en Angleterre en juin 1792 et étant rentrée en octobre 1792 ; Foulon de Doué, depuis longtemps en Allemagne, inscrit comme émigré dès le mois de novembre 1792. (16)

Le même Louis Marie Lulier est arrêté le 21 mars 1794 et enfermé à la prison du Luxembourg.

24 mars 1794

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Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public, estampe anonyme.

Le 24 mars 1793, à la requête d'Antoine Quentin Fouquier-Tinville, Pierre Louis Dufourny se trouve appelé au Tribunal révolutionnaire afin de témoigner contre François Nicolas Vincent, Charles Philippe Ronsin, Pierre Jean Berthold de Proli, et Jean Baptiste Cloots, dit Anacharsis Cloots.

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N° 3, Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, pour juger sans appel les conspirateurs, Paris, de l'Imprimerie de Clément, 1794.

Déposition de Louis Pierre Dufourny contre François Nicolas Vincent et Charles Philippe Ronsin

Louis Pierre Dufourny, architecte et agent national du salpêtre, dépose, que pendant un certain temps il a vu Vincent faire des motions patriotiques dans sa section ; qu'il fut chargé en apparence d'aller faire une levée de 30.000 hommes dans un département mais que, dans la réalité, c'étoit pour propager les principes de la liberté dans le département où Vincent était envoyé ; mais ce dernier, dit le témoin, loin de remplir le but véritable de sa mission, s'empressa de devancer de quatre heures les représentants du peuple investis de tous les pouvoirs nécessaires pour purifier le même département de l'air corrompu dont il pouvait être infecté, n'en faire, s'il était possible, qu'une seule et même famille, pénétrée des mêmes principes de liberté et d'égalité. Vincent, continue le témoin, se permit de casser les autorités constituées, de son propre mouvement ; et on ne doit pas en être étonné, parce que l'accusé Vincent affichait publiquement sa haine pour toute autorité constituée, depuis les journées du 31 mai, 1 et 2 juin, qu'il paraissait détester. Il cherchait à influencer les sociétés populaires, et à leur faire prendre le change sur le compte des patriotes, qu'il s'efforçait de rendre suspects, pour ensuite leur susciter plus facilement et plus adroitement des persécuteurs, sauf à se démasquer lui-même, et dévoiler son animosité contre les patriotes qu'il se proposait de livrer à la fureur des aristocrates. C'est principalement auprès de la société populaire de Mucius Scævola [anciennement section du Luxembourg], que l'accusé Vincent s'est permis d'inculper, contre toute justice, un citoyen nommé Layoux, et de provoquer son arrestation arbitraire, même son incarcération, tandis qu'il se déclarait le défenseur le plus ardent de fonctionnaires publics chargés d'accusations graves.

Vincent, dans la prison, conspirait conjointement avec Ronsin, Proli, Pereira et autres conjurés détenus, pour anéantir la représentation nationale ; mais ces conspirateurs n'étaient pas d'accord sur le moyen d'assassiner la Patrie. Il paraît qu'en défiance l'un contre l'autre, ils craignaient de se livrer entièrement, et affichaient des dehors imposteurs de patriotisme, pour se tromper réciproquement.

Vincent disait qu'il fallait ajourner le projet de détruire la Convention, parce que dans ce moment ce serait nuire à la chose publique ; qu'il valait mieux attendre que les patriotes fussent dépouillés de tout pouvoir, ne fussent plus rien ; qu'alors on les prendrait l'un après l'autre, on leur demanderait ce qu'ils avaient fait pour la Révolution ; que rien ne serait plus aisé que d'établir leur coupabilité, parce que tous avoient mis la main dans le sac. C'est ainsi, a dit le témoin, que l'on se flattait de se défaire de tous les patriotes, et de tenir la patrie dans un danger continuel.

Ronsin voulait que l'on se ralliât à La Valette (17), pour conduire à la guillotine Bourdon de l'Oise, Fabre d'Églantine, Dufourny, Robespierre. Il osait former le vœu bien criminel, sans doute, « d'être un Cromwell, pendant une seule journée, pour avoir plus de facilité de destituer tous les représentants patriotes, et de les faire assassiner, parce que, disait-il, dans toute cette Convention, il n'y a pas un honnête homme ; pas un n'a travaillé pour le bonheur du peuple ; si ma tête tombe, ajoutait Ronsin, c'est que je l'aurai bien mérité ; il ne faut pas attendre la paix pour se venger de ses ennemis ; c'est en temps de guerre que l'on fait de bonnes affaires. »

Déposition de Louis Pierre Dufourny contre Pierre Jean Berthold de Proli

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François II (Florence, 1768-1835, Vienne) en 1792, après son couronnement impérial.

Poli n'est qu'un intriguant, dit Dufourny, c'est l'agent, le chef du ministre [Florimond Claude, comte de Mercy Argenteau (Liège, 1727-25 août 1794, Londres)] de l'empereur [François II, dernier souverain du Saint-Empire romain germanique (1792-1806)] ; il ne s'est couvert du manteau du patriotisme, que pour mieux voiler ses trames et ses perfidies : c'est un homme fort adroit, fort astucieux, rôdant sans cesse autour des comités de la Convention, s'y introduisant sous mille prétextes, et rédigeant même quelquefois pour Hérault de Séchelle et Bertrand Barère, qui avaient beaucoup de confiance en lui ; j'ai cru devoir fixer l'opinion publique sur le compte de cet intriguant, dans le cas où il parviendrait à se faire élargir ; depuis quelque temps, j'avais des indices sur la conspiration qui occupe en ce moment le tribunal.

Déposition de Pierre Louis Dufourny contre Jean Baptiste Cloots, dit Anacharsis Cloots

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Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, pour juger sans appel les conspirateurs, n° 4, Paris, de l'Imprimerie de Clément, 1794.

Suite du témoignage reproduit ci-dessus :

« En effet, l'accusé Cloots vient au département, me fait plusieurs signes que je feins de ne pas comprendre, et qui m'indiquaient assez que l'on voulait parler mystérieusement soit à moi, soit au procureur général-syndic du département ; enfin on se décide à m'adresser un billet de rendez-vous, tant pour moi que pour le citoyen Lullier : nous arrivons au lieu convenu, nous y trouvons un dîner splendide, le dessert y correspond, et c'est le moment où la conversation s'engage pour la femme Chemineau (18), et à ce sujet, on nous prie de passer dans un petit cabinet où nous pourrons causer plus à notre aise ; mais moi qui pressentais le but de ces colloques particuliers, et qui en était intérieurement révolté, je n'ai pu m'empêcher de manifester mon indignation telle que je la ressentais. J'ai déclaré bien formellement que mon intention était de ne prêter l'oreille à aucune proposition, tant que je ne serais pas rendu au département, et que c'était là le seul endroit où j'entendais parler d'affaires ; on insista cependant, on nous dit qu'il n'était question que d'être favorable à la femme Chemineau ; qu'elle ne demandait qu'à connaître si elle pouvait ou non se regarder comme n'ayant quitté le territoire que momentanément, et pour voyage indispensable, avec l'esprit de retour qu'elle s'était empressée d'effectuer. »

Complément au précédent témoignage de Dufourny contre Cloots

Déclaration faite aux jurés et aux magistrats du Tribunal révolutionnaire par l'ancien président du Département [Pierre Louis Dufourny] au moment de la suppression de ces fonctions par la loi de l'organisation révolutionnaire, à l'effet de communiquer des avis très importants qui lui ont été donnés par un prisonnier qui habitait la même chambre que les accusés Ronsin et Vincent, lors de leur première arrestation, sur plusieurs des individus impliqués dans le procès des Hébertistes, savoir, sur :

« Proli, fils naturel du prince de Kaunitz, chef du Conseil de l'Empereur, agent de la maison d'Autriche, connu comme un homme adroit et perfide, très dangereux, en relations intimes avec les représentants Barère et Hérault de Séchelles, ce qui rendait son arrestation particulièrement difficile, arrestation qui fut décidée en même temps que celle de Desfieux, chez lequel il demeurait, mais dès que la capture de Desfieux fut opérée, Collot d'Herbois réussit à la tribune des Jacobins à entraîner beaucoup de ceux qui figurent aujourd'hui dans la conspiration, qui accoururent à la Maison Commune et firent relâcher le patriote chéri et persécuté Desfieux, et, dans le tumulte, l'autre patriote, Proli, réussit à s'échapper et trouva un refuge dans la maison d'Hérault de Séchelles, qui osa nier, à la Convention, son intimité avec ce conspirateur ; Vincent, qui au mois d'août 1792 fut l'un des 24 commissaires désignés pour exécuter dans les départements la levée de 30.000 hommes, s'acharna à poursuivre constamment les autorités constituées, attaquer surtout le Département, comme pour le punir de sa glorieuse coopération aux événements du 31 mai, égarer les citoyens des sections et inlluencer les électeurs, puis provoquer des arrêtés contre le Département, agir comme chef de parti, multiplier ses efforts pour forcer les portes des Jacobins, obtenir l'arrestation arbitraire ett la mise au cachot du citoyen Lavaux.

Le baron de Cloots, que le déclarant connaissait antérieurement à la Révolution, et qui lui tendit un piège, ainsi qu'au procureur général syndic Lullier, pour les engager à se prononcer en faveur d'une femme inculpée d'émigration ; lors d'une séance du Conseil général du Département, que le déclarant présidait, Anacharsis Cloots l'ayant invité par un billet, lui et le procureur général syndic, à venir dans une maison de la rue Neuve-des-Mathurins, chez le sieur Cheminot où on les retint à dîner, et où, à la fin du repas, on les pressa de se montrer favorables à une demande de radiation de la liste des émigrés, ce que refusa le déclarant, en alléguant qu'il ne pouvait prendre connaissance de cette affaire qu'au siège du Département, en pleine connaissance de cause, et considérant ce rendez-vous comme un piège et ces propositions comme offensantes, indignes du rôle joué dans cette affaire par deux représentants. »

Privé de défenseur, Proli adresse à Fouquier-Tinville, le même 24 mars, un mémoire justificatif (19) dans lequel, renvoyant ainsi au différend qui l'a publiquement opposé à Jean Baptiste Sambat et à Pierre Louis Dufourny à propos de Madame Violette au café Corazza, il signale que « les trois témoins qui l'ont chargé sont ses ennemis personnels, Sambat, Moine [agent comptable d'un atelier d'armes] et Dufourny, tous trois intimement liés entre eux et avec la citoyenne Violette, récemment mariée au premier ». À noter que Proli anticipe ici un mariage dont il a sans doute entendu dire qu'il se préparait, mais qui ne sera enregistré que le 26 germinal an II (15 avril 1794), soit dix jours après sa propre exécution. (20)

Comme rapporté par le Journal du Tribunal criminel révolutionnaire, après Pierre Louis Dufourny, Jean Baptiste Sambat dépose lui aussi contre Proli, et, jointe à celle de son ami Dufourny, sa déposition vient aggraver encore, si c'était possible, le cas de Proli :

« Jean Baptiste Sanbale [sic], peintre de portraits et juré au tribunal, dépose [...] sur le compte de Proli, dont il avait entendu parler avantageusement, et que par cette raison il chercha à connaître : je vis Proli de près, dit-il ; je ne tardai pas à remarquer que cet homme n'était pas doué d'une grande morale, et ce fut une raison pour moi de peu parler, mais de beaucoup observer.

Dans le temps où nos armées étaient aux prises avec l'ennemi, Proli paraissait parfaitement instruit de tout... »

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« Proly était journellement le panégyriste de Dumouriez... »

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« J'avais souvent entendu Proli blâmer le décret du 15 décembre 1792, sur la réunion de la Belgique à la France [...] ; je savais qu'il disait qu'il fallait laisser aux Belges leurs nobles et leurs prêtres... »

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« Oui, il faut d'unir parce que Dumouriez marche contre la Convention... »

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Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, pour juger sans appel les conspirateurs, n° 5, Paris, de l'Imprimerie de Clément, 1794.

Suite au double témoignage de Pierre Louis Dufourny et de Jean Baptiste Sambat, Pierre Joseph Berthold de Proli, « négociant, depuis rédacteur d'un journal » [Le Batave] et François Nicolas Vincent, « ci-devant clerc de procureur, puis membre de la Commune, et actuellement secrétaire général du département de la Guerre » ; ainsi que Jean Baptiste Ancard, « coupeur de gants, puis employé du département au bureau de recherche des émigrés » ; Jean Antoine Florent Armand, « élève en chirurgie » ; Jean Baptiste Cloots, « député à la Convention nationale, homme des lettres » ; Antoine Descombes, « ancien garçon épicier, secrétaire-greffier de la section des Droits de l'Homme » ; François Desfieux, « marchand en gros de vin de Bordeaux » ; Pierre Ulric Dubuisson, « homme de lettres, nommé à différentes époques commissaire du conseil exécutif » ; Frédéric Pierre Ducroquet, « perruquier-coiffeur et parfumeur, commissaire aux accaparements de la section Marat » ; Jacques René Hébert,« agent national près la Commune de Paris » ; Conrad Kock, « banquier » ; Michel Laumur, « colonel d'infanterie, maintenant premier consul de Pondichéry » ; Armand Hubert Leclerc, « ancien archiviste de l'Évêché de Beauvais, actuellement chef de division au bureau de la Guerre » ; Albert Mazuel, « ancien cordonnier, puis brodeur, ensuite aide de camp de Jean Baptiste Bouchotte [ministre de la Guerre], chef d'escadron de la cavalerie révolutionnaire, chef d'escadron dans l'armée révolutionnaire, commandant temporaire de la ville de Beauvais » ; Antoine François Momoro, « imprimeur-libraire, administrateur du département » ; Jacob Pereira, « manufacturier de tabac » ; « Charles Philippe Ronsin, avant la révolution homme de lettres, puis commissaire des guerres, puis ordonnateur, puis adjoint du ministre de la Guerre, et général de l'armée révolutionnaire » ; sont guillotinés le 24 mars 1794.

Condamnée en même temps que les précédents, Marie Anne Latreille, enceinte, veuve du général Pierre Quetineau, guillotiné le 17 mars 1794, sera guillotinée, elle aussi, après sa fausse couche, le 11 mai 1794.

Jean Baptiste Laboureau, médecin et premier commis au conseil de santé, est le seul acquitté du procès. Le 12 mars 1794, Antoine Marie Maire, l'un des juges du Tribunal révolutionnaire, assisté de Fouquier-Tinville, recevait la déclaration de Laboureau au sujet de ce qui s'était passé dans l'assemblée tenue le 5 mars par la section de Marat, séance caractérisée par 1° la motion de Ducroquet incitant à se mettre en insurrection et à voiler la Déclaration des Droits de l'Homme, et par 2° la motion de Momoro, qui proposait de manifester à la Commune l'inquiétude qu'éprouvait la section au sujet des subsistances. Jean Baptiste Laboureau semble donc avoir joué le rôle de dénonciateur dans le procès en question...

28 mars 1794

Le 28 mars 1794, Pierre Louis Dufourny se trouve destitué de sa fonction de procureur-syndic du Département par le Comité de salut public.

31 mars 1794

Le 31 mars 1794, on annonce au club des Jacobins que Jean François de Lacroix, ou Delacroix, dit Lacroix d’Eure-et-Loir ; Georges Jacques Danton ; Marie Jean Hérault de Séchelles ; Camille Desmoulins ; et Pierre Nicolas Philippeaux ont été décrétés d'accusation et arrêtés dans la nuit du 29 au 30 mars. Le chef de cette accusation se trouve indiqué dans le rapport présenté à la Convention le matin même par Saint-Just : « Depuis les premiers temps de la Révolution, Delacroix et Danton étaient les chefs que le ci-devant duc d'Orléans [Philippe Égalité] avait choisis. Ces hommes ont servi tous les partis, excepté celui du peuple ».

Couthon engage les Jacobins à se féliciter de cette arrestation :

« Enfin l'horizon politique s'éclaircit ; le ciel devient serein, et les amis de la République respirent. La Convention va, comme les armées, au pas de charge. Nous avons dit au peuple, à la Convention, aux Comités de salut public et de sûreté générale, et aux véritables Jacobins, que nous péririons plutôt que de souffrir que le peuple soit gouverné par la tyrannie ou par le crime. Nous vous avions annoncé depuis quelques jours qu'il fallait attaquer une nouvelle faction ; ce n'est peut-être pas la dernière. La Convention a tenu sa parole ; les chefs de la faction qu'elle a enchaînés aujourd'hui étaient des hommes qui ont paru mériter quelquefois la confiance du peuple : ce sont Danton, Delacroix, Camille Desmoulins. Ces hommes se donnaient la glorieuse qualification de vieux Cordeliers, et ils n'étaient que de vieux conspirateurs.

J'observerai d'abord que les factions s'étaient divisées en deux branches : l'une qui avait pour but de tout bouleverser, de tout anéantir ; et l'autre qui voulait ramener le peuple aux principes de l'aristocratie et du modérantisme. Les modérés se prévalaient des excès de l'autre faction pour justifier leur perfide système. Fabre d'Eglantine affectait les principes de sagesse en dénonçant Hébert. Dès que la faction d'Hébert a été étouffée, les modérés, et même ceux qui suivaient auparavant les principes d'Hébert, ont attaqué les patriotes les plus purs, en disant qu'ils sont des Hébertistes et des désorganisateurs. »

À suivre : Loin du café Corraza. Fabre d'Églantine et Pierre Louis Dufourny, fin de partie

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1. François Alphonse Aulard, La société des Jacobins : Recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins de Paris, volume 5, janvier 1793-mars 1794, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1893. François Alphonse Aulard, La société des Jacobins : Recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins de Paris, volume 6, mars à novembre 1794, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1897. Cf. aussi Christine Belcikowski, Fabre d'Églantine, Louis Pierre Dufourny et Jean Baptiste Sambat au café Corazza.

2. Cf. Gustave Laurent, « L'entourage de Danton. Le Médecin Louis Sentex », in Annales historiques de la Révolution française, 17e année, n° 100, juin-décembre 1940, Armand Colin, pp. 193-217.

3. Cf. Henri Calvet, « Les Origines du Comité de l'Evêché », in Annales historiques de la Révolution française, 7e année, n° 37, janvier-février 1930, Armand Colin, pp. 12-23.

4. Créé le 8 juin 1793, établi au collège des Quatre-Nations, ce Comité de salut public du département de Paris succède au Comité central de la Commune insurrectionnelle du 31 mai 1793. Cf. Henri Calvet, « Un instrument de la Terreur à Paris : le Comité de salut public ou de surveillance du département de Paris (8 juin 179З-21 messidor an II) » [compte-rendu de Paul Leuilliot], in Mélanges d’histoire sociale, année 1944 / 5, pp. 112-115.

5. Dans la liste des patriotes établie par Robespierre en 1793 et retrouvée par Edme Bonaventure Courtois dans les papiers laissés par Robespierre après Thermidor, Moënne, dont on ne trouve nulle part le prénom, fait l'objet de la mention suivante : « Moënne, homme énergique et probe, capable des fonctions les plus importantes, substitut de Payan jeune, agent national de la commune de Paris »Cf. Prosper Charles Roux, Histoire parlementaire de la révolution française : ou, Journal des Assemblées nationales de 1789 à 1815, volume 35, Paris, Paulin, Libraire, 1837, p. 407.

6. Cf. Christine Belcikowski, À propos du carnet de Robespierre, III.3.6.2. Pierre Jean Berthold de Proli, dit Proli ou Proly ; Robespierre contre Anacharsis Cloots. V. 1793-1794. Actes d'un réquisitoire implacable, VIII.6. Anacharsis Cloots se défend de toute complicité avec le banquier Jean Baptiste Vandenyver.

7. Jacques Nicolas Billaud-Varenne et Jean Marie Hérault de Séchelles ont effectivement été accusés d'avoir protégé Proli et de l'avoir fait libérer en octobre 1793.

8. Un jour, excédé, Chasles'écrie aux Jacobins : « On m'a reproché d'être prêtre ; je m'applaudis d'avoir été prêtre parce que, en vivant avec eux, c'est-à-dire avec tout ce qu'il y a de plus corrompu dans l'univers, j'ai appris à les mépriser et à combattre les scélérats qu'on nomme prêtres. »

9. Créé le 28 janvier 1791 par Stanislas de Clermont Tonnerre (1757-10 août 1792, assassiné), nanti à l'origine de 600 souscripteurs, dont une majorité d'aristocrates, le Club monarchique, autrement appelé Club des Amis de la Constitution monarchique, ou Club 1789, sera dit un temps « Club Malouëtte » en raison de l'influence qu'exerçait alors sur lui Pierre Victor Malouët (1740-1814), riche planteur de Saint-Domingue, intendant de la Marine de 1781 à 1789, député à l'Assemblée constituante, co-rédacteur du pamphlet périodique intitulé Les Actes des Apôtres, émigré en Angleterre après l'insurrection du 10 août 1792. Cf. Augustin Challamel, Les clubs contre-révolutionnaires: cercles, comités, sociétés, salons, réunions, cafés, restaurants et librairies, Paris, L. Cerf, 1895, p. 147 sqq. : « L'emblème du Club monarchique était une balance en équilibre parfait, dont l'un des plateaux supportait le bonnet de la liberté et l'autre la couronne de France. À peine installé, il imita le club des Jacobins, se fit un centre de propagande, et correspondit avec une foule de sociétés contre-révolutionnaires. Ses affiliations en province déterminèrent les Jacobins et leurs partisans à soulever le peuple de France contre les divers clubs monarchiques, pendant l'année 1791 et dans la première moitié de l'année 1792. À Paris, principalement, il organisa des distributions de pain, de vêtements, et même d'argent, qui suscitèrent l'indignation des patriotes. »

10. À propos de François Chabot, cf. Christine Belcikowski, Loin du café Corazza. Fabre d'Églantine à la prison du Luxembourg.

11. Cf. Archives nat. carton F7/4787, document 72418, n° 376, carte de sûreté attribuée par la section de Bon Conseil, registre 11, fiche 12024, le 12 août 1794, à « Jean Baptiste Loys, 38 ans, citoyen, domicilié 4 rue Française, anciennement domicilié rue Saint-Honoré, arrivé à Paris depuis deux ans, natif d'Arles ». Concernant la carrière politique de Jean Baptiste Loys, voir Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la révolution française, volume 9, Paris, Imprimerie Nouvelle, 1910, p. 78.

12. Alexandre Louis Lachevardière (1765-1828), ancien chef du bureau de la Caisse de l'extraordinaire, électeur de la section de la Halle au Blé, nommé administrateur du département le 21 août 1792, puis vice-président du département, nommé au printemps 1793 commissaire civil aux armées de l'Ouest. Cf. Archives nat. AA//47, dossier 1369, « Lettre du 12 juillet 1793 de La Chevardière, vice-président du département de Paris, commissaire national dans les départements troublés par les rebelles, sur la faiblesse et l'attitude anti-républicaine du général Biron ». Longtemps protégé par Robespierre, Alexandre Louis Lachevardière est arrêté le 10 mai 1794 et détenu à la prison du Luxembourg jusqu'au 27 juillet 1794.

13. Louis Thibaut Dubois-Dubais (1743-1834), d'abord militaire, puis juge de paix, commandant de la garde nationale, administrateur du département du Calvados en 1790, député du Calvados à l'Assemblée législative et à la Convention. Envoyé en mission à l'armée du Nord, il est rappelé le 18 avril 1793 pour avoir engagé une correspondance avec Frédéric Josias de Saxe Cobourg Saalfeld, feld-maréchal du Saint-Empire. Toutefois, à la suite d'une motion de Merlin de Douai, il est confirmé par la Convention, le 3 mai.

14. Louis Barthélémy Chenaux (1756-9 septembre 1797, La Ferté Loupière, Yonne), marié à Paris, le 26 juillet 1795, à Marie Jeanne Moisson ; père d'Auguste Homme Libre Chenaux, mort à l'âge de 4 ans, le 19 février 1796 à La Ferté-Loupière, et de Virginie Chenaux, née le 25 octobre 1796 à La Ferté-Loupière, morte à l'âge de 10 mois, le 30 août 1797 à La Ferté-Loupière.
Concernant l'arrestation de Jean Baptiste Chenaux le 16 mars 1794, cf. Alexandre Tuetey in Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, volume 11, p. 273 :
« Procès-verbal de transport, en vertu d'un ordre du Comité de sûreté générale, de Dangé et Heussée, administrateurs au Département de Police, avec le commissaire de police de la section des Gardes-Françaises, chez le citoyen Chenaux, rue Honoré, nº 320, qui était surveillé depuis le jour d'hier et toute la nuit, et, après avoir constaté l'absence de tout rassemblement, les papiers qui se sont trouvés en grand nombre dans diverses pièces, vu que Chenaux est ancien procureur, ont été mis sous scellés dans une chambre sur le derrière, le même Chenaux a présenté des papiers qu'il a dit appartenir à la Société des Cordeliers, dont il est président, et d'autres se trouvant dans sa poche, qu'il a paru désirer garder, entre autres un projet de pétition à la Convention, expositive des travaux de ladite Société, écrit en présence des citoyens Rance, Diancourt et Metz, inspecteurs de Police, qui l'ont laissé écrire, lesquels papiers ont élé mis sous scellés dans une enveloppe et portés à la Mairie, et après avoir établi gardienne des scellés la citoyenne Marie Jeanne Moisson, demeurant avec ledit Chenaux, celui-ci, par ordre des administrateurs de Police, signé de Heussée, a été envoyé à la Conciergerie. »
Jean Baptiste Chenaux échappe finalement à la guillotine.

15. Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, volume 11, p. 243.

16. Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, volume 11, p. 245.

17. Louis Jean Baptiste de Lavalette, comte de la Valette, seigneur de Sérigny (1753-28 juillet 1794, guillotiné), militaire. Nommé général de brigade à l'armée des côtes de Brest le 15 mai 1793, mais prié de seconder à Lille le général Favart, il se heurte à l'animosité du général Lamarlière, autre second du général Favart, ainsi qu'à l'insubordination des troupes du même Lamarlière, et il fait l'objet d'une dénonciation par les représentants en mission Duhem et Lesage-Senault. Suspendu de ses fonctions le 22 juillet et renvoyé devant le Comité de salut public, il bénéficie du soutien de Robespierre et se trouve blanchi le 31 juillet. Réintégré dans ses fonctions le 3 août, il réorganise l'armée révolutionnaire à Lille et contribue à placer à sa tête Dufresse. Mais Bourdon de l'Oise lui reproche devant la Convention d'avoir épousé la comtesse allemande Henriette Élisabeth de La Tour et Taxis et d'avoir fait arrêter des patriotes. Les représentants Hentz et Florent-Guiot dissolvent l'armée révolutionnaire de Dufresse et font arrêter Lavalette le 13 décembre 1793. Libéré le 12 mai 1794 grâce à l'intervention de Robespierre, Lavalette est affecté le 28 mai 1794à la 17e division militaire en tant qu'adjoint de François Hanriot. Il est guillotiné le 9 thermidor avec Robespierre et les siens.
Pour plus de détails concernant Lavalette, Favart, Lamarlière, Duhem, Lesage-Senault, Dufresse, Hentz et Florent-Guiot, cf. Christine Belcikowski, À propos du carnet de Robespierre, II.4.8. Simon Camille Dufresse ; II.4.9. Calendini et le général La Marlière.

18. À propos de Madame Chemineau, cf. Christine Belcikowski, À propos de Mlle Coupée, alias Madame Chemineau, ou Madame de Cheminot. Quand le lieutenant de la police des mœurs a du style

18. Complément à la déposition de Dufourny. Archives nationales, W 76. Minute citée par Alexandre Tuetey in Débats du procès et jugement des Hébertistes. Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, volume 11, p. 123.

19. Mémoire justificatif de Proli, 4 germinal an II (24 mars an II). Archives nationales, W 78.

20. 26 germinal an II (15 avril 1794). Mariage de Jean Baptiste Sambat et de Marie Félicité Legeste. État-civil reconstitué de Paris. Table des mariages et des divorces célébrés à Paris de 1793 à 1802 - RIO-TIR. AD75 V10E11. Vue 179.

Déposition de Jean Baptiste Sambat. Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, pour juger sans appel les conspirateurs, n° 5, Paris, 1794.

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