Christine Belcikowski

Publications 4

Quand Jean Soulié remplace Jean Antoine Barthélémy Baillé à la présidence du tribunal criminel de l'Ariège

Rédigé par Belcikowski Christine 1 commentaire

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15 ventôse an VI (5 mars 1798). Archives dép. de l'Ariège. Fonds des tribunaux de la période révolutionnaire. Arrêtés du tribunal relatif à son fonctionnement : 3 cahiers de transcription. 9 février 1792 - 05 vendémiaire an IX. Cote : 8L13.

I. Les faits. Destitution de Jean Antoine Barthélémy Baillé et nomination de Jean Soulié

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« Ce 15 ventôse an VI de la République française une et indivisible, présents les citoyens Soulié, Darnaud (1), Bouin et Crubailhes (2), juges, et Boyer (3), juge délégué par le tribunal civil pour compléter le tribunal criminel, il a été procédé par scrutin au remplacement du citoyen Caubère (4), président syndic du département de l'Ariège séant en cette ville, qui a remis sur le bureau un arrêté pris aujourd'hui par les commissaires civils délégués par les représentants du peuple dans le département et l'agent du Comité de salut public aussi dans le département, et en a requis la lecture et publication. Sur quoi, le tribunal ayant ordonné la lecture et publication dudit arrêté, l'accusateur public en a requis l'enregistrement sur les registres du tribunal.

De suite le tribunal, ayant égard à la réquisition de l'accusateur public, a ordonné et ordonne que ledit arrêté sera transcrit tout au long sur ses registres pour être exécuté suivant sa forme et teneur comme s'en suit.

Les commissaires civils délégués par les représentants du peuple dans le département de l'Ariège et l'agent du Comité de salut public dans ledit département...

... considérant que l'arme la plus secrète pour combattre nos ennemis, qui se déguisent sous différentes formes, est la punition prompte et rigoureuse des coupables ; considérant que les tribunaux doivent être occupés par des hommes intègres pour être l'appui du patriote innocent et la terreur de l'aristocratie ; convaincus que le citoyen Baylé (5), président du tribunal criminel, n'a pas toujours montré qu'il réunit ces qualités, et que surtout il a prouvé qu'il n'est pas l'ami de la République

... arrêtent

1° que le citoyen Baylé est et demeure destitué de ses fonctions de président juge au tribunal criminel du département de l'Ariège

2° qu'il sera remplacé dans lesdites fonctions par le citoyen Soulié, juge à Pamiers. »

II. Commentaire

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Les faits ne parlent pas d'eux-mêmes. Que se passe-t-il le 15 ventôse an VI (5 mars 1798) au tribunal criminel de l'Ariège ?

1. Un fait d'épuration politique

Les faits suivent là, non sans retard, du résultat des élections législatives du 21 mars et du 4 au 9 avril 1797, puis du coup d'État ménagé par le Directoire le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) en réponse à ce résultat.

En avril 1797, le parti des modérés, dits en vrac « royalistes », « fédéralistes », etc., obtient à la Chambre une victoire écrasante ; le Directoire se trouve désavoué. Le 10 fructidor (27 août 1797), Larevellière-Lépeaux, président du Directoire, annonce que « le Directoire ne pactisera pas avec les ennemis de la République ». Le 18 fructidor (4 septembre 1797), dépêché depuis l'Italie par Bonaparte, le général Augereau fait occuper Paris par la troupe. Barthélemy et Carnot, les deux directeurs favorables à la majorité « royaliste », sont destitués. Les élections de 49 départements sont annulées, dont, en Ariège, celle de Jean François Vidalat (6). De nombreux députés, prêtres et journalistes sont déportés en Guyane. Les poursuites reprennent contre les émigrés. Dans le même temps, le Directoire se préoccupe de mettre un frein aux ambitions renaissantes des anciens Jacobins, restés nombreux dans les départements du Sud-Ouest.

En vue des élections de germinal an VI (avril 1798), Le Directoire met alors en œuvre une politique d'épuration des échelons locaux de l'administration. Celle-ci entraîne dans les tribunaux la destitution de certains juges, désignés comme « ennemis de la République », car suspectés de sympathies « royalistes » ou, à l'inverse, de visées néo-jacobines.

« Le Directoire cherche, tout au long de son existence, à contrôler l’appareil judiciaire. [...]. La volonté de contrôler les décisions des juridictions ordinaires se double d’une volonté de maîtriser l’issue des élections des magistrats. Pour ce faire, le Directoire remplace les mécanismes électifs et recourt aux nominations. » (7)

Les 20-29 germinal an VI (9-18 avril 1798), les élections se trouvent marquées, contre toute attente, par le succès des Néo-Jacobins. Par la loi du 22 floréal an VI, le Directoire invalide bis repetita une partie des résultats de ces élections. Il précipite ainsi le discrédit dont il souffre, discrédit qui lui vaudra de succomber au coup d'état du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), et par là de faciliter l'accession de Napoléon Bonaparte au Consulat, puis à l'Empire.

Faute d'informations plus précises, on ne sait pas exactement pourquoi Jean Antoine Barthélémy Baillé, président du tribunal criminel, a été destitué le 15 ventôse an VI (5 mars 1798).

Lors des mouvements séditieux excités dans la commune de Mirepoix les 28, 29 et et 30 août 1792, alors que Jean Antoine Barthélémy Baillé, notaire depuis 1776, faisait fonction de secrétaire du district, on lui a reproché d'avoir, sous la pression des habitants de Mirepoix apeurés par l'annonce de l'arrivée des « patriotes » venus de Laroque d'Olmes et de Lavelanet, permis aux citoyens de s'armer de cartouches.

« La municipalité ordonna de commander la garde nationale pour monter la garde et faire des patrouilles toute la nuit. L'ordre fut exécuté, mais les citoyens, armés de fusils, n'avaient pas de quoi les charger ; ils demandèrent des cartouches, la municipalité n'en avait pas, on lui observa qu'il y en avait au district. Plusieurs officiers municipaux s'y rendirent avec des officiers de la garde nationale ; ils trouvèrent, sur la porte d'entrée de la maison du district, le citoyen Manent, administrateur, et le citoyen Baillé, secrétaire, à qui ils exposèrent l'objet de leur mission. Ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient pas de cartouches, et comme il fut observé qu'il en avait été acheté récemment, le secrétaire du district convint qu'à la vérité le procureur-syndic en avait fait venir, que sans doute il en avait, mais qu'il était absent. Quelqu'un observa encore que le citoyen Lasset, vice-président du district, pourrait savoir avec plus de certitude où étaient les cartouches. Alors il fut convenu qu'il n'y aurait pas d'inconvénient de s'en assurer, les officiers municipaux, en conséquence, allèrent chez le citoyen Lasset, qu'ils ne trouvèrent point ; revenus à la maison commune, ils instruisirent les citoyens de l'effet de leur démarche et les engagèrent à se passer des cartouches. Mais les citoyens craignaient une descente pendant la nuit, il y avait des portes à garder au dehors ; ils insistèrent pour être armés, on proposa de faire acheter de la poudre. Les officiers municipaux donnèrent l'ordre pour une livre, dont il fut fait une trentaine de cartouches ; la précaution ne fut point utile... » (8)

Jean Soulié, alors juge de paix de la commune, a été rapporteur des événements des 28, 29 et et 30 août 1792 auprès du tribunal chargé par la suite de juger les fauteurs des troubles en question.

« Les événements ont été racontés par un homme, qui fut témoin et même acteur, par le citoyen Jean-Antoine Rivel, procureur de la Commune de Mirepoix. L'auteur en a fait le récit dans un rapport qu'il intitula : Mémoire instructif, où il entreprit d'expliquer sa conduite pendant les troubles, et, en même temps, de réfuter le procès-verbal où le juge de paix Soulié avait exposé les choses à un point de vue différent. » (9)

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Ci-dessus, à gauche sur l'image : à Mirepoix, dans l'ancienne rue Courlanel, au premier plan, maison de la famille Baillé ; immédiatement derrière, maison de la famille Clauzel.

Ami et longtemps voisin, rue Courlanel (aujourd'hui rue Maréchal Clauzel), de Gabriel Clauzel, qui a été le fer de lance de la Révolution à Mirepoix, Jean Antoine Barthélémy Baillé, avocat notaire, homme de loi de la municipalité révolutionnaire, procureur-syndic chargé de la vente des biens nationaux, représentant de sa commune à la Fédération des Pyrénées, n'a point pâti des effets de la tourmente du temps, en tout cas jusqu'à la chute de Robespierre. Il acquiert « de la nation » l'ancienne maison seigneuriale sise à Mirepoix rue Porte d'Amont, i.e. « la maison ayant ci-devant appartenu à Lévis père émigré » ; sachant qu'il met alors une partie de cette maison à la disposition de l’administration municipale du canton, et réserve là une chambre pour le cabinet du commissaire. (10)

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Ci-dessus : rue Porte d'Amont, façade principale de l'ancienne maison « ayant ci-devant appartenu à Lévis père émigré ».

La chute de Robespierre entraîne après le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) la disgrâce de Gabriel Clauzel à Mirepoix, ainsi que la désaffection de Jean Antoine Barthélémy Baillé pour sa ville natale et l'abandon de son ancienne carrière d'avocat notaire au profit de la fonction de président du tribunal criminel de Foix.

Le 15 ventôse an VI (5 mars 1798), âgé alors de 48 ans, Jean Antoine Barthélémy Baillé se trouve destitué de sa fonction de président du tribunal criminel de Foix. Le 8 germinal an VI (28 mars 1798), Jean Antoine Barthélémy Baillé et Rosalie Bauzil, son épouse, revendent la maison seigneuriale de la rue Porte d'Amont au citoyen Charly Rougé, boulanger à Mirepoix (11). En frimaire an VII (novembre-décembre 1798), Jean Antoine Barthélémy Baillé assure devant le juge Amouroux à Foix, la défense, entre autres, de Guillaume Sibra dit Jean Dabail, à la demande de ce dernier et bien que celui-ci l'ait menacé auparavant d'assassinat pour avoir été acheteur de biens nationaux (12). Il semble donc qu'à la suite de sa destitution du 15 ventôse an VI (5 mars 1798), Jean Antoine Barthélémy Baillé soit redevenu avocat. Frédéric Soulié, neveu de Jean Antoine Barthélémy Baillé, le confirme dans ses Contes pour les enfants :

« Mon oncle ne restait pas dans notre petite ville de Mirepoix ; il ne logeait pas dans notre grande maison à contrevents rouges, qui était la maison de son père : il était avocat et demeurait à Foix. Mais, presque tous les samedis, nous le voyions arriver sur sa jument. [...]. Je me souviendrai toujours de l'accueil respectueux que lui faisaient tous nos parents, qui se levaient à son arrivée, de son entrée dans le salon, de ce salut amical et supérieur, dont il répondait à chacun » (13)

Que déduire de la suite d'événements rapportée ci-dessus concernant la ou les raisons de la destitution de Jean Antoine Barthélémy Baillé le 15 ventôse an VI (5 mars 1798) ?

L'affaire présente sans doute un caractère politique. Cinquante-deux pour cent des magistrats destitués suite à une dénonciation par leurs pairs, ou autres, sont accusés de négligences dans les poursuites ou de facilitation excessive de la libération des prévenus. La plupart de ces dénonciations sont relatives à la police des cultes ou des grains, ou encore à des excès de pouvoir (14). Jean Antoine Barthélémy, président du tribunal de Foix, gênait-il parce qu'il était resté jacobin, ou parce qu'il aurait subrepticement viré « royaliste », comme on dit ? La seconde des deux hypothèses semble au demeurant bien douteuse. Il se peut en revanche qu'on ait su le mépris voué par Jean Antoine Barthélémy Baillé au cynisme politique du Directoire et l'intérêt qu'il pouvait porter à l'étoile montante d'un certain Napoléon Bonaparte... D'autant qu'à la même époque, Benoît Norbert Baillé, l'un de ses frères, avait commencé de faire carrière dans la première campagne italienne dudit Bonaparte.

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Jacques Louis David. Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard. 1800.

Jean Antoine Barthélémy Baillé mourra le 6 septembre 1830 à Foix.

2. Une affaire personnelle ? Un règlement de compte entre Jean Soulié et Jean Antoine Barthélémy Baillé ?

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Ci-dessus : vue actuelle de l'ancienne maison de Jean Soulié, côté jardin, à Mirepoix.

Né à Lavelanet, voué d'abord à la tonsure, Jean Soulié épouse à Mirepoix, le 30 octobre 1753, Thérèse Barrau, fille du Sieur François Barrau, chirurgien, et de Demoiselle Catherine Bonaure. Après avoir mis au monde deux garçons et trois filles, Thérèse Barrau meurt le 21 janvier 1780. Trois des cinq enfants vivent encore en l'an VI, mais ont quitté Mirepoix : Pierre Gabriel Soulié (1755-1817), marié à Limoux depuis 1789 ; Magdeleine Soulié (1756-?), disparue de Mirepoix après avoir mis en monde en 1789 un enfant né d'un clerc tonsuré ; François Bruno Melchior Soulié (1761-1800), requis aux armées, qui mourra déserteur à l’hôpital d’Aix-en-Provence.

Après son mariage, Jean Soulié est à Mirepoix maître des pensions et maître de latinité, puis régent du collège, puis avocat, puis « avocat et professeur de Belles-Lettres ». Conseiller municipal en 1785-1786, il est élu procureur-syndic de la commune le 31 janvier 1790. Le 28 août 1792, alors juge de paix délégué par le district pour l’opération de recrutement, il se trouve affronté aux troubles qui éclatent dans Mirepoix les 28, 29 et 30 août 1792. En 1793, il est nommé juge président au tribunal criminel sis à Foix ; puis juge au tribunal civil de Pamiers ; puis, le 3 vendémiaire an VI (24 septembre 1797, juge président du tribunal civil de Foix ; puis le 15 ventôse an VI (5 mars 1798), juge président au tribunal criminel de Foix. Il est âgé alors de 70 ans. Il mourra à Foix le 24 pluviôse an X (13 février 1802).

Frère de Jean Soulié, Pierre Soulié est prêtre. Vicaire de la cathédrale Saint Maurice et maître de latinité, il prête serment en 1791 à la Constitution civile du clergé, et il exerce en l'an VI la charge de curé constitutionnel de la cathédrale. Il mourra curé de Tourtrol le 5 octobre 1809.

Resté à Lavelanet, Jean Pierre Soulié (1735-1803), frère de Jean Soulié et de Pierre Soulié, est père de François Melchior Soulié (1770-1848), qui, voué initialement à la tonsure, vient d'épouser à Mirepoix, le 8 Pluviôse an VI (samedi 27 janvier 1798), Jeanne Marie Baillé, sœur de Jean Antoine Barthélémy Baillé.

http://belcikowski.org/publications3/la-double-ascendance-de-frederic-soulie-1-cote-soulie/ http://belcikowski.org/publications3/la-double-ascendance-de-frederic-soulie-2-cote-baille/

Après avoir enseigné quelque temps la philosophie à Toulouse chez les Frères, François Melchior Soulié a migré en 1789 à Mirepoix où résident Jean Soulié et Pierre Soulié, ses deux oncles, et il y est devenu un familier de la famille Baillé, chez qui il a trouvé alors à se loger. Plus spécialement ami des frères cadets de Jean Antoine Barthélémy Baillé, il partage avec eux le même enthousiasme pour l'engagement révolutionnaire. Le 12 prairial an II [31 mai 1794], la municipalité de Mirepoix délivre un certicat de civisme conjoint à Jean François Vincent Baillé, 42 ans, capitaine au 4e Bataillon de l’Ariège ; Norbert Baillé, 30 ans, adjudant général à l’armée d’Italie ; Maurice Vincent Baillé (15), 26 ans, secrétaire général du district de Mirepoix ; François Melchior Soulié, 24 ans, adjoint à l’état major de l'armée d'Italie. « Les dénommés ont donné depuis le commencement de la révolution et tout le temps qu’ils ont resté dans notre commune des marques de civisme le plus pur et le plus grand attachement à la révolution, en témoignage de quoi nous avons délivré le présent certificat de civisme… » (16)

Présent au mariage de Jeanne Marie Baillé, sa sœur, 36 ans, avec François Melchior Soulié, 27 ans, Jean Antoine Bartélémy Baillé ne nourrissait-il pas alors quelques arrière-pensées diverses ? Se souciait-il des raisons, peut-être intéressées, que François Melchior Soulié pouvait avoir de contracter un mariage grevé par une telle différence d'âge ? Comment regardait-il l'homme François Melchior Soulié, anciennement clerc tonsuré, neveu de Jean Soulié, anciennement clerc tonsuré, neveu aussi de Pierre Soulié, prêtre ?

Le 16 avril 1781, soit dix-sept ans plus tôt, Jean Antoine Barthélémy Baillé épousait Marianne Rosalie Bauzil, fille de Maître Thomas Bauzil, avocat en parlement, et de Dame Jeanne Marie Boutonnier. Il reconnaissait à cette occasion la paternité de Marguerite Georgine Baillé, née de Marianne Rosalie Bauzil le 23 avril 1780, déclarée d’abord de père inconnu, puis, sous la pression des parrain et marraine qui refusent alors de signer la première version de l’acte, fille de Maître Jean Antoine Barthélémy Baillé, notaire royal, scandaleusement absent le jour du baptême. Marguerite Georgine Baillé restera dans sa famille, semble-t-il, une enfant mal-aimée.

Le 19 avril 1789, Jean Antoine Barthélémy Baillé apprenait que Magdeleine Soulié, fille de Jean Soulié, était juste accouchée d’un enfant qu’elle disait né du Sieur Louis Antoine Mercadier, clerc tonsuré, prébendier du Chapitre, qui avait pris la fuite. L’histoire fait alors scandale dans tout Mirepoix, d'autant que la jeune femme abandonne son enfant et qu'elle disparaîtra après 1792 sans qu'on la retrouve jamais (17).

Le 8 Pluviôse an VI (samedi 27 janvier 1798), jour du mariage de Jeanne Marie Baillé, sa sœur, Jean Antoine Barthélémy avait probablement déjà connaissance du texte de la pièce de théâtre, intitulée L'officier français à Milan que François Melchior Soulié publiera l'automne suivant à Foix, chez Pomiès l’aîné, imprimeur du département de l’Ariège. L'histoire que François Melchor met en scène dans cette pièce est celle d'une jeune fille subornée par un prêtre hypocrite, i.e. mutatis mutandis celle Magdeleine Soulié subornée par le clerc tonsuré Louis Antoine Mercadier.

Jean Antoine Barthélémy Baillé, qui avait lui-même « suborné » Rosalie Bauzil avant de se voir forcé de l'épouser en raison des poursuite engagées par Thomas Bauzil, père de cette dernière, pouvait-il trouver agréable tant d'insistance sur l'histoire d'une autre jeune fille subornée ? Et ne se méfiait-il pas de ce parfum d'ancienne cléricature, certes retournée en passion vengeresse chez François Melchior Soulié (18), qui flottait autour de la famille Soulié toute entière ?

Il se peut bien donc que Jean Antoine Barthélémy Baillé ait nourri dès les premières années de la Révolution, quelque secrète inimitié à l'endroit de François Melchior Soulié, son futur beau-frère, et, partant, à l'endroit de la famille de ce dernier. Jean Soulié était au demeurant son rival dans la carrière judiciaire. Jean Antoine Barthélémy Baillé est âgé de 48 ans lorsqu'il se trouve destitué de sa fonction de président juge au tribunal criminel du département de l'Ariège, le 15 ventôse an VI (5 mars 1798). Jean Soulié, qui le remplace, est âgé, lui, de 70 ans. Le vieux triomphe ici du plus jeune, comme on dit que le mort saisit le vif. Le vieux cependant ne triomphe pas pour longtemps, car Jean Soulié meurt le 24 pluviôse an X (13 février 1802).

Une sorte de maléfice Soulié poursuit toutefois la famille Baillé quelque temps encore. Jeanne Marie quitte définitivement François Melchior Soulié, son mari et leur domicile conjugal fuxéen à la fin de l'année 1800 ou dans les premiers jours de l'année 1801, et elle retourne dans la maison de sa famille, à Mirepoix, avec ses deux enfants. Fin 1803 ou début 1804, comme indiqué dans une lettre de Benoît Norbert Rouger, François Melchior Soulié, qui a séduit dans la maison Baillé Marguerite Georgine Baillé, fille naturelle, puis reconnue, de Jean Antoine Barthélémy Baillé, s'enlève à Toulouse avec la jeune femme, au grand dam de la maison Baillé. Lorsqu'en 1808, François Melchior Soulié quitte définitivement l'Ariège, on ne sait pas ce qu'est devenue Marguerite Georgine Baillé, et, tout comme Magdeleine Soulié, on ne la reverra plus jamais.

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Après la mort de Jean Soulié en 1802, Jean Antoine Barthélémy Baillé, qui meurt, lui, le 6 septembre 1830 à Foix, aura eu tout le temps de méditer sur le rôle qu'a joué la famille Soulié dans les heurs et malheurs de sa propre vie.

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1. Étienne Darnaud (1762-1853), notaire, puis juge de 1ère instance au Tribunal de Foix.

2. Joseph Crubailhes, reçu comme avocat le 10 juin 1767 au siège de Pamiers, juge d'instruction au tribunal civil d'arrondissement de Pamiers lors de son décès le 2 avril 1813.

3. Saturnin Marc de Boyer (1753-1840),inspecteur des haras du comté de Foix en 1781, subdélégué de l'intendant en 1782, maire de Foix en 1785, juge à Tarascon en l'an III, juge au tribunal civil de l'Ariège en l'an IV, premier juge suppléant au tribunal criminel sous le Consulat, puis juge de paix du canton de Foix, député de l'Ariège de 1809 à 1811, puis vice-président du tribunal de Foix.

4. Pierre Caubère, né le 5 mars 1748 à Saint-Girons, décédé le 4 mars 1823 à Toulouse (Haute-Garonne), homme de loi, député à l'assemblée législative.

5. Baillé ou Baylé, on trouve indifféremment les deux orthographes. Concernant l'histoire de la famille Baillé, et plus spécialement celle de Jean Antoine Barthélémy Baillé, cf. Christine Belcikowski. Le roman vrai de Frédéric Soulié. I. En Ariège. 2018.

6. Cf. Christine Belcikowski. Jean François Vidalat, né à Mirepoix. Un électron libre des années révolutionnaires ; 1801-1802. Quand les familles Cairol Caramaing, Calvet et Cairol de Madaillan interviennent dans la succession de Jean François Vidalat. Portrait de groupe.

7. Emmanuel Berger. « Le modèle judiciaire libéral mis à l’épreuve : la surveillance des juges sous le Directoire ». In Annales historiques de la Révolution française. 337 | juillet-septembre 2004.

8. Jean François Rivel et Félix Pasquier. « Troubles à Mirepoix les 28, 29, 30 août 1792, racontés par un témoin ». In Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, p. 249. Foix. 1903.

9. Ibidem, p. 250.

10. Cf. Christine Belcikowski. Quand Jean Antoine Barthélémy Baillé et Rosalie Bauzil vendent au Citoyen Charly Rougé une maison ayant appartenu à Lévis père, émigré.

11. Ibidem.

12. Cf. Archives nationales. Dossier Guillaume Sibra. Cote : F/7/7724. Christine Belcikowski.Le roman vrai de Frédéric Soulié. I. En Ariège. 2018.

13. Frédéric Soulié. « L'auberge de Sainte-Gabelle ». In Contes pour les enfants, p 91. Michel-Lévy frères. Paris. 1859.

14. Cf. Passim, Emmanuel Berger. « Le modèle judiciaire libéral mis à l’épreuve : la surveillance des juges sous le Directoire ». In Annales historiques de la Révolution française. 337 | juillet-septembre 2004.

15. À la différence de ses frères, Maurice Vincent Baillé, qui est né « boiteux », n'a pas pu s'engager dans l'armée révolutionnaire.

16. Archives dép. de l'Ariège. Cote : 3L521/06/1790-27 ventôse an IV. Registre municipal de Mirepoix. 12 prairial an II (31 mai 1794). Cf. Christine Belcikowski. À Mirepoix, quatre certificats de civisme en l’an II.

17. Cf. Christine Belcikowski. De Mirepoix à Fontpédrouse, l’amère destinée de Jean François Gabriel Mercadier, petit-cousin de Frédéric Soulié.

18. Cf. Christine Belcikowski. Le roman vrai de Frédéric Soulié. I. En Ariège. 2018.

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1 commentaire

#1  - Françoise Brown a dit :

Cette recherche a bien retenu mon attention !
Merci à vous.

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