Quand Jean Antoine Barthélémy Baillé et Rosalie Bauzil vendent au Citoyen Charly Rougé une maison ayant appartenu à Lévis père, émigré

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Il s’agit là d’une affaire conclue le 8 germinal an VI (28 mars 1798) sous le contrôle de Pierre Avignon, notaire qui a exercé son activité à Mirepoix de 1787 à 1816.

« Jean Antoine Barthélémy Baille, homme de loi, et Rosalie Bauzil, mariés, habitants de cette commune, lesquels solidairement l’un pour l’autre et leurs deux enfants pour le tout sans division ni discussion des biens, y renonçant de par exprès la dite Bauzil au bénéfice du [illisible] degré, vendent irrévocablement au citoyen Charly Rougé, boulanger, aussi habitant de cette commune, dûment patenté, présent et acceptant, partie d’une maison qu’ils jouissent et possèdent dans l’enclos de cette commune et la rue d’Amont, par eux acquise de la nation et ayant ci-devant appartenu à Lévis père émigré, laquelle partie de maison compte :

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  • un magasin situé au rez-de-chaussée, prenant jour sur la dite rue d’Amont par trois grandes fenêtres
  • la moitié du magasin du derrière et entrepôt au-dessus, prenant jour sur la rue, à prendre du côté du levant
  • deux chambres qui sont au-dessus du grand magasin prenant jour sur la dite rue d’amont, actuellement occupées par l’administration municipale du canton, et l’autre servant de cabinet au commissaire
  • deux chambres correpondant au second étage
  • enfin, un grenier, situé au-dessus des dites chambres, le tout prenant jour sur la dite rue d’Amont. »

Cette vente se fait « pour la somme de 3.200 livres que l’acquéreur a tout présentement comptée en argent de cours, vérifié et emboursé à son contentement pour la dite Bauzil, de l’approbation et consentement du dit Baillé pour mari… » La présence de Jean François Dominique Bauzil, frère aîné de Rosalie Baillé se trouve requise, dans la mesure où, après la mort de Thomas Bauzil, leur père, la succession ce dernier n’a pas encore été réglée.

L’acte précise, entre autres détails, que « le dit Rougé acquéreur fera fermer à ses frais et dépens toutes les ouvertures qui communiquent au-dessus de la maison pour de dessus observer… »

Ce qui fait aujourd’hui l’intérêt de cet acte de vente, c’est qu’il fournit nombre de renseignements sur la disposition intérieure que présentait en l’an VI une partie de l’antique moulon seigneurial créé à la fin du XIIIe siècle par Guy III de Lévis et conservé jusqu’à la Révolution par les seigneurs de Lévis Mirepoix, même si, au fil du temps, ces derniers en ont vendu un peu plus de la moitié.

Voici, correspondant au n°49, la part du moulon 3 du compoix, qui, en 1766, demeurait propriété de Louis Marie François Gaston de Lévis, dernier seigneur de Mirepoix.

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Ci-dessus : détail du plan du moulon 3 du compoix de 1766 ; cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°47 à 53.

47. Ignace Peilhe, maître tailleur pour homme : patu à la porte d’Amont
48. Jacques Cabanes, menuisier : maison à la rue de la porte d’Amont
49. Marquis de Mirepoix : maison, autres couverts, jardin à la rue de la porte d’Amont
50. François Cairol, bourgeois : maison et autre couvert, cour, jardin, à la rue de la porte d’Amont
51. Jean Guilhemat, bourgeois : maison, ciel ouvert, patu servant d’égout, à la rue Servant
52. Jean Coumelera, boulanger : maison à la rue de la porte d’Amont
53. Jeanne Marie Pons, veuve et héritière de Jacques Marcel : maison et ciel ouvert faisant coin aux rues de la porte d’Amont et de la rue Servant.

Avocat et notaire, alors procureur syndic du district de Mirepoix, Jean Antoine Barthélémy Baillé a acheté la totalité de la parcelle n°49 en 1792 au titre de la vente des biens nationaux. C’est le versant de cette parcelle donnant sur la rue Porte d’Amont que Jean Antoine Barthélémy Baillé et Rosalie Bauzil, son épouse, ont vendue à Charly Rougé, boulanger. Demeurent exclus de cette vente le versant de la parcelle qui touche à la promenade d’Amont (aujourd’hui cours Louis Pons-Tande), les autres couverts, le jardin, et les écuries, non signalées dans le compoix de 1766, mais notées dans la série Q des Archives départementales 1Cf. Liasses d’estimation des biens nationaux (Q 1 à 8), des soumissions pour l’achat de ces biens, déclarations, adjudications (Q 9 à 15), les registres des procès-verbaux d’adjudication des biens nationaux de Mirepoix-Pamiers (16 janvier 1791-prairial an II, Q 16 à 22), divers état de bien vendus (1791-an II, Q 23 à 33), les dossier des meubles et effets d’émigrés (Q 34 à 43) ; estimation des biens du ci-devant Lévis à Mirepoix : 1Q1068..

L’acte de vente mentionné ci-dessus fournit également quelques renseignements sur l’usage qui a été celui de la maison ci-dessus décrite, avant la vente de cette dernière à Charly Rougé. Jean Antoine Barthélémy, procureur syndic du district de Mirepoix, a prêté ou loué la dite maison à la « nation », plus précisément à l’administration municipale du canton, et réservé là une chambre pour le cabinet du commissaire. On sait qu’à l’époque, l’administration n’occupe plus la vieille maison commune, trop exiguë, trop délabrée, sise sur la place, sous le Grand Couvert. A la recherche d’espaces plus adaptés, elle se partage entre l’ancien palais épiscopal et la maison opportunément acquise par Jean Antoine Barthélémy Baillé en 1792, grâce aux facilités que ses amis politiques lui ont consenties. Mais, après avoir perdu les faveurs de Gabriel Clauzel, et surtout après que le régime jacobin est tombé, Jean Antoine Barthélémy peine à solder l’achat de la maison Lévis. Il entend par ailleurs quitter Mirepoix afin de s’installer à Foix, où il exerce déjà la fonction d’avocat. C’est pourquoi il vend la maison susdite à Charly Rougé. Le rôle des contibutions de l’an VI indique que le restant de l’ancienne parcelle n°49 du compoix de 1766 appartient alors au citoyen Loup, maître de forges à Carcassonne, d’où qu’il lui été vendu au cours de l’année par le même Jean Antoine Barthélémy Baillé. Le citoyen Debosque d’Esperaza rachètera la part de du citoyen Loup le 9 août 1809.

Après avoir quitté Mirepoix, Jean Antoine Barthélémy Baillé travaillera et vivra jusqu’à sa mort, le 6 septembre 1830, à Foix.

L’acte de vente ci-dessus mentionne en 1798 les « deux enfants » de Jean Antoine Barthélémy Baillé et de Rosalie Bauzil. Le couple a eu antérieurement sept enfants :

  • 23 avril 1780. Baptême de Marguerite Georgine Baillé, fille « naturelle », reconnue le 19 avril 1781, date du mariage de ses parents
  • 22 février 1782. Baptême de Jeanne Marie Françoise Vincente Eulalie
  • 14 mars 1783. Baptême de Marie Clotilde Sylvie Baillé
  • 16 mars 1784. Baptême de Gabrielle Basilisse Alexandrine Françoise Baillé>/li>
  • 22 novembre. Baptême de Cécile Soulange Théodore Baillé
  • 4 novembre 1787. Baptême de Marie Charles Dominique Baillé
  • 24 avril 1791. Baptême de Louise Antoinette Ondine Baillé

Trois de ces enfants seulement survivent en 1798. Il s’agit de Marguerite Georgine Baillé, de Cécile Soulange Théodore Baillé, et de Marie Charles Dominique Baillé. On sait par l’aventure de la fuite de 1803-1804 à Toulouse avec François Melchior Soulié, le père du célèbre écrivain, que Marguerite Georgine Baillé était bien vivante, jeune et belle en 1798. C’était sans doute une enfant mal-aimée, puisqu’elle ne trouve pas comptée en précédemment dans les « deux enfants » de Jean Antoine Barthélémy Baillé et de Rosalie Bauzil. Marie Charles Dominique Baillé, quant à lui, mourra âgé de 20 ans à peine, chasseur à cheval du 6e régiment, deuxième escadron, deuxième compagnie, matricule 1264, le 26 juillet 1807 à Trévise, Italie 2Cf. Archives départementales de l’Ariège, 1NUM/4E1366, décès 1807, p. 42..

 

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On peut voir aujourd’hui ce qui subsiste de la maison, vendue rue d’Amont le 8 germinal an VI (28 mars 1798), qui a été anciennement celle du marquis de Mirepoix, puis celle de Jean Antoine Barthémy Baillé et de Rosalie Bauzil, et qui a été occupée jusqu’à Thermidor au moins par l’administration municipale du canton. Sous les vilains aménagements ultérieurs, on distingue encore les cintres de la porte et des fenêtres plus anciennes. Le rythme de la façade demeure globalement inchangé.

 

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References   [ + ]

1. Cf. Liasses d’estimation des biens nationaux (Q 1 à 8), des soumissions pour l’achat de ces biens, déclarations, adjudications (Q 9 à 15), les registres des procès-verbaux d’adjudication des biens nationaux de Mirepoix-Pamiers (16 janvier 1791-prairial an II, Q 16 à 22), divers état de bien vendus (1791-an II, Q 23 à 33), les dossier des meubles et effets d’émigrés (Q 34 à 43) ; estimation des biens du ci-devant Lévis à Mirepoix : 1Q1068.
2. Cf. Archives départementales de l’Ariège, 1NUM/4E1366, décès 1807, p. 42.

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  • Françoise Brown at 17 h 47 min

    Ce post a forcément retenu mon attention !

    Je note aussi la remarquable signature de Me Avignon. Une autre époque…

    • La dormeuse at 19 h 49 min

      Les signatures des notaires de jadis sont souvent fantastiques.