Christine Belcikowski

Publications 4

Hypnos m'éveille

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Au matin avant le réveil
des choses ressortent
se dégèlent
ou éclatent
comme des châtaignes jetées dans la braise sans être entamées...
Monday... une chanson qui berce
entendue réentendue
— j'ai longtemps cherché la playlist –
sur un vol de Vietnam Airlines
parti des sables de Cam Ràn...
Le Bouillant et le Dormant
aigues contraires et mêmes
surgies des gouffres qui s’entr’ouvrent
sous les ruines d’un château
dans la Charente profonde...
Les Sept Dormants
qu’on eût cru éveillés
et qui dorment depuis des siècles
dans une grotte obscure
leur chien veille sur eux
ils attendent la fin des temps...
Al Kahf (1) à son tour se dégèle
une main sans corps
jette encore dans la braise une poignée de châtaignes
Light my fire...
Le palais du Facteur Cheval s'écroule
— Je suis sur la photo d'autrefois
tout là-haut —
So long... Just a gigolo...
Domino domino...
Quo vadis, Domine ?
La musique se gélifie
illico
vers le réveil.

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1. سراة الكف, en arabe la grotte, dans la sourate 18 du Coran, qui évoque elle aussi l'histoire éphésienne des Sept Dormants.

Ici

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À la fin
qu’es-tu venue faire
ici
loin des années profondes
loin des jours de soleil et d’herbe
et des prairies en pente où tu roulais
roulais
à tomber dans le ciel
en jupe
avec des jambes qui riaient
riaient de s’égratigner
au pas turbulent des chardons
tandis que les clochettes des vaches tintaient
plus haut
là-haut
dans la commissure des monts ?

Qu’es-tu venue faire
ici
dans le clos d'une pièce jaune
encombrée de fétiches aux yeux morts
à écouter passer le charroi du matin
les remorques des poids lourds brinqueballent
les freins crient
la suie se dépose sur la vie
sur le menu du jour
sur les vitres
il n'y a plus d'ailleurs
plus de journée qui change
et rien n'a dérangé le sévère portique
des livres
qui n'en finit pas de monter ?

Qu’es-tu venue faire
ici
levée trop tôt
dans ton âge
confiné ?

L'image manquante

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Il est clair que derrière le rideau, comme on dit, qui recouvre le fond des choses il n’y a rien à voir, à moins que nous ne nous présentions nous-mêmes derrière lui, pour qu’il y ait quelque chose à voir. (1)

L’image manquante
c’est l’image qui flambe là-bas
sur les hauteurs du rêve
et dont tu te souviens seulement que tu l’as vue un jour,
il y a longtemps,
mais ta pensée ne la voit pas,
tes mots non plus ne la voient pas,
et tu photographies des ombres seulement,
des riens
— les riens ne brûlent pas —
tu en tires des images pauvres,
des images de hasard,
qui sont sans feu ni lieu ;
mais n'est-ce pas là le sort de toute image
en ce monde
que de rester manquante,
d'être sans feu ni lieu ?

À lire aussi :
1. Christine Belcikowski. Quand la photographie tend vers l’art pauvre – Du je ne sais quoi de la chose au presque rien du geste photographique – 1. Finestra, freccia, fessura – Ut pictura, photographia ?.

2. Christine Belcikowski. La corne d'or

La corne d'or et la felouque
abandonnaient la rive d’abondance
et la vie lente,
dérivant
à la merci des Avaleurs,
des Boutefeux, des Malotrus,
ex-turlupins saisis un jour par la manie dératisante.

La corne d'or et la felouque
lentement
coulaient dans la profondeur ubiquiste,
poissons pâles,
urnes post-atlantide,
coulaient dans la profondeur électrique
des livings,
cuisines, chambres, oubliettes,
où vivent les Croyants de quadrangulation.

Passée la Porte du Sublime,
les icônes dédorées perdent le secret de la Gloire.
Chromos sur le mur
jaunissent
comme coings.

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1. Hegel. Phénoménologie de l'esprit, III, § 100.

Cadran

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Cadran,
série de fentes qui rayonnent dans le tronc des vieux arbres
à partir du centre,
dixit l’Encyclopédie,
cadran,
série de fentes qu’on voit seulement dans le tronc des vieux arbres
après qu’on les a coupés,
cadran,
nocturnal des arbres qui meurent,
cadran,
horloge de la profondeur du temps,
cadran,
dont les fentes sont les aiguilles,
cadran,
dont les aiguilles désignent les quatre fantastiques,
le ciel, la terre,
les dieux, les mortels,
cadran,
figure de l’attente tendue
du vif, qui vient à passer
sans qu’on en connaisse ni le jour ni l’heure ;
d’où vient qu’aujourd’hui me remène
ce mot de François de La Nouë ?
Le meilleur moyen pour passer seurement sans dommage,
c'est de porter avec soy le quadran, qui est la prudence,
& la carte, qui sont les beaux préceptes qui descouvrent le vray & le faux.
 (1)
C’était en 1587, au temps des Guerres de Religion.

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François de La Noue. Discours politiques et militaires. Nouvellement recueillis …, p. 503. À Basle. De l'imprimerie de François Forest. 1587.

L'automne, en ses repeints

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Chanci, l’été fait ventre
dans son cadre disjoint.
L’automne, en ses repeints,
inflige à la nudité du grand ciel
l’outrage d’un manteau de nuées.
Dieu, que le paysage est sombre
et que ces repeints sont vilains !
Noé, nu dans l’ivresse,
couve sous le manteau le rougeoiement discret de l’image manquante.
Le vent mauvais plaque ici sur nos yeux
des mains de feuilles mortes.
Quand verrons-nous plus clair ?

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