Christine Belcikowski

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À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix. III. Un exercice décomplexé de l'épiscopat

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Dans la situation socio-économique dégradée dont souffre le diocèse de Mirepoix à la veille de la Révolution, François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix, s'illustre par une action charitable d'envergure (1). Cette action se trouve rendue possible par le versement optimal de la dîme. Monseigneur de Cambon se montre à telle fin un administrateur vigoureux, refusant malgré les pressions tout délai de paiement et requérant sans états d'âme poursuite et emprisonnement des mauvais payeurs (2). L'homme se montre par ailleurs libre de ses goûts et de son style de vie. Il constitue de la sorte, au moins au regard de Jean Baptiste de Champflour, son prédécesseur immédiat, « le plus pieux, le plus charitable des évêques de France mais aussi le plus négligé dans les affaires temporelles de son diocèse » (3), la figure nouvelle et en quelque sorte moderne d'un épiscopat que nous savons, nous, à court terme condamné.

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Ci-dessus : portrait de Monseigneur de Cambon. Source : Académie des Jeux Floraux. Les Mainteneurs ecclésiastiques sous la Révolution.

1. Monseigneur de Cambon, administrateur vigoureux et pasteur charitable

« Monseigneur de Cambon surprit par la rapidité avec laquelle il prit la mesure des besoins de son diocèse, dressa des plans d’amélioration, et anima l’activité du commerce, de l’industrie et de l’agriculture par la création de chemins et de ponts et le triplement des courriers. Mais plus encore que de remplir avec succès les devoirs de son administration, l’évêque de Mirepoix se montra soucieux de sa mission spirituelle », remarque Philippe Vincent Poitevin-Peitavi dans l'Éloge de M. de Cambon qu'il prononce à l'Académie des Jeux Floraux en 1807.

« M. de Champflour mourut en odeur de sainteté ; mais son diocèse temporel était comme une terre inculte et sauvage. Il fallait lui donner un successeur qui continuât le bien spirituel, où rien n'avait été négligé, et qui remontât l'administration temporelle au niveau des diocèses voisins. M. l'abbé de Cambon fut nommé à l'évêché de Mirepoix au mois de mars 1768.

Quand il parut aux états de la province, au mois de décembre suivant, il connaissait dans le plus grand détail tous les besoins de son diocèse ; tous les plans d'amélioration étaient dressés ; il était instruit des affaires générales ; il en parlait comme s'il avait vieilli dans cette administration. En moins de dix ans, le diocèse de Mirepoix eut tous les chemins, tous les ponts nécessaires. Trois courriers par semaine y apportaient, en quelques heures, les dépêches qu'on n'obtenait auparavant qu'une fois, et par un trajet de deux jours. Ainsi s'anima l'activité du commerce et l'industrie du cultivateur. Tout le pays se ressentit de cette régénération. M. l'évêque de Mirepoix en recueillit le fruit, puisqu'il fut témoin, ce qui n'arrive pas toujours, de la prospérité qu'il avait procurée à son diocèse. »

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Ci-dessus : prise dans les années 1900-1920, publiée par les éditions Carretier, vue de Mirepoix et du grand pont dont Monseigneur de Cambon a voulu et accompagné l'édification. Ladite édification s'est achevée en 1790, i.e. en même temps que l'épiscopat de Monseigneur de Cambon.

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Ci-dessus : prise dans les années 1900-1920, vue de l'hôpital rebâti à Mirepoix par Monseigneur de Cambon.

« M. de Champflour, son prédécesseur, se dépouillant de tout pour les pauvres, avait eu souvent la douleur de ne remédier qu'imparfaitement à leurs besoins. M. de Cambon, mettant à profit l'expérience de plusieurs établissements de charité, eut toujours soin, dans les temps calamiteux, de faire arriver d'avance dans l'hôpital de Mirepoix qu'il avait rebâti à ses dépens, et dans toutes les maisons curiales du diocèse, une grande quantité de riz dont le mélange avec la nourriture ordinaire du pauvre, l'alimentait avec plus d'abondance, d'une manière plus saine, et suffisait à tous les besoins.

Il présidait souvent à ces distributions. La première fois qu'elles eurent lieu, s'étant aperçu que ces malheureux, mourant de faim, n'approchaient qu'avec méfiance de cette nourriture à laquelle ils n'étaient pas accoutumés, il ne dédaigna pas de s'asseoir à leur table. » (4)

« Les témoignages sur la délicatesse de sa miséricorde et son amour des pauvres pourraient remplir cet éloge », observe encore Philippe Vincent Poitevin-Peitavi à propos de Monseigneur de Cambon, avant d'évoquer, à titre d'exemple suprême, l'engagement qui fut celui de l'évêque au moment de l'épidémie de suette miliaire :

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Ci-dessus : d'après l'inscription figurant au dos de la gravure, il s'agit ici de « Monseigneur de Cambon recevant en 1781 ou 1782 des malades de la suette miliaire ». Collection personnelle.

« En 1782, Monseigneur de Cambon était à Aix pour un important procès devant être jugé le surlendemain. Une lettre arrive et lui apprend qu’une épidémie ravage son diocèse. Il part sur le champ et ne s’arrête qu’à Montpellier pour emmener avec lui M. Fouquet, le meilleur médecin de cette ville célèbre dans les fastes de la médecine. Il arrive à Mirepoix et visite avec lui tous les malades. » (5)

On n'accordera pas nécessairement foi au miracle invoqué par Philippe Vincent Poitevin-Peitavi à propos de la scène ci-dessous, mais, pour miraculeuse qu'elle soit, cette scène témoigne de la présence physique courageuse de Monseigneur de Cambon auprès des malades :

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Philippe Vincent Poitevin-Peitavi. Éloge de M.de Cambon.

Peu enclin sans doute au sublime de la grande mysticité, peu soucieux en tout cas de prendre parti dans les controverses religieuses qui n'en finissent pas d'agiter son siècle à propos de la Bulle Unigenitus, du Jansénisme et du Protestantisme, Monseigneur de Cambon, homme doué d'un solide esprit pragmatique, se garde en conséquence des excès de l'intolérance.

Dans les années 1750, l’Église se pique de refuser aux jansénistes, ou autres appelants (6), l'administration des derniers sacrements, et elle exige des mourants, à fin de vérification de leur droite catholicité, qu'ils puissent produire un « billet de confession ». Le Parlement décrète cette exigence hors la loi. Il requiert de l'Église qu'elle administre les derniers sacrements à tous ceux qui en font la demande et qu'elle renonce à l'usage des billets de confession. Mais les évêques, — dont Jean François Boyer (7), qui a été d'abord frère théatin, puis évêque de Mirepoix de 1730-1736, puis précepteur du dauphin, puis grand aumônier de la dauphine Marie Josèphe, puis commis à la charge de la distribution des bénéfices ecclésiastiques —, demeurent sourds à la requête du Parlement, et, malgré l'intervention claire et ferme de Louis XV, le trouble causé par le refus d'administration des derniers sacrements perdure jusque dans les années 1780.

« On résolut d’exiger des mourants des billets de confession : il fallait que ces billets fussent signés par des prêtres adhérants à la bulle [Unigenitus], sans quoi point d’extrême-onction, point de viatique : on refusait sans pitié ces deux consolations aux appellants, et à ceux qui se confessaient à des appellants. [...].

Alors toutes les familles furent alarmées, le schisme fut annoncé : plusieurs de ceux qu'on appelle jansénistes commençaient à dire hautement que si on rendait les sacrements si difficiles, on saurait bientôt s'en passer, à l'exemple de tant de nations. » (8)

Monseigneur de Cambon, en l'affaire, se distingue nettement de ses pairs.

« Le curé de Mirepoix, sous prétexte de jansénisme, refusait les derniers sacrements à un vieux prébendier dont la vie exemplaire commandait le respect, et qui, depuis quarante ans, célébrait tous les jours les saints mystères. M. l'évêque de Mirepoix, voulant prévenir un grand scandale, court à l'église, et fait administrer, en sa présence, le viatique à ce vénérable vieillard, dont la dernière heure est consolée par cet acte de justice et de charité. » (9)

On ne connaît du reste à Monseigneur de Cambon aucune dévotion de type particulier, ni, à la différence de Monseigneur de Ventadour, l'un de ses prédécesseurs à l'évêché de Mirepoix, aucune passion pour les reliques. Mais sensible sans doute à l'historicité et, plus encore peut-être, à la beauté de cet objet liturgique, il a probablement aimé, comme évêque de Mirepoix, faire usage de la chapelle d'argent « énoncée dans la donation qu'en fit jadis M. de Ventadour au Chapitre de l'époque, puis dans le récépissé que lui-même en fit audit Chapitre il y a vingt ans » (10).

Ce que Monseigneur de Cambon désigne ici sous le nom de « chapelle », c'est l'ensemble des objets utilisés dans la célébration du culte — calice, patène, chandeliers, etc. — et qui sont souvent des pièces d'orfèvrerie d'apparat, parfois créées pour une occasion particulière, comme l'ordination d'un évêque. Dans la marine, le coffre qui renferme les objets de culte utilisés par l'aumonier du bord se nomme aussi « chapelle ». Muni de la chapelle héritée de Monseigneur de Ventadour, Monseigneur de Cambon a goûté, semble-t-il, de pouvoir incarner pendant vingt ans une figure d'annonce nouvelle, celle de quelque terrestre aumonier du bord.

2. Monseigneur de Cambon, organisateur et logisticien hors pair

Peu porté sur la métaphysique, Monseigneur de Cambon fait montre, tout à l'opposite, d'un esprit tourné vers les choses pratiques, l'organisation et la logistique. On remarque cette disposition partout dans la correspondance qu'il entretient avec Pierre Paul Alard, son procureur fondé.

Le voyage et le transport de son ordinaire domestique faisant partie de son style de vie, puisque qu'il navigue continuellement entre son château de Mazerettes et l'hôtel toulousain de sa famille, Monseigneur de Cambon s'attache chaque fois à régler au mieux l'organisation et la logistique nécessaires. Il tire de cet exercice une évidente satisfaction. Voici, dans une lettre datée du 7 mars 1787 à Toulouse et adressée à Pierre Paul Alard, son procureur fondé, un exemple typique de son génie organisateur :

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7 mars 1787. Lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard. On remarquera ici que, dans le dynamisme de son caractère et de son écriture, Monseigneur omet souvent la ponctuation là où celle-ci demeure logiquement attendue. Je me suis permis d'ajoute cette ponctuation dans la transcription ci-dessous, pour en rendre la lecture plus aisée.

« Je ferai, Monsieur, partir jeudi prochain par le bateau de poste une partie de mes domestiques. Il faudra que le postillon parte de Mazerettes vers les dix heures du matin le même jour. Si le vieux cabriolet est raccommodé, il le prendra avec le strapontin. Il ira descendre au Lion d'or, et quand mes domestiques qui arriveront de Toulouse auront soupé, ils partiront par ce moyen. Rouanet sera à temps pour me préparer à dîner pour vendredi. Si mon vieux cabriolet n'était pas prêt, M. de Caudeval voudra bien me prêter la voiture, que mon postillon mènera en limonière (11). Dominique partira dans la nuit du jeudi au vendredi, assez tôt pour qu'en allant au pas à Castelnaudary, il y arrive vers les six heures du matin. Il prendra six chevaux. La Jeunesse, mon deuxième laquais, mènera en postillon. Il sera inutile de prendre ni bottes ni selle. Il aura les bottes et la selle de poste dont Delort se sera servi pour aller à Castelnaudary. »

Monseigneur de Cambon se propose là de regagner Mazerettes afin d'y préparer la célébration des fêtes de Pâques qui auront lieu à la cathédrale de Mirepoix, le 8 avril de cette année 1787.

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Jacques Nicolas Bellin. Carte du canal de Languedoc depuis Toulouse jusqu'a l'Etang de Marceillette. Extrait. Paris. 1764. N.B. Le tracé du canal est en bleu.

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Ci-dessus : vue du port Saint-Étienne à Toulouse avant sa transformation moderne.

Partis le jeudi soir de Toulouse, les domestiques et le cuisinier de Monseigneur de Cambon voyageront de nuit dans la barque de poste. Ils débarqueront à Castelnaudary le vendredi matin vers six heures.

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Ci-dessus : vue du grand bassin et de ses quais à Castelnaudary dans les années 1900.

Arrivés à Castelnaudary le vendredi matin vers six heures, les mêmes domestiques et le cuisinier Rouanet gagneront ensuite Mazerettes dans le vieux cabriolet de Monseigneur ou dans la voiture de M. de Caudeval. Monseigneur de Cambon, qui se trouve déjà à Castelnaudary, ne dit pas comment il se rendra lui-même à Mazerettes. On sait en tout cas que, ce même vendredi, en son château, Monseigneur pourra goûter au dîner préparé « à temps » par Rouanet.

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Ci-dessus : vue du château de Mazerettes dans les années 1930. Collection personnelle.

De Toulouse ou de Mazerettes à la fin de l'année 1788, Monseigneur de Cambon mettra derechef son génie organisateur et logistique au service de la campagne de secours alimentaire destinée à soulager les pauvres de son diocèse de la famine qui les menace en raison du peu de récolte des années 1787 et 1788. (12)

Ce génie organisateur et logistique va de pair chez Monseigneur de Cambon avec l'art de s'entourer de gens de confiance — Dominique Delort, postillon ; La Jeunesse, second laquais ; Dominique Alard († 1779), cuisinier ; Rouanet, autre cuisinier ; le couple Gout, polyvalent ; Pierre Paul Alard, procureur fondé ; Jean Clément de Rouvairollis, alias M. de Caudeval (13), ami obligeant ; ou, d'autres fois encore, M. de Montfaucon — et de déléguer à cette camarilla le soin d'agir conformément à ses plans, quitte à décocher ensuite à l'endroit de tel ou tel membre de ladite camarilla un trait plus ou moins caustique. Pierre Paul Alard « traîne trop » dans le traitement des dossiers. M. Gout est « toujours plus pressé pour faire que pour bien faire ». M. de Caudeval « n'est jamais pressé pour rien et le plus souvent il s'y prend trop tard ». Etc.

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7 mars 1787. Suite de la lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard.

« J'ai prié M. de Caudeval de charger [Mme] Gout d'acheter de la volaille. Il faut lui dire d'aller la trouver. Elle lui fera l'article de ma lettre qui est relatif. Si lundi ou jeudi on portait du gibier au marché de Mirepoix, on en prendrait.

Vous prendrez jeudi de la viande de boucherie en veau et mouton. S'il y avait du bœuf, vous en prendriez aussi. Six livres de veau, autant de mouton, autant de bœuf. S'il n'y en avait pas, vous prendriez quelques livres de veau et autant de mouton. Vous prendrez aussi des ris de veau et des cervelles et des œufs. Je vous suis, Monsieur, ... »

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Pieter Aertsen. Nature morte à la viande et à la Sainte Famille. 1551.

On remarquera qu'arrivé à Mazerettes le vendredi, Monseigneur de Cambon ne semble pas faire maigre en ce jour-là, comme le voudrait pourtant la tradition chrétienne. De toute évidence, cet homme aime la viande, et il s'y autorise, sans complexe, même le vendredi.

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Pieter Aertsen. Nature morte à la viande et à la Sainte Famille. Détail. À l'arrière-plan du tableau, dans le temps de sa fuite en Égypte, la Sainte Famille donne du pain à un pauvre.

Le 22 décembre 1787, juste avant Noël, Monseigneur de Cambon mande à Pierre Paul Alard de « continuer l'envoi des perdrix jusqu'à ce qu'il y ait contre-ordre ». Le 8 mars 1788, deux semaines avant Pâques (23 mars cette année-là), en prévision de son arrivée, il commande à Pierre Paul Alard l'achat de « huit à dix paires de chapons ».

À partir de la fin de l'année 1788, tandis qu'il veille à la bonne distribution des secours alimentaires destinés aux pauvres, Monseigneur de Cambon se préoccupe moins de commander des viandes pour sa maison. Le 9 novembre 1788, il se plaint toutefois d'avoir reçu « de mauvais lard ». Le 31 janvier 1789, il se plaint cette fois d'avoir reçu des perdrix vieilles : « Gout m'envoya lundi par le messager de Saint-Quentin six perdrix. Je n'en ai jusqu'ici mangé que deux qui se sont trouvées vieilles. Qu'il ne se laisse pas tromper dans l'achat. Je ne fais nul cas d'une perdrix vieille. Avec quatre perdrix par envoi, il y en a tout autant qu'il en faut ». Le 13 février 1789 enfin, signe peut-être des temps nouveaux qui se préparent, il écrit à Pierre Paul Alard : « Ne m'envoyez plus de perdrix. »

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13 février 1789. Lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard.

Le 22 juin 1789, Monseigneur de Cambon, qui se trouve alors à Toulouse et qui n'est plus certain de la sécurité de son château de Mazerettes, attend encore la livraison de deux barriques de vin venues de Beaucaire. Après avoir reçu la première barrique à Toulouse, Monseigneur de Cambon s'inquiète de l'arrivée de la seconde barrique à Bram et du transport de cette barrique à Mirepoix. Signe des temps nouveaux là encore, il juge plus sûre la livraison chez Pierre Paul Alard.

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22 juin 1789. Lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard.

« Je vous avais mandé précédemment qu'il me venait d'auprès de Beaucaire deux barriques de vin, dont l'une devait m'être adressée ici, et l'autre à Bram. Je vous avais chargé de dire à Bastouil de ne pas envoyer à Mirepoix celle qui était à son adresse, mais de me la faire passer ici. J'ai reçu il y a plusieurs [jours] celle qui était adressée ici. Bastouil doit avoir reçu l'autre. Les deux barriques avaient été expédiées en même temps. S'il ne l'a pas déjà envoyée à Mirepoix, marquez-lui de vous l'adresser incessament. Je renonce à la faire venir ici. Le temps est si chaud qu'il est nécessaire de diminuer la longueur du transport. Il faut même recommander à Bastouil de ne donner cette barrique à porter qu'à un charretier qui marche la nuit. »

3. Monseigneur de Cambon, prélat hédoniste, esprit libre

Voltaire eût pu appliquer mutatis mutandis à Monseigneur de Cambon, conseiller honoraire au parlement de Toulouse, le jugement qu'il porte en 1774 sur le conseiller au parlement Des Barreaux, connu pour avoir été au XVIIe siècle ami du grand Pascal et pour avoir mangé au cabaret, le vendredi, une omelette au lard, comme rapporté par Tallemant des Réaux dans ses Historiettes.

Voici l'historiette de Tallemant des Réaux : « Des Barreaux, entendant un grand tonnerre un vendredi pendant qu'il mangeoit une omelette au lard, se leva de table et jeta l'omelette par la fenêtre, disant : « Voilà bien du bruit là-haut pour une omelette. » (14)

Et voici le jugement formulé par Voltaire concernant l'omelette au lard de Des Barreaux :

« Le conseiller au parlement Des-Barreaux passa constamment pour un athée : et sur quoi ? sur un conte qu'on sait de lui sur l'aventure de l'omelette au lard. Un jeune homme à saillies libertines peut très bien dans un cabaret manger gras un vendredi, et pendant un orage mêlé de tonnerre, jeter le plat par la fenêtre, en disant, voilà bien du bruit pour une omelette au lard, sans pour cela mériter l'affreuse accusation d'athéïsme. C'est sans doute une très grande irrévérence [...] ; c'est se moquer de l'institution des jours maigres, mais ce n'est pas nier l'existence de Dieu. [...]. Il n'est pas permis de flétrir du nom d'athée un homme de mérite contre lequel on n'a aucune preuve ; cela est indigne. » (15)

Voilà qui aide à comprendre, mutatis mutandis encore une fois, la personne d'un prélat tel que Monseigneur de Cambon, qui a su répondre efficacement aux réquisits de la charité, visiter les malades et nourrir les pauvres, sans cesser toutefois de s'adonner de son côté aux plaisirs de la table, y compris le vendredi, et qui, bravant là l'institution des jours maigres, ne laissait pas de se réclamer ainsi d'une certaine liberté de vivre et de penser, point si éloignée somme toute de celle de Voltaire à Ferney. « Le bonheur, pourquoi le refuser ? En l'acceptant, on n'aggrave pas le malheur des autres et même cela aide à lutter pour eux. Je trouve regrettable cette honte qu'on éprouve à se sentir heureux », dira bien plus tard Albert Camus lors d'une discussion avec Simone de Beauvoir (16).

L'ordinaire de Monseigneur de Cambon est grosso modo, en son château de Mazerettes, celui d'un grand seigneur du dernier temps des Lumières, i.e. de cette fin du XVIIIe siècle qui a inspiré à Talleyrand ce mot fameux : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre » (17).

Durant le temps qu'il séjourne à Mazerettes, Monseigneur de Cambon se soucie d'abord de jouir d'un minimum de confort. C'est pourquoi, dans les jours qui précèdent son arrivée, il requiert chaque fois de Pierre Paul Alard qu'il aille quérir bois et charbon auprès de M. de Caudeval. En Ariège, les hivers et les printemps sont froids.

Ensuite, comme le derviche turc dans sa métairie, qui sert à Candide « plusieurs sortes de sorbets, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles » ; comme Candide, qui, à l'exemple du derviche turc, « cultive son jardin » (18) ; Monseigneur de Cambon se plaît à consommer, seul ou en compagnie, gibier, bœuf, veau, mouton, volailles, et autres mets de choix assortis du vin venu de Beaucaire, ainsi que des ressources de son potager et de son verger. Il dispose sur place d'un jardinier, qui, assisté de plusieurs brassiers, se charge d'entretenir, outre potager et verger, parterre et bois de haute futée.

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Ci-dessus : plan du domaine de Mazerettes. Compoix de Mirepoix. 1766.

Dans l'attention qu'il porte à l'entretien de son propre jardin, Monseigneur de Cambon fait montre d'une philosophie assez proche de celle des Physiocrates, pour qui l'agriculture est source première de la richesse, et la richesse, résultat de la bonne administration rurale. Antoine Fontanilhes, grand négociant toulousain, et Charles Fontanilhes, son fils, nourrissent aux Pujols (Ariège) dans le même temps une philosophie semblable, dont ils détaillent les possibilités de mise en œuvre au village dans leur Manuel d’agriculture et de ménagerie (19), ouvrage publié en l'an II à Toulouse chez la citoyenne Desclassan (20).

Le 5 mars 1789 par exemple, Monseigneur de Cambon adresse à son jardinier les recommandations suivantes :

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5 mars 1789. Lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard.

« Recommandez à mon jardinier de bien couvrir mes arbres. Non seulement il faut les couvrir par dessus, mais il sera bon de les couvrir par devant pour les garantir des gelées et même de l'impression des gros vents d'autan, qui font grand mal aux pêchers et aux abricotiers. Le jardinier aura soin d'ôter les paillassons qui seront devant, pendant le jour, et il les remettra le soir lorsqu'il y aura lieu de craindre la gelée. Pour ce qui est des grands vents d'autan, lorsqu'ils souffleront, il faudra laisser pendant le jour les paillassons qui seront sur le devant de l'arbre. »

Et le 22 juin 1789, Monseigneur de Cambon adresse encore à son jardinier ces recommandations qui seront, semble-t-il, les dernières, même s'il prévoit encore de revenir à Mazerettes pour y passer « la meilleure saison » :

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22 juin 1789. Lettre de Monseigneur de Cambon à Pierre Paul Alard.

« Recommandez à mon jardinier d'arroser deux fois le jour pour les fraises perpétuelles et de planter les artichauts pour la meilleure saison. »

N.B. « Qu'on ne m'envoie plus ici des cerises, mais qu'on les porte ainsi que les fraises à M. de Caudeval. »

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Osias Beert l'ancien (1580-1623). Nature morte aux cerises et aux fraises. Staatliche Museen. Gemäldegalerie. Berlin.

À Mazerettes, pour Monseigneur de Cambon, ni la saison des cerises et des fraises, ni celle des artichauds ne reviendront plus vraiment. Le 22 juin 1789, sans qu'il le sache encore, la « meilleure saison », est derrière lui.

À suivre : À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix. IV. Un prélat contre-révolutionnaire.

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1. Cf. Christine Belcikowski. À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix.

2. Cf. Christine Belcikowski. À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix. II. Un administrateur vigoureux.

3. Propos relevé dans l'Éloge de M.de Cambon prononcé à l'Académie des Jeux Floraux en 1807 par Philippe Vincent Poitevin-Peitavi (1742-1818). Source : Académie des Jeux Floraux. Les Mainteneurs ecclésiastiques sous la Révolution.

4. Philippe Vincent Poitevin-Peitavi. Éloge de M.de Cambon. In Mémoire pour servir à l'histoire des Jeux Floraux. Académie des Jeux Floraux. Toulouse. 1815.

5. Ibidem, p. 258.

6. Appelants : nom donné aux ecclésiastiques qui, en 1717, ont appelé à la réunion d'un concile à propos de la Bulle papale Unigenitus. Monseigneur de la Brouë, qui a été évêque de Mirepoix de 1679 à 1720, a fait partie de ces appelants.

7. Cf. Christine Belcikowski. Boyer de Mirepoix contre Voltaire.

8. Voltaire. Précis du règne de Louis XV. Chapitre 26, p. 408. In Œuvres complètes. Tome IV. Firmin-Didot. Paris. 1869.

9. Philippe Vincent Poitevin-Peitavi. Éloge de M.de Cambon.

10. Cf. À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix. II. Un administrateur vigoureux.

11. Dictionnaire de l'Académie française. 1798. « Limon : l'une des deux grosses pièces de devant d'une charrette entre lesquelles on attelle le cheval. Limonière : espèce de brancard, formé par les deux limons adaptés au devant d'une voiture. »

12. Cf. Christine Belcikowski. À propos de François Tristan de Cambon, dernier évêque de Mirepoix.

13. Cf. Christine Belcikowski. À Mirepoix. Essai de généalogie de la famille Rouvairollis. 2. Jean Clément Rouvairollis et les siens.

14. Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692). Mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle.

15. Voltaire. Collection complète des œuvres de M. de Voltaire. Tome 21, p. 434. Questions sur l'Encyclopédie par des amateurs. Athéisme. Section IV. Genève. 1774.

16. Propos rapporté par Simone de Beauvoir dans La Force des choses, p. 179. Gallimard. 1963.

17. Propos rapporté par Françoi Guizot, in Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, p. 6. Tome I. Michel Lévy. Paris. 1858.

18. Voltaire. Candide (1759). Chapitre 30.

19. Manuel d’agriculture et de ménagerie, avec des considérations politiques, philosophiques & mythologiques, dédié à la patrie, par le citoyen Fontanilhes. Imprimerie de la citoyenne Desclassan veuve de Jean-François et veuve de Dominique. Toulouse. 1794-1795. Origine du volume : donation du Docteur Auguste Larrey (1790-1871) à la bibliothèque de la Société de médecine, chirurgie et pharmacie de Toulouse.

20. Cf. Christine Belcikowski. Aux Pujols, Charles Fontanilhes, auteur d’un Manuel d’agriculture et de ménagerie en l’an II.

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