Plein soleil – Au château de Terride en novembre 2012

 

A l’invitation de Raymond Roger, propriétaire du château, nous sommes remontés à Terride afin voir le résultat du travail de restauration entrepris à l’endroit des meurtrières, ménagées au flanc du rempart qui ceignait jadis l’ensemble des bâtiments élévés au sommet de la motte astrale. Le soleil de novembre, déjà plongeant sur le plan de l’écliptique, baignait d’une lumière vermeille les pierres, les bois alentour. Nous avons refait le tour des fossés, dans la gloire de ce radieux après-midi d’automne.

Je venais de lire les souvenirs mirapiciens de Madame Napoléon Peyrat, consignées dans A travers le Moyen Age, au chapitre intitulé « Une excursion à Montségur ». Soucieuse de trouver dans le passé « les ancêtres de la glorieuse Réformation du XVIe siècle », Madame Napoléon Peyrat dit les reconnaître en la personne des bonshommes cathares. D’où l’excursion en forme de pèlerinage qu’elle entreprend, de Pamiers à Mirepoix, puis de Mirepoix à Montségur, i. e. sur les lieux d’une époque où l’histoire avait, dit-elle, « les allures d’une épopée et l’intérêt d’un roman ».

Indépendamment du « roman » cathare qu’elle brode au titre des épisodes précurseurs de « l’épopée » réformatrice, Madame Napoléon fournit ici une rare description des ruines du château de Terride, telles qu’elles les a vues et rêvées en 1865. Seul Frédéric Soulié s’y était employé avant elle, dans une nouvelle datée de 1835, intitulée Le sire de Terrides 1Frédéric Soulié, “Le sire de Terrides”, in Le Port de Créteil, éditions Michel Lévy Frères, 1858, p.p. 213-214 sur l’original, p.p. 222-223 sur le listing des pages.. Voici la description signée de Madame Napoléon Peyrat :

Nous nous dirigeâmes vers les ruines de l’antique manoir des Bélissen. Elles couronnent une colline qui ondule en face de la cité, dont elle est séparée par la rivière de l’Ers. Autrefois la ville se trouvait au pied même du château, qui la couvrait de son ombre protectrice, mais aujourd’hui les champs de maïs ont remplacé les habitations, et la charrue trace de profonds sillons là même où se pressait la population cathare, car après la croisade, les vainqueurs voulant l’éloigner autant que possible du château, dont ils étaient devenus les maîtres, la contraignirent de s’établir sur l’autre rive de l’Ers.

Un chemin étroit, brisé en zigzags, parfois effacé sous de longues herbes, et tout encombré par endroits de débris roulés du manoir, nous conduisit au sommet de la colline. Le château a été rebâti sous François Ier ses fenêtres en croix l’attestent. Un large fossé, aujourd’hui comblé, le séparait du donjon situé sur un mamelon plus élevé, au bord même de l’escarpement du coteau. Ce donjon, à demi détruit par le temps, a certainement assisté la croisade. Nous vîmes sur son portique en ogive de grossières peintures rougeâtres 2Il s’agit ici des restes de fresques, encore visibles, quoique extrêmement détériorées, dans la chapelle du château.. Des fragments de sculptures détachés de la tour gisent sur le sol. L’un de ces débris, mieux conservé que les autres, a été incrusté au-dessus de la porte d’une maison toute moderne qui s’élève entre le donjon et l’ancien château. C’est une pierre où sont sculptées les armes de Toulouse, la brebis surmontée d’une croix.

Nous errâmes longtemps parmi ces ruines, mélancoliques témoins des siècles écoulés; nous ne nous lassions pas de les examiner en tout sens et de les interroger. Nous espérions toujours y trouver, quoi ? ce qu’on cherche dans les ruines, une date, un nom, une porte mystérieuse qui s’ouvre sous la pression d’une main un peu tremblante, et qui vous conduit dans de vastes salles souterraines où l’on découvre des tombeaux dont les inscriptions illuminent le passé. Mais, vain espoir nous ne vîmes que l’entrée probable du souterrain qui descend, dit-on, en longues spirales jusqu’aux grèves de l’Ers. Les plâtras la recouvrent si bien que nous fûmes obligés de croire sans rien voir et de nous contenter des révélations de l’histoire. Elles sont d’ailleurs assez complètes sur tout ce qui concerne Mirepoix, pour qu’il soit facile de recomposer dans son esprit les scènes qui s’y sont passées.

Avant la croisade, ce château était la demeure de la famille des Bélissen. Pierre-Roger de Mirepoix, son chef, après avoir été le compagnon de l’aventureux Richard Cœur-de-Lion, se fit remarquer parmi les brillants chevaliers des cours de Foix et de Carcassonne. Il embrassa le catharisme, et ses nombreux vassaux suivirent presque tous son exemple. Mirepoix devint une petite cité cathare, un diminutif des grandes métropoles albigeoises.

Lorsque le pape Innocent III s’effraya des progrès croissants de la nouvelle Église et qu’il contraignit le comte de Toutouse d’expulser les Albigeois de sa capitale, ceux-ci cherchèrent un asile sur les terres de Ramon-Roger, comte de Foix, et Gaucelm, évêque cathare de Toulouse se réfugia au château de Mirepoix.

A peine arrivé à Mirepoix, l’évêque Gaucelm tint un synode dans le manoir. Des laïques et des membres du clergé albigeois s’y trouvèrent réunis, et ils furent unanimes à reconnaître qu’il était urgent de préparer au sacerdoce cathare un asile plus sûr que Mirepoix. On pensa au château de Montségur, alors en ruines, et on chargea une députation d’évêques, de diacres, et de chevaliers, d’aller demander sa reconstruction à Ramon de Pérelle, seigneur de Montségur… 3Mme Napoléon Peyrat, A travers le Moyen Age, p. 93, Grassart Libraire-Editeur, 1865.

Une fois arrivée au château, requise par la simple beauté de la lumière, des pierres, des bois, j’ai oublié « le roman », « l’épopée » ; je me suis contentée de marcher dans les fossés, au pied des glacis, et de regarder. Il y a une vérité de la chose vue qui prévaut, ici comme ailleurs, sur la vraisemblance, ou l’invraisemblance, du récit à l’aune duquel la mémoire s’élabore, et par suite l’histoire, ou plutôt les histoires que les tenants de la vérité de la croyance nous racontent, chacun la sienne, comme on le ferait à l’oreille des enfants – μῦθόν τινα ἕκαστος φαίνεταί μοι διηγεῖσθαι παισὶν ὡς οὖσιν ἡμῖν 4Platon, Sophiste, 242 c : μῦθόν τινα ἕκαστος φαίνεταί μοι διηγεῖσθαι παισὶν ὡς οὖσιν ἡμῖν, ils racontent visiblement des histoires, chacun la sienne, comme on le ferait à l’oreille des enfants.. Quand la piété du Vrai ne s’exerce pas dans le sens de l’ouvert, mais afin de trancher, par là de se soustraire au jeu de la pensée et de la parole partagées, elle fait venir ἀναγκαζόμενος (anagkadzomenos, inévitablement) 5Platon, Sophiste 241 e : μὴ καταγέλαστος εἶναι τά <γ'> ἐναντία ἀναγκαζόμενος αὑτῷ λέγειν, on tombe ainsi dans des contradictions ridicules autant qu’immanquables. le règne du ψευδος (pseudos : faux.)

Place donc ici à quelques images sans légende, témoins seulement des choses vues au château de Terride sous les rayons obliques d’un glorieux soleil de novembre, anno 2012. Pour d’autres renseignements, voyez au bas de cette page la liste des articles dédiés à mes visites précédentes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notes   [ + ]

1. Frédéric Soulié, “Le sire de Terrides”, in Le Port de Créteil, éditions Michel Lévy Frères, 1858, p.p. 213-214 sur l’original, p.p. 222-223 sur le listing des pages.
2. Il s’agit ici des restes de fresques, encore visibles, quoique extrêmement détériorées, dans la chapelle du château.
3. Mme Napoléon Peyrat, A travers le Moyen Age, p. 93, Grassart Libraire-Editeur, 1865.
4. Platon, Sophiste, 242 c : μῦθόν τινα ἕκαστος φαίνεταί μοι διηγεῖσθαι παισὶν ὡς οὖσιν ἡμῖν, ils racontent visiblement des histoires, chacun la sienne, comme on le ferait à l’oreille des enfants.
5. Platon, Sophiste 241 e : μὴ καταγέλαστος εἶναι τά <γ'> ἐναντία ἀναγκαζόμενος αὑτῷ λέγειν, on tombe ainsi dans des contradictions ridicules autant qu’immanquables.
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