Christine Belcikowski

Publications 4

Anne Antoinette de Belcastel. Un parcours de vie qui se dérobe. Seconde partie

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Comme indiqué dans la première partie de cet article, Anne Antoinette de Belcastel, qui est entrée à la Maison Royale de Saint Louis à l'âge de 9 ans le 14 octobre 1741, quitte cette maison à l'âge de 15 ans le 17 octobre 1747. Signalée infirme, elle bénéficie à ce titre d'une pension alimentaire de 100 livres qui lui sera servie jusqu'à ses vingt ans.

Où se rend-elle alors ?

1. Condition d'Anne Antoinette de Belcastel après sa sortie de la Maison Royale de Saint Louis

Retourne-t-elle chez ses parents, François de Belcastel et Jeanne Nicole de Thuet de la Tourille, à Caussade, dans le Lot-et-Garonne ? Le « voyage » mentionné à son propos dans le registre de la Maison Royale de Saint Louis laisse augurer d'un long trajet de retour. La ville de Caussade se trouve située à environ 600 kilomètres de ladite Maison, fondée en 1686 dans le parc du château de Versailles. Mais les mœurs du XVIIIe siècle n'étant pas celles d'aujourd'hui, ni les idées qui prévalent en matière d'éducation des jeunes filles, on peut envisager quant à ce voyage une autre destination, de type couvent, où la jeune fille aurait pu trouver un hébergement, et aussi un complément d'éducation, moyennant le versement de la pension alimentaire de 100 livres dont elle se trouvait désormais nantie jusqu'à ses vingt ans. Pourquoi pas au couvent des Clarisses de Moissac, ville située à 45 kilomètres de Caussade ? Ou au couvent des Clarisses de Caussade tout simplement ?

clarisses_moissac.jpg

Guy Astoul. Les chemins du savoir en Quercy et Rouergue à l'époque moderne. Alphabétisation et apprentissages culturels, p. 99. Presses Universitaires du Mirail. Toulouse. 1999.

L'hypothèse d'un séjour d'Anne Antoinette de Belcastel jusqu'à ses vingt ans chez les Clarisses de Caussade ou de Moissac semble, quant à elle, d'autant plus plausible que Barbe Geneviève Victoire de Belcastel, sa sœur puînée, qui entre six ans plus tard en religion, le fait justement chez les Clarisses de Moissac.

Que devient Anne Antoinette de Belcaste lorsqu'en 1752, arrivée à l'âge de vingt ans, elle cesse de bénéficier de sa pension alimentaire ? On ne sache pas qu'elle soit entrée en religion, où on ne l'aurait sans doute pas reçue, à cause de son infirmité. De quelle infirmité souffrait-elle au demeurant ? On l'ignore. La jeune femme de vingt ans n'avait en tout cas probablement pas les moyens de résider ailleurs qu'auprès des siens, à Caussade. Mais quelle sorte de relation avait-elle bien pu conserver avec une famille qu'elle avait quittée à l'âge de 9 ans et au sein de laquelle elle n'avait pas grandi ?

saint_cyr_theatre1.jpg

Ci-dessus : Demoiselles de Saint-Cyr jouant une pièce de Racine. Source : Anne Piéjus. Le théâtre des Demoiselles. Tragédie et musique à Saint-Cyr à la fin du Grand Siècle. Société française de musicologie. Paris. 2000.

On lui supposera toutefois une sorte de proximité intellectuelle et morale avec Marie Louise de Belcastel, sa sœur la plus jeune, avec qui elle avait partagé deux ans de vie (de 1745 à 1747) à la Maison Royale de Saint Louis. Il n'est pas impossible que les deux sœurs aient rapporté à Caussade le goût du théâtre, voire même qu'elles l'aient implanté au sein de leur famille.

On sait que, tenue pour éducative, la pratique du théâtre était encouragée à Saint-Cyr à partir de la classe « jaune » (de 14 à 16 ans), et que toutes les classes assistaient aux pièces jouées par les Demoiselles. On sait aussi que Jean de Belcastel, benjamin de la fratrie à laquelle appartenaient les deux Demoiselles, a créé en 1779 un théâtre à Caussade ; et que, le 2 novembre 1791, alors maire parvenu au terme de son mandat, mais toujours président du club des Amis de la Constitution de Caussade, « dans un discours enflammé, il vante les bienfaits de l'éducation » (1). Jean de Belcastel ne doit-il pas une part de cet enthousiasme au modèle de formation incarné par deux de ses sœurs ?

belcastel_soeurs.jpg

Ci-dessus : brève chronologie de la vie des cinq filles de François de Belcastel et de Jeanne Nicole Huet de la Tourille.

Toujours à partir 1752, vers qui d'autre que sa petite sœur Louise, Anne Antoinette de Belcastel pouvait-elle se tourner au sein de sa famille ? François de Belcastel et de Jeanne Nicole Huet de la Tourille semblent avoir conservé avec leurs cinq filles — trop nombreuses ? — une distance assez froide. Barbe Geneviève Victoire de Belcastel, leur quatrième fille, entre en religion circa 1753 chez les Clarisses de Moissac. Marguerite de Belcastel, leur fille aînée, épouse le 21 juin 1763 Jean Guillaume Molinié. Jeanne Nicole Huet de la Tourille meurt le le 24 septembre 1763 ; François de Belcastel, le 6 mai 1765.

Désormais orpheline de ses parents, nantie peut-être d'une mince part d'héritage, sur qui, dans sa famille, Anne Antoinette de Belcastel peut-elle désormais compter ?

molinie_belcastel.jpg

21 juin 1763. Mariage de Pierre Guillaume Molinié et de Marguerite de Belcastel. Archives dép. du Tarn-et-Garonne. Caussade. Paroisse Notre Dame. 1763-1764. Document ac037-gg2. Vue 17.

Peut-être Anne Antoinette de Belcastel aura-t-elle compté sur Marguerite de Belcastel, sa sœur aînée, sachant que celle-ci sera bientôt mères de deux enfants, fruit de son mariage tardif avec Pierre Guillaume Molinié. Sans doute Anne Antoinette de Belcastel aura-t-elle compté plutôt sur deux autres de ses sœurs, restées, elles, célibataires à Caussade : Jeanne de Belcastel, dont on ne sait rien ; et Marie Louise de Belcastel, ex-Demoiselle de Saint-Cyr, qui a dû tirer de sa dot de 3000 livres un minimum de sécurité morale, au moins pour un temps.

Quant à Jean de Belcastel, leur frère, rien ne dit qu'après le 29 décembre 1767, date de son mariage avec Marie Thérèse Guiton de Monrepos, suivi de la naissance de quatre enfants, puis d'un engagement politique de plus en plus marqué, il ait eu le loisir ni les moyens de se charger du sort de ses sœurs restées célibataires. Seule la création d'un théâtre à Caussade en 1779 témoigne chez lui, semble-t-il, d'une sorte de fidélité à la mémoire familiale.

caussade_vue.jpg

Ci-dessus : vue de Caussade dans les années 1900.

Jeanne de Belcastel, Anne Antoinette de Belcastel et Marie Louise de Belcastel, les trois sœurs restées célibataires à Caussade, ne sont pas riches. On doute donc qu'Anne Antoinette de Belcastel ait eu les moyens de voyager. Comment donc a-t-elle pu rencontrer Gabriel Mailhol, qui deviendra par la suite son mari ?

2. Où et comment Gabriel Mailhol et Anne Antoinette de Belcastel ont-ils eu l'occasion de se rencontrer ?

2.1. Il n'est pas impossible que Gabriel Mailhol se soit rendu à la Maison Royale de Saint Louis afin d'y voir jouer les Demoiselles, et qu'il y ait eu parmi ces Demoiselles, Marie Louise de Belcastel. Fort d'un prix de l'Académie des Jeux Floraux obtenu en 1750, monté à Paris la même année, Gabriel Mailhol s'y est fait auteur dramatique en même temps que secrétaire de Jean André Hercule de Rosset de Ceilhes, grand dignitaire de l’ordre de Malte, dit le Commandeur de Fleury, frère d'André de Rosset de Rocozel de Fleury, duc et pair de France en 1736, premier gentilhomme de la chambre du roi en 1741. Le 21 janvier 1754, Gabriel Mailhol fait jouer par les comédiens ordinaires du Roi, au Théâtre Royal, Paros, tragédie en 5 actes et en vers qui déchaîne contre elle la critique, mais assure alors au nom de son auteur une notoriété certaine.

Célébrée dans les salons et dans les journaux, fréquentée par la Cour, la Maison Royale de Saint Louis jouit au XVIIIe siècle d'une réputation brillante. En 1756, la reine Marie Leszczynska, afin d'offrir à ses filles un divertissement plus convenable que ceux de la Cour de Louis XV, leur père, demande à la Supérieure de la Maison Royale d'organiser une reprise de l'Esther de Racine, puis une autre d'Athalie. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires, se souvient :

« Cette salle étoit remplie de gradins sur lesquels étoient toutes les pensionnaires, rangées par classes, avec des maîtresses à chaque classe.

Derrière Monseigneur le Dauphin et la famille royale, il y avoit des tabourets et des banquettes pour toute la Cour, et de ces places aux gradins, il y avoit encore beaucoup d'amis de la maison qui étoient venus voir le spectacle.

Racine, fils du grand Racine, s'étoit occupé à instruire les pensionnaires... » (2)

saint_cyr_athalie.jpg

Ci-dessus : 5 janvier 1691. Première repésentation d'Athalie à la Maison Royale de Saint Louis. Salon de 1859. Dessin : Gustave Staal : (1817-1882). Estampe : Joseph Caraud (1821-1905).

Gabriel Mailhol, dans le sillage des frères de Rosset de Ceilhes et de Rosset de Rocozel de Fleury, pouvait être présent à ces représentations d'Esther et d'Athalie, ou avoir assisté aussi à d'autres représentations, dans lesquelles les Demoiselles jouaient de petites comédies ou des proverbes. Marie Louise de Belcastel, sœur d'Anne Antoinette de Belcastel, n'a quitté la Maison Royale de Saint Louis qu'à la fin de l'année 1757. Son nom ne figure pas dans la liste des actrices qui ont joué Esther et Athalie (3). Mais ce nom de Belcastel, et le visage ou la parole de la personne correspondante, ont pu attirer l'attention de Gabriel Mailhol lors de la présentation des pensionnaires au cortège de leurs visiteurs.

2.2. En 1768, déçu par sa carrière littéraire et par la fréquentation du monde parisien, Gabriel Mailhol retourne dans son Languedoc natal. Il épouse Jeanne Faure le 12 août 1768 à Saint-Papoul, baptise Marie Anne Mailhol, leur fille, le 29 juin 1769, et enterre hélas son épouse le 3 décembre 1772.

Depuis son retour en Languedoc, il s'applique à tirer de son expérience parisienne une leçon politique. Il le fait dans ses Lettres aux Gascons sur leurs bonnes qualités, leurs défauts, leurs ridicules, leurs plaisirs, comparés avec ceux de la capitale ouvrage publié à Toulouse, chez Dupleix et Laporte, en 1771. Il y parle avec intérêt de « l’auguste assemblée qui compose nos états » (4). Sans le dire expressément encore, il envisage de s'engager en politique.

mailhol_lois.jpg

Ci-dessus : « Ancien homme de lettres, dès longtems entraîné, par les circonstances, à me fixer et m'établir dans cette petite ville [Saint-Papoul], j'y étois, comme enseveli. J'élève enfin vers une lumière nouvelle, ma vüe et mon Esprit, comme la raison, la liberté, et la France entière. Le Patriotisme m'anime, l'envie d'être utile m'a conduit ; et l'un et l'autre m'ont dicté la petite production, que, du fond de ma retraite, j'ai la hardiesse pardonnable de vous offrir aujourd'hui ». Incipit du Projet pour tenter de rapprocher de la perfection doresnavant le mode de la confection des lois, par l'emploi d'un nouveau tableau analitique des suffragesadressé par Gabriel Mailhol au Comité de Constitution le 19 décembre 1789. Archives nationales. Cote : D/IV/13. Dossier 192.

En 1788, il sera député aux états de la province du Languedoc pour la ville de Saint-Papoul. Le 19 décembre 1789, il adressera au Comité de Constitution un Projet pour tenter de rapprocher de la perfection doresnavant le mode de la confection des lois, par l'emploi d'un nouveau tableau analitique des suffrages (5). En 1792, il sera procureur de Saint-Papoul. Il mourra un an plus tard, le 4 juin 1793, dans sa commune.

A-t-il afin de nourrir son engagement, comme beaucoup de ses semblables dans le milieu des Lumières, adhéré à la Franc-Maçonnerie ? Il ne dit rien de la maçonnerie dans ses récits, sauf dans la seconde partie du Philosophe nègre (1764), intitulée Les secrets des Grecs [« Grecs » désignant ici les « sçavants fripons » qui trichent au jeu], à la faveur d'une remarque incidente, dédiée au « nombre trois des maçons » et aux « quatre As, quatre Rois, quatre Dames, &c. des Grecs habiles » :

mailhol_macons_grecs.jpg

Gabriel Mailhol. Le Philosophe nègre, et les secrets des Grecs. Volume II, pp. 66-67. À Londres. 1764.

Gabriel Mailhol, alias Diomède, qui n'a pas encore adhéré à la maçonnerie, laisse entendre, sous le couvert d'une comparaison ambiguë avec les secrets des « Grecs », qu'il la conçoit alors comme permettant à un petit groupe d'associés d'unir secrètement leurs forces à la fois pour s'entraider et pour agir dans la société, et, paliant ainsi la « faiblesse et l'insuffisance » de l'homme du commun, pour « faire le service », autrement dit pour gagner au jeu du monde, comme les « Grecs » gagnent au jeu des cartes. Si gagner au jeu du monde suppose de la « clairvoyance », Gabriel Mailhol ne laisse pas de prêter à telle « clairvoyance », en 1764 encore, une connotation tricheuse, voire complotiste.

Dix ans plus tard, ce qui passait naguère pour « clairvoyance » proche de celle des « sçavants fripons », est devenu aux yeux de Gabriel Mailhol effet de l'esprit des Lumières. L'écrivain se montre mûr pour entrer dans la Franc-Maçonnerie.

On ne sache qu'il ait existé une loge à Saint-Papoul. Mais on trouve dans le fichier Bossu de la Bibliothèque Nationale de France un Mailhol, sans prénom, qui est membre de la loge toulousaine de la Sagesse en 1776, et qui l'est toujours en 1782. Ce Mailhol sans prénom, c'est probablement Gabriel Mailhol, qui entretient à Toulouse par ailleurs des relations régulières avec Dupleix et Laporte et autres imprimeurs-libraires.

mailhol_macon.jpg

Ci-dessus : Fichier Bossu : Mailhol, 1776 ; Mailhol, 1782.

On se souvient que Jean de Belcastel a fréquenté à Montauban, dans les années 1780, la loge maçonnique de la Parfaite Union, et qu'en 1788, il fonde à Caussade la loge de de la Fraternité, dont il est le premier Vénérable (6). Les diverses loges entretiennent alors d'une ville à l'autre des relations nombreuses. Il se peut donc que Gabriel Mailhol, dans le milieu de la maçonnerie, ait entendu parler de Jean de Belcastel, ainsi que du théâtre fondé par ce dernier à Caussade. Auquel cas, il a pu y voir l'opportunité de faire jouer ses pièces dans cette ville, plus particulièrement son Avare, mis en vers, publié en 1775 par la Société typographique de Bouillon (7) et encore jamais monté à Paris (8). On ne sait rien hélas du répertoire qui s'est joué avant la Révolution sur les planches du théâtre de Caussade.

caussade_passion.jpg

Ci-dessus : souvenir d'une représentation du « Théâtre parisien » donnée à Caussade dans les années 1930 preuve de ce que l'heureuse initiative qui fut en 1779 celle de Jean de Belcastel, a trouvé à renaître dans cette ville un siècle et demi plus tard. Photgraphe : Pierre Desbeaux.

desbeaux.jpg

Pierre Desbeaux, photographe à Caussade, dans les Publications de mariage des 17 et 18 janvier 1932 à Toulouse. In L'Express du Midi. 21 janvier 1932.

Où et comment Gabriel Mailhol et Anne Antoinette de Belcastel ont-ils eu l'occasion de se rencontrer ? L'hypothèse la plus plausible, au terme de cette investigation, est donc qu'ils se sont rencontrés à Caussade, dans le cadre du théâtre fondé en 1779 par Jean de Belcastel.

Le préjugé commun eût voulu que Gabriel Mailhol épousât plutôt Marie Louise de Belcastel, petite sœur d'Anne Antoinette de Belcastel. Marie Louise, en 1779, avait 44 ans ; Anne Antoinette, 47 ans, et elle était infirme. D'où vient que, dans les années 1780, Gabriel ait jeté son dévolu sur Anne Antoinette ?

Gabriel Mailhol, dans tous les cas, n'était pas un homme à femmes. On ne lui connaît pas de grandes amours, du temps où il vivait à Paris. En 1753-1754, dans Paros, la tragédie qui le fait connaître, il emploie Mademoiselle Hus, « extrêmement jolie », disait-on, et « qui annonçait quinze ans » (9), maîtresse du riche Auguste Louis Bertin de Blagny, recherchée par de nombreux admirateurs et réputée d'abord facile. Or, quand elle trompe son protecteur, ce n'est pas avec Gabriel Mailhol, l'auteur de Paros, mais avec l'un des admirateurs de ses charmes, le duc de Bedford (10).

hus.jpg

Mademoiselle Hus, plus tard dans sa carrière. Eau-forte par Henri Lefort, à partir de documents authentiques. In Galerie historique des comédiens françois de la troupe de Voltaire : avec les détails biographiques inédits recueillis sur chacun d'eux. Nouv. éd. corr. et augm. / par Edmond Denis de Manne.

L'aventure de Mademoiselle Hus avec le duc de Bedford et la conclusion qu'elle trouve auprès de M. Bertin de Blagny se trouvent plaisamment rapportées dans la Galerie historique des comédiens françois de la troupe de Voltaire : avec les détails biographiques inédits recueillis sur chacun d'eux (11) et dans un rapport de l'inspecteur de M. de Sartines (12).

Gabriel Mailhol, de son côté, se marie seulement à l'âge de 43 ans, le 12 août 1768 à Saint-Papoul, avec Jeanne Faure. Après la mort de son épouse, il laisse passer dix ans au moins avant de sortir de son veuvage. D'où vient qu'un jour, il décide de se remarier ?

Fils d'un marchand de draps de Carcassonne, Gabriel Mailhol se trouve sans doute flatté d'une alliance noble. Mais il n'épouse pas un tendron. Anne Antoinette, comme on sait, est de surcroît infirme. La formation qu'elle a reçue à la Maison Royale de Saint Louis a fait d'elle toutefois une femme intéressante, dotée de manières policées, instruite d'un peu de latin, d'histoire et de géographie, initiée au dessin, au chant, au théâtre et à la musique. Et, d'une certaine façon, peut-être Gabriel Mailhol trouve-t-il à se rapprocher d'Anne Antoinette de Belcastel en raison de leur condition commune, qu'il interprète alors comme une condition de parias.

Edmond Denis de Marne dit assez dans sa Galerie historique des comédiens françois de la troupe de Voltaire, le dédain qu'il nourrit à l'endoit de Gabriel Mailhol, dramaturge venu du lointain Languedoc : « Entourée d'actrice éminentes au milieu desquelles elle restait presque inaperçue, Mlle Hus, jugeant avec raison que les auteurs ne viendraient point à elle, s'adressa à un pauvre diable nommé Mailhol, qui avait écrit une tragédie nommée Paros... » (13).

Et Gabriel Mailhol, au sortir de son expérience parisienne, se dit lui-même dans sa Lettre aux Gascons, « pauvre Diable »  : « Vous voyez en moi cet homme qui fut poète de société, prosateur éphémère, prête-nom dramatique, auteur sifflé, citoyen désespéré, héritier riche, amant prodigue, chef de maison ruiné, portier reçu à condition, et pour tout dire en un mot, le pauvre Diable » (14). Ce qui a pu rapprocher Gabriel Mailhol, auteur méprisé, d'Anne Antoinette de Belcastel, infirme, c'est donc peut-être la solidarité des « pauvres diables », par là une sorte de communauté d'âmes, comme il dit ailleurs « ensevelies ».

belcastel_1792.jpg

8 avril 1792. Baptême de Michel Etienne Pascal Antoine Jean Jacques Gaston. Archives dép. de l’Ariège. Mirepoix. Baptêmes, Mariages (1787-1792). Document 1NUM6/5MI665. Vue 196.

On ne sait à ce jour ni où ni quand Gabriel Mailhol et Anne Antoinette de Belcastel se sont mariés. Se sont-ils mariés seulement ? Avaient-ils besoin d'officialiser leur relation ?

Le 8 avril 1792, Anne Antoinette de Belcastel est marraine de Michel Etienne Pascal Antoine Jean Jacques Gaston, né à Mirepoix, petit-fils de Gabriel Mailhol. On remarque à cette occasion que si Gabriel Mailhol était présent à ce baptême mirapicien, elle s'est fait représenter en tant que marraine par Jeanne Hélène Mailhol, grand-tante de l'enfant. Elle souffrait donc d'une infirmité suffisamment invalidante pour l'empêcher de se déplacer.

Elle se trouve dite sur l'acte de baptême « épouse du Sieur Gabriel Mailhol, citoyen de Saint-Papoul et procureur de la commune ». L'officiant se fût-il accommodé là d'une marraine en état d'union libre ? Sans doute, non ; ni la pruderie des patriotes du temps à l'endroit de celui qui était procureur de leur commune. Il faut donc croire que Gabriel Mailhol et Anne Antoinette de Belcastel étaient bel et bien mariés. Mais, au moins aujourd'hui, leur acte de mariage ne se trouve pas. Ni à Saint-Papoul, ni à Caussade, ni à Montauban, ni à Castelnaudary... Je ne désespère pas, mais la recherche est longue.

mailhol_gabriel_deces.jpg

4 juin 1793. Décès de Gabriel Mailhol. Archives dép. de l’Aude. Saint-Papoul (1792-1797). Document 100NUM/5E361/7. Vue 144.

Gabriel Mailhol, « époux de Belcastel », meurt le 4 juin 1793 à Saint-Papoul. Qu'en va-t-il ensuite d'Anne Henriette de Belcastel ? Elle était âgée alors de 61 ans. Non plus que son acte de mariage, son acte de décès à ce jour ne se trouve pas. Ni à Saint-Papoul, ni à Caussade, ni à Montauban, ni à Castelnaudary, etc. Là encore, je ne désespère pas. Mais où chercher encore ? Une aiguille dans une meule de foin !

L'acte recherché ne se trouve pas loin parfois. Un exemple : j'ai longtemps cherché l'acte de décès de Gabrielle Pétronille de Lacger, épouse de Jean François César de Guilhermy. Le couple vivait à Castelnaudary. Laissant derrière lui femme et enfant, Jean François César de Guilhermy émigre le 17 octobre 1791 à Coblence où il devient conseiller du Régent ; puis en décembre 1792 à Londres ; puis en novembre 1793 à Gênes, toujours au service du Régent ; etc. J'ai fini par trouver que Gabrielle Pétronille de Lacger est morte le 3 floréal an XII (23 avril 1804) à la Pomarède (Aude), chez des amis qui l'hébergeaient provisoirement (15). Ce n'était pas bien loin de Castelnaudary ; encore fallait-il tomber un jour sur la Pomarède !

À lire aussi :
Anne Antoinette de Belcastel. Un parcours de vie qui se dérobe. Première partie
À Paris, au XVIIIe siècle, difficile réception de l’œuvre de Gabriel Mailhol, dramaturge et romancier audois
Gabriel Mailhol lisait Pèire Godolin
Jeunesse, mariage et ascension politique de Raymond Gaston, député de l’Ariège à l’Assemblée nationale

-----

1. Firmin Galabert et Louis Boscus. La Ville de Caussade : Tarn-et-Garonne : ses vicomtes et ses barons, p. 327. Montauban. 1908.

2. Cité par Achille Taphanel, in Le Théâtre de Saint-Cyr (1689-1792) : d'après des documents inédits, pp. 170-171. Cerf et fils, Éditeurs. Versailles. 1876.

3. Cf. Liste des actrices d'Esther et d'Athalie en 1756. In Achille Taphanel, op. cité, p. 226 sqq.

4. Gabriel Mailhol. Lettres aux Gascons, p. 68.

5. Archives Nationales. Cote : D/IV/13. Dossier 192.

6. Cf. Christine Belcikowski. Anne Antoinette de Belcastel. Un parcours de vie qui se dérobe. Première partie.

7. Société typographique de Bouillon : maison d'édition fondée dans le duché de Bouillon (Belgique) par Pierre Rousseau et active entre 1768 et 1788.

8. D'après le Journal des sciences, des arts, et de littérature (volume 14, p. 289, année 1813), L'Avare, en vers de Gabriel Mailhol a été joué pour la première fois en 1813, soit vingt ans après la mort de son auteur. Que pouvait toutefois savoir ce journal concernant les activités du théâtre créé en 1779 à Caussade ?

9. Pierre David Lemazurier (1775-1836). Galerie historique des acteurs du Théâtre français, depuis 1600 jusqu'à nos jours. Tome 2, p. 251. De l'imprimerie C.F. Patris. Paris. 1810.

10. Lord John Russell (1710-1771), quatrième duc de Bedford, diplomate ; marié en octobre 1731 à Lady Diana Spencer ; remarié en avril 1737 avec Lady Gertrude Leveson-Gower.

11. Edmond Denis de Manne ((1801-1877)). Galerie historique des comédiens françois de la troupe de Voltaire : avec les détails biographiques inédits recueillis sur chacun d'eux, p. 148-149. Nouv. éd. corr. et augm. N. Scheuring, Éditeur. Lyon. 1877.

12. Antoine Raymond Juan Gualbert Gabriel de Sartine (ou Sartines), comte d’Alby (Barcelone, 12 juillet 1729 – 7 septembre 1801, Tarragone), conseiller (1752), puis lieutenant criminel du Châtelet (1755) ; lieutenant général de police (1759–1774) ; ministre de la Marine sous Louis XVI.

13. Edmond Denis de Manne ((1801-1877)). Galerie historique des comédiens françois de la troupe de Voltaire : avec les détails biographiques inédits recueillis sur chacun d'eux, p. 147.

14. Ibidem. p. 147.

15. Cf. Christine Belcikowski. 18 novembre 1822. Saisie du château du Puget à Gaja-la-Selve.

Classé dans : Histoire Mots clés : aucun

Écrire un commentaire

Quelle est la deuxième lettre du mot htaq ?

Fil RSS des commentaires de cet article