Christine Belcikowski

Publications 4

Gabriel Mailhol lisait Pèire Godolin

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

En 1771, Gabriel Mailhol publie chez Dupleix et Laporte, à Toulouse, Lettres aux Gascons, texte suivi des Héroïdes d'Isabelle de Vergy et du comte de Fayel, poème inspiré de la tradition médièvale. Dans ses Lettres aux Gascons, Gabriel Mailhol insère deux chansons en occitan, choisies respectivement dans la prumièro et dans la tresièmo floureto du Ramelet moundi (1617-1648) de Pèire Godolin.

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1. Chanson, in prumièro floureto du Ramelet moundi

Despey que dins ma pauro pêl
Lyris reboundec un cop d'èl
Le miou, de trop ploura négat,
La fiec toutjoun à pas de gat.

Sur son bisatge d'angélet
La beoutat féc un castelet.
L'amour s'y mudet autaleu
D'an soun arquet, & son flambeou.

Soun él, en clartat aboundous,
Tuo le lum des tres bourdous.
Et daban soun pél estendut
Le soulél me semblo toundut.

Sa bouts, pléno d'éncantomen,
Me pipo de countentomen
Et soun sé, per estre trop bèl
Mé fa beni l'esprit garrèl.

Yeou flambi prép de sa beutat,
Et trambli jouts sa cruautat :
Atal le foc, atal le tor.
Biben à migé dins moun cor.
 (1)

1.1. Transcription en franciman moderne par J.M. Cayla et Cléobule Paul, légèrement modifiée ci-dessous

Depuis que, dans ma pauvre peau,
Loris décocha un coup d'œil,
Le mien de trop pleurer noyé
La suit toujours à pas de chat.

Sur son visage d'angelet
La beauté fit un castelet,
L'amour s'y mua aussitôt
avec son arc et son flambeau.

Son œil, en clarté abondant,
Tue la lumière des trois Rois ;
Et devant sa chevelure étendue
Le soleil me paraît tondu.

Sa voix, pleine d'enchantement,
Me ravit de contentement,
Et son sein, pour être trop beau,
Me fait venir l'esprit boiteux.

Je brûle près de sa beauté,
Et tremble sous sa cruauté.
Ainsi le feu, ainsi la glace
Vivent de moitié dans mon cœur.
 (2)

« Voilà, je crois, comme il conviendroit de composer, et de faire chanter nos convives et nos belles. Que fournit-on, au contraire, à nos jeunes gens, à nos aimables chanteuses, pour épurer leur goût, pour exercer leur voix ? des Cantiques, rien de plus. Leur objet est sans doute fort respectable ; on aurait tort d'en proscrire le genre. Mais, que de choses triviales, mille fois rabbatues [sic] ! quel rapport aux airs ! quelles expressions ! quel criminel en un mot pourrait être condamné à les entendre.

Ah ! soyons moins édifiants, plus sensés ! rimons nos heureuses saillies, et parlons notre langage. Que nos Académies s'humanisent, et proscrivent un préjugé honteux ; qu'on y établisse s'il le faut, des prix pour de bons ouvrages patois. Poètes Gascons, redevenez Troubadours ; et méritez que les talents de vos neveux engagent encore un jour à la paix les successeurs des Rois d'Espagne. » (3)

2. Chanson, in tresièmo floureto du Ramelet moundi

« Dans l'autre siècle, & au commencement de celui-ci, la France était pleine d'Hommes adonnés au vin. Les grands eux-mêmes se plaisaient dans les tavernes ; & l'on ne sait s'ils étaient imitateurs, ou modèles. L'usage, à cet égard, a si fort changé les choses, que nous sommes tombés dans l'excès contraire. Révolution d'autant moins favorable, qu'elle a privé, les Parisiens surtout, de l'un des plus doux plaisirs de la vie, eux qui les payent si bien.

Mais, à quoi bon les dépenses qu'ils font, pour couvrir leurs table, à diverses reprises, de mets succulents & délicieux, si ces mets ne sont presque accompagnés que d'eau ; et, en un mot, leurs repas n'ont point d'âme ?

Comme il en est à peu près d'une bonne pièce d'Éloquence, de Musique, ou de Poésie, la table, dans un grand repas, devrait plaire & intéresser par degrés, satisfaisant d'abord la faim, la soif, puis le goût, & puis les caprices ; se diversifiant, se montrant de plus en plus flatteuse, agréable, séduisante, jusqu'au dessert où des fruits, des sucreries, des vins pétillants, des bons mots, des chants bachiques couronneraient l'œuvre, & formeraient une sorte de dénouement, qui achèverait de rendre parfait le plaisir de la plupart des sens, & de l'âme.

Ôtez les vins d'un tel repas, vous verrez, comme dans la Capitale, une assemblée de gens, las d'être assis dès le second service, s'excitant vainement à trouver bons, vingt mets qui sont exquis, empoisonnant le peu de plaisir qu'ils goûtent par des réflexions sur les santés délabrées, s'entredisant avec tristesse qu'ils ont de la gaité, ne la cherchant que dans la plus fine médisance, & achevant de la perdre dans leur taciturnité, en écoutant au dessert quelque ariette bien froide sur la folie ou l'amour.

Ô Sybarites prétendus, nous l'emportons encore sur vous à table. Nous choisîssons nos convives. Nos Cuisiniers ne valent pas les vôtres ; mais nos denrées & notre gibier ont été moins loin du soleil, comme nos têtes. Nous n'appréhendons point d'enflammer par le vin un sang, dont la pureté ne paraît pas équivoque : l'eau nous fait peur dans le verre. Restés émules de l'Allemagne & du Nord, nous n'avons pas réformé tous les éloges du dieu de la treille ; & nos planchers sont encore frappés quelquefois par les bouchons du Champagne.

Il faut pourtant l'avouer ; je félicite ici nos Provinces d'un avantage, dont malheureusement elles se défont tous les jours. La manie d'imiter en tout les Habitans de la Capitale nous aveugle sur leurs défauts, & nous les fait envier. La dignité les a rendus tristes ; & nous brûlons de perdre notre gaité. Comme nous avons sacrifié l'art de faire de jolies chansons, à l'espoir de composer de bons petits Poèmes, nous commençons à dédaigner nos bourrées, pour danser gauchement des allemandes parisiennes, & des menuets : nous sommes prêts à quitter nos tambourins, pour quelques violons, qui jurent ; nous avons abandonné le tri, le revercy, pour le sombre wisch ; nous disons à notre Père Monsieur, à notre Mère Madame ; à peine osons-nous encore boire quelquefois à leur santé ; nous allions nos vins à nos fontaines ; & des ariettes, mal fredonnées, font déja taire trop souvent nos bons vieux chanteurs bachiques.

Ô mes dignes compatriotes, osons encore conserver quelques-unes des manières bourgeoises de nos ancêtres, si elles doivent entretenir notre bonhomie, si elles doivent nourrir cette joie innocente, naïve, que, malgré nous, nos jeunes gens montrent encore empreinte sur leurs fronts. Écoutez un jeune homme, qui croit devoir vous parler en vieillard. Avec franchise, avec gaité, mangeons moins, & buvons davantage ; respectons la nature, qui nous favorise, jouissons de ses bienfaits, sans gêne, & sans abus ; faisons bonne chère avec frugalité ; ménageons, à la fois, le corps, l'âme, & la bourse ; tâchons, s'il est possible, d'oublier dans nos propos la description & le détail des repas d'où nous sortons. On dirait, qu'enviant le sort des animaux qui ruminent, nous voulons encore repaître longuement notre esprit des mets, que notre satiété ne nous permet plus de savourer. Craignons d'ailleurs, & rejetons nos liqueurs trop spiritueuses. Mais, dans nos jours de fête, dans nos orgies salutaires, que nos voûtes retentissent encore des éclats de nos buveurs rebelles à la mode, choquant le verre, buvons à leur santé, pour exciter leur voix ; qu'ils oublient les chansons, qui affligent, à la fois, le bon sens & l'oreille, & qu'ils continuent à nous en faire entendre qui ressemblent aux suivantes, quoique depuis un siécle elles aient cessé d'être nouvelles. » (4)

De las fabous d'uno mestrésso
Jamay pus nou ferè bailet.
Yeu quiti touto là caresso
Per un fourrup de flascoulet.
0 si l'arc amourous me tiro,
Boli qu'un douzil sio la biro.

A d'autrés, Mars se fasso creiré :
Yeu n'aimi poun lé quer traucat ;
Quand lé mousquét sera de beyré,
Et cargat de jus de muscat ;
Labets, en fazen à de malos,
Badarey, per para las balos.

B'a pauc de sén qui t'aigasséjo
Blousso liquou d'al diou brautous.
Garono may qué may carréjo ;
Et dégun pouts n'es sanitous :
Et l'aigo de las founs pus nétos
Sent à fuzou de las raynétos.

Le bi mé ten la bouco frésco.
Et, de la flairo qué né fort,
Semblo que l'ambré gris y crésco
D'an las flourétos d'un bel ort.
L'abeillo tabé que s'y pauso,
Alloc de mél, y fa dé rauso.

A part qui n'empleno la tasso ;
Blanc & clarét sobron çazins ;
Et l'embéjous nous fasso plaço :
La sérp fuch la flou des razins.
Anen dounc qué lé flascou troté ,
Dinquio qué lé palmou gargoté.
 (5)

2.1. Transcription en franciman moderne par J.M. Cayla et Cléobule Paul

Des faveurs d'une maîtresse
Je ne serai plus le valet,
Je quitte toutes ses caresses
Pour une gorgée de bouteille ;
Ou, si l'arc amoureux tire sur moi,
Je veux qu'un fausset en soit la flèche.

Que par d'autres Mars se fasse croire,
Je n'aime pas le cuir percé.
Quand les mousquets seront de verre,
Et chargés de grains de muscat,
Alors, en agissant tout de bon,
J'ouvrirai la bouche pour détourner les balles.

Celui-là a bien peu de sens qui te mêle avec l'eau,
Pure liqueur du dieu barbouillé ;
Plus que jamais la Garonne devient trouble,
D'aucun puits l'eau n'est saine,
Et l'eau des fontaines les plus nettes
Sent toujours la sueur de grenouille raine.

Le vin me tient la bouche fraîche,
Et, de l'odeur qui en sort,
Il semble que l'ambre gris y croisse
Avec les fleurs d'un beau jardin :
Aussi l'abeille, qui s'y repose,
Au lieu de miel y fait de la lie.

Arrière celui qui n'emplit pas la tasse !
Le blanc et le clairet regorgent céans,
Que l'envieux nous fasse place :
Le serpent fuit la fleur des raisins.
Allons donc ! que le flacon trotte
Jusqu'à ce que le poumon gargouille.
 (6)

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1. Gabriel Mailhol. Lettres aux Gascons, pp. 34-35.

2. J.M. Cayla et Cléobule Paul. Œuvres complètes de Pèire Godolin, avec traduction et notes, pp 127-129. Chez Delboy. Toulouse. 1843.

3. Gabriel Mailhol. Lettres aux Gascons, pp. 35-36.

4. Gabriel Mailhol. Lettres aux Gascons, pp. 40-44.

5. Gabriel Mailhol. Lettres aux Gascons, pp. 48-49.

6. J.M. Cayla et Cléobule Paul. Œuvres complètes de Pèire Godolin, avec traduction et notes, pp; 389-391. Chez Delboy. Toulouse. 1843.

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