Les oiseaux de Christophe Colomb. Jouvences sur Adrien Goetz

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Ci-dessus : affiche crée par Riad Sattouf pour les dix ans du musée du quai Branly.

Arrivée à la hauteur du musée du quai Branly, « Alina regarde une grande affiche, sur laquelle il est écrit : « Le musée du quai Branly a dix ans », avec une petite fille, très bien dessinée, qui ajoute « Comme moi ! » Alina trouve que la petite fille lui ressemble un peu, sauf que, elle, elle a treize ans. »

Venue d’Espagne pour un séjour de trois mois dans un collège français, Alina se rend au musée du quai Branly afin de préparer, à la demande de son professeur d’histoire, un exposé sur Christophe Colomb. « Il a dû se dire : une jeune Espagnole, c’est parfait pour raconter les caravelles, l’amiral de la mer océane, l’épopée de 1492. » Mais comme on lui a dit aussi que Colomb était « un menteur » et ses marins « des gens de sac et de corde », Alina en a déduit que « ce qu’elle doit chercher, ce sont les Taïnos. Elle veut « tout connaître de ce petit peuple, les premiers hommes d’Amérique découverts, et qui étaient bien tranquilles avant Christophe Colomb et les « routiers » de Palos. »

Observant que « des amoureux font des selfies devant la prairie qui grimpe sur le musée », Alina se dit qu’elle « aura son premier téléphone, peut-être à Noël. Elle pourra elle aussi faire des selfies. » Adrien Goetz, lui, n’a pas besoin de son téléphone pour faire des selfies. Il les fait depuis longtemps déjà dans ses livres, et le selfie qu’il fait dans Les oiseaux de Christophe Colomb 1Adrien Goetz. Les oiseaux de Christophe Colomb. Editions Gallimard. Mai 2016., c’est le sien en Alina d’abord, puis en Arthur, le cousin d’Alina, étudiant en prépa à Louis-le-Grand le jour, qui marche la nuit sur les toits « comme un gentleman-cambrioleur », puis en Laure, thésarde en ethnomusicologie, puis en Dominique, « la moins conservatrice des conservatrices », puis en Eudes Leblanc, « le vieux photographe » qui numérise les collections du musée, ou encore en Taïno, ce qui malgré les apparences revient au même.

Comme Alina qui a résolu de « faire son exposé à l’envers », Adrien Goetz entreprend de raconter « à l’envers » : comment le musée visite Alina, ou, ce qui dans l’ordre des années et des mondes revient au même, comment « le Nouveau Monde » visite « l’Ancien ».

Dans Intrigue à Versailles déjà, la forêt venait visiter Pénélope – elle aussi « la moins conservatrice des conservatrices » – la nuit, dans la galerie des Glaces :

« A cet instant, Pénélope entre dans la galerie des Glaces. Elle tient à la main une lampe-tempête. Elle veut jouir du plaisir d’y être absolument seule, de nuit. Seule, en attendant Wandrille, comme si elle était dans sa salle de bains. Elle a emprunté une lampe de jardinier, qui donne aux peintures et aux sculptures l’allure d’une forêt… »

Dans Les oiseaux de Christophe Colomb, c’est … (comment dire ? « elle cherchait à mieux voir… ») … qui vient visiter Alina – « un mélange d’Alice au pays des merveilles et de Zazie dans le métro » – la nuit, dans son imagination.

Invitée par Dominique, « la moins conservatrice des conservatrices », Alina a la chance de pouvoir assister à la mise en place de l’exposition « Voyages de l’autre côté ». Dans cette exposition, dit Dominique, « nous allons montrer tout ce qui, dans les différentes cultures, permet aux hommes d’accéder à d’autres univers », de « voyager vers l’ailleurs ». L’un des régisseurs déballe des pièces taïno, dont le fameux duho, « presque une chaise d’enfant », qu’il nomme plaisamment « la moto céleste des chamans ».

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Ci-dessus : Tintin dans Les 7 boules de cristal, bien sûr !

« Dans la nuit qui suivit, Alina n’arriva pas à dormir. Elle s’imaginait seule, dans le musée, entourée de nuages de fumée, ou plutôt d’un brouillard sur lequel passaient les dessins de la chambre des écorces et le visage sculpté du duho, le fauteuil des chamans taïnos. Elle se voyait à demi-allongée sur le fauteuil, la tête renversée, avec à côté d’elle son cousin Arthur, le corps couvert de tatouages, décollant vers les étoiles sur une moto de bois sculpté. Arthur disait, mais ce n’était pas tout à fait sa voix : « Je vais te dire une chose que les grands savants, petite cousine, les ethnologues ne savent pas. Ils croient tout connaître de la Terre. Mais il y a des mondes inexplorés. » Ce n’était pas un rêve, c’était son imagination qui lui montrait des silhouettes. Arthur courait sur les toits. Il répétait ces mots « inexplorés ». Elle cherchait à mieux voir… »

Ce qu’Alina cherchait à mieux voir… se découvrira par la suite, à la faveur d’une trouvaille surprenante qui intéresse à la fois le journal de bord de Christophe Colomb, la collection de livres et de documents anciens, de photographies et de cartes réunie par Roland Bonaparte, et la sitelle « aux plumes grises et bleues, avec un ventre blanc », qui ne se trouve qu’en Corse. La révélation qui s’en suit est proprement renversante ! « Colomb aimait, paraît-il, beaucoup les oiseaux. C’était très utile pour lui. Il les observait. Sur la Santa Maria, il n’arrêtait pas de regarder le ciel, il se demandait s’ils n’apportaient pas avec eux des petites brindilles. Le signe que la terre était proche ». Je n’aurai pas la cruauté de dire ici comment la photo d’une sitelle corse sur le téléphone portable de Jane – point la fiancée de Tarzan, mais celle d’Arthur, le cousin d’Alina, qui marche la nuit sur les toits – se charge soudain pour Alina, « au-dessus de sa théière fumante », d’une signification explosante-fixe qui atteint là au Maintenant de sa connaissabilité.

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Ci-dessus : affiche créée pour les dix ans du musée du quai Branly. « Tous les musées du monde en 1992 avaient voulu célébrer l’anniversaire de la découverte de l’Amérique. La France, Paris en particulier, n’avait rien fait. Le maire, Jacques Chirac, a eu une idée : il a ouvert le Petit Palais à la première exposition consacrée au peuple des Antilles qui a été balayé par la Conquête. Quatre-vingts objets, pas plus, qui souvent étaient oubliés dans les grandes collections parce que ce sont des pièces parfois minuscules, mais rarissimes. Bien mises en scène, elles étaient comme des apparitions magiques. Les Taïnos étaient des artistes, ils entraient aussi en communication avec les puissances de la terre. Ça a été un succès incroyable. Chirac est devenu sympathique, on voyait sa marionnette à la télévision, en pyjama, qui lisait à sa femme, dans leur lit, le catalogue des Taïnos… » 2Adrien Goetz. Les oiseaux de Christophe Colomb.

« Quand l’actualité pénètre en lui, dit quelque part Georges Didi-Huberman, un fait historique présenté dialectiquement devient un champ de forces où se vide la querelle entre son histoire antérieure et son histoire ultérieure. »

« L’actualité » dans Les oiseaux de Christophe Colomb, c’est à l’évidence celle du regard qu’Alina, treize ans, porte en 2016 sur la rencontre des Taïnos et des routiers de Palos de Moguer en 1492, mais c’est à l’évidence aussi celle du regard qu’Adrien Goetz porte là sur l’oeuvre de l’art, la fonction du musée, la nature de l’expérience esthétique. Proche en cela du Taïno ou de « la fée des légendes, éternellement jeune », Adrien Goetz rajeunit merveilleusement de livre en livre.

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References   [ + ]

1. Adrien Goetz. Les oiseaux de Christophe Colomb. Editions Gallimard. Mai 2016.
2. Adrien Goetz. Les oiseaux de Christophe Colomb.

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