Ascendentes & descendentes. Quand Jacques Bénigne Bossuet parle des anges

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Ci-dessus : Giotto di Bondone ou Ambrogiotto di Bondone (1266 ou 1267-1337). Détail du Rêve de Joachim. Chapelle Scrovegni. Padoue. 1304-1306.

« D’où vient que les cieux sont ouverts ? et que veulent dire ces Anges qui montent et descendent d’un vol si léger, de la terre au ciel, du ciel en la terre ? Chrétiens, ne voyez-vous pas que ces Esprits pacifiques viennent rétablir le commerce que les hommes avaient rompu, en prenant le parti rebelle de leurs séditieux compagnons. La terre n’est plus ennemie du ciel, le ciel n’est plus contraire à la terre : le passage de l’un à l’autre est tout couvert d’Esprits bienheureux, dont la charité officieuse entretient une parfaite communication entre ce lieu de pèlerinage et notre céleste patrie.

C’est, Messieurs, pour cette raison, que vous les voyez monter et descendre : Ascendentes & descendentes. Ils descendent de Dieu aux hommes, ils remontent des hommes à Dieu ; parce que la sainte alliance qu’ils ont renouvelée avec nous, les charge d’une double ambassade. Ils sont les ambassadeurs des hommes vers Dieu. Quelle merveille, nous dit Saint Bernard ! Chrétiens, le pourrez-vous croire ? Ils ne sont pas seulement les Anges de Dieu, mais encore les Anges des hommes : Illos utique spiritus tam felices, & tuos ad nos, & nostros ad te Angelos facis. « Oui, Seigneur, nous dit ce saint homme, ils sont vos Anges, et ils sont les nôtres ». Anges, c’est-à-dire, envoyés : ils sont donc les Anges de Dieu, parce qu’Il nous les envoie pour nous assister ; et ils sont les Anges des hommes, parce que nous les Lui renvoyons pour l’apaiser. Ils viennent à nous chargés de leurs dons ; ils retournent chargés de nos voeux ; ils descendent pour nous conduire ; ils remontent pour porter à Dieu nos désirs et nos bonnes oeuvres. Tel est l’emploi et le ministère de ces bienheureux gardiens : c’est ce qui les fait monter et descendre : Ascendentes & descendentes. » 1Oeuvres de messire Jacques Bénigne Bossuet. Tome 7, Partie 2, Sermon pour la fête des Saints Anges Gardiens, pp. 251-252. Edition A. Boudet. Paris. 1772-1788.

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Ci-dessus : portrait de Jacques Benigne Bossuet circa 1659.

Le jeudi 2 octobre 1659, jour de la fête des Saints Anges Gardiens, Jacques Benigne Bossuet (1627-1704), alors archidiacre de la cathédrale de Metz, vient prononcer au couvent parisien des Feuillants, dans la maison des novices, sise rue d’Enfer 2Cf. F. Lachat. Oeuvres complètes de Bossuet . Volume XII. Louis Vivès Editeur. Paris. 1862. : « Prêché dans l’église des Feuillants, le 2 octobre 1659″. Les Feuillants avoient deux maisons à Paris : l’une dans la rue Saint-Honoré, près des Tuileries; l’autre dans la rue d’Enfer, qui recevait les novices. Reconstruite sous l’invocation des saints anges gardiens, l’église de cette dernière maison fut consacrée le 1er octobre 1659, et Bossuet prononça le sermon le jour suivant consacré à l’honneur des esprits célestes. »)), un sermon intitulé « Panégyrique pour la fête des Saints Anges Gardiens ». Agé alors de trente-six ans, ordonné prêtre depuis sept ans seulement, il se trouve fréquemment invité à Paris en vertu de la réputation que lui font auprès de la Cour ses sermons magnifiques.

Le couvent des Feuillants est d’obédience cistercienne; c’est donc sous le patronage de Bernard de Clairvaux, dont on sait qu’il vouait un culte aux Anges Gardiens, que Jacques Bénigne Bossuet vient prêcher le jour de la fête des Saints Anges Gardiens. « Nous devons donc ces trois choses à nos Anges Gardiens : l’honneur et le respect, puisqu’ils sont toujours présents, l’amour, puisqu’ils nous aiment avec tendresse, la confiance, puisqu’ils sont plus zélés pour notre bien et pour notre salut que nous », dit Saint Bernard. 3R. P. Jean Croiset. La Vie des Saints pour tous les jours de l’année. Tome II, p. 423. Chez les Frères Bruyset. Lyon. 1744.

Créé à l’initiative d’Henri III, le monastère royal de Saint Bernard, autrement appelé monastère des Feuillants, abrite une soixantaine de moines, primitivement venus de l’abbaye des Feuillants de Labastide-Clermont, dans la Haute-Garonne. Le nom de Feuillants s’est trouvé ainsi transféré du Languedoc à Paris, et, avec lui, le souvenir de l’abbaye languedocienne, établie dans un lieu particulièrement boisé. C’est Baptiste Androuet du Cerceau, architecte du roi, qui assure à partir de 1587 la construction et l’aménagement du couvent parisien. L’édifice sera rasé en 1802 afin de permettre l’ouverture de la rue de Rivoli et de la rue de Castiglione.

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Ci-dessus : Hubert Robert. Démolition de l’église des Feuillants.

Il ne reste plus rien aujourd’hui de l’édifice dans lequel Bossuet a prononcé son « Panégyrique sur la fête des Saints Anges Gardiens ». On tentera donc d’en imaginer l’apparence plus ancienne à partir des deux tableaux signés dans les années 1800 respectivement par Hubert Robert (1733-1808) et par Etienne Bouhot (1780-1862). Difficile !

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Ci-dessus : Etienne Bouhot. La place Vendôme et la rue de Castiglione avec les ruines de l’église des Feuillants en 1808.

C’est là pourtant que Jacques Bénigne Bossuet, le 2 octobre 1659, commençait ainsi son sermon :

« Amen dico vobis, videbitis coelum apertum, et angelos Dei ascendentes et descendantes. Je vous le dis en vérité, vous verrez les cieux ouverts, et les anges de Dieu, montant et descendant. Maintenant une ou deux observations… » 4Nouveau Testament. Jean 1. 51.

C’est là également que l’éloquent prêcheur en terminait sur ces mots foudroyants :

« Ne contraignons pas ces esprits célestes de forcer leur naturel bienfaisant, et de devenir des anges exterminateurs, et non plus des protecteurs et des gardiens. N’éteignons pas cette charité si tendre, si vigilante, si officieuse ; et si nous les avons affligés par notre long endurcissement, réjouissons-les par nos pénitences. Oui, mes frères, faisons ainsi, renouvelons-nous dans ce nouveau temple. Les saints anges, auxquels on l’élève, y habiteront volontiers, si nous commençons aujourd’hui à le sanctifier par nos conversions.

Il nous faut quelque victime pour consacrer cette Eglise. Quel sera cet heureux pécheur, qui deviendra la première hostie immolée à Dieu dans ce temple abattu et relevé, devant ces autels ? Mais, ô Dieu, serait-il en cette audience ? N’y a-t-il point ici quelque âme attendrie, qui commence à se déplaire en soi-même, à se lasser de ses excès et de ses débauches, et que les soins des saints anges gardiens aient invitée de les reconnaître ? Ô âme, quelle que tu sois, je te cherche, je ne te vois pas ; mais tu sens en ta conscience si Dieu a aujourd’hui parlé à ton coeur. Ne rejette point sa voix qui t’appelle, laisse-toi toucher par sa grâce : hâte-toi de remplir de joie cette troupe invisible qui nous environne, qui s’estimera bienheureuse, si elle peut aujourd’hui rapporter au ciel que la première solennité célébrée dans leur nouveau temple a été mémorable éternellement par la conversion d’un pécheur. Mais que dis-je d’un pécheur ? Mes Frères, si nous savions qu’il y en eût un, qui de nous ne voudrait pas l’être ? Pressons-nous de mériter un si grand honneur ; et fasse par ce moyen la bonté divine qu’en cherchant un pécheur qui se convertisse, nous en puissions aujourd’hui rencontrer plusieurs qui s’abaissent par la pénitence, pour être relevés par la grâce et couronnés enfin par la gloire. Amen. »

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Ci-dessus : Paul Klee. Angelus novus. 1920. Walter Benjamin achète cette aquarelle en 1921 et il la conservera jusqu’en 1940, date à laquelle, avant de marcher à la rencontre de sa mort, survenue le 26 septembre 1940 à Portbou, il lègue l’oeuvre à son ami Gerschom Scholem.

Aurions-nous aujourd’hui, comme, en son temps, Jacques Bénigne Bossuet le craignait déjà, « contraint les Saints Anges de forcer leur naturel bienfaisant, et de devenir des anges exterminateurs, et non plus des protecteurs et des gardiens » ?

N’aurions-nous pas plutôt causé le désespoir des anges, comme Walter Benjamin vient à le dire en 1940 dans ses thèses dernières sur le concept de l’histoire ?

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » 5Walter Benjamin. Sur le concept d’histoire IX. Oeuvres III. Traduction Maurice de Gandillac. Folio Essais, p. 434.

References   [ + ]

1. Oeuvres de messire Jacques Bénigne Bossuet. Tome 7, Partie 2, Sermon pour la fête des Saints Anges Gardiens, pp. 251-252. Edition A. Boudet. Paris. 1772-1788.
2. Cf. F. Lachat. Oeuvres complètes de Bossuet . Volume XII. Louis Vivès Editeur. Paris. 1862.
3. R. P. Jean Croiset. La Vie des Saints pour tous les jours de l’année. Tome II, p. 423. Chez les Frères Bruyset. Lyon. 1744.
4. Nouveau Testament. Jean 1. 51.
5. Walter Benjamin. Sur le concept d’histoire IX. Oeuvres III. Traduction Maurice de Gandillac. Folio Essais, p. 434.

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