Quand Frédéric Soulié rencontre François Tribolet

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Ci-dessus : Archives dép. de l’Ariège. Foix. Document 1NUM/E105 (1744-1788). Vue 283.

Dans ses Souvenirs de l’Arriège 1Version princeps du récit que Frédéric reprend et révise dans Deux jours. Province, Paris., Frédéric Soulié évoque sous le nom de Tri… 2Frédéric Soulié. « Souvenirs de l’Arriège ». La Revue de Paris, tome XI, p. 225. H. Dumont Libraire-Editeur. Bruxelles. 1835. la figure aujourd’hui oubliée du poète François Tribolet (1768-1844).

Né à Foix dans une famille de petits commerçants, formé au collège de Sorrèze, François Tribolet devient par la suite secrétaire greffier de la commune de Foix, puis greffier au tribunal civil fuxéen. Il finit peut-être cuisinier. Il était en tout cas connu en ville pour son amour de la bonne chère et pour son appêtit ogresque.

Emule de Pierré Goudouli, qui écrivait au XVIIe siècle dans la langue tolosaine, François Tribolet écrit à la fin du XVIIIe siècle dans la langue fuxéenne, celle qui en son temps court les rues, autant dire la langue bien pendue. Il met ainsi la faconde languedocienne au service des historiettes du Palais, ou encore des charivaris qui se donnent alors au village, dans le cadre de la « cour cornuelle », à l’intention des coyouls. Exemple :

Arrest de la Cour Cournuelo countro le couyoul dit Perruquat.

L’illustre Tribunal de la Cour Cournuelo,
Toutjoun assibadat de justisso, de zelo,
Len de james dicha bena cap de delit,
Per puni le pecat cad’an se reunit.
Labets tremblon de pou le marquis, le ministre,
L’arrougan charcutier, que sio poubil 3Poubil : seigneur. ou cuistre,
Enfin l’ome gamat 4Gamat : poitrinaire., le couyoul gros ou prim,
Toutis deban la Cour tremblon coumo le bim 5Bim : jonc..
Talis soun de la Cour les pecouls 6Pecoul : pilier. immuables ;
Toutis sous jutjomens soun justis, equitables,
E tout es decidat la balanso à la ma,
Themis soulo les pot absoudre ou coundamna.
Uflats l’incho, couyouls, n’abets pas res à cregne ,
Se le piat 7Piat : fourche à deux dents ou bâton terminé par deux cornes. cournuel nou bous pot pas attegne.
Ajats deban les els l’actiu del Perruquat
Que, per un crime affrous, deban bous es citat.
Tabe le Tribunal, armat d’un juste glebo,
Jalous de courija las ardous de la bebo,
Le criminel desir d’un unique heritie
Bengut sens le secours de sa tristo mouilhe 8Mouilhe : épouse.,
Aprep abe pesat am la justo roumano 9Romano : balance romaine.
L’usatge desprabat qu’el a feyt de sa grano,
Countrole Peiruquat lanso l’arrest fatal
Justomen prounounsat al grat del Tribunal,
Sus las requisitius del procurur supremo,
Aprep qu’an entendut le delinquan el-memo,
Frisat, papilhounat en soun ayre impuden,
Sens abe cap d’egard à soun or, soun argen,
Dount el n’a pas manquat de douna l’apparenso.
Aco’s praco qu’el a dex ans de surbelhenso,
Les freses del prouces, le tout ambe despens,
L’empressiu de l’arrest, cinq coussados 10Coussado : contenu d’une grande cueillir, d’une louche ; grand nombre. al mens,
Cantados en public, ambe noumbrouso escorto,
Particuleromen le joun deban sa porto,
Ambe tout l’attirail de nostris estatuts,
Talis que de tout tens an ournat les…
Le tout cantat al mens cado dimenge e festo.
Que cadun sio joyous ! Que la corno sio presto !
En un mot, que dins Fouich tout cargne coumo cal,
Jusquos e memo inclus le joun del Carnabal. 11Cité par l’abbé Duclos in Histoire des Ariégeois, tome I, pages 563-580 ; repris par Félix Pasquier dans le Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Foix. 1889-1890. Volume 3 n° 1, pp. 37-38.

En septembre 1831, dans la voiture qui le conduit de Toulouse à Pamiers, Frédéric Soulié a remarqué deux voyageurs « d’un diamètre prodigieux ». Arrivé à Pamiers, rapporte-t-il, « je descendis dans l’auberge, et les deux énormes voyageurs qui avaient si bien rempli leurs places et la mienne, s’y arrêtèrent avec moi. »

On découvre par la suite que l’un de ces deux énormes voyageurs est François Tribolet, et l’autre, nommé Saint-S…, l’une des têtes de turc de François Tribolet. Frédéric Soulié, qui connaît déjà François Tribolet de réputation, brosse de Tri… un portrait peu amène : « un homme qui avait dépassé soixante ans 12Né en 1768, François Tribolet avait alors 63 ans. ; mais, à l’exception de quelques cheveux blancs, rien chez lui n’attestait la vieillesse ; il avait le regard plein de feu et de méchanceté, et son sourire semblait toujours le résultat d’une pensée fâcheuse contre quelqu’un. Il s’était beaucoup amusé aux dépens de tout le monde. J’avais devant moi les héros de mille petites histoires ou de mille petites anecdotes locales, empreintes de cette impitoyable moquerie gasconne qui tue par le ridicule. Quelques paroles que prononça ce monsieur à l’air méchant me donnèrent l’occasion d’apprendre quelle puissante tyrannie le ridicule exerce dans nos petites villes. »

D’où vient que Frédéric Soulié reproche à François Tribolet une causticité dont il ne se prive pas au demeurant de faire montre lui aussi ?

Constatant que, comme « tout le monde », l’aubergiste a peur du gros M. Tri…, Frédéric Soulié, qui n’a jamais fait peur à personne, se demande d’abord si Tri… n’est pas « quelqu’un de ces hommes qui ont marqué dans nos diverses révolutions, et qui ont sur les mains le sang de leurs compatriotes », bref s’il ne faut pas voir en Tri… un suppôt du tristement célèbre Vadier.

De façon plus originaire, Frédéric Soulié retient sans doute à l’encontre de François Tribolet le concours que celui-ci prête à la pratique des charivaris en composant des vers ad hoc. Tri… répond ainsi à la demande d’une population complice, par exemple celle de Varilhes, qui s’empresse, le cas échéant, de faire la fête à quelque mari cavaleur ou à quelque cocu. C’est là le genre de carnavalade dont Frédéric Soulié, en vertu du « drame inconnu » qui a marqué son enfance, dénonce au fil de son oeuvre la « méchanceté » gratuite. Dans le Lion amoureux, il raconte ainsi l’espèce de charivari policé dont le sculpteur Dolmen et madame de Montès, sa compagne, épouse non divorcée d’un autre homme, font l’objet dans un salon parisien :

« Un jour il fut invité à un bal avec madame de Montès, chez des amis qui, ayant pénétré dans le secret de cette liaison, l’avaient pardonnée et s’étaient senti le courage de la protéger aux yeux du monde. Madame de Montès entre, prend place, sans que rien indique la moindre désapprobation de la part de personne. On danse, mais, quand la contredanse est finie, les deux femmes qui se trouvaient assises chacune d’un côté de madame de Montès, ne reprennent pas leur place, et elle reste encadrée dans ce vide, exposée dans ce pilori de soie. Le bal continue, personne ne l’invite : Domen n’accepte la leçon ni pour lui ni pour madame de Montès, et la conduit lui‑même à la contredanse ; personne ne s’en montre irrité ; mais le vis‑à‑vis qui était en face de lui fait semblant de s’être trompé de place et se glisse doucement de côté. L’insolence partait d’une femme qui avait eu trente amants, mais dont le mari était là… » 13Frédéric Soulié. « Les drames invisibles », in Le Lion amoureux, p. 138, nouvelle édition, Michel Lévy Frères, 1872.

Le même Frédéric Soulié se plaît cependant ailleurs à rapporter une scène de charivari ordinaire dans ses Souvenirs de l’Arriège. Mais il s’agit là d’un charivari politique, propre à réjouir en la personne de l’écrivain l’ancien carbonaro. La scène se passe à Lavelanet. Elle intéresse l’insupportable M. Remy Dallois, « petit monsieur aux manières fashionables », figure présente de l’ancien muscadin :

« Au moment où M. Remy comprenait dans ses malédictions les hommes, le pays, les animaux, et jusqu’à l’oncle qui lui avait laissé quelques milliers d’écus de rentes, dans cet infernal coupe‑gorge, voilà que sous la fenêtre éclate tout d’un coup un concert de trente ou quarante clarinettes, qui font sonner aux oreilles de l’arrivant furieux, l’air  patriarcal de : Où peut‑on être mieux qu’au sein de sa famille ?

C’était une galanterie du notaire qui avait ramassé tous les musiciens, ou, pour mieux dire, toutes les clarinettes du pays. La clarinette est un instrument adoré jusqu’au fanatisme dans le village de La Les vieillards rendent leur dernier soupir dans une clarinette, et les enfants font leurs dents de lait sur l’anche d’une clarinette. Je me trompe donc lorsque je dis qu’il y en avait trente ou quarante ; il y en avait au moins soixante qui hurlaient avec frénésie : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? à cet homme si malencontreusement arrivé.

Dans sa rage, M. Remy avait ouvert la fenêtre et envoyait les musiciens à tous les diables, lorsque ceux‑ci, s’imaginant qu’il les remerciait, et ne voulant pas borner leur hommage à un seul air, lui jouèrent immédiatement celui qu’ils savaient le mieux, et oubliant que M. Remy était carliste 14Carliste : partisan des Bourbons et du retour à l’Ancien Régime., ils entonnèrent la Marseillaise avec un enthousiasme qui sentait son année 1831. » 15Frédéric Soulié, Souvenirs de l’Arriège, pp. 259-260.

Gageons que Frédéric Soulié se sera souvenu ici d’une autre carnavalade à laquelle il n’a pas assisté, puisqu’il n’était pas encore né, mais dont sa famille a été le témoin direct et qu’on lui a maintes fois racontée au temps de son enfance ariégeoise. C’était dans la nuit du dix-huit au dix-neuf germinal an V (7-8 avril 1797) vers les onze heures, lors du sac de la maison Clauzel. Le citoyen Baillé Joseph, dit La Fortouno, brassier, jouait du hautbois cette nuit-là « pour accompagner la carnavalade »… 16Cf. Christine Belcikowski. Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. L’Harmattan. 2014.

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Ci-dessus : Honoré Daumier. Avocats. 1843-1848.

Frédéric Soulié, qui réprouve les attaques ad personam, pratique en revanche très souvent les attaques ad hominem, celles qui portent sur la cohérence, ou plutôt l’incohérence des actes et des valeurs prétendues par les personnes. A ce titre, lui qui dit la petite ville où il est né, siége d’un tribunal de première instance, et peuplée de trois mille individus, « infestée de la rage judiciaire », de telle sorte qu’elle « nourrit grassement et enrichit, en quelques années, une douzaine d’avocats et d’avoués » 17Frédéric Soulié. Souvenirs de l’Arriège, pp. 216-217., lui, Frédéric Soulié, demeurait en revanche sûrement à même de goûter ces vers de François Tribolet :

Messius les aboucats, tournats boun à l’escolo ;
Al tribunal de Fouich es aisit de causi.
Citats, tant que bouldrets, e Cujas e Bartolo,
N’an pos agut le cap de Jean Bleso Sausi !

Aco qu’es un esprit, un fouye de lumiero,
Un pouts d’eruditiu que jamès nou taris,
Un granie de couseils, des mots la pepinioro ;
Enfins un docte cap decourat de pel gris.

Se ranquejo le droit, el alando sa gulo.
Themis ja pot rounca, quant el a prounounçat.
Quin malhur qu’el nou sio su la cheso curulo !
Le meriti labets sirio recoumpensat ! 18Cité par l’abbé Duclos in Histoire des Ariégeois, tome I, pages 563-580 ; repris par Félix Pasquier dans le Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Foix. 1889-1890. Volume 3 n° 1, p. 7.

References   [ + ]

1. Version princeps du récit que Frédéric reprend et révise dans Deux jours. Province, Paris.
2. Frédéric Soulié. « Souvenirs de l’Arriège ». La Revue de Paris, tome XI, p. 225. H. Dumont Libraire-Editeur. Bruxelles. 1835.
3. Poubil : seigneur.
4. Gamat : poitrinaire.
5. Bim : jonc.
6. Pecoul : pilier.
7. Piat : fourche à deux dents ou bâton terminé par deux cornes.
8. Mouilhe : épouse.
9. Romano : balance romaine.
10. Coussado : contenu d’une grande cueillir, d’une louche ; grand nombre.
11. Cité par l’abbé Duclos in Histoire des Ariégeois, tome I, pages 563-580 ; repris par Félix Pasquier dans le Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Foix. 1889-1890. Volume 3 n° 1, pp. 37-38.
12. Né en 1768, François Tribolet avait alors 63 ans.
13. Frédéric Soulié. « Les drames invisibles », in Le Lion amoureux, p. 138, nouvelle édition, Michel Lévy Frères, 1872.
14. Carliste : partisan des Bourbons et du retour à l’Ancien Régime.
15. Frédéric Soulié, Souvenirs de l’Arriège, pp. 259-260.
16. Cf. Christine Belcikowski. Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. L’Harmattan. 2014.
17. Frédéric Soulié. Souvenirs de l’Arriège, pp. 216-217.
18. Cité par l’abbé Duclos in Histoire des Ariégeois, tome I, pages 563-580 ; repris par Félix Pasquier dans le Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts. Foix. 1889-1890. Volume 3 n° 1, p. 7.

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