Adrien Goetz – Le Coiffeur de Chateaubriand

 

Ci-dessus : Henri Chouanard, Vue de Saint-Malo, autochrome, 1920-1925. Source : Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux/Alinari Archives, Florence, Italie.

 

Il en va de la lecture comme des chemins qui mènent à Rome. Au carrefour des lectures, qui se croisent dirait-on par hasard, la surprise, c'est que l'auberge espagnole s'appelle Rome, Prague, Paris, Boulogne, Saint-Malo, ou autrement encore – d'un nom qui revient toujours, et toujours recommence.

Je venais de lire La Rose de Bratislava, un roman d'Emile Henriot, publié en 1948, beau, aujourd'hui oublié, lorsque j'apprends tout à la fois que la BnF vient d'acheter, enfin ressorti des coffres de la maison Brockhaus, l'original des Mémoires de Casanova, et qu'Adrien Goetz publie son septième roman, Le Coiffeur de Chateaubriand. Quel rapport avec les chemins qui mènent à Rome ? Ce rapport n'a pu m'apparaître qu'après coup. Il devrait s'éclairer de lui-même dans la suite de cet article.  

Je venais donc de lire La Rose de Bratislava, un roman écrit à la première personne, dans lequel le narrateur se souvient d'une période de son existence durant laquelle quelque chose s'est passé, ou a failli se passer, d'une période en tout cas où il y a eu "l'imagination comme un voile d'or sur la vie", puis un jour le moment où ce voile "se dissipe tout à coup".

Daté de 1914 à 1938, le récit, que le narrateur présente comme un chapitre de ses mémoires, se termine dans un train parti de Prague à destination de Paris. "Je traverse l'Allemagne en armes". C'est la dernière phrase du récit. Le narrateur considère sur ses genoux "une pauvre rose, desséchée déjà", qui a glissé d'entre les feuilles de son carnet. Il ne ramène pas non plus l'original des Mémoires de Casanova, dont il a tant rêvé et qu'il a recherché, peut-être manqué, à Prague, à Marienbad, à Dux, à Brno, en Bohème, à Bratislava, etc. Avant, croyait-il, de poursuivre son voyage vers Vienne, il a confié à un ami le fusil de chasse, loué, il y a peu, à un armurier de Prague pour tirer, dit-il, "la grosse bête" en Bohème. Mais il n'obtient pas de passeport pour Vienne et la police s'inquiète de la raison pour laquelle il a noté sur son carnet le numéro matricule de son fusil à lui, "un calibre 16, à deux coups"…

"Il faudrait savoir faire son deuil à jamais, de toute cette partie de soi qui a sa face du côté de l'ombre… remarque Emile Henriot dans les premières pages du roman.

 

 

Histoire de ma vie jusqu'à l'an 1797

                                                                         Nequicquam sapit qui sibi non sapit 1)"Il ne sait rien celui qui ne sait pas pour soi". Citation modifiée d’une lettre de Cicéron à Trebatius : "Quis ipse sibi sapiens prodesse non quit, nequidquam sapit".

Préface

Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j'ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d'avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre…

 

J'ai vu quant à moi dans la réapparition du manuscrit des Mémoires de Casanova en février 2010 une sorte d'ultime rebondissement de La Rose de Bratislava. J'ai pris cette réapparition pour un signe. Il y a un destin des mémoires qui veut que ceux-ci finissent toujours par ressortir des coffres dans lesquels on prétend les tenir enfermés. Ce destin a quelque chose à voir, j'imagine, avec la force de la vérité. 

L'exergue des Mémoires de CasanovaNequicquam sapit qui sibi non sapit, provient d'une lettre de Cicéron à Trebatius. "Il ne sait rien", dit Cicéron, "celui qui ne sait pas pour soi". Ce mot de Cicéron vaut pour chacun de nous. La lecture de l'original de la première page des Mémoires de Casanova m'invitait en tout cas à le reprendre pour moi. J'y ai trouvé comme une validation du chemin, certes un peu singulier, que j'emprunte ici pour évoquer Le Coiffeur de Chateaubriand, tel que celui-ci m'arrive, ακολυθειν, "immédiatement et à la suite" de La Rose de Bratislava et des Mémoires de Casanova. placé de la sorte sous le signe d'un destin de lecture. Ce destin, qui dépend chaque fois du lecteur, se laisse ainsi décliner de multiples façons sans jamais dévier de sa fin initiale.  

Le destin en question veut que j'aie lu avant Le Coiffeur de Chateaubriand tous les romans publiés depuis 2003 par Adrien Goetz. La lecture des romans précédents ajoute au Coiffeur de Chateaubriand une dimension d'annonce nouvelle, dimension au regard de quoi, comme dans l'oeil d'un porte-plume où l'on voit le Mont Saint-Michel, ce roman figure le point de fuite vers lequel convergent tous les romans d'Adrien Goetz publiés à ce jour. 

 

 

Tout jeune à Boulogne où je suis né, face à la mer, j'aimais l'épopée et les aventures. Je restais des heures à détailler la colonne de la Grande Armée qui se dresse sur une falaise. […]. 

La colonne de Boulogne n'a pas de décor sculpté, comme celle de Paris, et la Restauration avait fait retirer les bas-reliefs, pour essayer de transformer le monument en phare. Une grosse fleur de lys avait été installée à la place du conquérant. Peu importe, un de mes oncles, vétéran de la Garde impériale, m'avait raconté la colonne de Paris, je croyais la voir, comme si un oeil magique projetait des images interdites sur ce fût de pierre. Je ne me lassais pas de détailler les soldats, les chevaux, les canons : ce fantôme d'épopée qui n'existait que dans mon imagination d'enfant s'enroulait sur lui-même et les vagues tout autour continuaient les batailles navales dont j'imaginais les récits. Je ne voyais que la gloire, les rochers et la ligne d'horizon. […].

Chacun de nous a sa colonne, chacun rêve de la statue qu'il faudra mettre au-dessus, chacun pense que les événements qu'il raconte, étage par étage, en gravissant les années en colimaçon, rendront nécessaire un portrait en pied, sculpté pour l'immortalité, revêtu des habits de la gloire ou dans la nudité des héros.

Quand, à dix ans, j'allais jouer du côté de la colonne, je ne pensais à rien de cela. Très tôt, j'ai emporté des livres… 2)Adrien Goetz, Le Coiffeur de Chateaubriand, ch. VI, Grasset, 2010

C'est Adolphe Pâques, le coiffeur de Chateaubriand, qui parle ici.

 

 

Pénélope et Wandrille déjà, dans Intrigue à l'anglaise, rêvent des soldats, des chevaux enroulés jadis autour du mât destiné au support  de la tapisserie de Bayeux. Puis ils partent vers l'Egypte et ses obélisques.

L'aventure de Carlo, dans Une petite Légende Dorée commence, à Washington, au pied des colonnes de la National Gallery : Carlo n'allait pas dans les musées. Il passait devant tous les jours. De là à franchir le seuil...

Et Ingres, dans La Dormeuse de Naples, songe à propos de son modèle qu'Elle posait droite comme une colonne, tordant ses cheveux entre ses mains…   

Le destin de la colonne, d'un livre à l'autre, est à la fois de grandissement et d'inscription plastique ou graphique. Il figure celui de l'enfance qui a besoin de se rêver grande, partant, celui de nos rêves qui ont besoin plus tard de "se raconter" pour se déployer à la mesure de leur visée initiale. Le destin de la colonne, c'est en somme de figurer la mémoire, en quoi, et en quoi seulement, nos rêves touchent à la mesure de leur enfance lointaine.     

Je ne voyais que la gloire, les rochers et la ligne d'horizon. […]., dit Adolphe Pâques à propos de l'enfant de Boulogne. J'avais conscience d'avoir servi à quelque chose, de m'être acquitté d'une mission, peut-être ridicule, peu m'importe : j'avais construit, moi aussi, mon monument, observe Adolphe Pâques, une fois qu'il s'est raconté, i. e. qu'il a couché sur le papier son récit – celui que nous lisons dans Le Coiffeur de Chateaubriand – et qu'il l'a déplacé dans deux tableaux réalisés par ses soins, deux reliquaires, si j'ose dire, ajoute-t-il. 

Le destin de la colonne, c'est ici celui d'un enfant qui, après avoir découvert les livres, contracte la passion de la littérature et reconnaît en cette passion la figure véritable de la gloire, des rochers et de la ligne d'horizon entrevus dans son rêve initial. Formé bientôt au métier de coiffeur, il entre au service de M. de Chateaubriand. Tel l'honnête homme du XVIIe siècle, qui a soin de sa gloire sans pour autant aspirer à la gloire, il met son art au service de la seule gloire de l'écrivain vieillissant, dont il sculpte la ressemblance avec les portraits antérieurs, ceux du temps où Chateaubriand se faisait appeler l'Enchanteur.     

 

 

Coiffer François René, vicomte de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur, ancien pair de France, ancien jeune homme désespéré, n'était pas facile. Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il semble décoiffé.

Donner l'air ébouriffé à un grand homme qui a l'habitude de rabattre sa derrière mèche sur le dessus du crâne, c'est un exploit.

 

Chateaubriand aimait deux de ses portraits : celui de Girodet à cause de sa jeunesse, des ruines de Rome et du ciel bleu, et un autre, par je ne sais plus quel barbouilleur, un certain Laval je crois, où il pose en grand uniforme de diplomate, couvert de décorations, le manteau d'hermine, privilège des pairs de France, jeté sur les épaules. Quand je le rencontrai, il ressemblait encore un peu au second, mais de moins en moins au premier. Il se faisait pommader et friser. Il torturait sa dernière mèche. Je l'ai ramené à la nature.

C'est ce que j'appelai ma révolution romantique : "Monsieur, passeriez-vous vos phrases au fer à friser ?" Ce mot lui plut. C'était une des premières fois, je me souviens que j'avais été frappé par l'odeur de chocolat chaud qui flottait dans la maison. Il rit. J'avais compris tout de suite ce qui n'allait pas. C'est pourquoi il se montra si satisfait. Cela lança même, un temps, une vraie mode chez les semi-chauves, qui voulurent tous se coiffer "à la sans façon", comme l'auteur d'Atala. J'opérais sur lui une révolution capillaire – elle compta dans ce siècle des révolutions.

En 1830, Victor Hugo, qui ne s'était pas encore laissé pousser la barbe, avait pris la tête d'un bataillon de chevelus. Ce fut la bataille d'Hernani, au cours de laquelle on cria "Au cimetière les genoux !" pour se moquer des chauves défenseurs de l'alexandrin et du classicisme. Attraper une "tête de genou" quand on a été "le grand sachem du romantisme", ainsi que me le dit un jour M. Théophile Gautier, prince de l'hirsutisme, cela n'était pas possible.

 

 

Ce fut ma révolte, sans pastiche ni postiche. Une invention dans l'art du cheveu, qui vaut bien une nouvelle forme en poésie ou en musique. Les caricaturistes se moquèrent de Chateaubriand. Ils scalpèrent l'aïeul académicien. C'était gagné. Face à Victor Hugo, qui perçait les nuées, la tête de M. de Chateaubriand redevenait célèbre. Le premier croquis fait de lui avec des houppes énormes, qui s'écartaient comme les vagues de la mer Rouge pour laisser passer Moïse, fit un tabac. Il me montra, triomphant, la page du journal : "Mon petit Adolphe, je vous garde à vie ! Ma postérité vous devra beaucoup. Je ne veux plus d'autre coiffeur. Jetons les fers à friser !" C'est ainsi que je m'occupai du grand homme de 1840 à sa mort, en 1848, autre année de révolution.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Victor Hugo, vu par Louis Boulanger, 1837 ; Théophile Gautier, vu par Nadar.

 

Il y a malgré les apparences une sorte de continuité obvie entre Le Coiffeur de Chateaubriand et Intrigue à Versailles, roman publié en 2009, second volume de la série dite des "enquêtes de Pénélope". Outre que d'une révolution à l'autre, les deux romans s'intéressent à deux âges consécutifs dont ils interrogent la ténébreuse et profonde unité, on remarque qu'ils s'entretiennent par le sort ostensiblement fait à la périodicité des coiffures en même temps qu'à celle des révolutions, desquelles au demeurant l'on ne saurait dire si elles prennent les hommes aux cheveux ou si elles tiennent  à un cheveu.

 

Pénélope, dans Intrigue à Versailles peine tout au long du roman à trouver un coiffeur qui va bien. Elle le trouve finalement à la veille de la nuit du 25 au 26 décembre 1999 qui voit se déchaîner sur le parc de Versailles la tempête du siècle, laquelle, au matin, laisse derrière elle le spectacle de désolation que l'on sait.

– Tu n'as même pas remarqué que j'avais fini par trouver un coiffeur, décoche Pénélope à son ami Wandrille, quelques heures avant la tempête.

– Un coup de peigne avant l'Apocalypse, observe Wandrille, habité déjà par l'attente des orages désirés. L'ombre de Marie-Antoinette et des ses belles semblables, qui monteront bientôt sur l'échafaud, coiffées à l'orage et en quelque façon à la bravade, plane encore ou déjà sur le Versailles de Pénélope et de Wandrille. 

 

Un coup de peigne pour la postérité, ou un coup de peigne avant la mort, tel est le service réclamé à Adolphe Pâques coiffeur par François René de Chateaubriand.

Agé de 72 ans, l'écrivain termine la rédaction de ses Mémoires d'outre-tombe. L'ouvrage, comme le titre l'indique, a été conçu pour une publication posthume. Pressé toutefois par le besoin d'argent, l'écrivain a dû céder les droits de l'ouvrage à une société de souscripteurs. Celle-ci menace de les revendre à Emile de Girardin, directeur de La Presse, horresco referens pour une publication en feuilleton ! L'écrivain doute de l'avenir ainsi réservé à l'oeuvre de sa vie, monument sous l'auspice de quoi, et au prix de quoi pourtant il touche à sa gloire, monument qui constitue, dans la perspective de la mort prochaine, à la fois le socle et le tombeau de la dite gloire, – Mon arme contre la mort. Si la postérité en veut, dit-il, dans une conversation rapportée par Alphonse Pâques. 

C'est huit ans avant la mort de Chateaubriand que le coiffeur intervient – sorte d'avatar de la Dorine de Molière, croit-on – pour aider le vieil homme à conjurer l'angoisse du pari sur l'outre-tombe.  

Je voyais venir, en robe de chambre, un petit homme à la peau sèche, à la barbe dure et aux quelques cheveux blanchis et plats. Je laissais, après moins d'une heure, un génie à l'oeil vif, au teint frais, coiffé à la diable, les mèches souples et brillantes qui jouaient avec l'éclat du regard. Avec moi, François René renaissait.

Tandis qu'Adolphe Pâques coiffeur sculpte à François René de Chateaubriand l'immortelle chevelure des "orages désirés" qui doivent "emporter René dans les espaces d'une autre vie", François René de Chateaubriand essaie sur Adolphe Pâques les phrases de ses Mémoires d'outre-tombe , faisant ainsi de lui "le témoin fidèle de ses essais et de ses trouvailles", "le complice de "ses dernières terreurs", dont, à sa façon, il sait rire :

"Ainsi paré, je descendrai hardiment, mon petit Adolphe, le crucifix à la main, dans l'éternité. Cela te plaît comme phrase ? Hardiment ? Oui ?"

Je rêvais, observe Adolphe Pâques, en pensant avec quelle audace je l'avais métamorphosé ; il s'était dit, puisque j'y étais allé hardiment, qu'il était prêt, grâce à moi, à paraître devant son Créateur, rasé de frais et les cheveux d'un ange. Ou mieux encore, plutôt que de se soumettre au Jugement dernier, qu'il se sentait capable d'écrire la dernière phrase de son grand livre. 

L'écrivain, en signe de reconnaissance, offre au coiffeur une gravure figurant sa tombe prochaine, telle que lui, François René de Chateaubriand, l'a voulue, sur l'île du Grand Bé, à Saint-Malo, lieu de sa naissance en 1768, ainsi inscrite en gloire sur la mer, les rochers, la ligne des rochers…

 

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Semblablement à Rousseau (1772-1778) et à Casanova (1725-1798), Chateaubriand écrit ses mémoires dans la perspective d'un jugement, Dernier ou futur, qu'il appelle d'un geste superbe pour mieux le prévenir et ainsi par avance le réduire a quia.

 

Casanova, vénitien casuiste, se réclame de la Providence comme on se draperait du manteau de Noé : 

Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j'ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d'avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre. La doctrine des Stoïciens et de toute autre secte sur la force du Destin est une chimère de l'imagination qui tient à l'athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n'a jamais rien gâté.

Je crois à l'existence d'un Dieu immatériel et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n'en ai jamais douté, c'est que j'ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. 3)Giovanni Giacomo Casanova, Mémoires, première page du manuscrit original

 

Rousseau use du titre Confessions par antiphrase. Il exprime sous les dehors provocants d'un tel titre l'orgueilleuse certitude que Dieu lui-même, partant, la postérité rendront justice à l'auteur d'un livre "qui n'eut jamais d'exemple", "dont l'exécution n'aura pas d'imitateur", et qui montre un homme "dans toute la vérité de sa nature".

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus […].

Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-là. 4)Jean-Jacques Rousseau, Confessions, Livre I

 

Ci-dessus : portrait de Jean Jacques Rousseau.

 

Chateaubriand, quant à lui, se propose de "dire ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse", évitant ainsi la question morale au profit d'une interrogation sur l'histoire, dont les hasard ou la nécessité ont gouverné sa vie "du berceau à la tombe" et en ont semblablement déterminé le récit , jusque dans sa division "en livres et en parties". 

 

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sont écrits à différentes dates et en différents lieux : ces sections amènent naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres : il arrive que, dans les instants de mes prospérités, j’ai à parler du temps de mes misères, et que, dans mes jours de tribulations, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d’expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu’à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d’unité indéfinissable à mon travail : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et l’on ne sait si ces Mémoires sont l’ouvrage d’une tête brune ou chenue.

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j’y songeasse, par l’inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque… 5)François René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Préface testamentaire

 

Ci-dessus : M. de Chateaubriand à l'armée de Condé.

 

Chateaubriand se souvient de l'incipit des Confessions, lorsque, testant la dernière phrase des Mémoires d'outre-tombe, il soumet à Adolphe Pâques le choix de l'adverbe "hardiment" : "Hardiment ? Oui ?". Signant ainsi l'abîme de différence qui le sépare de Rousseau, i e. de celui qui "viendra, son livre à la main, se présenter devant le souverain juge" et qui "dira hautement : Voilà…", lui, François René de Chateaubriand, "descendra hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité".

Du "hautement" au hardiment", le sens de l'outre-tombe change du tout au tout.

Le "hautement", "le livre à la main", disant : "Voilà…", est, chez Rousseau, celui d'un fils d'horloger qui, toisant Dieu, s'érige en égal du "souverain juge" et par là figure quelque glorieux précurseur de la mort annoncée de ce dernier. La postérité que Rousseau espère auprès de "l'innombrable foule de ses semblables", on sait de quelle façon l'histoire y contribuera.   

Le "hardiment, le Crucifix à la main", est, chez Chateaubriand, celui d'un fils de la noblesse qui se souvient de descendre des Croisés. Et de fait, le vieil Enchanteur "descend" dans  cet arrière-monde de l'outre-corps qu'il nomme, sans référence à Dieu,"l'Eternité". Mais où l'Eternité, dans le "nouveau monde" ?

On dirait que l'ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité. 

Né en 1816, âgé de 24 ans lorsqu'il entre au service du grand écrivain, Adolphe Pâques a conscience  d'appartenir à un âge du monde qui n'est plus celui d'où provient M. de Chateaubriand,

Sous la Restauration, le siècle commençait et tout le monde, comme moi, voulait que la jeunesse du monde soit aussi la sienne. Depuis trente ans, tout ce qui comptait était jeune – la jeunesse de Saint-Just, de Bonaparte, des romantiques, la jeunesse des artistes et des théâtres, c'était une seule et même histoire. Personne en ce temps-là ne parlait de vieillir, sauf Chateaubriand, dont c'était un sujet de prédilection.

Dans ce monde "jeune", que Saint-Just naguère encore plaçait sous le signe du bonheur comme "idée neuve", Adolphe Pâques confesse que, s'il n'est pas malheureux, il souffre cependant du mal de la gloire manquante, i. e., à sa manière, du mal des "enfants du siècle". 

Nous avions tous, pauvres enfants nés au début du règne de Louis XVIII, rêvé de cavalcades, de vaisseaux, de bivouacs, nous étions devenus cochers, coiffeurs ou aubergistes. Il avait fallu s'en accommoder. A la génération précédente, ils étaient nés aubergistes et étaient devenus rois. 

Madame de Chateaubriand, qui honore Adolphe Pâques de son amitié parce qu'il "ne laissait pas un seul cheveu sur ses tapis", lui remontre, lors de leurs fréquentes conversations, que le nerf de la gloire, pour la génération de M. de Chateaubriand, ce fut la guillotine, qui a "ruiné toutes nos vieilleries", dit-elle – les croisades, les seigneuries, la vie de château, la spéculation sur le bois d'ébène  -, qui a augmenté le prix de la vie en accélérant la vision de la tombe, qui a inspiré à M. de Chateaubriand l'inquiétude de la gloire, dès l'instant que celle-ci n'était plus l'apanage de l'homme qui s'était donné en 1768 la peine de naître, mais celle de l'homme qui a survécu à son propre berceau.  

Vous êtes trop jeune pour avoir vu marcher la guillotine, Adolphe. Nos cousins sont tous tombés, mon beau-frère mort, ma belle-soeur, morte, leurs enfants, morts. Grâce au ciel, dans ce massacre des nôtres, nous avons perdu jusqu'au dernier sou l'argent gagné au siècle dernier. Le peu que nous avons aujourd'hui c'est au service du roi que nous le devons et aux livres soporifiques de M. de Chateaubriand. Cela nous autorise à vivre sans avoir besoin de s'inventer des légendes, sans martyriser les Africains, sans trucider les enturbannés, sans abrutir nos paysans bretons, et à soigner mes pensionnaires de l'infirmerie Marie-Thérèse […]. Même au moment le plus difficile, jamais M. de Chateaubriand ne m'a rien refusé pour nos orphelines, nos malades […]. Il se souvient d'avoir été pauvre.

 

 

Voyez-vous, c'est la guillotine qui nous a sauvés de Combourg, du ridicule de la richesse, des prétentions et des chimères.

 

Ci-dessus : vue du manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, première partie, livre 3, chapitre 3.

 

"Personne en ce temps-là ne parlait de vieillir, sauf Chateaubriand, dont c'était un sujet de prédilection", dit Adolphe Pâques au souvenir de sa propre jeunesse. Lui, Alphonse Pâques, né sous le règne de Louis XVIII, a voulu , comme tous les enfants du siècle, que "la jeunesse du monde soit aussi la sienne", et entrepris de la "faire durer le plus longtemps possible". Or, de façon qu'il ne prévoyait pas, il tombe d'emblée sous l'emprise de l'homme qui "parle de vieillir". L'enfant de Boulogne, qui avait contracté la passion  de la littérature et qui reconnaissait en cette passion la figure véritable de la gloire, des rochers et de la ligne d'horizon entrevus dans son rêve initial, cet enfant-là, qui en grandissant ne s'est point laissé lui-même derrière soi, touche maintenant, et maintenant seulement, à la conscience de ce qui fait de la littérature un horizon de gloire : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau, dit Chateaubriand du point de vue de l'outre-tombe, qui est aussi, par effet de mise en abîme, celui de l'outre-guillotine.

Entre le berceau et la tombe, car telle est l'annonce faite à Alphonse Pâques par les Mémoires de Chateaubriand, la littérature est ce qui "parle de vieillir" comme naguère encore on montait à la guillotine. De la littérature en somme, lorsqu'elle "fait peur", suprêmement peur ; lorsqu'elle "parle de vieillir", puis de "s'asseoir au bord de la fosse", enfin d'y "descendre hardiment", de la littérature donc comme analogon de la bravade, qui est façon glorieuse d'aller à la Raccourcisseuse, ou encore au coiffeur, voire même au photographe, comme on dira bientôt dans le nouveau siècle. 

 

Ci-dessus : chambre obscure de Joseph Nicéphore Niepce (1765-1833), sans doute photographiée par Niepce lui-même.

 

Adolphe Pâques, qui est "trop jeune pour avoir vu marcher la guillotine", et, plus originairement encore, trop jeune pour être , entrevoit, par effet de comparaison avec celui dont "le berceau a de sa tombe, et la tombe de son berceau", qu'il n'a lui-même ni berceau au regard de la tombe, ni tombe au regard du berceau, et qu'à ce titre il est né trop tard, dans un monde où le possible de la gloire ne peut plus être caressé autrement que par défaut, sous le couvert de l'admiration, et pourquoi pas sur le mode de la jalousie ?

Il y avait deux hommes en moi, et je ne l'avais pas compris. Le bon M. Pâques, le coiffeur bien coiffé, le bonhomme dont on se moque et que ses amis imitent au diner mensuel des grands coiffeurs. Et un autre, qui existait aussi et que je ne voyais pas quand je me regardais dans la glace. Un Adolphe Pâques qui n'avait pas mon visage, pas ma stature, qui ne me ressemblait pas, mais qui était moi, aussi : celui qui lisait à haute voix les pages de M. de Chateaubriand. Celui qui aurait voulu aller aux Amériques, à Jérusalem et aux Indes, celui qui aurait aimé écrire. 

On verra dans le roman quel événement inattendu vient chez le coiffeur de Chateaubriand découpler la jalousie de l'admiration. L'admiration fait d'abord du "bon M. Pâques" le coiffeur attitré de M. de Chateaubriand, celui qui le coiffe pour aller au photographe. La jalousie arme ensuite ce "bon M. Pâques" d'un fusil…

 

 

La nostalgie de la gloire lui inspire plus tard le besoin d'écrire ses mémoires, ceux que qu'Adrien Goetz nous donne à lire dans Le Coiffeur de Chateaubriand. Elle lui inspire également l'idée de composer les deux extraordinaires tableaux dédiés par ses soins au berceau et à la tombe de Chateaubriand. Il y a du nécrophile et du nécromant chez ce "bon M. Pâques" qui lisait à haute voix les pages de M. de Chateaubriand" quand il ne s'occupait pas de le coiffer pour l'éternité. Il y a sans doute du nécrophile et du nécromant chez tout lecteur passionné, aussi.

 

Madame de Chateaubriand, qui "ne lit plus rien depuis belle lurette" et qui "pour dormir a ses tisanes", a probablement méconnu la nature de "l'autre" Adolphe Pâques :   

"Vous savez, François, je l'aime bien, notre Adolphe. Il vient de Boulogne. Il me rappelle un peu les garçons qui traînaient sur le port à Saint-Malo, ceux que nous croisions sur la digue du Sillon. Et puis Adolphe, c'est un joli prénom. Un prénom doux. On n'imagine pas un tyran ou un dictateur s'appelant Adolphe. Un dictateur, c'est Sylla, c'est César, c'est… Tu ne veux pas que je te fasse un abrégé d'histoire romaine ? Tu bâilles ? Il est honnête ton coiffeur, et il t'admire, prends-en soin." 

M. de Chateaubriand, quant à lui, ne s'est assurément pas mépris sur la nature de son figaro, et on voit dans le roman comment, à  sa manière, il en joue. "Moi aussi, j'ai ma boîte", dit-il. Je te la montrerai. Je la cache ici". Il parle, au premier sens, du manuscrit de ses mémoires. Mais il parle aussi de la mort, dont il sait qu'Adolphe, avec sa boîte de coiffeur, est en quelque façon le fourier :

C'est un cercueil que tu apportes et que tu remportes à chaque visite. La mort est comme toi, Adolphe, elle vient me voir et elle repart toujours. Elle reprend avec elle le coffre de bois qu'elle avait prévu d'apporter.

Et hardiment, il s'en rit, sûr de la figure glorieuse que son coiffeur lui sculpte par avance, pour une éternité de vie sans corps : 

– Tu es vraiment, Adolphe, l'Attila de la coiffure. Céleste [Mme de Chateaubriand] me l'a dit : là où tu passes, pas un cheveu ne dépasse.

Adolphe Pâques, pendant ce temps, songe à certain coffre à trois étages, "malle digne de Simbad", qu'il a vu chez le duc de B. "Les écrivains ont eux aussi leurs coffres à trois étages", remarque-t-il. Le dernier, celui qui abrite le "véritable trésor", renferme les "pierres non encore montées", les "couronnes défaites", les "diadèmes éventrés". Adolphe Pâques se représente ici, avec ses ratures, ses pages retranchées, le manuscrit des mémoires. Mais il invoque aussi la matière historiale dont l'écrivain a usé pour donner forme à son rêve de gloire. Lui, Adolphe Pâques, dispose d'une simple boîte de coiffeur, sans étages. Il y cèle, lui aussi, un trésor dont on ne dira pas ici la matière curieuse. Il en fera plus tard sa gloire, du moins au regard de ses propres enfants. Il ne s'agit cependant pas là de la sorte de gloire à quoi rêvait initialement l'enfant de Boulogne :

Les nuits d'orage, j'imagine le décor de ma colonne et je ne sais pas encore dans quel costume je vais poser, ciseaux au poing, pour la statue du sommet. Quand je suis allé à Saint-Malo, au Grand Bé, j'ai retrouvé encore, gravée en moi, l'image de la colonne de Boulogne… 

Il y a ainsi de livre en livre, dans l'oeuvre d'Adrien Goetz, des boîtes à chaussures, des boîtes de coiffeur, des meubles à secret, qui renferment, verroterie ou gemmes, images, souvenirs, reliques, la matière même du désir de gloire. Les livres d'Adrien Goetz sont eux-mêmes petites ou grandes boîtes, coffres dont le nombre d'étages augmente avec le temps, de façon passionnante. A l'intérieur de ces silènes, sous le couvert du processus d'enquête, quête, confession, fiction, auto-fiction, le désir de gloire se laisse figurer en abîme comme surrection de la vie contre la mort, ou plus obscurément d'Eros contre Thanatos, et paradoxalement, par effet d'horizon débordé, comme possible du "vivre sans corps". Le mot est emprunté aux carnets de Joubert (1754-1824). Adrien Goetz en fait l'exergue du Coiffeur de Chateaubriand. C'est Chateaubriand lui-même qui fit publier un premier Recueil des pensées de M. Joubert en 1838.

Le plus extraordinaire dans l'aspiration au "vivre sans corps", c'est qu'elle procède chez Chateaubriand de la même pulsion du même Eros que le le besoin d'écrire, que l'Eros passe tout entier dans les mots, qu'il n'y a pas, à ce titre, de solution de continuité entre la vie et la mort, et qu'en somme François René de Chateaubriand et Adolphe Pâques vivent déjà sans corps lorsque l'écrivain dicte devant son coiffeur les pages qu'il vient d'écrire. Comme Roland Barthes parle ailleurs du "plaisir du texte", Adrien Goetz illustre ici le possible d'un Eros du texte qui se déploie comme le sentiment de l'existence, sans nécessiter de la conscience que celle-ci soit elle-même présente à soi.         

De tous les livres publiés par Adrien Goetz, Le Coiffeur de Chateaubriand est, semble-t-il, le plus personnel. Il donne à lire, outre le splendide portrait du grand écrivain en Chateaubriand et celui du grand lecteur en Adolphe Pâques, la passion de l'enfant qui a rêvé un jour, comme Victor Hugo, d'être "Chateaubriand ou rien", puis l'inquiétude de l'écrivain contemporain quant au possible de sa gloire, après Chateaubriand et au regard des Mémoires d'outre-tombe.

 

François René de Chateaubriand et Adolphe Pâques forment un couple d'apparence improbable. Ils ont toutefois en commun d'appartenir à l'illustre famille de ceux, tel Don Quichotte, que les livres, dixit Adolphe Pâques, ont "rendus fous". Lui, Adolphe Pâques, simple coiffeur, se comprend lui-même dans la dite folie. Madame de Chateaubriand, quant à elle, bien qu'elle doive aux ultimes publications de son époux le peu de moyens dont elle dispose encore pour soulager les misères, tient explicitement la passion d'écrire pour folie.

 

Ci-dessus : Joseph Lemercier, d'après Auguste Lemoine, Le Vicomte de Chateaubriand, date inconnue.

 

Liée au rêve de la vie sans corps, le sans-corps de l'écrivain dans l'ailleurs de sa gloire posthume, le sans-corps du simple lecteur soulevé par les mots de l'écrivain, cette folie ne va pas sans causes ni effets objectivables dans l'histoire personnelle du sujet. François René de Chateaubriand, qui n'a point eu de descendance, se voit indifféremment libre et contraint de confier sa gloire à la postérité. Bon père, bon époux, Adolphe Pâques demeure empêché de s'abandonner corps et biens à sa folie. Il a finalement peur d'avoir peur. Après la crise rapportée dans le roman, il aura un autre enfant, et il n'écrira pas, sinon pour confesser ses égarements à ses fils. Avoir des enfants, être bon époux, bon père, ou écrire, être seul, avoir peur, oser avoir peur, oser écrire à l'encontre de sa peur, tel est aussi l'obscur enjeu du drame qui se joue dans Le Coiffeur de Chateaubriand. Mais y a-t-il un horizon de gloire, de peur aussi, digne de soulever la folie du grand écrivain après la Révolution, i. e. dans ce monde nouveau, mu désormais par la foule devenue innombrable des bons pères-bons époux qui ne lisent pas ?       

 

 

Ci-dessus : Henri Chouanard, La plage de Saint-Malo, vers 1920-1925.

 

L'oeuvre d'Adrien Goetz est aujourd'hui tout à la fois celle d'un romancier, d'un historien de la littérature et d'un historien de l'art. Elle montre comment après Chateaubriand, et plus généralement après les grands Anciens, sauf à opter pour l'oubli et l'oubli de l'oubli, l'écrivain doit composer avec le risque de verser dans le rôle du coiffeur, qui a tout lu du grand écrivain, qui soigne la gloire du grand écrivain, qui sculpte le portrait du grand écrivain, qui eût rêvé d'être lui-même le grand écrivain, qui cependant ne le sera jamais. Composant brillamment avec ce risque initial, Adrien Goetz explore dans ses romans une position d'écriture insituable – outre temps, outre corps ? -, qui lui permet de jouer à la fois avec tous les genres, tous les registres, tous les rôles ; avec l'histoire et avec l'historial ; avec la piété de la mémoire et avec le coup de pied de l'iconoclaste ; avec la paix des rides que l'étude imprime au front du savant au fauteuil sombre tandis que les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque, et impromptu avec la dangerosité du sniper. Il fournit là l'exemple de ce que peut-être l'écriture après Chateaubriand, i. e. au sens propre à l'époque post-moderne : brisée comme un miroir de Venise, brisée comme un éclat de rire.  

Cet éclat de rire me représente soudain comment, après avoir lu La Rose de Bratislava, puis relu sur l'original retrouvé la première page des Mémoires de Casanova, puis encore la première page des Confessions, j'en suis venue à m'attarder sur le concours historial des mémoires qui fait apparaître l'étrangeté du point de vue de Chateaubriand, assis au bord de sa fosse, entre l'ancien monde et le nouveau, d'où plus tard, en miroir, l'étrangeté du point de vue d'Adrien Goetz sur Chateaubriand, les révolutions, le temps, la vie ; brisé comme un éclat de rire.

Il en va de la lecture, disais-je, comme des chemins qui mènent à Rome ou à Saint-Malo : ils vous reconduisent au foyer de l'énigme. Quelle énigme ? L'énigme tout court.

 

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Notes   [ + ]

1. "Il ne sait rien celui qui ne sait pas pour soi". Citation modifiée d’une lettre de Cicéron à Trebatius : "Quis ipse sibi sapiens prodesse non quit, nequidquam sapit".
2. Adrien Goetz, Le Coiffeur de Chateaubriand, ch. VI, Grasset, 2010
3. Giovanni Giacomo Casanova, Mémoires, première page du manuscrit original
4. Jean-Jacques Rousseau, Confessions, Livre I
5. François René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Préface testamentaire

3 réflexions sur « Adrien Goetz – Le Coiffeur de Chateaubriand »

  1. Anne-Marie Dambies

    quelques pâles analogies; les coiffures "à la Chateaubriand", à la mode chez les ado
    et les états d'âme lagement étalés , mais le style n'y est plus..!, dans Facebook!!!
    l'expression moderne!!

  2. MRoucheartine

    Je trouve ton article génial et haletant, enthousiasmant et drôle, vertigineux et léger ! Quel pur délice !
    Très égoïstement, je dirai : vivement mercredi matin, que je puisse faire à mon tour connaissance avec Adolphe Pâques !

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