Christine Belcikowski

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Après 1945, deux épisodes de la vie de Georges Schiff Giorgini, banquier d'affaires. Seconde partie

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

En février 1880, lorsque Roberto Schiff, professeur de chimie à l'université, épouse Matilda Giorgini (1860-1940), nièce de de l'illustre Alessandro Manzoni (1785-1873), il épouse aussi l'immense fortune de cette riche héritière des Giorgini, famille originaire de Lucques et de Montignoso (1). De 1875 à 1885, Roberto Schiff publie de nombreux ouvrages de chimie organique. Puis il se consacre à la gestion de la fortune de son épouse, qui posséde, entre autres, des carrières de marbre à Carrare.

Après avoir vécu quelque temps à Modène, où leur naissent trois fils, Ruggero Schiff en 1882, Alessandro Schiff en 1884 (mort en 1888), et Giorgio Schiff en 1895, Roberto Schiff et Matilda Giorgini choisissent de résider à Montignoso (entre Pise et Carrare), fief de la famille Giorgini, où Matilda Giorgini possède une grande villa. « Tra il 1901 ed il 1902, Matilda intervenne sulla villa ristrutturandola e arricchendola con fregi e ornamenti, riordinò inoltre il parco, valorizzandolo e contribuendo in questo modo a dare un aspetto nobile all’edificio ». Entre 1901 et 1902, Matilda Schiff Giorgini entreprend la restructuration de la villa, l'enrichit de fresques et autres ornements et réordonne le parc, conférant ainsi un style noble à l'édifice. En 1902, soucieux de procurer à ses fils un nom plus noble et moins uniment juif, Robert Schiff obtient du tribunal un jugement qui les autorise à porter désormais le nom de Schiff Giorgini de Paleologo Diana (2). « A seguito del terremoto del 7 settembre 1920, fu ancora attingendo dall’immenso patrimonio della moglie che la villa subì radicali lavori di ristrutturazione. Queste opere edilizie vennero ultimate nell’anno 1925, come si può dedurre da una lastra di marmo murata all’esterno della serra ». Après le tremblement de terre du 7 septembre 1920, l’immense héritage de Matilde Schiff Giorgini permet la rénovation de la villa. Ces travaux de construction ont été achevés en 1925, comme on peut le déduire d'une dalle de marbre scellée à l'extérieur de la serre (3).

Après son père, Ruggero Schiff Giorgini ((1882-1940) se mêle de chimie agraire. Puis il opte pour l'archéologie. En 1911, il est nommé assistant de l'anthropologue Aldobrandino Mochi (1874-1931). Il restera célibataire.

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Ci-dessus : Francesco Saverio Vincenzo de Paola Nitti.

Giorgio Schiff Giorgini, quant à lui, après avoir été capitaine de cavalerie dans l'armée italienne pendant la guerre de 14-18, est nommé en 1920 chef de cabinet de Francesco Saverio Nitti (1868-1953), membre du Parti Radical, plusieurs fois ministre, président du conseil des ministres du 23 juin 1919 au 15 juin 1920, notoirement antifasciste. En 1924, après l'accession de Benito Mussolini au pouvoir, Francesco Saverio Nitti et Giorgio Schiff Giorgini quittent l'Italie. Ils s'installent tous deux en France, où Francesco Saverio Nitti publie de nombreux écrits anti-fascistes, et où Georges Schiff Giorgini devient président de la Légion des Volontaires Italiens en France.

Très vite, Georges Schiff Giorgini entre au conseil d'administration de la Société générale foncière (4), société immobilière constituée en avril 1919 au capital de 600.000 francs par Gaston Bach, ancien notaire, et qui deviendra par la suite une holding.

« La Société générale foncière a reçu en apport la propriété du Parc d'or au Havre, d'une contenance de 53.779 mètres carrés en vue de la lotir et de la mettre en valeur. Les apporteurs ont reçu 500.000 fr. en actions libérées, et 6.000 parts de fondateur. La société a pour objet toutes opérations d'achat et de reventes de terrains, en dehors de son domaine primitif du Havre ; elle a acquis des propriétés dans des régions de France les plus diverses, les a loties, y a construit des pavillons qu'elle revend au comptant ou à crédit avec inscription hypothécaire. Outre son domaine du Havre, elle a procédé à des opérations de cette sorte à Maisons-Laffitte, Caudéran-Bordeaux, Lyon, Saint-Étienne, Brunoy, Enghien, Grenoble, Reims, BouIogne-sur-Mer. Elle a acquis le domaine de Grandchamp, à Saint-Germain-en-Laye, qui s'étendait sur 500.000 mètres carrés et l'a revendu en détail en quelques mois. Elle continue actuellement ses opérations dans la banlieue de Paris et dans plusieurs grandes villes de province et, récemment, s'est assuré en particulier un domaine à La Baule-les-Pins, d'une superficie de plusieurs centaines de mille mètres carrés et qui relie la plage du Pornichet à celle de La Baule. En dehors des opérations sur terrains nus, la Générale Foncière est intéressée dans la Société Parisienne des Immeubles Modernes, qui entreprend la construction de villas et les revend à crédit, dans les mêmes conditions que les terrains eux-mêmes. »

En 1925, soit après l'arrivée de Georges Schiff Giorgini, le bilan de Société générale foncière fait montre d'une progression importante.

« Les résultats de 1925 obtenus avec un capital de 5 millions 1/2 seulement révèlent un aspect incontestablement brillant. La comparaison du bilan à celui de 1924 souligne du reste la progression des affaires. Les espèces en caisse, en banque et chez les notaires, passent d'une année à l'autre de 2.101.400 francs à 12.328.846 francs. Les comptes « Lotissements » qui représentent des créances hypothécaires garanties par privilège sur première hypothèque, figurent pour 28.484.824 francs au lieu de 14.849!519 francs. Les « Affaires immobilières en cours » sont passées de 4.348.112 fr. à 46.606.938 francs. Les affaires prenant une extension considérable on a prévu, pour la viabilité à faire une provision de 25.865.000 francs. Il reste dû sur acquisition, 6.852.000 fr. et le compte « Créditeurs divers » est de 9.449.000 francs. »

En 1927, la Société générale foncière absorbe la Rente foncière et procède à la création de la Société générale financière qui fera les opérations de banque du groupe de la Générale Foncière. En 1928, elle participe à la création de la Société chérifienne d'hivernage. En 1930, elle absorbe la Banque Robert, Weyl Sauerbach et Cie.

Entre 1930 et 1933, sous le couvert de la Société générale foncière, Georges Schiff Giorgini acquiert des participations en Afrique du Nord, en Afrique équatoriale française, et en Guyane : au Maroc (banques et groupes financiers), Cie africaine agricole et minière ; en Algérie (pétrole et gaz), Raffineries algériennes (RAFAL) et Compagnie de raffinage en Afrique du Nord ; en Tunisie, (mines), Équatoriale de mines-Tunisie ; en AEF (banques et groupes financiers, groupe familial Fondère), Compagnie minière de l’Oubanghi oriental ; en AEF (banques et groupes financiers, Société financière du Congo français) Équatoriale de mines ; en Guyane française, Mines d’or de Saint-Élie et Adieu-Vat. Le 26 mai 1933, le même Georges Schiff Giorgini prend le contrôle de la Compagnie industrielle du platine. (5)

En 1934 et 1935, dans un contexte général moins favorable, la Société générale foncière connaît une passe difficile. Elle doit procéder à une réorganisation financière (réduction du capital, du taux d'intérêt annuel, des frais généraux, etc.) afin d'assainir son bilan.

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En 1935, Georges Schiff Giorgini devient président de la Compagnie industrielle du platine. Le 27 juin 1936, il succède à Gaston Bach à la présidence de la Société générale foncière. « Le rapport du conseil indique que malgré les circonstances générales toujours difficiles, les comptes présentés sont en sensible amélioration sur ceux de l’exercice précédent ».

Pendant le mois de juillet 1936, la société vend, dans ses lotissements de la région parisienne, pour 1.349.000 fr. de terrains contre 676.000 fr. en 1935. Pendant le mois de septembre 1936, elle vend pour 1.261.000 francs de terrains contre 542.000 francs en septembre 1935. Pendant le premier semestre dé l'année 1937, elle vend, sur ses morcellements en région parisienne et province, pour 6 millions 612.000 fr. de terrains contre 4.403.000 fr. pour la même période de 1936. Pendant les dix premiers mois de 1937, elle vend pour 11.940.000 francs contre 8 millions 505.000 francs pendant la période de 1936. Le 9 juillet 1937, elle achète 90.000 actions de Société hellénique des vins et spiritueux, et prend le contrôle de cette dernière. « Les négociations ont été menées à Athènes par le président de la Société générale foncière, M. Schiff Giorgini ».

Approuvé le le 23 juillet 1838, le bénéfice net de l'exercice de 1937 s'établit à 2.767.451 francs, soit prélèvement du 5% de la réserve légale, à un reste disponible de 2.572.078 francs. « Le conseil fait remarquer que les résultats sont, en tous points, conformes aux prévisions basées sur les prix de ventes du premier trimestre, annoncés au cours de la réunion du 24 avril 1937. Il fait constater et dire en toute sincérité que l'entreprise, qui fut particulièrement touchée par la crise, a pu, grâce aux efforts conjugués de tous, opérer son rétablissement, se replacer sur son plan véritable, reprendre le développement de ses affaires et augmenter, d'une façon continue, !e chiffre de ses ventes. Le président Schiff Giorgini a indiqué en terminant que le chiffre des affaires, traitées durant le premier semestre de 1938, s'élève à 9.007.000 francs contre 5.703.000 francs pour les périodes correspondante de l'année dernière, ce qui représente une progression presque du simple au double. »

En 1939, la Société générale foncière se substitue à la Cie industrielle du Platine à raison de 2 actions SGF contre 1 act. CIP. La Cie industrielle du platine absorbe ainsi la Société générale foncière et prend alors le nom de la société absorbée. (6)

En janvier 1940, Georges Schiff Giorgini co-fonde la SNC Beauvois & Cie pour l'exploitation des forêts de Puivert et de Pétignous, dans l'Aude. Le 24 mars 1940, l'assemblée générale de la Société générale foncière constate que « l'exercice 1938 laisse un bénéfice net de 3.239.073 francs, en augmentation de 531.621 francs sur celui de l'exercice 1937. Les produits de l'exploitation ont été de 9 millions 299.853 francs, dépassant de 1.550.635 francs ceux de l'exercice précédent ». Le 23 juillet 1942, l'assemblée ordinaire approuve les comptes de l'exercice 1941, se soldant par un bénéfice net de 18.565.638 francs. Le 27 juillet 1943, l'assemblée extraordinaire tenue sous la présidence de M. Schiff Giorgini, décide, à l'unanimité, de porter de 30 à 40 millions le capital de la société, qui était originairement de 10 millions de francs.

Le 24 juillet 1943, à Rome, le roi Victor Emmanuel III ordonne la destitution et l'arrestation de Benito Mussolini. Le 1er septembre, à l'issue de pourparlers tenus secrets, le général Castellano signe un accord d'armistice avec les Alliés. Le même 1er septembre 1943, Georges Schiff Giorgini est arrêté à Paris par la Gestapo. Le 3 septembre, Francesco Saverio Nitti est arrêté à son tour. Lui et Georges Schiff Giorgini, dit son « secrétaire » en la circonstance, sont transférés à Itter (7), château-prison dépendant du camp de concentration de Dachau, en Bavière. D'autres « personnalités-otages » s'y trouvent déjà détenues : Édouard Daladier, Paul Reynaud, Léon Jouhaux, André François-Poncet, Jean Borotra, Michel Clémenceau, les généraux Gamelin et Weygand, le colonel de La Rocque. Fin novembre 1943, André-François Poncet, Francesco Saverio Nitti et Georges Schiff Giorgini sont déplacés à l'hôtel de l'Ifen, à Hirschegg (Autriche). André-François Poncet et Francesco Saverio Nitti y seront libérés le 2 mai 1945.

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Ci-dessus : château d'Itter.

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Ci-dessus : hôtel de l'Ifen, à Hirschegg.

Le 10 février 1944, directeur à la Société générale foncière depuis 1935, administrateur depuis 1940, André Armand Chenivesse (1899-1976) fait adopter l'augmentation du capital de la ladite Société, de 40 à 50 millions. Le 21 mars 1944, en l'absence de Georges Schiff Giorgini, il est nommé président-directeur général par intérim de la Société générale foncière.(8)

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Ci-dessus : camp de concentration de Flossenbürg.

Le 25 février 1944, Georges Fisch Giorgini se trouve déporté au camp de concentration de Flossenbürg (9). Numéro de prisonnier : 5058. On ignore la raison de cette déportation. « C'est souvent une tentative d'évasion », dit Benoît Luc dans Otages d'Hitler. « Mais les motifs de la déportation ne sont pas toujours aussi explicites. Il est possible que les enquêtes menées par le Sicherheitdienst (Service de sécurité) aient abouti à démontrer les activités de résistance de certains détenus. » (10)

À Flossenbürg, Georges Schiff Giorgini a dans son malheur la « chance » d'être employé aux écritures dans la Schreibstube, i.e. dans le secrétariat du camp. Observant que les responsables du camp disposent, eux, de tout le nécessaire au confort de la vie quotidienne, il profitera son emploi pour détourner, autant que possible, de quoi aider ses compagnons de misère.

Arrivé un peu plus tard au camp de Flossenbürg, le général Gaetano Cantaluppi y a connu Giorgio Fisch Giorgini. Dans Flossenbürg. Ricordi di un générale deportato (11), il brosse un beau portrait de « l'amico Giorgini ». À noter qu'il ne parle là que des détenus italiens. Les actes qu'il rapporte s'appliquent en l'occurrence aux détenus de toutes nationalités.

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« Tutti affetti da fame cronica ! Una fame terribile, che fa guardare con cupidigia chi mangia un tozzo di pane nero o ha trovato non si sa per quali misteriose circostanze una patata »

Tous souffrent de faim chronique ! Une faim terrible, qui fait regarder avec avidité celui qui mange un morceau de pain noir ou qui a trouvé, on ne sait dans quelles circonstances mystérieuses, une pomme de terre.

Giorgio Schiff Giorgini, deportato politico, per anzianità di presenza al campo, per la sua attività a favore degli italiani, è riconosciuto come il nostro santo protettore. Nella sua missione di pietà e d'amore è coadiuvato dal generale della riserva Candido Armellini, settantunenne, pure deportato politico. Nessun italiano, nel limite del possibile, è mai ricorso invano a questi due grandi benefattori, senza ricevere un po' di zuppa, un pezzo di pane, qualche pastiglia di aspirina, di disinfettante intestinale o per ottenere protezione dalle furie di qualche capoblocco, o per assicurarsi un po' di assistenza sanitaria in quello stabilimento di morte che porta il nome di Revier, infermeria.

Giorgio Schiff Giorgini, déporté politique, pour l’ancienneté de la présence dans le camp, pour ses activités en faveur des Italiens, est reconnu comme notre saint protecteur. Dans sa mission de miséricorde et de d'amour, il se trouve secondé par le général de réserve Candido Armellini, 71 ans, pur déporté politique lui aussi. Aucun italien, dans la mesure du possible, n’a jamais recouru à ces deux grands bienfaiteurs sans recevoir une soupe, un morceau de pain, quelques comprimés d’aspirine, du désinfectant intestinal, ni sans obtenir une protection contre la fureur de certains kapos, ou quelque assistance sanitaire dans cet établissement de la mort appelé Revier, l'infirmerie.

Gaetano Cantaluppi rapporte aussi cet épisode désespérant :

« Indebolito per la lunga prigionia nei campi di Polonia el colonello Zeda era stato traferito a Flossenbürg quale deportato politico reo di aver lottato in Iugoslavia contro i tedeschi. Un gelido mattino di gennaio ebbe uno svenimento, fu picchiato violentemente per farlo rinvenire, fu trascinato poi nella Wäscherei ed ivi abbandonato al suo destino. Per l'intervento mio e di Schiff Giorgini fu alla sera trasportato all' infermeria ma era già in stato comatoso. Nulla fu fatto per aiutare il cuore stanco ed il giorno appresso mori senza riprendere conoscenza. »

Affaibli par un long emprisonnement dans les camps de Pologne, le colonel Zeda a été transféré à Flossenbürg comme déporté politique coupable d’avoir combattu en Yougoslavie contre les Allemands. Un matin froid de janvier, il a un évanouissement, il est violemment battu pour le faire revenir, il est traîné, puis abandonné à son sort dans la Wäscherei (buanderie). Par mon intervention et celle de Schiff Giorgini, il est transporté à l’infirmerie le soir, mais il se trouve déjà dans le coma. Rien n’est fait pour aider son cœur fatigué, et le lendemain, il meurt sans avoir repris connaissance.

« Le 20 avril 1945, alors que les troupes alliées approchent, le camp est évacué en quatre colonnes qui comprennent au total 14 800 détenus, dont l’une atteint Dachau. Lors de marches forcées d’environ quatre-vingts kilomètres, 7 000 détenus périssent alors que les survivants sont libérés le 23 avril 1945, sur la route de Cham, par une colonne blindée américaine, tandis qu’une autre libère le camp le même jour » (12). Ayant depuis son arrivée au camp "sauvé la vie de nombreux Français par son dévouement et l'assistance dont il les aida au péril de sa vie", Georges Schiff Giorgini sera nommé Chevalier de la Légion d'honneur par décret du 3 avril 1950. (13)

Après sa libération, Georges Schiff Giorgini reprend son poste de président directeur général de la Société générale foncière. Les documents font défaut concernant l'activité de la société entre 1945 et 1963. On sait seulement que la Société générale foncière absorbe en 1953 Sofinest, société basée à Hegenheim, près de Mulhouse, spécialisée dans la location de terrains et d'autres biens immobiliers.

En 1959, pour la petite histoire, Georges Fisch Giorgini, grand collectionneur, doit restituer au musée de Stuttgart cinq toiles, d'une valeur de 500.000 francs suisses, dont une Bénédiction de Pie VI, signée Guardi. Achetées de bonne foi dans des galeries parisiennes en 1949, ces toiles avaient été volées au musée de Stuttgart en 1946 par des individus se prétendant membres de la commission des forces alliées.

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Ci-dessus : Journal de Genève. 20 janvier 1959.

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Ci-dessus : Francesco Guardi (1712-1793). Le Pape Pie VI bénissant le peuple de Venise sur la place San Zanipolo en 1782.

En 1960, après avoir quitté le corps préfectoral pour un poste de cadre chez Simca, André Rousselet, qui s'ennuie fort dans ce nouveau poste, décide, sans argent, de racheter à Simca sa filiale taxis, dite G7, descendante des voitures de place ou des auto-fiacres, fondée en 1905 à l'initiative du Comte André Walewski, du baron Rognat et de la banque Mirabaud & Cie, et ancienne prestataire des célèbres taxis de la Marne. L'entreprise Simca cherche alors à se débarrasser de cette filiale G7 - 2000 voitures réparties dans 7 garages parisiens - parce que cette filiale marche mal et parce qu'il semble préférable à Henri Théodore Pigozzi, directeur de Simca, de réaliser une belle opération immobilière en vendant à la FNAC, l'un des 7 garages en question, avantageusement situé rue Wagram. Mais Simca n'a pas le droit de vendre avant cinq ans les taxis attachés aux 7 garages en question. André Rousselet raconte dans ses mémoires, À mi-parcours (14), comment il va profiter d'une telle situation.

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Ci-dessus : André Rousselet, en couverture de ses mémoires, À mi-parcours, éditions Kero, 2015.

« Ce que je suggère à Pigozzi, et qu’il va accepter, dit André Rousselet, c’est de l’aider à se délester immédiatement des cent cinquante taxis qui l’encombrent à Wagram. Comment ? En passant un accord particulier avec lui. Un, je m’engage à trouver un point de chute pour ces voitures. Deux, il n’a pas le droit de vendre les taxis eux-mêmes, mais il peut vendre des actions G7. Je vais donc acheter dès maintenant des actions G7 pour un montant à déterminer, actions que je lui échangerai au prorata du nombre de voitures dont je le soulage, dès que – les cinq ans passés – il retrouvera la possibilité de les céder. Ce jour-là, je deviendrai effectivement propriétaire de ces taxis. Vous me suivez ? Les actions que je vais acheter – je ne sais pas encore comment, mais c’est une autre histoire, une idée géniale à la fois, si vous voulez bien ! – ne correspondront pas à des taxis, mais à une promesse de taxis. Je lui demande simplement, pour qu’il n’y ait pas problème futur, qu’il me garantisse, quoi qu’il arrive, le rachat de mes actions au prix où je les aurais acquises. Le seul petit risque qu’il prend, c’est d’avoir à racheter ses voitures au prix fixé par la cote – qui aura forcément baissé entre-temps. Il reste propriétaire des « autorisations de stationnement », nom donné aux cartes d’exploitation, et va pouvoir faire une belle plus-value sur la vente du garage de Wagram. En gros, je le délivre d’un problème et je m’en crée deux de taille, car, c’est le plus périlleux de l’histoire, non seulement je n’ai aucune idée de vers où faire évacuer ces voitures, mais surtout je n’ai pas un kopek pour acheter les actions G7 que je m’engage à prendre ! Je n’ai pas d’argent, mais j’ai mieux que ça : j’ai l’assurance du président Pigozzi qu’il me rachètera les titres G7 en cas de besoin. »

Après avoir vainement exposé son projet à la banque Lazard Frères, André Rousselet s'adresse à la Société générale foncière, i.e. à Georges Schiff Giorgini.

« Finalement, je rencontre un banquier qui accepte de m’accompagner dans cette affaire. Il s’appelle Giorgio Schiff Giorgini. Comme Pigozzi, il est de ces Italiens venus en France dans les années trente pour prendre leurs distances avec le fascisme de Mussolini. Il dirige la Société Générale Foncière, rue de Penthièvre, qui n’est pas une très grande banque de l’époque, mais en deviendra une sous le nom de Générale occidentale. Schiff Giorgini veut bien me prêter de l’argent. Seule condition posée, les banquiers n’aimant jamais avancer la totalité de ce qu’on leur demande : que je fournisse en apport personnel une somme intermédiaire modeste à ses yeux, ce devait être autour de 10 ou 15 % du total, mais considérable pour moi. J’arriverai à réunir cette somme, qui paraîtrait ridicule aujourd’hui, en faisant la quête auprès de quelques amis, dont un en particulier avec lequel j’avais été sur les bancs de la faculté de droit. »

« Attendez… j’ai oublié de vous dire quelque chose qui aura son importance : dans l’accord, le contrat de « gérance libre » que je signe en mars 1960 avec Simca, j’ai fait ajouter par précaution, ce qu’on appelle une clause de revolving. En quoi ça consiste ? C’est une disposition par laquelle le vendeur (Simca) s’engage à reconduire la même opération, aux mêmes conditions financières, si j’en exprime le souhait. Autrement dit, pour le cas où je m’en sortirais avec les cent cinquante taxis que j’acquiers, Simca devra me permettre, si je fais jouer cette clause, d’acquérir cent cinquante autres voitures. (Mais, vous n’avez pas d’argent, et vous venez de dire qu’il était déjà « périlleux » de se lancer dans une première opération…) Oui, mais j’avais un joker. On y vient… La partie ne fait que commencer. Sur la table de jeu, il y a ma mise initiale, apportée à 90 % par la banque de Schiff Giorgini, et je demande simplement à pouvoir doubler la mise si j’emporte la première manche. À moi de jouer. »

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« Enfin, je ne suis plus salarié de Simca. Je suis « à mon compte », pour la première fois. Et libre… à la tête d’une modeste société au capital de 10 000 F que je crée pour l’occasion, la Copareg (Compagnie parisienne de gestion automobile), une SA dont je suis quasiment l’unique actionnaire. »

Un an plus tard, vu qu'après réorganisation son activité G7 marche assez bien, André Rousselet décide de « faire jouer la clause revolving pour prendre cent cinquante taxis supplémentaires ».

« C’est à nouveau mon banquier italien, Schiff Giorgini, qui m’accompagne dans cette deuxième phase. Il voit que je m’en sors avec efficacité, bientôt rentabilité ; il me prête ce qu’il faut et ne songe pas encore à me rouler – mais ça ne va pas tarder, vous allez voir. »

Bientôt André Rousselet commence de nourrir le « projet pharaonique qui consisterait à racheter la totalité du parc de mille huit cents voitures G7 encore détenues par Simca. »

« Au moment où je souhaite reprendre toute la société à Simca, je n’ai toujours pas de quoi. Mais j’ai un banquier… Quand j’évoque cette idée auprès de Schiff Giorgini, il a d’abord tendance à tempérer mes ardeurs. Certes, convient-il, je commence à rembourser ce que je lui dois, et il n’est pas inquiet pour la suite, mais de là à m’avancer une somme titanesque pour mille huit cents véhicules de plus, c’est un risque qu’il ne voudrait pas « se » et me faire courir… »

Le projet d'André Rousselet dès lors se complique. Où loger la totalité du parc de mille huit cents voitures G7, puisqu'Henri Théodore Pigozzi, directeur de Simca, refuse de vendre à la G7 les garages correspondants ?

« Comme la première fois, Simca ne demande qu’à se séparer des taxis, mais pas de ce qui est considéré comme le plus précieux : les garages qui les abritent. Si nous parvenons à un accord, nous devrons libérer ces garages dans un délai convenu, de trois ou quatre mois, et c’est à moi de trouver les solutions d’hébergement, cette fois pour mille huit cents véhicules d’un coup ! »

Faute de solution au problème des garages, le projet d'achat des mille huit cents taxis traîne jusqu'en 1962. « C’est là, dit André Rousselet, qu’intervient brillamment [Fernand] Serfati », nouvellement entré au conseil d'administration de la G7.

« On s’achemine vers la fin de la guerre en Algérie. Si Serfati est certain de pouvoir m’aider, ce n’est pas qu’il dispose d’une fortune personnelle, mais parce qu’il se fait fort de lever des fonds auprès de rapatriés d’Algérie fortunés désirant investir en métropole. Voilà qui devrait rassurer mon banquier… Si nous remboursons ce qui lui est dû, et si nous réunissons une somme conséquente pour emprunter à nouveau, la banque devrait nous suivre sans broncher. Ce schéma mis au point, je retourne voir Schiff-Giorgini, rue de Penthièvre. C’est là que mon banquier se montre sous un jour poignant. Pensant qu’en apportant comme la première fois 10 ou 15 % de la somme, il nous avancera le complément, je lui demande : « Voyons… Si vous êtes remboursé demain de ce que je vous dois, quelle est la part que vous pourriez à nouveau prêter pour financer le rachat du solde de la G7 à Simca ? » Je réalise que je dois vraiment ne lui inspirer qu’une confiance modérée, puisqu’il me répond : « Écoutez… Moi, c’est simple, à partir du moment où vous aurez versé dans mes caisses la moitié du montant nécessaire à la reprise de l’ensemble G7, je mettrai l’autre moitié à votre disposition. Il exige 50 % de versement préalable ! »

Fernand Serfati organise une souscription auprès de la communauté pied-noir d'Alger et de Bône.Il obtient finalement de cette dernière les trois-quarts de la somme exigée par Georges Schiff Giorgini. La banque Lazard fournit à son tour le quart manquant.

André Rousselet décide alors de passer à la troisième étape de son projet...

« Nous décidons de créer, à partir de la Copareg, sept sociétés distinctes, sept « Copag » dont les noms définitifs correspondront à leur implantation géographique pour accueillir et gérer chacune, de manière autonome, trois cents voitures. Chaque « Copag » détiendra des parts, des actions de la G7 que je vais racheter à Simca. Vous me suivez ? Ces sociétés contribueront chacune pour 1/7 à l’établissement de la société holding, la G7. »

« Je vais acheter à Simca toutes les actions G7, en bloc, pour les revendre à mes « souscripteurs », qui vont du même coup devenir des actionnaires G7 répartis dans ces différentes Copag. Ces investisseurs, ce ne sont pas des mécènes. Ils attendent, ils escomptent un « retour » sur l’argent qu’ils apportent. Rien de plus normal. Bien… L’idée, l’objectif de mon côté, naturellement, ce n’est pas non plus de leur revendre la totalité de ces actions, ce qui reviendrait à leur laisser les clés de la G7 et je n’aurais plus qu’à retourner dans une sous-préfecture. Non. Le but, c’est bien sûr de mettre en place une structure dans laquelle je puisse être assuré de détenir, au niveau de la holding, une part conséquente de ces actions qui m’assurera le contrôle de l’ensemble. Il faut donc, impérativement, que je trouve le moyen – les moyens ! – d’acquérir, à titre personnel, 35 ou 40 % de ces actions. Ce qui représente une somme titanesque pour moi qui suis sans un sou. Comment trouver cet argent, à votre avis ? Dans une banque ? Même si, par miracle, on me le prêtait, je n’en resterais pas moins quelqu’un d’endetté vis-à-vis de cette banque. Alors, où, comment ? »

« Les actions G7 que j’achète 110 F à Pigozzi, je vais les revendre le jour même 150 ou 160 F à mes investisseurs. Dans ce mouvement – achat/revente –, c’est la différence de prix qui va me permettre de constituer ma « participation », mon « apport personnel ». C’est avec les 50 F d’écart que je peux acquérir, en propre, plus du tiers des actions que je vais reprendre à Simca, sans sortir un franc de ma poche. Voilà le schéma général. »

« Techniquement parlant, c’est ma banque qui va conduire les opérations.

« C’est alors que mon ineffable banquier, à la veille de conclure… Ah ! Schiff-Giorgini… Celui-là ! On peut dire qu’il est malin et retors – ou que je suis encore, bien qu’au seuil de la quarantaine (déjà !), d’une indécrottable naïveté – parce que je ne vois rien venir du mauvais tour qu’il me prépare. C’est mon associé, Serfati, qui m’ouvre les yeux sur ce qui se trame. Du jour où nous lui avons expliqué notre schéma, montré nos projections financières, et donné l’assurance, comme il le souhaitait, que nous pourrions apporter dans ses caisses la moitié des x millions nécessaires, il n’a pas trouvé mieux que de faire deux choses, avec autant de talent et d’efficacité pour l’une que pour l’autre. D’une part, il s’est empressé de renouveler une « confiance » et une considération « toute naturelle » au « chef d’entreprise » émérite que je n’avais jamais cessé d’être à ses yeux… De l’autre, il a entrepris des démarches d’une courtoisie sans égale auprès des rapatriés disposés à investir en leur tenant ce subtil discours : « Quelle bonne idée vous avez de placer votre argent dans les taxis… Mais, et ce n’est qu’une question, remarquez, pourquoi le faire avec ce Rousselet sans aucuns moyens alors que, finalement, c’est vous et moi, ensemble, qui allons financer cette affaire ? Nous avons tout ce qu’il faut pour nous passer de cet intermédiaire inutile, non ? » Raisonnement logique, conclusion imparable ! Mis à part le peu de cas qu’il fait de l’engagement préalable pris à mon égard, c’est du grand art. Si mes souscripteurs l’écoutent, je peux dire adieu à la G7. »

« Quand il découvre que certains d’entre eux sont prêts à céder aux sirènes de Schiff-Giorgini, Serfati m’alerte, très loyalement. C’est lui, parce qu’il les connaît bien, qui va leur faire comprendre qu’il serait maladroit et peu honnête de suivre Schiff-Giorgini dans ses raisonnements. « Depuis le début, leur explique-t-il, c’est André Rousselet qui a été l’initiateur et l’entrepreneur dans cette affaire. Vous allez réaliser une opération qui se présente positive pour tout le monde ; il n’y a donc aucune raison de revenir là-dessus. » Dans un cas pareil, et quelle que soit mon envie d’envoyer paître Schiff-Giorgini – pour rester dans un vocabulaire décent –, je n’ai pas le choix ; je dois faire « comme si », temporiser, réfléchir. Les fonds étant déposés, il est trop tard pour chercher une nouvelle banque alliée. J’en souris aujourd’hui, mais le boulet n’est pas passé loin.

Ajoutez à cela que toutes sortes de gens, ayant appris incidemment que nous allions reprendre la G7, commençaient à approcher Schiff-Giorgini pour lui faire miroiter de nouvelles offres… Ma confiance dans ce banquier n’étant plus qu’un lointain souvenir, mais n’ayant pas d’autre alternative que de passer par lui, il était temps de conclure. Tout se fait en moins de vingt-quatre heures incluant une nuit où j’ai, littéralement, les boyaux tordus. »

« J’achète ! Dans la même journée, je revends une grande partie de ce que je viens d’acheter pour, avec la différence de prix, payer les actions qui me reviendront. Le lendemain, le monde a changé. J’ai bien failli attraper des ulcères dans la dernière ligne droite, mais ça en valait la peine. Je suis le principal actionnaire, avec environ 35 %, de la G7, une compagnie de deux mille cent taxis au total. »

André Rousselet a poursuivi par la suite la brillante carrière que l'on sait. En mai 1963, Guy Schiff Giorgini, fils du premier lit de Georges Schiff Giorgini, préside désormais aux destinées de la Société générale foncière. Georges Schiff Giorgini meurt le 15 décembre 1965. En 1967, Ellis Schiff Giorgini, fils lui aussi du premier lit de Georges Schiff Giorgini, fait partie de l'équipe d'administrateurs de la Société générale foncière. Concernant le sort de ladite société, les deux frères ne parviennent pas à s'entendre avec Michela Belmonte, seconde épouse de leur père. En 1969, la Société générale foncière absorbe l’Union financière de participation (Ufipar) et Le Linord d'Alexis de Gunzbourg. En 1970, comme indiqué plus haut par André Rousselet - « la Société Générale Foncière, rue de Penthièvre, qui n’est pas une très grande banque de l’époque, mais en deviendra une sous le nom de Générale occidentale » - la Société générale foncière et le Crédit Vendôme fusionnent dans la Banque occidentale pour l’industrie et le commerce (BOIC) de Jimmy Goldsmith et d'Alexis de Gunzburg (15). Gilberte Beaux, alors bras droit de Jimmy Goldsmith, évoque les détails de cette fusion dans ses mémoires, intitulés Une femme libre (16). « Nous fîmes la connaissance des deux fils Giorgini. Ils étaient bien différents l'un de l'autre et ressemblaient peu à leur père qui pouvait être comparé à un seigneur de la Renaissance... »

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Ci-dessus :Jimmy Goldsmith.

1. Cf. Wikipedia. Giorgini (famiglia).

2. Emprunté à la généalogie de la famille Giorgini, le nom Paleologo Diana vient du mariage de Gaetano Giorgini (1795-1874) avec Carolina dei Conti Paleologo Diana. Ruggero, Alessandro et Giorgio Schiff Giorgini Paleologo Diana sont les arrière-petits-fils de Gaetano Giorgini.

3. La dinastia degli Schiff è l'Italia.

4. Cf. Société générale foncière (1919-1939). De 1919 à 1930, toutes les informations relatives à la Société générale foncière sont tirées du présent document.

5. Cf. Société générale foncière (Schiff Giorgini) ;  ; Compagnie industrielle du platine.

6. Cf. Société générale foncière (1939-1970). De 1939 à 1970, toutes les informations relatives à la Société générale foncière sont tirées du présent document.

7. Cf. Fondation pour la mémoire de la déportation. Livre mémorial.">Fondation pour la mémoire de la déportation. Livre mémorial ; Benoît Luc. Otages d'Hitler, p. 59. Éditions Écho Vendémiaire. 2014.

8. Cf. Cf. Société générale foncière (1939-1970).

9. Cf. Holocaust Survivors and Victims Database ; Wikipedia. Camp de concentration de Flossenbürg.

10. Benoît Luc. Otages d'Hitler, p. 119.

11. Gaetano Cantaluppi. Flossenbürg. Ricordi di un générale deportato. Toutes les citations reproduites ci-dessous sont extraites de cet ouvrage : p. 55, 62, 73.

12. Wikipedia. Camp de concentration de Flossenbürg.

13. Base Léonore. Légion d'honneur. Georges Schiff Giorgini. Cote : 19800035/718/81737.

14. André Rousselet. À mi-parcours. Éditions Kéro. 2015. Toutes les citations reproduites ci-dessous sont extraites passim de ce passionnant ouvrage.

15. Cf. Société générale foncière (1939-1970).

16. Gilberte Beaux. Une femme libre. Librairie Arthème Fayard. 2006.

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Après 1945, deux épisodes de la vie de Georges Schiff Giorgini, banquier d'affaires. Première partie

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Ci-dessus : vue de la banque Lippmann et Rosenthal & Co. (Liro-bank), Sarphatistraat 47-55 à Amsterdam, en mars 1944.

Dès le 24 juin 1940 aux Pays-Bas, tous les biens « ennemis », dont les biens juifs, sont placés sous contrôle allemand. À partir du 22 octobre 1940, les Nazis mettent en œuvre le recensement de tous les Juifs résidant sur le territoire néerlandais, et exigent d'eux la déclaration de tous leurs biens. À partir de l'été 1941, ils procèdent à la spoliation systématique des biens juifs. En mai 1941, ils créent à cet effet un établissement d'administration des biens et des rentes (la VVRA , Vermögensverwaltungs- und Renten Anstalt) issus du rachat ou de la confiscation des biens « ennemis ». Le 28 juillet 1941, ils fondent à cet effet la banque Lippmann, Rosenthal et Cie (dite Liro), dont le siège se trouve à Sarphatistraat, à Amsterdam. « Sa dénomination incitait à prendre cet établissement pour la filiale d'une banque du même nom, située dans la Nieuwe Spiegelstraat d'Amsterdam, laquelle était dirigée par deux Juifs et jouissait d'une excellente réputation dans les milieux juifs. En fait, cette prétendue filiale n'était qu'une institution de pillage nazie » (1).

Quand les autorités nazies saisissent des oeuvres d'art, celles-ci font l'objet d'une confiscation pure et simple, ou sont achetées à un prix dérisoire. « Les propriétaires d'objets d'art étaient soumis à des pressions ­ menaces et intimidation ­ dans le dessein de les convaincre d'aliéner leurs biens (même s'ils n'avaient aucune intention de les vendre). Il s'agissait donc de vente forcée ou, en jargon de droit international, de pillage technique, l'acheteur abusant de sa position de membre de la puissance d'occupation pour obliger un citoyen à vendre à un prix imposé. L'intimidation plus ou moins explicite pouvait prendre la forme de menaces d'incarcération ou de confiscation pure et simple » (2).

Les oeuvres d'art les plus prestigieuses vont rejoindre en Allemagne les collections personnelles du Führer et d'Hermann Göring, ou celles des firmes et des musées allemands. Les autres œuvres sont vendues par les soins de la banque Lippmann, Rosenthal et Cie-Sarphati à d'autres collectionneurs allemands, ou encore à la Banque des Pays-Bas, aux Archives municipales d'Amsterdam, à des commissaires priseurs et à de simples citoyens néerlandais. Il s'agit là d'un marché florissant. La fin de la guerre met un terme à l'activité de la banque Lippmann, Rosenthal et Cie-Sarphati ; elle inaugure le long processus de restitution des œuvres volées.

À partir de 1921, Léo Nardus [Leonardus Salomon jusqu'en 1911], juif néerlandais, marchand d'art richissime, collectionneur passionné, peintre lui-même, vit dans sa Villa rose de La Marsa, en Tunisie. Avant de quitter à Suresnes la Villa Léa, son dernier domicile français, laissant derrière lui sa collection de 155 tableaux de maîtres - Botticelli, Rembrandt, Goya, Turner, Velasquez, etc. -, il l'a confiée à ses amis de toujours, Arnold et Juliette Van Buuren, demeuré aux Pays-Bas.

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009 (3).

« From 1921, Nardus lived with his daughters in Tunisia, where he remained throughout the Second World War. He entrusted his collection to his good friend, Arnold van Buuren (hereafter referred to as: ‘Van Buuren’), who was of Jewish descent. In July 1928, Nardus and Van Buuren agreed to become joint owners of the collection of paintings and that both were authorised to sell works, the proceeds of which would be divided. »

« À partir de 1921, Nardus a vécu avec ses filles en Tunisie, où il est resté pendant la seconde guerre mondiale. Il a confié sa collection à son meilleur ami, Arnold van Buuren, qui était d'ascendance juive. En juillet 1928, Nardus et Van Buuren sont devenus par convention réciproque copropriétaires de la collection de peinture et habilités tous deux à vendre des œuvres, œuvres dont le produit serait partagé. »

En septembre 1945, Léo Nardus apprend des enfants d'Arnold et de Juliette Van Buuren que sa collection a été saisie par les Nazis en 1941 et qu'Arnold et Juliette Van Buuren ont été déportés, puis assassinés au camp de Sobibor en 1943. Âgé alors de 77 ans, Léo Nardus confie à sa fille cadette, Flory Nardus, le soin de rechercher et de réclamer les tableaux de sa collection disparue.

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20 novambre 1908. Naissance de Margot Flory Nardus [Margot Flory Salomon jusqu'en 1911]. État-civil de Suresnes. Naissances (1908). Document E_NUM_SUR_N1908 1908 ( 1908 ). Vue 59.

Née le 20 novembre 1908, Flory Nardus est en 1945 âgée de 37 ans. Montée à Paris après son enfance tunisienne, elle a fait partie de ce groupe de jolies femmes qui, dans les années 1920-1930,« se maintenaient toujours sur la brèche, suivant les migrations élégantes, l’hiver à Paris et à Saint-Moritz, l’été à Cannes ou à Deauville. Elles avaient pour noms Dorland, Flora Nardus, Charlotte Brighton, Arlette Ryan, Mado Taylor, etc. », dit Cyril Eder dans Les comtesses de la Gestapo(4)

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Ci-dessus : Le Journal, 19 décembre 1927.

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Ci-dessus : Flory Nardus chez Joséphine Baker, le 9 juin 1927. Source : courtoisie de Patrick Neslias, biographe de Léo Nardus dans Butin Nazi. Geste éditions. 2010.

Après avoir tenté des concours de vedette en 1927, fréquenté Montparnasse, et entretenu diverses liaisons avec de beaux jeunes gens, Flory Nardus aurait épousé, à une date qu'on ne sait pas, Joachim Philipp Francken, violoniste issu d'une famille de musiciens néerlandais honorablement connue. En 1937, alors qu'elle se trouve, dit-elle, en instance de divorce, Flory Nardus figure dans les journaux pour avoir volé à Mlle Gilberte Augustine Michel, dite comtesse de Merschoff, dans son petit hôtel particulier de la rue Pomereux, à Passy, un pendentif composé d'une émeraude entourée de diamants et de rubis.

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Ci-dessus, de gauche à droite : L'Est Républicain, 12 février 1938 ; L'Est Républicain, 28 mai 1938.

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Ci-dessus : Le Matin : derniers télégrammes de la nuit, 28 mai 1938.

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Ci-dessus : Détective, 2 juin 1938.

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Le Figaro : journal non politique, 2 juillet 1938. On appréciera le « Quant à M. Le Mallier, il a été acquitté, naturellement ». Maurice Le Mallier est fils d'André Jules Louis Le Mallier, ministre plénipotentiaire.

Le 19 sept 1938, Joachim Philipp Francken, ex-mari de Flory Nardus, embarque sur le Champlain, à destination de New York (5). Il émigre probablement. Restée en Allemagne, Betty Franken, née Schwabe, sa mère, sera déportée et mourra à Sobibor.

Le 3 décembre 1941, L'Ouest-Éclair annonce que l'émeraude de la défunte comtesse Merschoff, s'est vendue à Drouot. « La pierre, d'un vert légèrement rosé, dit le catalogue, a la dimension d'une boite d'allumettes. Elle vaut, au bas mot, deux millions. [...]. Eh bien, malgré la date toute proche des étrennes, l'émeraude n'a fait que 325.000 francs. »

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Ci-dessus : Sessue Hayakawa et Erich von Stroheim dans Macao, l'enfer du jeu, en 1942.

En 1940, Flory Nardus noue une liaison avec Sessue Hayakawa, acteur japonais qui joue alors successivement dans Patrouille blanche (1942) de Christian Chamborant ; Macao, l'enfer du jeu (1942) de Jean Delannoy ; Malaria (1943 de Jean Gourguet ; Le Soleil de minuit (1943) de Bernard Roland. Quoi qu'en dise Patrick Modiano dans Un pedigree, il n'y a pas eu de mariage entre Flory Nardus et Sessue Hayakawa. Marié au Japon avec Tsuru Aoki, Sessue Hayakawa n'a toutefois rejoint son épouse qu'à la fin des années 1950 (5). De la fin de l'année 1940 à 1944, quand sa liaison avec Sessue Hayakawa s'effiloche ou finit, Flory Nardus jouit de l'amitié et de la protection de Dita Parlo.

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Ci-dessus : Dita Parlo en 1934 dans L'Atalante de Jean Vigo.

Née Gerda Olga Justine Kornstädt en Allemagne, actrice de nationalité allemande, star de L'Atalante (1934) de Jean Vigo et de La Grande Illusion (1937) de Jean Renoir, Dita Parlo est brièvement internée au camp de Gurs en 1940, puis internée à nouveau en 1944-1945, sans qu'on sache si elle a été en 1940 victime de la suspicion des Nazis ou entre 1940 et 1944 une indicatrice de ces derniers. Accusée de collaboration à la Libération, elle bénéficie d'un non-lieu en 1949.

Voici comment, dans Un pedigree, Patrick Modiano évoque la Flory Nardus des années 1940 :

« Flory Francken, dite Nardus, que mon père appelait « Flo » était la fille d’un peintre hollandais et elle avait passé son enfance et son adolescence en Tunisie. Puis elle était venue à Paris et elle fréquentait Montparnasse. En 1938, elle avait été impliquée dans un fait divers qui lui valut de comparaître en correctionnelle et, en 1940, elle avait épousé l’acteur japonais Sessue Hayakawa. Pendant l’Occupation, elle était liée avec celle qui avait été l’héroïne de L’Atalante, Dita Parlo, et son amant le docteur Fuchs, l’un des dirigeants du service « Otto », le plus important des bureaux d’achats au marché noir, 6 rue Adolphe-Yvon (XVIe). » (6)

Voici maintenant, dans Livret de famille du même Patrick Modiano, la Flory Nardus du réveillon 1942 :

« Temps troubles. Rencontres inattendues. Par quel hasard mes parents passèrent-ils le réveillon 1942, au Baulieu, en compagnie de l'acteur Sessue Hayakawa et de sa femme, Flo Nardus ? Une photo traînait au fond du tiroir du secrétaire, où on les voyait assis à une table, tous les quatre, Sessue Hayakawa, le visage aussi impassible que dans Macao, l'Enfer du Jeu, Flo Nardus, si blonde que ses cheveux paraissaient blancs, ma mère et mon père, l'air de deux jeunes gens timides... [...].

« Depuis, Sessue Hayakawa a disparu. Que faisait, à Paris, sous l'Occupation, cette ancienne vedette japonaise d'Hollywood ? Lui et Flo Nardus habitaient 14 rue Chalgrin une petite maison au fond d'une cour, où venaient souvent mon père et ma mère. Tout près, rue Le Sueur – la première rue à droite –, le docteur Petiot brûlait les cadavres de ses victimes. Dans l'atelier du rez-de-chaussée, avec ses colonnes torses, ses boiseries sombres et ses cathèdres, Sessue Hayakawa recevait mes parents en kimono « de combat ». La blondeur de Flo Nardus était encore plus irréelle en présence de ce samouraï. Elle prenait soin des fleurs et des plantes compliquées qui, peu à peu, envahissaient l'atelier. Elle élevait aussi des lézards. Elle avait vécu son enfance et son adolescence en Tunisie, à La Marsa, dans une villa de marbre rose que possédait son père, un peintre hollandais... » (7)

C'est cette « irréelle » Flory Nardus, affligée après 1944 de la réputation incertaine qu'elle doit à son passé douteux, complètement désargentée mais toujours travaillée par le goût de la belle vie, qui entreprend en 1947 de retrouver la collection de son père, désormais ruiné.

À Amsterdam, les enfants d'Arnold et de Juliette Van Buuren disent que « les tableaux ont été détruits dans un incendie ». Mais Flory Nardus apprend de la bouche de ses avocats que la collection n'a pas été détruite ; que les toiles ont été vendues aux enchères, la plupart en 1943 ; qu'on dispose, telle qu'établie par les Nazis, de la liste des tableaux qui constituaient la collection de son père, ainsi que de la liste des acheteurs de ces tableaux, assortie des dates, des montants et des numéros d'achat desdits tableaux ; que deux des 155 toiles, « un Velasquez et un Israëls », ont déjà été restituées à Marcus Samuel, mari de la fille d'Arnold et de Juliette Van Buuren ». En vertu de cette dernière information, Flory Nardus annule la procuration signée jadis par son père en faveur des époux Van Buuren. Et Marcus Samuel, qui a déjà vendu le tableau de Joseph Israëls (1824-1911), restitue à Flory Nardus le tableau de Velasquez. (8)

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009.

« In 1947, Nardus and the legal successors to Van Buuren concluded an agreement to separate and divide the art collection, under which Nardus acquired all rights to the paintings, as well as existing or future right of action towards third parties, such as Lippmann, Rosenthal & Co (henceforth: LVVS), with regard to the collection. The Council for the Restoration of Rights acknowledged the agreement in a judgement from 1949. The Committee has concluded, therefore, that the rights to the currently claimed paintings have lain with Nardus or his heirs from 1947 onwards. »

« En 1947, Nardus et les successeurs légaux de van Buuren ont conclu un accord pour déterminer la propriété de la collection d'art, accord en vertu de laquelle Nardus a retrouvé tous les droits sur les peintures, ainsi que le droit d'action, existant ou futur, envers des tiers, tels que Lippmann, Rosenthal & Co (dorénavant: LVVS), en ce qui concerne la collection. Le Conseil pour le rétablissement des droits a reconnu l'accord dans un jugement de 1949. Le Comité a donc conclu que les droits sur les peintures actuellement revendiquées ont été attribués à Nardus ou à ses héritiers à partir de 1947. »

Comme l'argent lui fait défaut pour payer les avocats chargés de l'assister dans sa poursuite d'enquête, et aussi pour continuer à descendre dans les grands hôtels, Flory Nardus s'adresse à une société de crédit : « Un contrat d'emprunt fut réalisé pour un montant de quatre millions de francs avec pour garantie une caution de Flory Nardus en priorité de remboursement lors des premières restitutions » (9). Une part de ces quatre millions de francs va à Léo Nardus, resté en Tunisie, plus ruiné que jamais.

En 1948, comme ses recherches n'avancent pas, qu'elle manque à nouveau d'argent et que la société de crédit refuse de lui consentir un nouvel prêt, Flory Nardus prend contact avec Georges Schiff Giorgini, président de la Société générale foncière. (10)

Successivement marié à deux femmes brillantes, Georges Schiff Giorgini a cultivé le goût de l'ombre. On ne trouve aucune photo de lui . Patrick Neslias tient toutefois de Flory Nardus, qu'il a connue, cette description de l'homme, tel qu'il était en 1948 :

« Georges Schiff Giorgini était un homme replet. Son visage épais à la chevelure gominée était souligné par de grosses lunettes d'écaille et d'épaisses moustaches. Chaussé de derbys de cuir blanc, il portait un costume noir rayé et exhibait une énorme bague en or à la main droite. [...]. Il malaxait entre ses lèvres un énorme cigare. [...]. Il était évident qu'il ne s'agissait pas d'un homme à femmes, mais d'un homme de pouvoir. » (11)

Le 1er octobre 1948, Georges Schiff Giorgini propose à Flory Nardus de reprendre la dette de quatre millions de francs contractée en 1947 auprès d'une société de crédit, et de lui prêter en sus « neuf millions de francs pour intensifier ses recherches ». Il exige, pour ce faire, l'ouverture d'un compte-joint à la Société générale foncière, stipulant « qu'il aura une procuration sur ce compte ; que les toiles en cours de substitution serviront en priorité au remboursement de la dette ; que le surplus sera partagé à la hauteur de 75% pour la famille Nardus et de 25% pour lui-même. » (12). Flory Nardy, aux abois, signe.

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009.

« After the war, Nardus, who resided in Tunisia, authorised his daughter Flory Nardus to trace works of art from the collection that had been lost during the war. In 1948, Flory entered into an alliance with Georges Schiff-Giorgini (hereafter referred to as: ‘Giorgini’), a banker in Paris. This alliance led to a significant dispute between Giorgini and the Nardus family in later years and to uncertainty among those Dutch authorities responsible for the restoration of rights. »

« Après la guerre, Nardus, qui résidait en Tunisie, a autorisé sa fille, Flory Nardus, à rechercher les œuvres d'art de la collection qui avait été perdue pendant la guerre. En 1948, Flory a conclu une alliance avec Georges Schiff-Giorgini, un banquier de Paris. Cette alliance a conduit à un différend important entre Giorgini et la famille Nardus dans les années ultérieures et à l'incertitude des autorités néerlandaises responsables de la restauration des droits. »

Vingt-deux tableaux (Mantegna, Velasquez, Rembrandt, Vermeer, Turner, Constable, etc.) font alors l'objet d'une procédure de restitution, dont un Portrait d'homme et un Portrait de femme de l'école florentine, et L'Homme au turban de Rembrandt.

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Ci-dessus : deux peintures florentines anonymes du dernier quart du XVe siècle, intitulées Portrait d'une femme et Portrait d'un homme.

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009

« During the war, the art collection was housed in Van Buuren’s residence in Haarlem. It can be concluded from a list of art works that Van Buuren was required to give to the occupying forces in 1940, entitled ‘Kollektion van Buuren/Nardus’ that the two currently claimed paintings were part of the collection at that time. Anti-Jewish measures forced Van Buuren to surrender these works to the German looting bank Lippmann, Rosenthal & Co., Sarphatistraat in Amsterdam. The two claimed works were included on a list of works surrendered to the bank. In 1943, the claimed works were sold to or by Mak van Waay auction house in Amsterdam, for the probable sum of 220 guilders for both pieces. »

Pendant la guerre, la collection a été conservée dans la résidence de Van Buuren à Haarlem. On peut conclure, à partir d'une liste d'œuvres d'art intitulée Collection Van Buuren/Nardus que Van Buuren était tenu de donner aux forces d'occupation en 1940, que les deux peintures actuellement revendiquées faisaient partie de la collection à ce moment-là. Des mesures anti-juives ont contraint Van Buuren à remettre ces œuvres à la banque allemande de pillage Lippmann, Rosenthal & Co., Sarphatistraat à Amsterdam. Les deux œuvres revendiquées figuraient sur la liste d'œuvres cédées à la Banque. En 1943, les œuvres revendiquées ont été vendues à ou par Mak Van Waay Auction House à Amsterdam, pour la somme probable de 220 florins pour les deux pièces. »

« Some time after the war, the currently claimed NK works came into Giorgini’s possession together with a third painting that also belonged to the Nardus/Van Buuren collection. How and when Giorgini took possession of the NK works is unknown. However, Giorgini returned both paintings to the Bureau for Restoration Payments [...]. In the deed of assignment that was drawn up for this transaction, Giorgini renounces his claims to the paintings. Giorgini’s motives for returning the paintings are unknown. »

« Quelque temps après la guerre, les œuvres NK actuellement revendiquées sont entrées dans la possession de Giorgini avec une troisième peinture qui appartenait aussi à la collection Nardus/Van Buuren. Comment et quand Giorgini a pris possession des œuvres NK, demeure sans réponse. Toutefois, Giorgini a retourné les deux tableaux au bureau des paiement des restitutions [...]. Dans l'acte de cession qui a été établi pour cette transaction, Giorgini a renoncé à ses revendications sur ces peintures. Les motifs de Giorgini pour retourner les tableaux sont inconnus. »

Le statut des onze toiles susdites se trouve bientôt débloqué. Celles-ci partent à l'expertise dans une banque suisse. Georges Schiff Giorgini cependant s'impatiente. Il réclame l'extension de ses pouvoirs « à l'ensemble de la collection Nardus et non plus seulement aux transactions en cours », car, issu de cette collection, un Portrait d'homme de Rembrandt vient d'être vendu à un antiquaire par le directeur du SNK (Nederlands Kunstbezit, Fondation des œuvres d'art des Pays-Bas, organisme chargé de la restitution des œuvres volées) lui-même !

Le 9 février 1951, après avoir pris une cession de créance sur la liquidation de la banque Lippmann et Rosenthal et obtenu dans cette affaire la signature de Flory Nardus, Georges schiff Giorgini menace cette dernière d'exiger le remboursement de tous ses prêts, et il la convainc ainsi d'accepter la création d'une « association en participation ». Flory Nardus signe alors la lettre suivante : « En vertus des pouvoirs qui m'ont été conférés par mon père, je vous cède en toute propriété les tableaux de la collection Nardus, je vous cède également mes droits sur les sommes bloquées à la banque Lippmann et Rosenthal en liquidation. Une association en participation dont nous avons arrêté les dispositions [remboursement de la mise de fonds, puis 75% pour la famille Nardus et 25% pour Georges Schiff Giorgini] ce jour fait corps avec la présente lettre... » (13)

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009.

« The documents refer to the establishment on 9 February 1951 of what was known as an ‘association en participation’, a partnership under French law, on the basis of which – as the Committee understands it – Giorgini was given representative authority and could act as the rightful claimant to the art collection with respect to third parties. Based on this, the Committee assumes that Giorgini was given certain (limited) rights with regard to the collection as security for a monetary claim. »

« Les documents se réfèrent à l'établissement, le 9 février 1951, de ce qui était connu sous le nom de «Association en participation», un partenariat de droit français, sur la base duquel, comme le Comité le comprend,Giorgini a reçu une autorité représentative et pouvait agir en tant que prestateur légitime de la collection d'œuvres d'art à l'égard de tierces parties. Sur cette base, le Comité considère que Giorgini a reçu certains droits (limités) en ce qui concerne la collection comme garantie d'une créance pécuniaire. »

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Ci-dessus : Hôtel Drouot. 1953.

À partir de 1851, Georges Schiff Giorgini encaisse seul les sommes issues de la vente des tableaux stockés en Suisse. Mais comme ces sommes demeurent sans commune mesure avec le montant des prêts accordés à Flory Nardus, et vu qu'en échange de la restitution d'un Paysage de Daubigny ainsi que d'un Portrait d'homme et d'un Portrait de femme de l'école florentine, il a obtenu un Rubens, un Rembrandt, un Matsys et un Snyders, il organise une vente à Drouot. Le 9 février 1953, il présente 73 œuvres, dont 11 dites issues de la collection Nardus. Largement sous-attribuées et sous-estimées par les spécialistes, qui s'inquiètent d'avoir à se prononcer en l'affaire, ces onze toiles sont vendues à un prix dérisoire compte tenu de leur valeur initiale, bien que Flory Nardus, spectaculairement habillée de vêtements haute couture, ait tenté de faire scandale dans la salle Drouot.

Commentaire du Restitutions Committee néerlandais du 6 avril 2009.

« The investigation has shown that, from 1951, Giorgini presented himself to the authorities as the owner of the collection. The file also contains a statement from Flory Nardus of 9 February 1951 in which she confirms that the ownership rights to the recovered works and to works yet to be recovered had been transferred to Giorgini. The Dutch lawyer representing Giorgini sent this statement to the authorities in reply to their questions regarding Giorgini’s position as rightful claimant. »

However, the Committee has also taken cognisance of a letter from Flory Nardus to a French judicial body on 18 April 1953, in which she argues that this statement was only formulated to provide Giorgini with more clout in negotiating with the authorities responsible for the restoration of rights : La déclaration ci-dessus n’ayant pas d’autre but, disait-il [Giorgini], que de lui donner plus d’autorité à l’égard des tiers. »

« L'enquête a montré qu'à partir de 1951, Giorgini se présentait aux autorités en tant que propriétaire de la collection. Le dossier contient également une déclaration de Flory Nardus du 9 février 1951, déclaration dans laquelle elle confirme que les droits de propriété sur les œuvres récupérées et sur les œuvres encore à récupérer ont été transférés à Giorgini. L'avocat néerlandais représentant Giorgini a envoyé cette déclaration aux autorités en réponse à leurs questions concernant la position de Giorgini comme prestataire légitime. »

« Toutefois, le Comité a également pris connaissance d'une lettre de Flory Nardus à un organe judiciaire français le 18 avril 1953, lettre dans laquelle elle fait valoir que cette déclaration n'a été formulée que pour fournir à Giorgini plus de poids dans la négociation avec les autorités responsables pour la restauration des droits : la déclaration ci-dessus n'ayant pas d'autre visée, disait Giorgini, que de lui donner plus d'autorité à l'égard des tiers. »

« On n'entendit jamais plus parler de Georges Schiff Giorgini dans la famille Nardus », dit Patrick Neslias dans Butin Nazi. « Georges Schiff Giorgini, malgré le contrat qui disait le contraire, ne versa pas un seul centime à la famille Nardus puisqu'il n'avait pas recouvré lors de la vente du 9 février 1953 les sommes investies dans le projet » (14).

Patrick Neslias observe toutefois que Georges Schiff Giorgini, qui avait encaissé le 2 février 1953 une bonne partie déjà des paiements résultant de la liquidation de la banque Lippmann et Rosenthal, bénéficiait alors d'un solde de + 16 839 francs sur sa créance, et que, compte tenu du produit de la vente du 8 février 1953 à Drouot, soit 1 456 003 francs, il se trouvait donc à cette date désormais remboursé du prêt consenti en 1948 à Flory Nardus. (15)

Patrick Neslias observe également que Georges Schiff Giorgini a vendu ailleurs, au prix fort cette fois, d'autres toiles provenant de la collection Nardus ; et aussi qu'il en a gardé quelques-unes, qui demeuraient à sa mort, le 15 décembre 1965, accrochées dans sa villa des Deux peupliers, 2, allée du marquis de Borès, à Neuilly.

La propriété du Portrait d'homme et du Portrait de femme de l'école florentine, entre autres tableaux ayant appartenu à Léo Nardus, ne sera effectivement reconnue aux héritiers de celui-ci que le 6 avril 2009.

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Ci-dessus : Advisory committee on the assessment of restitution applications for items of cultural value and the second world war. Report 2009.

1. Gerard Aalders. « Le pillage aux Pays-Bas et la restitution d'après-guerre ». In Spoliations et restitutions des biens juifs en Europe, p. 236 sqq. Éditions Autrement. 2007.

2. Ibidem.

3. Restitutions Committee. Recommendation 1. 65 regarding Nardus. 6 April 2009.

3. Cyril Eder. Les comtesses de la Gestapo, p. 107. Grasset. 2006.

4. Cf. Familysearch.

5. Gilles Jacob. Un homme cruel, p. 330. Grasset & Fasquelle. 2016.

6. Modiano. Un pedigree, p. 14. Gallimard Folio. 2005.

7. Modiano. Livret de famille, pp.252-253. Gallimard Folio. 2012.

8. Patrick Neslias. Butin Nazi. Histoire d'une collection volée, pp. 34-47 passim. Geste-Éditions. 2010.

9. Ibidem, p. 43.

10. Cf. Christine Belcikowski. Les deux mariages de Délia Clauzel et de Georges Schiff Giorgini. Première partie ; Les deux mariages de Délia Clauzel et de Georges Schiff Giorgini. Seconde partie.

11. Patrick Neslias. Butin Nazi. Histoire d'une collection volée, pp. 47-48.

12. Ibidem, p. 48.

13. Ibid., p. 54-55.

14. Ibid., p. 66.

15. Ibid., p. 174.

Quelques images de l'exposition Toulouse Renaissance

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Je ne vais jamais au musée des Augustins sans photographier d'abord, depuis le cloître, la petite Notre Dame de Grasse (fin du XV siècle) et, réfléchie par la vitre de la salle dans laquelle elle se tient, la cohorte de gargouilles qui lui font cortège.

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Dans les allées du cloître, les baies gothiques donnent à voir aux visiteurs du musée des images somptueusement déformées.

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Il y a des visages qui vous regardent, du haut des anciens chapiteaux.

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L'exposition se tient dans l'ancienne chapelle du couvent des Augustins. Impossible, quand on pousse la porte, de ne point céder à la fascination du regard mystérieux que nourissent, yeux fermés, les prophètes et les sybilles en terre cuite (1523) du sculpteur Jean Bauduy.

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Ci-dessus : détail d'un tableau, antérieur à 1860, sur lequel on voit, en haut à droite sur l'image, l'un des prophètes de Jean Beauduy dans le déambulatoire de la basilique Saint Sernin.

« Placés à l’origine dans le déambulatoire du chœur de la basilique Saint-Sernin, ces prophètes et sybilles furent délogés lors des travaux entrepris par Viollet-le-Duc à partir de 1860. Les prophètes prédisent la venue du Christ Sauveur, tandis que les sibylles annoncent les mystères joyeux ou douloureux de la vie du Christ. Si leur mise en couleurs brillante a disparu, ces sculptures n’ont rien perdu de la finesse de leur exécution, qui les a longtemps fait passer pour des masques mortuaires. Leur disposition d’origine, à 2,50 m du sol, explique leur inclinaison : elles sont légèrement penchées pour mieux s’adresser au fidèle ». (1)

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Voici comment on se représente Tholosa au XVIe siècle.

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Ci-dessus : détail des stalles réservées aux chanoines autour du chœur.

Inspirés par les figures de la mythologie gréco-romaine, les ébénistes de la Renaissance, dans le mobilier des églises, laissent libre cours à 'imagination d'êtres hybrides, mi-humains mi animaux.

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Ci-dessus : meuble orné de figures exotiques.

Christophe Colomb découvre les "Indes" en 1492. Montaigne, dans ses Essais, consacre un chapitre aux « Cannibales ». Les ébénistes contemporains intègrent dans leurs créations la figure de 'l'Indien".

Voici maintenant deux hommes importants du XVIe siècle toulousain.

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Ci-dessus : restauré en 1664 par possiblement Hilaire Pader (1617-1677), ancien portrait de Jean de Bernuy (Burgos, v. 1475 - Toulouse, 1556), principal représentant d'une famille castillane venue à Toulouse à la fin du XVe siècle, riche marchand pastelier qui a fait édifier, entre autres, l'hôtel de Bernuy.

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Ci-dessus : daté de la fin du XVIe siècle, portrait de Jean de Bertrand, ou Jean de Bertrandi (Toulouse, 1482 - Venise, 1560), membre important du Parlement de Toulouse, devenu ecclésiastique après son deuxième veuvage (1549) ; garde des sceaux en 1551, évêque de Saint-Bertrand de Comminges en 1555, puis archevêque de Sens en 1557, puis cardinal la même année.

Parmi les nombreuses pièces présentées dans l'exposition, je me suis bien sûr spécialement arrêtée devant les enluminures échappées à la destruction des antiphonaires de Philippe de Lévis, qui a été évêque de Mirepoix de 1497 à 1537.

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Ci-dessus : Maître de la lettrine au Saint Sébastien. Vision d'Isaïe. Circa 1510-1520. Texte du cartel correspondant : « Détachée d'un antiphonaire (disparu) sans doute commandé pour la cathédrale de Mirepoix, cette miniature représente la vision céleste du prophète Isaïe, émergeant au premier plan d'un paysage profond, la main levée pour se protéger des rayons de la figure divine. Le motif de feuillage doré de la lettrine montre une connaissance du vocabulaire ornemental de l'enluminure de la Renaissance italienne. »

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Ci-dessus : Maître de la lettrine au Saint Sébastien. Vision de Saint Paul. Circa 1510-1520. Texte du cartel correspondant : « Agencé au-devant d'une architecture de style Renaissance, rehaussée de panneaux de marbres colorés, le traitement de l'apôtre Saint Paul relève d'une même virtuosité picturale, visible dans le rendu des volumes et de l'espace et dans l'expression du personnage. »

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Ci-dessus : Antoine Olivier (connu de 1510 à 1537). Adoration de Mages (1333-1535) figurant dans l'un des antiphonaires de Philippe de Lévis. Texte du cartel accompagnant cette enluminure : « Dans une opulente initiale E, les mages qui entourent la Vierge sont tirés de modèles italiens. Une colonne rompue de sabre vert signe la fin du paganisme. Alors que le peintre fait preuve de son talent dans le rendu de l'espace, de la lumière et des volumes, la présence d'une mouche peinte en trompe-l'œil sur le tronc de l'arbre témoigne de son érudition : ce détail illusionniste est une citation de la fameuse mouche de Giotto, que celui-ci aurait placée sur le nez d'une figure que peignait Cimabue, son maître, qui aurait vainement tenté de la chasser. »

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Ci-dessus : Antoine Olivier. Pentecôte (1333-1535) figurant dans l'un des antiphonaires de Philippe de Lévis. Texte du cartel correspondant : « Dans cette lettre S élégamment fleurie, l'architecture classique devant laquelle se détachent la Vierge et les apôtres montre une profonde connaissance du répertoire renaissant. »

« L'auteur des enluminures du somptueux antiphonaire destiné à la cathédrale de Mirepoix, qui a suscité bien des hypothèses, est désormais identifié. Il s'agit d'Antoine Olivier, fils d'un peintre verrier toulousain ». Le cartel ne dit malheureusement pas comment les historiens de l'art sont parvenus à cette identification.

Voici encore l'enlèvement du petit Saint Étienne par le Diable, détail de la Naissance de Saint Étienne, très grande tapisserie commandée en 1532 pour la cathédrale Saint Étienne et créée par Jean Puechaut d'après un carton d'Antoine Olivier. Texte du cartel correspondant : « Dans un cadre architectural à l'antique, orné de trophées et de médaillons, plusieurs scènes figurent la naissance du Saint, son ondoiement, son enlèvement par le Diable et, à l'arrière-plan, le pieux ermite qui le recueille. »

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Ci-dessus : détails de la Naissance de Saint Étienne. Enlèvement du petit Saint Étienne par le Diable.

Voici maintenant une petite partie d'un très long plan de redressement du cours de l'Hers-Mort, tel qu'élaboré au XVIe siècle, jamais mis en œuvre au demeurant.

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Ci-dessus : situé à la hauteur de Merville (Haute-Garonne)saint, détail du plan de redressement du cours de l'Hers.

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Ci-dessus : détail du même plan ; repésentation du château dit le « Petit Paradis ».

Je me suis arrêtée aussi devant la Multiplication des pains, œuvre d'un anonyme languedocien, datée de 1556, ordinairement conservée au musée de Narbonne.

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Ci-dessus : détail de la Multiplication des pains.

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Ci-dessus : autre détail de la Multiplication des pains. Oh ! l'alignement des profils, et les yeux en amande !

L'exposition Toulouse Renaissace accorde une large place aux œuvres de Nicolas Bachelier (1487-1556), maître-maçon, ingénieur, architecte et sculpteur, actif au milieu du XVIe siècle, installé à la tête d'un important atelier.

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Ci-dessus : autre exemple de l'influence de l'antiquité gréco-romaine.

Le présent article fait état d'une promenade subjective. Tant d'autres pièces sont à voir dans l'exposition Toulouse Renaissance ! Cette exposition se termine hélas le 24 septembre 2018. Pardon pour les quelques points blancs ou éclairs bleus qui déparent certaines photos. Ils résultent des spots qui éclairent les vitrines. Le diable veut que, même au prix de diverses acrobaties, le photographe ne puisse pas toujours les éviter.

1. Musée des Augustins. Sculptures. Renaissance. Jean Bauduy.

À Mirepoix, l'ancien café du Centre

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Ci-dessus : A. Faure. À Mirepoix, ancien café Rouan, dit café du Centre. Collection particulière.

Observez la guérite, au bout du Grand Couvert. À quoi servait-elle ? Quelqu'un s'en souvient-il ?

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Les deux mariages de Délia Clauzel et de Georges Schiff Giorgini. Seconde partie

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

1. René Laforgue, Délia Laforgue, Georges Schiff Giorgini, de 1949 à 1945

En 1939, jugeant inéluctable la défaite de la France, René Laforgue tente de négocier auprès du Docteur Mathias Heinrich Göring, cousin du Maréchal Hermann Göring, la possibilité d'une future parution de la Revue française de psychanalyse sous la tutelle allemande, et celle d'une publication allemande de son dernier livre, La psychopathologie de l'échec. Il espère en effet voir son livre « reconnu sur l’une et l’autre rive du Rhin, lui, Français né Allemand, de sorte qu’il s’adresse symétriquement, afin d’en promouvoir le contenu, au Dr Göring à Berlin et à Jean Ballard à Marseille, l’éditeur des Cahiers du Sud ! » (1). D'après Paul Jury, jésuite et psychanalyste en son temps [un brin misogyne peut-être ?], Laforgue écoute trop Délia », qui le pousserait alors dans des voies « dangereuses » (2). Interrogée par Élisabeth Roudinesco après la mort de René Laforgue, Délia Laforgue mentionne « le fait que René Laforgue avait été sollicité pour participer aux activités de l’Institut psychanalytique de Berlin » (3). Quoi qu'il en soit, rendu suspect aux yeux des Nazis par son adhésion à la Ligue internationale contre le racisme, René Laforgue n'obtient rien du Docteur Göring, à Berlin. En 1942, il publie sa Psychpathologie de l'échec chez Jean Ballard, à Marseille, alors capitale de l'exode auquel se trouvent contraints nombre d'écrivains et d'artistes , qui, du fait de l'oppression totalitaire, « ne sont plus rien ». (4)

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En 1942, la réussite du couple que forment René Laforgue et Délia Clauzel-Laforgue se trouve couronnée par la naissance d'une petite fille. C'est pour René Laforgue, qui le désirait tant, son premier enfant. La fillette est hélas mongolienne. René et Délia Laforgue auront la douleur de la perdre en 1946. René Laforgue, qui « avait longtemps refusé de voir la fragilité de son enfant », gardera de cette disparition une « impression atroce » (5). Le couple adoptera par la suite une autre fillette. On ne dispose d'aucun renseignement sur cette adoption.

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Ci-dessus : maison du Docteur et de Madame Laforgue aux Chaberts, écart de Garéoult, près de La Roquebrussane, dans le Var.

À partir de 1942, repliés sur leur propriété des Chaberts, où ils avaient l'habitude d'accueillir des analysants dans le cadre d'un joyeux « club des piqués »  _ Françoise Dolto a pratiqué les vendanges de Garéoult —, René et Délia Laforgue ajoutent à ces "piqués" des Juifs et des réfractaires au STO. René Laforgue facilite le départ pour l'étranger d'Olivier Freud [fils de Sigmund Freud] et de Henny Fuchs, son épouse, et il dirige la cure d'Eva Freud, une des filles du couple, qui refuse de quitter la France. (6)

« Giorgini Schiff sera arrêté par les Allemands en septembre 1943, à la suite de l’armistice italien », dixit Patrick Modiano dans Un pedigree. (7)

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Ci-dessus : photographie du camp de de concentration de Flossenbürg, lors de sa libération le 23 avril 1945.

Comme indiqué par Patrick Modiano dans Un pedigree, notent Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, « Georges Schiff Giorgini est arrêté par les Allemands en 1943, à la suite de l’armistice italien. Il est alors déporté au camp de Flossenbürg, en Bavière ». Il ne cesse d’y rendre aux Français emprisonnés avec lui « de très grands services », précise le rapport établi en 1950 pour lui attribuer la légion d’honneur. »

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Ci-dessus : Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/718/81737. Georges Schiff Giorgini.

2. Georges Schiff Giorgini et Michela Giorgini, de 1946 à 1978

Libéré en 1945, Georges Schiff Giorgini reprend rapidement ses activités. En 1946, il épouse Michela Belmonte, 23 ans, née à Padoue le 30 octobre 1923, fille de Belisario Belmonte, officier, et de Gemma Lucchesi.

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Ci-dessus : Michela Belmonte en 1942. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

« Homme d'une grande intelligence, de trente ans l'aîné de Michela, Georges Schiff Giorgini est à son écoute et saura l'accompagner, l'encourager, et lui donner les moyens financiers de réaliser ses rêves. En effet, la vie mondaine et effrénée qu'elle mène d'abord auprès de son mari à Paris, où elle rayonne de beauté et de charme, ne correspond pas à ce qu'elle recherche : elle aspire à une existence plus profonde, plus vraie. C'est alors qu'elle entreprend une série de voyages à travers le monde : l'Amérique, l'Afrique, l'Asie... de longs périples solitaires en quête du passé, préparés scrupuleusement sur tous les plans, tant archéologiques que philosophiques. C'est en Inde et surtout au Cambodge qu'elle sent naître en elle le sentiment qui va devenir une passion et une vocation dès le premier contact avec l'Égypte. »

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Ci-dessus : Michela Schiff Giordini en 1957. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

« Quand l'appel irrésistible s'est fait sentir, au crépuscule, au pied du grand sphinx de Giza, j'ai tout abandonné pour le suivre... Après plusieurs séjours d'étude au pays des pharaons, Michela Schiff Giorgini décide de monter une mission de fouilles, encouragée et assumée financièrement par son mari. Elle entreprend, sous le patronage de l'université de Pise, une expédition à Soleb (Nubie soudanaise). » (8)

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Ci-dessus : xxx.

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Ci-dessus : Michela Schiff Giorgini dans les années 1960, à l'université de Pise. Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

De 1957 à 1977, Michela Schiff Giorgini viendra presque chaque année travailler à Soleb d'octobre à mars, et elle deviendra ainsi la célèbre dame de Soleb. Georges Schiff Giorgini, son mari, âgé alors de 70 ans, meurt le 15 décembre 1965, dans leur Villa des deux peupliers, à Neuilly.

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Ci-dessus : 15 décembre 1965. Décès de Georges Schiff Giorgini. Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/718/81737. Georges Schiff Giorgini.

En 1971, l'université de Pise décerne à Michela Schiff Giorgini le doctorat honoris causa.

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Ci-dessus : Michela Schiff Giorgini e il Rettore Ranieri Favilli in occasione del conferimento del diploma di Benemerito della scuola e della cultura (1976; Foto Frassi).Université de Pise. Michela Schiff Giorgini.

En 1977, Michela Schiff Giorgini s'installe au Soudan afin d'y mener à bien la publication de la totalité de ses travaux sur le temple de Soleb. Elle se retire ensuite en Espagne pour y achever son œuvre. À son départ du Soudan, son travail, son dévouement sont encore reconnus par la médaille d'or de la Science et de la Culture de la République du Soudan. À l'université de Khartoum, on lui remet le doctorat honoris causa. D'autres honneurs lui sont encore réservés : en Italie, commandeur du Mérite, médaille d'or du Mérite des Arts et des Lettres de l'université de Pise ; en France, chevalier de l'ordre national du Mérite, et chevalier de la Légion d'honneur. Michela Schiff Giorgini meurt d'une méningite fulminante à Benissa (Alicante), le 3 juillet 1978, à l'âge de 55 ans.

3. René Laforgue et Délia Laforgue, de 1946 à 1997

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Ci-dessus : René Laforgue.

En 1946, l'année où René et Délia Laforgue perdent leur petite fille, John Leuba, médecin et psychanalyste suisse, qui a été secrétaire de la Société psychanalytique de Paris en 1934, et qui, après la période d'interruption due à la guerre, succède cette année-là à René Laforgue à la présidence de cette société, accuse son prédécesseur d'avoir collaboré avec les Nazis. La conduite de René Laforgue pendant l'Occupation fait alors l'objet d'un procès en épuration devant le Conseil de l'Ordre. René Laforgue en sort acquitté faute de preuves. Françoise Dolto entre autres, l'une de ses analysantes, l'a soutenu. Jacques Lacan aussi. Et Délia Laforgue le défendra toujours bec et ongles. Mais il ne se remettra jamais d'une telle épreuve.

Certains des psychanalystes et historiens de la psychanalyse actuels considèrent que René Laforgue constitue un exemple vivant de sa La psychopathologie de l'échec. René Laforgue a probablement souffert, en tout cas, du sentiment d'une sorte d'illégimité d'origine. Il est né de parents qui, enfants illégitimes tous deux, n'ont pas obtenu l'autorisation de se marier à l'église. Premier disciple français de Freud, il s'est vu en 1927 détrôner par Marie Bonaparte, la Princesse Bonaparte, dans l'affection du Maître. Il a créé de nouveaux concepts psychanalytiques que le Maître a boudé ou refusé de valider. Né pauvre, ses confrères lui ont reproché de travailler à se faire une clientèle riche. Né Allemand, devenu Français en vertu de l'histoire tourmentée de son Alsace-Lorraine natale, il a pâti aux yeux de ses pairs de sa germanité originelle, trop facile à dénoncer dans le contexte de l'époque. Anti-communiste déclaré, hanté par la crainte de la menace que ferait peser l'impérialisme soviétique sur l'Europe occidentale, il compte dans le milieu psychanalytique nombre de détracteurs qui ont été « résistants, juifs en général, marqués par la clandestinité, par l’horreur du génocide qui a frappé leurs proches, et fortement engagés dans les réseaux organisés par le P.C.F. » (9)

Dans son Dictionnaire de psychanalyse, Elisabeth Roudinesco montre que, « si Laforgue fut maudit par le mouvement psychanalytique, ce fut moins en raison de sa prétendue collaboration avec l'ennemi, que pour sa pratique didactique, jugée transgressive et inadaptée aux normes de l'IPA (Association psychanalytique internationale). » (10)

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En 1947, René Laforgue publie encore aux éditions du Mont-Blanc un Talleyrand. L'homme de la France : essai psychanalytique sur la personnalité collective française, livre dans lequel il défend la lucidité et l'opportunisme politique de Talleyrand.

En 1948, recrus d'épreuves, « la situation très confuse de l’après-guerre, plus un deuil familial (nous avions perdu notre petite fille en 1946)... » (11), René et Délia Laforgue décident de partir au Maroc, pays avec lequel Délia a des liens familiaux, où Madeleine Louise Marie Henriette Thomas, sa mère, possède un domaine près de Camp Marchand (aujourd'hui Rommani), à une dizaine de kilomètres de Rabat, et où l'un de ses frères, conseiller chérifien, est un commensal de la famille royale.

Le couple Laforgue s'installe à Casablanca, avenue du Vélodrome, dans la villa La Clarté, proche de celle de Madame Desmarais, riche héritière des établissements Félix Potin et des pétroles Desmarais Frères d'Alsace. Cette ancienne patiente et amie des Laforgue contribue par la suite à la construction d'un superbe Institut psychanalytique, situé entre les deux villas, institut dans lequel René Laforgue officiera désormais, en compagnie d'autres praticiens, embrassant ici le statut de pionnier de la psychanalyse en terre d'Islam. » (12)

En 1950, René Laforgue se rend au premier congrès mondial de la psychiatrie (Paris), et il profite de la tribune pour dénoncer « le fanatisme des sociétés psychanalytiques ». Dans cette dénonciation, il ne se trouve pas isolé. « Les particularités de sa pratique, jugée depuis l’origine peu ” orthodoxe ” — Laforgue poursuit des relations sociales avec ses étudiants en analyse —, ont contribué à former autour de lui un cercle de partisans résolus à le défendre. Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier sont d’anciens membres de ce « Club des piqués »que formaient ses analysés lors des vacances psychanalytiques passées en commun aux Chaberts. Les liens transférentiels considérables qui ont été ainsi tissés déterminent des blessures narcissiques considérables chez ceux qui assistent à la déconsidération, à l’opprobre même qui atteint l’image idéalisée de leur analyste. » (13)

En 1953, consommant ainsi sa rupture avec la génération psychanalytique dont il est issu, René Laforgue démissionne de la Société psychanalytique de Paris (SPP) pour adhérer à la nouvelle Société française de psychanalyse (SFP). Françoise Dolto et Juliette Favez-Boutonier, entre autres, le suivent.

À l'Institut psychanalytique de Casablanca ainsi qu'à la villa La Clarté, où René Laforgue reçoit comme toujours de nombreux disciples, Délia Laforgue continue de soutenir activement son mari. Claude Igert, médecin militaire qui a fait partie des disciples en question, porte ici témoignage :

« Ceux d’entre nous qui furent accueillis à la villa La Clarté, savent combien madame Laforgue participait activement et avec quelle distinction, aux tâches multiples de son mari, sachant créer autour de lui le climat propice aux échanges fructueux, qu’elle animait de sa vivacité d’esprit, et enrichissait de sa grande culture. Collaboratrice spécialement éclairée par son expérience psychanalytique personnelle, elle offrait au Docteur Laforgue cette chance très rare d’avoir à ses côtés un témoin intime de ses pensées et de ses problèmes les plus techniques, capable de discuter, comme de mettre au point avec lui, la rédaction de ses ouvrages. » (14)

Nanti d'une riche patiente européenne, René Laforgue, dans les années 1950, fait sur ce point-là encore l'objet de vives critiques de la part de ses rivaux de la Société psychanalytique de Paris. La plupart d'entre eux réprouvent sa conception et sa pratique d'une psychiatrie qu'ils jugent de type essentialiste, par là différentialiste, partant, colonialiste ou néo-colonialiste. Interrogée sur cette question, Délia Laforgue, non sans naïveté, répondra à Élizabeth Roudinesco en ces termes :

« Mon mari était très intéressé par la psychologie arabe et le super-ego arabe. Cela lui a permis de beaucoup élargir ses conceptions sur cette question. Il a eu, dit-elle, plusieurs Arabes en traitement. » (15)

René Laforgue partage en effet avec plusieurs de ses confrères installés au Maroc, dont C.A. Pierson, le concept de « super-ego » variable selon les races ou les peuples, désignant ici « un déterminisme profond, collectif et religieux, qui, dépassant l’individu, commanderait ses actes. Aucun rationalisme, aucune dialectique matérialiste ne saurait ébranler totalement ces fondations souterraines, ces archétypes structuraux, sur lesquels s’échafaudent les superstructures les plus modernes en apparence » (16). La validité conceptuelle de ces « archétypes structuraux » fera plus tard l'objet de nombreux débats entre analystes jungiens et analystes freudiens. (17)

On sait, dit par exemple A. Gibeault, tenant de la théorie jungienne, que « Freud et Jung n’étaient pas si éloignés l’un de l’autre par la nécessité de fonder l’universalité de la vie psychique sur une structure universelle : de ce point de vue, le recours freudien aux fantasmes originaires et l’hypothèse jungienne de l’inconscient collectif répondent à la même exigence épistémologique. Freud a toujours insisté sur la primauté du sexuel au sens de la sexualité infantile. [...]. Mais la théorie des archétypes jungiens est plus générale que celle des fantasmes originaires, car elle entend décrire le fonctionnement psychique sans donner de primauté à la sexualité infantile » (18). Sans être un tenant de la théorie jungienne, René Laforgue a soutenu de longue date, et plus encore dans ses années marocaines, la primauté des archétypes structuraux de l'inconscient collectif sur celle des fantasmes originaires de la sexualité infantile.

En 1956, la déclaration d'indépendance duMaroc suscite chez les Laforgue une angoisse quasi paranoïaque, analogue à celle que leur avait inspirée le péril rouge au lendemain de la guerre de 1939-1945. Ils décident alors de rentrer en France. Ils s'installent cette au Plan-de-Grasse cette fois, et plusieurs membres de « la bande marocaine à Laforgue »  les y rejoignent. Peu ou prou désengagé de la Société française de psychanalyse, René Laforgue poursuit là sa pratique habituelle, lit, écrit, mais ne publie plus.

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Ci-dessus : René Laforgue circa 1960.

Le 1er mai 1961, René Laforgue écrit à Marie Bonaparte pour lui dire qu'il a conservé et mis à l'abri les lettres qu'il a reçues d'elle, et de Freud également :

« Vos lettres sont retrouvées et en sécurité avec celles de Freud. Ce n'est pas sans une certaine émotion que je les ai relues. Elles me rappellent une époque où candidement je croyais que la psychanalyse pouvait rendre les hommes meilleurs. Si j'arrive à vous écrire avec un certain détachement c'est que je ne compte plus sur la reconnaissance de ceux à qui j'ai essayé de rendre service. Plus nous croyons savoir ce que nous faisons, plus me semble-t-il, nous sommes ignorants des motifs qui nous font agir. » (19)

En 1962, René Laforgue, qui souffre de problèmes de santé, retourne à Paris avec son épouse afin d'y bénéficier de meilleurs soins. Le couple réside dès lors au 62 bis de la rue de la Tour (XVIe arr.), dans l'immeuble dont Délia, après son divorce de 1937, a conservé la propriété ou la jouissance. Le 6 mars 1964, René Laforgue meurt des suites d'une intervention chirurgicale.

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Ci-dessus : 6 mars 1964. Décès de René Joseph Laforgue. Archives nationales. Base Léonore. Cote : 19800035/380/51012. René Joseph Laforgue.

Après la mort de son mari, Délia Laforgue s'installe à Genève avec sa fille adoptive. Là, elle se consacre à la publication des œuvres complètes de René Laforgue aux éditions Mont Blanc (Genève), « non sans avoir procédé aux remaniements et aux corrections qu’il avait eu lui-même l’intention d’apporter à son œuvre », selon les dires mêmes de l’éditeur (20).

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Le 9 novembre 1997, Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette Clauzel, dite Délia, meurt à Genève à l'âge de 88 ans.

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Ci-dessus : 9 novembre 1997. Décès de Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette Clauzel, dite Délia. État-civil de Paris. Naissances. 1909. XVIe arrondissement. 16 16N 101_C. Vue 10.

4. Ellis Schiff Giordini en 2003

Le 15 septembre 2003, Ellis Schiff Giorgini formule auprès du tribunal chargé du règlement des litiges relatifs aux biens des victimes de l'holocauste une requête en hérédation du compte de Delia Schiff-Giorgini, sa mère. Voici la sentence rendue par ce tribunal (21). [N.D.R. La sentence se trouve assortie de la mention suivante : « All awards are published, but where a claimant has requested confidentiality, as in this case, the names of the claimant, any relatives of the claimant other than the account owner, and the bank have been redacted ». « Tous les montants sont publiés, mais lorsqu'un requérant a demandé la confidentialité, comme en l'espèce, les noms du demandeur, des membres de la famille du demandeur autres que celui du propriétaire du compte et de la Banque ont été expurgés ». Comme toutes les personnes en question se trouvent nommées dans les deux articles que je consacre à Délia Clauzel, j'ai pris la liberté de rétablir les noms de ces personnes dans la traduction française de la sentence.].

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Ci-dessus : Claims Resolution Tribunal. In re Holocaust Victim Assets Litigation. Case No. CV96-4849.

« The Claimant submitted a Claim Form identifying the Account Owner as his mother, [REDACTED] (also known as Delia) Schiff-Giorgini, née [REDACTED], who was born on 15 May 1909 in Paris, France, and was married to [REDACTED] (also known as [REDACTED]) Schiff-Giorgini on 12 March 1928 in Paris. The Claimant stated that his parents were divorced on 11 February 1937, and that his mother remarried on 23 June 1939 in Paris, to [REDACTED]. According to the Claimant, his mother, who was Jewish, was a housewife who resided in Paris until 1931 at 1 rue de Buenos Aires, and subsequently at 62 rue de la Tour until 1939. The Claimant stated that his mother fled at the beginning of the Second World War to the town of Gareoult in the south of France, where she remained in hiding from the Nazis until 1945, whereupon she returned to Paris. The Claimant further stated that his mother died on 9 November 1997 in Geneva, Switzerland. In support of his claim, the Claimant submitted extracts of his mother’s birth and marriage certificates, which indicate that she resided in Paris, France and that she was married to [REDACTED]; an extract of his own birth certificate; an excerpt from Les Maréchaux de la Revolution et de la Monarchie de Juillet: Leur Familie et Leur Descendance (The Marshals of the Revolution and the July Monarchy: Their Families and Their Descendants), 2 indicating that [REDACTED] is the son of [REDACTED] and [REDACTED] (also known as Delia) [REDACTED], who was married to [REDACTED] until 1937; and an excerpt from Who’s Who in France (fifth edition), indicating that [REDACTED] married Mlle. (Miss) Delia [REDACTED] on 12 March 1928. The Claimant indicated that he was born on 17 December 1931 in Paris. »

« Le requérant présente un formulaire de réclamation, identifiant le propriétaire du compte comme étant sa mère, [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (également connue sous le nom de Delia) Schiff-Giorgini, née [Clauzel], qui est née le 15 mai 1909 à Paris, en France, et a été mariée à [Giorgio] (aussi connu sous le nom de [Georges]) Schiff-Giorgini le 12 mars 1928 à Paris. Le requérant a déclaré que ses parents ont divorcé le 11 février 1937 et que sa mère s'est remariée le 23 juin 1939 à Paris, avec [René Joseph Laforgue]. Selon le requérant, sa mère, qui était juive [!], était une femme sans profession qui a résidé à Paris jusqu'à 1931 au 1 rue de Buenos Aires, puis au 62 rue de la tour jusqu'au 1939. Le requérant a déclaré que sa mère a fui au début de la seconde guerre mondiale à Garéoult, dans le sud de la France, où elle est restée cachée aux Nazis jusqu'en 1945, après quoi elle est retournée à Paris [!]. Le requérant ajoute que sa mère est décédée le 9 novembre 1997 à Genève (Suisse). À l'appui de sa réclamation, le requérant présente des extraits des certificats de naissance et de mariage de sa mère, qui indiquent qu'elle a résidé à Paris, en France, et qu'elle a été mariée avec [Georges Schiff Giorgini] ; un extrait de son propre acte de naissance ; un extrait des (les maréchaux de la révolution et la monarchie de juillet : leurs familles et leurs descendants, indiquant que [Ellis Schiff Giorgini] est le fils de [Georges Schiff Giorgini] et de [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (également connue sous le nom de Delia) [Clauzel], qui a été mariée à [Georges Schiff Giorgini] jusqu'à 1937 ; et un extrait du Who's Who en France (cinquième édition), indiquant que [Georges Schiff Giorgini] a épousé Mlle Delia [Clauzel] le 12 mars 1928. Le requérant indique qu'il est né le 17 décembre 1931 à Paris. »

On remarque ci-dessus que la déclaration de Ellis Schif Giorgini, seul survivant en 2003 de la famille Schiff Giorgini-Clauzel, comporte des erreurs, des approximations et des omissions étonnantes.

Délia Clauzel-Laforgue, arrière-arrière petite-fille du très ariégeois Maréchal Clauzel, n'était pas juive, mais divorcée depuis 1937 de Georges Schiff Giorgini, juif de nationalité italienne. En 1940-1941, Délia Clauzel-Laforgue n'a pas fui à Garéoult pour s'y cacher des Nazis jusqu'en 1945. C'est René Laforgue, son mari, qui, membre de la Ligue internationale contre le racisme jusqu'en 1939, a jugé préférable de s'y réfugier. Après 1945, Délia Clauzel-Laforgue et René Laforgue sont bien retournés pour quelque temps à Paris ; mais ils se sont ensuite installés au Maroc, où ils ont vécu jusqu'en 1956. Après 1964, Délia Clauzel-Laforgue s'est retirée à Genève avec sa fille adoptive. Qu'est devenue depuis 1997, cette fille adoptive dont Ellis Schiff Giogini ne mentionne pas l'existence ? À noter que celle-ci est peut-être décédée, puisque « the CRT notes that there are no other claims to this account », le Claims Resolution Tribunal note qu'il n'y a pas d'autre requérant pour ce compte.

Que faut-il penser de la déclaration d'Ellis Schiff Giorgini, en particulier de l'allégation selon laquelle « sa mère était juive » ? Que faut-il penser du recours au Claims Resolution Tribunal, « in re Holocaust Victim Assets Litigation » ?

« The CRT concludes that the Claimant has plausibly identified the Account Owner. »

Le CRT conclut que le requérant a plausiblement identifié le propriétaire du compte.

« The CRT also notes that the name Schiff-Giorgini appears only once on the February 2001 published list of accounts determined by the Independent Committee of Eminent Persons Investigation (“ICEP” or the “ICEP Investigation”) to be probably or possibly those of Victims of Nazi Persecution. »

Le CRT note aussi que le nom Schiff-Giorgini n'apparaît qu'une seule fois sur la liste des comptes publiée le 2001 février, liste déterminée par le Comité indépendant d'investigation des personnalités éminentes (« ICEP » ou « enquête ICEP ») comme étant probablement ou peut-être celles de Victimes de persécutions nazies.

« The Claimant has made a plausible showing that the Account Owner was a Victim of Nazi Persecution. The Claimant stated that the Account Owner was Jewish, and that she was forced to go into hiding in southern France in order to escape the Nazis. »

Le requérant a fait la démonstration plausible de ce que le propriétaire du compte était une victime de persécution nazie. Le prestataire a déclaré que le propriétaire du compte était juif et qu'elle a été forcée de se cacher dans le sud de la France pour échapper aux nazis.

« The Claimant has plausibly demonstrated that the Account Owner is his mother by submitting documents including an excerpt from Les Maréchaux de la Revolution et de la Monarchie de Juillet: Leur Familie et Leur Descendance (The Marshals of the Revolution and the July Monarchy: Their Families and Their Descendants), indicating that the Claimant is the son of [REDACTED] and [REDACTED] (also known as Delia) [REDACTED], who was married to [REDACTED] until 1937. »

Le requérant a fait la plausible démonstration de ce que le propriétaire du compte est sa mère, en présentant des documents dont un extrait des Maréchaux de la Révolution et de la monarchie de Juillet : leur famille et leur descendance indiquant que le requérant est le fils de [Georges Schiff Giorgini] et [Marie Louise Adélaïde Jeanne Henriette] (connue aussi sous le nom de Delia) [Clauzel], qui a été mariée avec [Georges Schiff Giorgini] jusqu'à 1937.

« The Bank’s records indicate that the account was closed to fees by the Bank. »

Les registres de la Banque indiquent que le compte a été fermé par la Banque.

« The CRT has determined that an Award may be made in favor of the Claimant. First, the claim is admissible in accordance with the criteria contained in Article 18 of the Rules Governing the Claims Resolution Process, as amended (“the Rules”). Second, the Claimant has plausibly demonstrated that the Account Owner was his mother, and that relationship justifies an Award. Finally, the CRT has determined that neither the Account Owner nor her heirs received the proceeds of the claimed account. »

Le CRT a conclu qu'une sentence peut être rendue en faveur du requérant. Premièrement, sa requête est recevable, car conforme aux critères énoncés dans l'article 18 des règles régissant le processus de règlement des réclamations (règlement amendé). Deuxièmement, le requérant a plausiblement démontré que le propriétaire du compte était sa mère et que ce lien de parenté justifie ladite sentence. Enfin, le CRT a déterminé que ni le propriétaire du compte ni ses héritiers n'ont reçu le produit du compte revendiqué.

« Pursuant to Article 29 of the Rules, when the value of an account is unknown, as is the case here, the average value of the same or a similar type of account in 1945 is used to calculate the current value of the account being awarded. Based on the ICEP investigation, in 1945 the average value of an account of unknown type was 3,950.00 Swiss Francs. The current value of this amount is calculated by multiplying it by a factor of 12.5, in accordance with Article 31(1) of the Rules, to produce a total award amount of 49,375.00 Swiss Francs. »

En vertu de l'article 29 des règles, lorsque la valeur d'un compte est inconnue, comme c'est le cas en l'espèce, la valeur moyenne dudit compte, ou d'un type de compte similaire en 1945, est utilisée pour calculer la valeur actuelle du compte concerné. Sur la base de l'enquête ICEP, en 1945, la valeur moyenne d'un compte de type inconnu était de 3 950,00 francs suisses. La valeur actuelle de ce montant est calculée en la multipliant par un facteur de 12,5, conformément à l'article 31, paragraphe 1, des règles, de telle sorte qu'on obtient un montant total de 49 375,00 francs suisses.

« The Claimant should be aware that, pursuant to Article 20 of the Rules, the CRT will carry out further research on his claim to determine whether there are additional Swiss bank accounts to which he might be entitled, including research of the Total Accounts Database (consisting of records of 4.1 million Swiss bank accounts which existed between 1933 and 1945). »

Le requérant doit savoir que, conformément à l'article 20 du règlement, le CRT procédera à d'autres recherches sur sa réclamation afin de déterminer s'il existe d'autres comptes bancaires suisses auxquels il pourrait avoir droit, et que ces recherches seront étendues à la base de données constituée des registres des 4,1 millions de comptes bancaires suisses qui existaient entre 1933 et 1945.

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En 2003, montant de l'ancien compte bancaire de Délia Clauzel : 49,375.00 Swiss Francs, soit 43 868.82 Euros. Le déblocage de ce compte-là vaut peut-être bien, de la part d'Ellis Schiff Giorgini, quelques omissions ou approximations...

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1. Nils Gascuel. Dans le Midi de Lacan. Le mouvement psychanalytique dans le midi de la France. Chapitre 13 : Le double jeu de Laforgue, p. 156. Éditions Érès. 2016.

2. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 353. Éditions Érès.

3. Élisabeth Roudinesco et Michel Plon. Dictionnaire de la psychanalyse. Seconde édition, p. 616. Éditions Fayard. 2000.

4. Cf. Nils Gascuel. Dans le midi de Lacan. Chapitre 5 : « Marseille, capitale européenne de la culture 1940 », p. 60 sqq.

5. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 339.

6. Anna Freud deviendra, elle aussi, psychanalyste.

7. Patrick Modiano. Un pedigree, p. 19. Gallimard. Coll. Folio. 2011.

8. Nathalie Beaux. Michela Schiff Giorgini. La dame de Soleb.

9. Alain de Mijolla (1996). « La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique ». In Cliniques méditerranéennes, p. 9-30. 1996.

10. Élisabeth Roudinesco et Michel Plon. Dictionnaire de la psychanalyse. Seconde édition, p. 616.

11. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 408.

12. Cf. Alain de Mijolla. La France et Freud. Tome 1. « 1946-1953 : Une pénible renaissance ». PUF. 2012.

13. Mijolla Alain de (1996). La scission de la Société Psychanalytique de Paris en 1953, quelques notes pour un rappel historique. In « Cliniques méditerranéennes ». 1996. Nº 49-50, p. 9-30.

14. Délia aide son mari. Jalil Bennani. « Psychanalyse en terre d'Islam

15. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 408.

16. C.A. Pierson. « Paléophrénie réactionnelle. Psychopathologie de l’impulsion morbide en milieu Nord-Africain ». Maroc médical, avril 1954, p. 646. Cité par Jalil Bennani in Psychanalyse en terre d'Islam, p 23.

17. Cf. Christian Gaillard, etc. « Archétypes et/ou fantasmes originaires. Une rencontre et un débat entre analystes freudiens et analystes jungiens ». In Cahiers jungiens de psychanalyse 2011/1 (n° 133).

18. Ibidem.

19. Lettre citée par Alain de Mijolla in La France et Freud T.2 1954-1964 : D'une scission à l'autre. Année 1961. PUF. 2012.

20. Jalil Bennani. Psychanalyse en terre d'Islam, p. 402.

21. Classé dans : Philosophie, Histoire Mots clés : aucun

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