Christine Belcikowski

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Pierre Sidoine. Rhinocéros, rhinocéros

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Pierre Sidoine sculpteur, expose en ce mois de juillet 2020 dans sa galerie de Montolieu (Aude) deux rhinocéros de sa façon, fruits du travail qu'il mène jour après jour pour obtenir du fer la forme, invue encore, qui soit, telle qu'en elle-même, à l'image de son désir initial. Il faut là, au sculpteur comme au poète, des membres de fer (1) aussi, un masque de protection, et l'œil aigu du vieux Caïn métallurgiste.

1. Ars faciendi

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Ci-dessus : à partir d'un dessin mis au carreau d'après le modèle fourni par un écorché...

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Ci-dessus : à partir d'une armature minimale, silhouette vide...

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La surprise est qu'à partir d'un dessin mis au carreau d'après le modèle fourni par un écorché, et à partir ensuite d'une armature minimale, contour vide conçu en forme de silhouette, le sculpteur a façonné le corps de ses rhinocéros comme s'il l'eût modelé à partir de la glaise, de telle sorte que le rendu final se trouve être, par l'effet de quelque magie naturaliste, celui de l'animal vivant. D'autant que, en vertu de la richesse du modelé métallique, la lumière y accroche partout des éclats fuyants, d'or ou d'argent selon l'heure, et que par suite, les rhinocéros bougent !

« Voici comment on débute le façonnage de la « peau... » Pierre Sidoine, à ce propos, use aussi du terme « dermatologie ».

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« La tôle ne se laisse pas faire...
Donc beaucoup de coups de marteau pour plier, déplier, replier avec, de temps en temps, un doigt entre le marteau et l’enclume. C’est comme pour les brûlures, on finit par s’habituer.

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Les yeux, c'est simplement une surcharge de soudure et une fente, faite à la meuleuse, pour marquer les paupières. Vu la taille de la sculpture, les yeux sont trop petits pour qu'on puisse les rendre autrement visibles.

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« Pourquoi en oblique ? Les lamelles de métal sont soudées les unes à côté des autres. Après le meulage, il restera des traces, voulues, de ces soudures. Elles se trouvent donc donc placées en oblique pour qu’à la fin, cela fasse penser aux côtes et à la musculature correspondante de l’animal. Donc, dans chacune des parties de l’animal, les lamelles de tôle sont mises le plus possible dans le sens des muscles.

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« Le beau nuage blanc qui flotte dans la pièce est de la poussière de métal, que je respire... »

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« Deux heures pour couper, plier, marteler, souder, meuler, ressouder et remeuler un petit bout de tôle de 10 cm sur 10 cm. Ce type de pièce est au niveau de l’arrière-train et il y en a huit (gauche et droite) par rhinocéros. Rien que pour les trains arrière, il faudra donc compter environ 32 heures de travail pour les deux rhinocéros », dixit le Caïn métallurgiste.

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« Petit à petit la peau recouvre la structure, qui disparaît peu à peu ...Étrangement, sans les cornes, on dirait ici de ces rhinocéros retournés sur le dos qu'il s'agit de crocodiles échoués au bord d'un fleuve... »

« La principale caractéristique visible des rhinocéros est la corne sur leur nez. Selon l'espèce il y en a une ou deux », dit l'encyclopédie. Pierre Sidoine a choisi de représenter le rhinocéros à deux cornes, ceratotherium simum ou rhinocéros blanc, diceros bicornis ou rhinocéros noir, dicerorhinus sumatrensis ou rhinocéros de Sumatra. Les deux premiers sont africains ; le troisième, asiatique. Pierre Sidoine a choisi de représenter le rhinocéros africain. À noter que, dans son enfance, il a vécu au Congo.

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« Les pièces de métal étant relativement petites, il m’arrive au moment du soudage de me souder les doigts, malgré les gants de cuir... »

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Rhinos d'argent ?

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Rhinos d'or ?

Aux pattes arrière de ses rhinocéros, Pierre Sidoine a fixé de petites roues. On retrouve là un invariant de sa fantaisie créatrice. Ainsi montés, les dits rhinocéros, bien qu'en raison de leur poids ils ne puissent effectivement rouler, revêtent à une échelle surprenante l'allure de jouets à tirer. La belle ouvrage, qui est celle de l'art, se laisse reconduire ici à la naïve production de gestes, qui est celle du jeu. « Das Kind will etwas ziehen und wird Pferd », l'enfant veut tirer quelque chose et il devient cheval (2).

2. Ars faciendi et libido ludendi

« In der Mimesis schlummern, eng ineinandergefaltet wie Keimblätter, beide Seiten der Kunst : Schein und Spiel ». Dans la Mimêsis dorment les deux côtés de l’art, la belle apparence et le jeu, dit Walter Benjamin dans L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (3).

Quid de l'œuvre de l'art quand elle flirte avec le jeu, sinon l'une des réponses possibles au besoin obvie de tirer après soi le chariot des jours qui viennent, et de faire de ce charroi le véhicule d'un commencement qui demeure toujours neuf ? L'artiste veut tirer le chariot des jours et il devient rhinocéros ? L'artiste veut déjouer l'attendu naturaliste que son projet semble induire au titre de sa fin initiale, et il devient animal fabuleux, acteur du combat primordial qui se joue entre les forces du commencement et celles de la fin annoncée ?

Ici comme ailleurs, la création se fait d'évidence sur le mode du work in progress. À partir de l'idée initiale, l'œuvre évolue en même temps que le détail se cherche. On voit ci-dessous que l'artiste hésite encore entre plusieurs types de roues, teste l'ajout d'un casque de combat orné d'un cabochon de part et d'autre. Rompant avec le réalisme du projet initial, comme toujours chez Pierre Sidoine, le baroquisme point. Façon de déjouer l'attendu et de faire ainsi que, au moins provisoirement, les forces du commencement l'emportent sur celles de la fin.

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Premières roues.

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Autres roues.

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Le rhinocéros et son casque, destiné à l'édition en bronze.

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Autre vue du rhinocéros destiné à l'édition en bronze.

« Le rhinocéros dont je ne fais pas d’édition de bronze est terminé », dit Pierre Sidoine. « Quoique... Celui qui est en ce moment à la fonderie ne l’est pas. Mais comme l’édition en bronze est toujours un peu différente de l’original, j’attends qu’il me revienne à l’atelier pour (tenter de) le terminer. À cause de la période de vacances, pendant laquelle la fonderie demeure en repos quelques semaines, je n’irai le récupérer que vers la fin du mois de septembre, après l’élaboration des moules. »

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Pierre Sidoine. Janet’s whim ou le caprice de Jeannette.

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Pierre Sidoine. Le Cheval 2.3.

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On retrouve chez Pierre Sidoine dans ses rhinocéros de 2020 la même libido ludendi que dans le buffle de Janet’s whim ou le caprice de Jeannette (2018), ou dans Le Cheval 2.3 (2019), et dans la cocotte de Don Miguel de la Cocotología (2018). Quand elle se manifeste, comme chez Pierre Sidoine, en tant que source et fondement de l'ars faciendi, la libido ludendi ménage à l'œuvre sculpté le caractère ambigu de ces figures du rêve dont on ne sait, au réveil, s'il faut les tenir pour des présages engageants ou menaçants, et qui semblent en tout cas fruits d'un animus tout à la fois rieur et grinçant. On se trouve loin ici du style Jardin des Modes propre au Babar dessiné par Jean de Brunhoff.

Les rhinocéros de Pierre Sidoine mesurent chacun 57 cm de longueur, 26 cm de hauteur au garrot, et 17 cm de largeur au niveau du ventre. Entre miniaturisation extrême de type jouet et représentation grandeur nature, l'artiste a choisi l'échelle qui lui permettait de moyenner le poids de ses bêtes, de façon à pouvoir les déplacer dans une galerie ou une autre — sachant que plusieurs exemplaires seront coulés en bronze — et de conserver dans le même temps auxdites bêtes la puissance volumique dont les cornes symbolisent l'effet d'ahan.

Il ne s'agit pas ici de la corne du taureau, dont Michel Leiris dit qu'en raison de la menace matérielle qu'elle recèle, forçant l'écrivain à mettre à nu certaine obsessions, elle seule « confère une réalité humaine à son art » (3). Non, il s'agit chez Pierre Sidoine de la corne que pousse l'artiste, quand il force, de façon qui reste énigmatique, son chemin singulier.

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1. « Je reviendrai avec des membres de fer ». Rimbaud. « Mauvais sang ». In Une saison en enfer. Avril-août 1873.

2. Walter Benjamin. « Kulturgeschichte des Spielzeugs ». In Gesammelte Schriften. Band III, s. 113‑117. Suhrkamp. Frankfurt-am-Main. 1991. Œuvres. Tome II, p. 115-116. Trad. Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch. Gallimard. Paris. 2000.

3. Walter Benjamin. Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit. Zweite Fassung. G.S. VII.1, p. 368-369, note 10. Texte rédigé initialement en 1935 pour être publié en revue ; finalement édité de façon posthume à partir de 1955.

4. Michel Leiris. L'Âge d'homme, p. 10. Gallimard. Collection Folio. Paris. 1973.

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