Christine Belcikowski

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En 1887, drôle d'histoire encore chez un descendant de Pierre François Louis Rouvairolis de Rigault

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Le Petit journal. Parti social français. Éditeur : [s.n.]. Clermont-Ferrand et Pau. 14 mai 1887.

Dans sa rubrique des tribunaux,Le Petit journal rend compte des deux séances consacrées par la Cour d'assise de la Seine, les 12 et 13 mai 1887, à l'affaire dite « des Onze ». Au nombre des victimes des Onze figure Hercule Rouvairolis de Rigaud [sic], l'un des petits-fils du Pierre François Louis Rouvairolis de Rigault, né à Montmartre le 12 juillet 1765, dont l'ascendance mystérieuse se trouve étudiée dans l'article intitulé Retour sur l'histoire à énigme de Louis Rouvairolis de Rigault et des siens.

1. Le Petit journal. Édition du 14 mai 1887

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Ci-dessus : vue de la rue d'Amsterdam dans les années 1900.

Il existait l'an dernier, rue d'Amsterdam, à peu de distance de la place Clichy, une boutique de librairie dont l'occupant avait, inscrit sur son enseigne, ce nom : Léon Laffond.

Vers le milieu d'octobre, les amateurs de publications de mariages pouvaient voir affichés, à la mairie du neuvième arrondissement, rue Drouot, les bans de M. Daniel et de Mlle Rouvairolis de Rigaud [sic], qui devaient s'épouser le 21 du mois.

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Ci-dessus : vue de la galerie de l'Odéon et de la librairie Flammarion-Vaillant dans les années 1900.

Le 20, sous les galeries de l'Odéon, au depôt très achalandé què possèdent MM. Marpon et Flammarion, les éditeurs connus, un certain Régnier était arrêté au moment où il venait de glisser subrepticement dans son paletot une liasse de volumes.

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Jean Henri Girard (Paris, 1897-Paris, 1980, Paris). Vue de la librairie Flammarion dans la galerie de l'Odéon.

Le chef

Ce sont là trois faits en apparence parfaitement distincts l'un de l'autre ; et le lecteur, sans doute, commence à se demander quel rapport mystérieux établit entre eux un lien.

Le trait d'union est pourtant des plus simples : le voleur de l'Odéon, le futur de Mlle de Rigaud, le libraire de la rue d'Amsterdam, formaient un seul et même personnage.

Il ne s'appelle, d'ailleurs, ni Régnier, ni Daniel, ni Laffond ; car l'enquête aussitôt entreprise ne tardait pas à lui attribuer un nouvel état civil, en lui découvrant, sous la désignation de Lelong, un casier judiciaire passablement corsé.

Mais, autre circonstance curieuse, ce dernier nom lui-même parait être un emprunt ; l'usurpateur, suppose-t-on, continue à dissi muler son identité; sans, toutefois, que la justice sache pour quel puissant motif.

La bande

Comme voleur, en tout cas, l'individu capturé la veille du jour où il allait convoler en de justes noces, n'opérait point seul.

Il ne se bornait pas, non plus, à collectionner gratis les bouquins neufs et vieux destinés à alimenter sa librairie.

Lelong était le chef d'une bande d'aigrefins adonnés soit au vol, soit au recel de tous les genres de marchandises ; et nous voyons avec lui, sur les bancs des assises, les dix associés qui obéissaient à ses commandements.

Les quarante et un ou quarante-deux ans qu'il a le font l'aîné de la plupart d'entre eux.

Huit sont des employés de commerce : Gaston-Raoul Trochut, né à Montoire (Loir-et-Cher) en 1868 ; Charles-Eugène Vallienne, né à Paris en l864 ; Jean-Marie Pouget, né à Paris en 1855 ; Raymond-Hippolyte Rouxel, né à Paris en 1860 ; Georges-Louis Coquet,né à Paris en 1867 ; Emmanuel-Edouard Chevalier, né à Montargis (Loiret), en 1869 ; Emile Violette, né à Pouilly, arrondissement de Cosne (Nièvre), en 1871 ; Joseph Nonnenmacher, né à Ettendorf (Alsace-Lorraine), en 1870.

Les deux derniers s'appellent : Jean-Ferdinand Chapuis, né près de Lons-le-Saunier (Jura) en 1846, concierge ; Barthélémy Fabius, né à Limoges, en 1858, négociant.

Les vols

Les relations de Lelong avec presque tous les jeunes commis, ses complices, avaient débuté  par de menus prêts d'argent. Peu à peu, il les amenait à dérober à leurs patrons des étoffes, des lainages, de la mercerie. C'est à l'exploitation des gros merciers du quartier Saint-Denis qu'il se livrait notamment.

Tour à tour, les maisons Cahagne et Favrot, Aubinet et Boudin, Dupuis, Grellou étaient victimes d'importants larcins.

En général, le chef de la bande se rendait acquéreur à vil prix des objets soustraits. Le concierge Chapuis, déjà antérieurement condamné, s'en chargeait quelquefois. Le plus souvent, si les renseignements de l'instruction sont exacts, Fabius rachetait pour son propre compte, à des conditions qui excluaient toute espèce de doute quant à la provenance des articles.

Il n'appartient qu'aux débats de répartir les responsabilités. Ils vont durer trois jours. Nous aurons donc le loisir d'entrer dans ceux des détails de l'affaire dontl'intérêt nous frappera. » (1)

2. Le Petit journal. Édition du 15 mai 1887

Le Petit journal Auteur : Parti social français. Auteur du texte Éditeur : (Paris) Éditeur : [s.n.] (Clermont-Ferrand) Éditeur : [s.n.] (Pau) Date d'édition : 1887-05-15 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k609400x/f3.item.r=ROUVAIROLIS%20RIGAUD.zoom

Quel est, en somme, le passé de Laffond-Daniel-Régnier-Lelong ? Il faut que, pour en faire mystère, il ait de bien sérieux motifs, car il joue serré, aux débats.

Sa corpulence est celle d'un athlète de foires. Sa face brune, — barbe touffue, moustaches énormes, — respire l'astuce autant que la vigueur. Il parle prudemment, réfléchit avant chaque réponse de l'interrogatoire et ne dit aux témoins que juste ce qu'il veut.

Pour un malfaiteur à ce point circonspect, il s'est fait prendre d'une assez vulgaire façon, cependant.

Le 20 octobre, il y avait plusieurs semaines, déjà, que le gérant du dépôt Marpon et Flammarion se défiait de ses allures.

Trahi par son chapeau

Arrêté en flagrant délit d'escamotage de livres, fouillé au commissariat de police de M. Schnerb, l'écumeur d'étalages se montre fort penaud. On cueille sur sa personne une douzaine de volumes, au moins. Il en avait fourré dans toutes ses poches, et il avait des poches partout.

— Votre nom, votre adresse ? lui demande alors le commissaire.
— Régnier, rue Oberkampf.
On va rue Oberkampf. Nul n'y connaît Régnier. Mais, à plusieurs reprises, celui-ci a dû mettre à la main son chapeau, et dans la coiffe du couvre-chef M. Schnerb a aperçu ces initiales : L. L. Il en fait la remarque.
— Je m'appelle Louis Lelong, déclare, sur ce, le prisonnier. Mais il refuse de dire où il habite.

Rue d'Amsterdam, le lendemain, les voisins de la librairie Léon Laffond s'inquiétaient.

Pourquoi, depuis la veille, n'avait-on pas vu le libraire ? Ne lui serait-il point, par hasard, survenu malheur? Ce matin-là même, précisément, il devait se marier.

Deux obligeants commerçants d'alentour se lancent en campagne. La police songe à Lelong aussitôt. On les mène au dépôt, où il a passé la nuit. C'est bien lui, le Laffond cherché avec tant de sollicitude.

Chez la fiancée

Pendant ce temps, dans une honnête famille du quartier Rochechouart, tout s'apprêtait pour la cérémonie nuptiale, à laquelle les intimes étaient conviés : Mlle Marguerite Rouvairolis de Rigaud allait épouser M. Jules Daniel.

Comment s'était arrangée cette union, le père de la fiancée va nous l'apprendre. C'est un petit vieillard, jaune, sec et boiteux.

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5 janvier 1819. Naissance d'Hercule Hypolite Rouvairolis de Rigault. AD28. Chartres. 1819. Document 3 E 085/109. Vue 5.

HERCULE ROUVAIROLIS DE RIGAUD, tailleur, 67 ans. « Ma profession, messieurs, m'occasionne des rapports avec des clients de toute nature. La première fois que je vis M. Laffond, il y a quinze ou dix-huit mois, c'était pour une réparation de vêtement. 11 revint comme habitué. Puis, ce fut comme ami. Il semblait se plaire chez nous. Ma fille ne lui était pas indifférente. Enfin, il fit sa demande et tout fut convenu. »

« Seulement, il nous avertit que, pour la publication des bans, il aurait quelques démarches à entreprendre, car Laffond n'était pas son nom, attendu qu'il s'appelait Daniel. Etant enfant naturel, ajoutait-il, il préférait nous révéler la vérité sans détour. Ùn peu plus tard, il m'exhibait son acte de naissance au nom de Jules Daniel, natif d'Hyères, et les actes de décès de ses parents. »

« Mon futur gendre m'inspirait una confiance absolue. Je lui aurais confié mes intérêts les plus étroits. Etant propriétaire d'une maison à Chartres, qui nécessitait des travaux intérieurs, je l'avais envoyé là-bas et chargé de surveiller les peintres. J'ai été bien étonné, a la nouvelle de son arrestation. »

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23 novembre 1766. Naissance de Louise Marie Marguerite Rouvairolis de Rigault. AD10. Landreville. Naissances. 1861-1885. Document 4E18721. Vue 114.

Mlle Marguerite Rouvairolis, une charmante jeune fille de vingt ans, n'avait d'ailleurs reçu en cadeau qu'une modeste bague de fiançailles.

Tandis qu'elle s'apprêtait à s'envelopper de la robe blanche et du voile de tulle, à ceindre son front virginal de la couronne de fleurs d'oranger, une descente de Justice faisait irruption au logis paternel.

Cette perquisition déterminait la saisie d'une pelisse en fourrure volée par le prétendu Daniel et de l'habit de noce qu'il avait confié à son prochain beau-père.

Les faux papiers

Par quels moyens le chef de la bande des onze s'était-il trouvé en mesure de jouer le rôle de Daniel ? Encore un secret qu'il garde le plus soigneusement du monde.

D. — Vous aviez fréquenté quelqu'un se nommant ainsi ?
R. Non.
D. Vous saviez, néanmoins, qu'il avait existé un Jules Daniel ?
R. Oui.
D. Comment ?
R. Par un ami.
D. Quel ami ?
R. Un ami de café.
D. Son nom ?
R. Je l'ignore.
D. Et c'est un ami dont vous ignorez le nom qui vous avait enseigné la date, le lieu de naissance, tous les détails, en un mot, de l'état civil que vous alliez usurper ?
R. Oui, monsieur le président.

Pour l'extrait de naissance, l'accusé écrivit dans le Var. Ce fut ensuite à Paris même qu'il obtint les actes de décès des défunts représentés par lui comme ses père et mère. On n'en sait pas plus.

La troupe des complices

Troupeau banal, celui-ci. Le coquin dont ils recevaient les ordres parlait tout à l'heure d'amitiés de café. C'était effectivement dans des cafés qu'en général il se liait avec eux.

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Ci-dessus : le numéro 94 de la rue d'Amsterdam abritait en 1866 déjà un établissement dédié aux plaisirs de la nuit. Ci-dessus, toujours au numéro 94, vue du Cabaret Monseigneur dans les années 1950 (?). Aujourd'hui, le Cabaret Monseigneur a cédé la place à une discothèque nommée Le Theatro.

Jeunes dépensiers parfois dans la gène, ils trouvaient aisément auprès de lui le prêt de quelques pièces de cent sous.

Quant au remboursement, ils n'avaient pas à s'inquiéter, disait-il : il accepterait, tout aussi volontiers que de l'argent, des marchandises, pourvu qu'elles fussent avantageusement cotées.

C'est ainsi que commençaient les vols au préjudice dès patrons.

Nous avons expliqué, hier, comment l'habile organisateur en écoulait les produits. Chapuis, qui cumulait avec sa place de concierge la profession de placier, achetait certains lots. Mais la plus large part avait pour acquéreur Fabius qui dirige, aux Batignolles, un important bazar.

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Ci-dessus : vue du boulevard des Batignolles et du bazar Monceau dans les années 1900.

Parmi les vols nombreux releyés par l'accusation, il en est un qu'elle signale comme d'une particulière gravité.

Le vol Simon

Gaston Trochut, ancien commis d'un marchand de confections de la rue des Petits-Champs, M. Simon, avait fourni à Vallienne des renseignements de nature à lui permettre de s'introduire chez ce négociant le soir, vers l'heure de la sortie des employés.

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Ci-dessus : vue de la rue des Patits-Champs dans les années 1900.

Une fois dans les magasins, Vallienne se dissimula derrière un des mannequins du confectionneur. Puis, entre onze heures et minuit, il ouvrit la porte à Trochut.

Tous deux, après avoir fracturé les tiroirs, prirent 223 francs environ dans une première caisse et 40 francs, plus des timbres-poste dans une seconde. En outre, ils s'emparèrent dans le magasin de 9 pièces dé soieries, de divers vêtements confectionnés, et notamment de deux pelisses fourrées.

Lelong avait procuré à Vallienne la pince destinée à forcer les tiroirs, et faisait le guet dans la rue.

C'est lui qui reçut les marchandises et qui vendit les pièces de soie à Fabius ; l'une des deux pelisses est celle qui fut retrouvée chez M. Rouvairolis de Rigaud.

Lelong, Trochut et Vallienne avouent leur culpabilité.

Quant à Fabius, il soutient qu'il ignorait la provenance frauduleuse des objets achetés de Lelong.

C'est, d'ailleurs, l'invariable attitude du propriétaire du bazar Batignollais. Accoutumé à traiter à bas prix pour des marchandises provenant de soldes, il a toujours, affirme-t-il, été acquéreur de bonne foi.

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Louis Forton. Les Pieds nickelés. L'Épatant. 1908-1912.

Verdict

M? l'avocat général Bard prononce le réquisitoire.

Me Normand défend Lelong ; Me Etienne Pierre, Trochut; Me Lemercier, Vallienne ; Me Danet, Pouget; Me Ferré, Violette.
 Rouxel a pour avocat Me Pelvey ; Coquet, Me Couturier ; Chevalier, Me Jean Battaille ; Monnenmacher, Me Gaston Lefebvre ; Chapuis, Me Eugène Crémieux.
Enfin, Fabius est défendu par Me Démange.

Après délibération du jury, sont condamnés :
Lelong, à douze ans de travaux forcés ;
Chappuis, à dix ans de la même peine ;
Fabius à cinq ans de prison ;
Trochut et Pouget à quatre ans ;
Vallienne à trois ans ;
Rouxel et Coquet à deux ans.
Chevalier, Violette et Monnenmacher sont acquittés. (2)

. 3. Mlle Marguerite Rouvairolis, « une charmante jeune fille de vingt ans »

Marguerite Rouvairollis de Rigault,la « pauvre jeune fille de vingt ans », a dû vivre en 1787 des moments difficiles. Puis elle se console peut-être. Le 29 novembre 1890 à Paris, âgée alors de 34 ans, elle épouse David Delisle Louis Bordieux. Puis devenue veuve de son premier mariage, elle épouse encore Henri Jean Guilleman le 14 août 1920 à Paris. Elle meurt à l'âge de 76 ans, le 24 juin 1936 à Paris.

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24 juin 1936. Décès de Louise Marie Marguerite Rouvairollis de Rigault. Archives municipales de Paris.

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1. Le Petit Journal

2. Le Petit Journal>

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