Christine Belcikowski

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Quand la Marquise de Créquy se souvient du Comte de Saint-Germain, de Cagliostro et de Casanova

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Anonyme. Portrait de la Marquise de Créquy. Frontispice des Souvenirs de la Marquise de Créquy.

Renée Caroline Victoire de Froullay de Tessé (1714-1803), veuve de Louis de Blanchefort de Créquy, marquis de Créquy (1686-1741), a reçu dans son salon une foule de gens de toute sorte, nobles, écrivains, aventuriers aussi, et elle s'est plu à commenter avec verve la bigarrure de cette foule, ainsi que diverses extravagances propres aux mœurs de son temps. Publiés en 1842 chez H.-L. Dellevoye, elle laisse des Souvenirs, dont on ne sait s'ils sont de sa plume ou de celle de Pierre Marie Jean, ou Maurice, Cousin de Courchamps (1783-1849), qui les aurait recueillis de la bouche même de ladite Marquise.

Voici, choisis passim dans ces Souvenirs, divers passages relatifs à trois personnages interlopes que la Marquise de Créquy a bien connus et jaugés : le comte de Saint-Germain, Cagliostro, et Casanova.

Les lecteurs qui souhaiteraient partager les souvenirs que la Marquise de Créquy gardait du Marquis de Sade et du Chevalier de Saint-Georges, sont invités à cliquer directement sur leur nom.

I. Le Comte de Saint-Germain, Cagliostro et Casanova, auprès de Madame d'Urfé. In Souvenirs de la Marquise de Créquy. Tome III, chapitre 4.

1.1. Quelques informations sur la Marquise d'Urfé

Fille de Nicolas Pierre Camus de Pontcarré, premier président du Parlement de Rouen, Jeanne Camus de Pontcarré (1705-1775), plus connue sous le nom de Madame d'Urfé, épouse en 1724 Louis Christophe de la Rochefoucaud de Lascaris d’Urfé, marquis d’Urfé et de Langeac, petit-fils d'Honoré d'Urfé, l'auteur de L'Astrée. Le couple a, entre 1724 et 1734, trois enfants.

Louis Christophe de la Rochefoucaud de Lascaris d’Urfé, colonel d'un régiment de cavalerie, meurt de la petite vérole à l'âge de trente ans, au camp de Crotone, dans le Milanais, en 1734. Madame d'Urfé, sa veuve, est âgée alors de vingt-neuf ans.

Seul fils de Madame d'Urfé, Alexandre François de La Rochefoucauld, né en 1733, meurt à l'âge de neuf ans en 1742.

Fille aînée de Madame d'Urfé, Adélaïde de La Rochefoucauld, née en 1727, non mariée, se trouve au début de l'année 1754 couverte de dettes. Mère et fille entrent alors en conflit. Madame d'Urfé fait mettre des scellés sur les biens de sa fille et obtient que cette dernière soit enfermée au couvent de Sainte-Marie, à Saint-Denis. Pressée d'échapper au couvent, Adélaïde de La Rochefoucauld trouve à se marier le 7 mai 1754 avec un veuf de soixante-dix ans, le marquis Alexis Jean de Châtelet Fresnières, auquel elle transmet les noms, armes et titres de sa maison. Le marquis Alexis Jean de Châtelet Fresnières se révèle aussitôt plus instable et plus dépensier encore que son épouse. En septembre, les créanciers engagent des poursuites contre le couple. Le marquis et la marquise de Châtelet Fresnières mènent dès lors dans Paris une existence misérable. Errant de pension en pension ou de garni en garni, ils ont en avril 1755 un premier fils qui meurt en novembre de la même année. À la fin de l'année 1756, les dettes du couple s’élèvent à plus d’un million de livres. Le marquis du Châtelet Fresnières meurt le 17 février 1756. Adélaïde de La Rochefoucauld, son épouse, accouche en août 1756 d'un second fils qui meurt en janvier 1757. (1)

Seconde fille de Madame d'Urfé, Agnès Marie de La Rochefoucauld, née en 1732, épouse en 1754 Paul Edouard Colbert, comte de Creuilly, baron de La Luthumiers, Seigneur d'Yvetot. Elle meurt sans descendance en juillet 1756, à l'âge de vingt-quatre ans.

Madame d'Urfé, qui entend désormais des voix, mourra dix-neuf ans plus tard, le 13 novembre 1775, à l'âge de soixante-dix ans.

De 1734 à 1757, Madame d'Urfé a perdu sucessivement son mari, son fils, sa fille cadette, ses deux petits-fils. C'est au regard d'un tel contexte que s'explique sans doute pourquoi, à partir de 1734, Madame d'Urfé s'ingénie à dilapider sa propre fortune dans d'extravagantes entreprises alchimiques.

À noter que, dans sa célèbre Histoire de ma vie, Casanova donne une version tantôt honteuse et tantôt complaisante des relations qu'il a entrenues avec la Marquise d'Urfé de 1756 à 1763 : 1. « J’ai souvent abusé de mon pouvoir sur elle. Maintenant que je suis revenu des illusions qui ont accompagné ma vie, je ne me le rappelle qu’en rougissant, et j’en fais pénitence par l’obligation que je me suis imposée de dire toute la vérité en écrivant ces mémoires » (Tome III, ch. 19). 2. « Sans doute plus d’un lecteur trouvera qu’en agissant en honnête homme j’aurais dû désabuser cette femme ; mais je les plains, car la chose était impossible ; et j’avoue que lors même que je l’aurais pu, je ne l’aurais pas voulu ; car la rendre à la raison, c’eût été la rendre malheureuse ; avec la tournure de son esprit, elle ne pouvait que se repaître de chimères » (Tome VI, chap. 7).

1.2 In Souvenirs de la Marquise de Créquy. Tome III, chapitre 4.

« Mme d'Urfé continuait toujours à chercher la poudre de projection pour la transmutation du cuivre en or, et qui soufflait jour et nuit pour se distiller du baume de longue vie. Elle ne sortait presque presque plus de son laboratoire, où peu de personnes obtenaient la faveur d'être admises ; sa société se bornait à des adeptes et des rose-croix ; ses relations n'aboutissaient plus qu'à des fourneaux et des cornues, des alambics et des récipients ; mais j'étais pourtant du petit nombre des personnes favorisées, ce dont je n'abusais pas, et j'éprouvais pour cette pauvre femme un sentiment de compassion véritable. »

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Le Comte de Saint-Germain, d’après une peinture perdue appartenant à la marquise d'Urfé. Gravure de Nicolas Thomas. 1783.

« Elle a travaillé pendant quatre ans sur la cabale et la pierre philosophale avec le prétendu Comte de Saint-Germain, ce qui n'a pas laissé de lui coûter cent mille écus. Le signor Alessandro Cagliostro lui fit dépenser, quelques années après, quatre ou cinq cent mille francs pour opérer l'évocation des ombres de Paracelse et de Moïtomut, qui devaient lui révéler la dernière Arcane du Grand-Œuvre. Elle a fini par tomber dans les mains d'un autre imposteur italien, nommé Casanova, lequel avait la délicatesse de ne jamais lui demander de l'argent, mais seulement de riches pierreries pour en former des constellations. »

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Attribué à Anton Raphael Mengs (1728–1779), portrait de Casanova en 1760.

« La délicatesse de son procédé n'avait pas eu l'art de plaire à MM. du Châtelet [fils du premier lit du marquis Alexis Jean de Châtelet Fresnières ? ou frères du marquis ?], qui étaient les héritiers de Mme d'Urfé, et qui firent chasser Casanova du royaume. Il avait trouvé moyen de faire accroire à cette femme (d'esprit s'il en fut jamais) qu'elle allait devenir enceinte (à soixante-treize ans) par l'influence des astres et l'action des nombres cabalistiques ; qu'elle en mourrait avant d'accoucher, mais qu'elle en renaîtrait d'elle-même et toute grande fille, au bout de septante-quatre jours, infailliblement et ni plus ni moins. Il ne s'agissait que d'éviter une seule chose, et c'était de ne pas se laisser ensevelir et enterrer mal à propos. Voilà ce qui malheureusement ne fut pas possible à obtenir de MM. du Châtelet, qui, parmi leurs habitudes irrévérencieuses, avaient pris celle de considérer Mme leur grand'mère comme une vieille folle et M. le Chevalier Casanova comme un insigne voleur. »

« Elle avait donc commencé par avoir des relations intimes et suivies avec le Comte de Saint-Germain, lequel avait été contemporain de Notre Seigneur Jésus-Christ ainsi que de l'Empereur Tibère et du Tétrarque Hérode de Galilée, dont il avait conservé une assez belle touffe de cheveux bruns. Il avait vu Ponce Pilate, d'abord à Jérusalem, ensuite à Grenoble où il était exilé ; mais c'était un homme insipide et tellement insignifiant (avant la publication des Saints Évangiles), qu'il n'avait gardé de lui qu'un souvenir assez confus. »

« Le Baron de Breteuil avait trouvé dans les archives de son ministère de la maison du Roi que ce prétendu Comte de Saint-Germain était le fils d'un médecin juif de Strasbourg, et que son nom véritable était Daniel Wolf ; il était né en 1704, de sorte qu'il avait 68 ans lorsqu'il se donnait pour être âgé de 1814 ans, grâce à la vertu d'un élixir de longévité dont il avait dû la recette à sa haute faveur auprès de je ne sais quelle Reine de Judée. À 68 ans, il avait l'apparence d'un homme de son âge qui jouirait d'une santé robuste. Il était droit et marchait vite, parlant ferme et d'assez bon air, avec un peu d'accent alsacien, pourtant. Il avait le regard assuré, arrogant même. Il avait la peau fraîche et brillante, avec un forêt de cheveux blancs, la plus belle barbe et des sourcils de même, ce qui avait fait dire à Mme d'Urfé qu'il ressemblait au Père éternel. — Quand il était jeune, ajouta le Chevalier du Châtelet, car en fait d'irrévérence et de philosophisme, celui-ci prenait toujours l'avance avec le haut du pavé sur le Marquis, son frère aîné. »

II. Cagliostro. In Souvenirs de la Marquise de Créquy.Tome IV, chap. 4

« Vous allez voir que le plus beau temps de l'incrédulité philosophique était devenu l'époque de la crédulité la plus aveugle pour les évocations, les apparitions, les divinations et autres jongleries des plus effrontés charlatans. On refusait hommage au Créateur, et l'on vouait à la lune un culte d'amour ; on ne voulait plus croire à la divinité du Verbe, mais on croyait à la toute-puissance de Cagliostro sur les esprits de l'air ; on osait démentir la révélation divine ainsi qu'elle est déposée dans nos livres saints, et l'on adoptait toutes les recettes et les formules qui sont contenues dans un certain bouquin jaune où vous trouverez notamment que, « pour obtenir du basilic et du thym de qualité supérieure, il faut les semer avec force outrages et malédictions. »

« À côté de ces mystifications impies, destinées à satisfaire aux exigences des ennemis du christianisme, on entendait continuellement parler de superstitions absurdes et de folles pratiques auxquelles on assujettissait certains catholiques ayant plus d'attrait pour les curiosités mystiques que pour la dévotion réelle ; et comme on savait, à n'en pouvoir douter, que ces deux sortes de directions et d'illusions tout à fait divergentes étaient néanmoins imprimées et fomentées par le même chef de secte, c'est-à-dire par le fameux Cagliostro, vous pouvez juger l'opinion qu'on aurait dû concevoir de sa loyauté, ce qui n'empêchait pas un assez grand nombre de personnes considérables, et fort estimables du reste, d'éprouver et de manifester pour cet homme un sentiment de confiance et d'enthousiasme incompréhensibles. Il composait avec les scrupules des catholiques aussitôt qu'il apercevait que leur conviction religieuse était inébranlable. Il avait d'anciens jansénistes convulsionnaires au nombre de ses prosélytes. Il avait des mystiques de la croix et des illuminés du pur attrait parmi ses adeptes les plus ardents... »

Cagliostro encore. In Souvenirs de la Marquise de Créquy. Tome IV, chap. 5

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Anonyme. Portrait de Joseph Balsamo, dit comte de Cagliostro.

« Joseph Balsamo, s'étant dit successivement Comte Tischio, Comte de Mélissa, Commandeur de Belmonte, Chevalier Pelegrini, Comte Fenice, et définitivement Comte de Cagliostro, était un homme assez mal tourné, mal habillé de taffetas bleu galonné d'argent sur toutes les tailles, et coiffé de la manière la plus ridiculement bizarre, avec des nattes poudrées qui étaient réunies en cadenettes. Il portait des bas chinés à coins d'or et des souliers de velours avec des boucles en pierreries ; il avait force diamants aux doigts, à la jabotière, aux chaînes des ses montres ; un chapeau garni de plumets blancs, qu'il ne manquait pas de remettre et de s'enfoncer sur la tête aussitôt qu'il voulait parler avec énergie : tout cela recouvert pendant huit mois de l'année d'une grande pelisse en renard bleu ; et quand je dis tout cela, ce n'est pas sans intention ni raison, car il avait à sa pelisse un capuchon de fourrure en forme de carapousse (2), et lorsque nos enfants l'entrevoyaient avec sa coiffure de renard à trois cornes, c'était à qui s'enfuirait le premier. Les traits de son visage étaient réguliers, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne vous parlerai pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa disposition. On n'a jamais vu deux yeux comme les siens. »

« Il affectait de parler le plus mauvais français du monde, et surtout quand il avait affaire à des gens qu'il ne connaissait pas. Il était fort sensible à toutes les choses de bonne grâce et de bon goût, soit à l'extérieur des personnes ou dans leurs paroles. Il apercevait, il appréciait les nuances les plus subtiles de l'élégance et de la distinction dans les procédés sociaux, dans les manières, le langage, le style, et c'était avec une finesse étonnante. J'ai vu des écrits de Cagliostro que la plus spirituelle et la plus délicate personne du monde ne désavouerait certainement pas. Quand on avait le coup d'œil et l'oreille justes, on démêlait aisément que son extérieur bizarre et ses façons étranges étaient de la forfanterie, de la dérision malicieuse, un calcul établi sur l'étonnement du vulgaire ; et j'ai toujours pensé qu'il s'affublait et baragouinait de la sorte à l'effet d'en imposer aux imbéciles en affichant la plus grande originalité. »

« Il aimait à faire comprendre qu'il aurait été fils du Grand-Maître de Malte Don Manoel Pinto d'Afonséca, mais il était fils légitime et digne héritier d'un avocat de Messine, appelé Marco Balsamo, lequel avait été repris de justice en 1748, parce qu'il avait extorqué 80 onces d'or au Prince de Moliterne, en lui promettant de lui faire découvrir et de lui livrer un trésor enfoui sous une pyramide et sous la garde des génies infernaux. Ce fut l'inquisition qui lui fit son procès, dont le Marquis d'Ossun me rapporta les pièces, à Paris, en revenant de son ambassade à Naples. C'était une marque de souvenir que voulut me donner notre ancien ami, le Cardinal d’Aquaviva. »

« On n'a jamais rien appris de certain sur les premières années de ce thaumaturge, et l'ouvrage qu'on a publié sous le titre d'Histoire de Cagliostro n'est qu'un pamphlet sans consistance. Il avait d'abord habité Paris sous le nom de Comte Tischio ; il fut compromis dans les premières poursuites de M. du Châtelet, héritier de Mme d'Urfé, contre l'italien Casanova, ce qui les força d'abandonner la France, et ce fut à l'époque de son retour d'Allemagne, au bout de quatre à cinq ans, qu'on entendit parler pour la première fois du Comte de Cagliostro, qui venait de faire des libéralités magnifiques et d'opérer des guérisons merveilleuses à l'hôpital de Strasbourg. Pour vous donner une idée de l'enthousiasme qu'il inspirait, je vous rapporterai d'abord une lettre du Prince Louis, depuis Cardinal de Rohan, qui me le recommandait en ces termes : »

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Anonyme. Portrait du cardinal de Rohan.

« Vous avez sans doute, Madame et chère cousine, entendu parler du Comte de Cagliostro, des excellentes qualités qui le distinguent, de son admirable savoir et de ses vertus, qui lui ont mérité l'estime et la considération de toutes les personnes les plus distinguées de l'Alsace, et de moi le sentiment d'un attachement et d'une admiration sans bornes. Or, actuellement que je sais qu'il est à Paris sous le nom du Comte Fenice, je le recommande à votre protection, Madame, avec la plus vive instance, bien assuré que vos bontés lui captiveront les attentions générales. Je vous prie aussi de vouloir prévenir qui vous savez de se tenir en garde contre les impressions des ennemis de cet être bienfaisant. Je suis persuadé que vous prendrez pour lui les sentiments que je vous exprime. C'est avec vénération que j'ai reconnu sa pente constante vers tout ce qui est bienfait et justice. J'ai dit ce que j'en sais par expérience, pour vous engager à lui témoigner égards et amitié particulière, mais je n'ai pas dit et je ne saurais dire ici tout le bien que je pense de lui. Adieu, Madame et chère cousine, vous savez combien je vous suis tendrement et respectueusement attaché.
Louis, Évêque et Prince de Strasbourg ((3). »

« Je lui répondis : — Mon cousin, j'ai vu M. de Cagliostro, et je l'ai même reçu plusieurs fois, afin d'en avoir une idée plus exacte et de pouvoir en porter un jugement plus solide. Je ne sais ce que c'est que la bienfaisance philosophique, et je ne comprends que la charité évangélique. Ce n'est pas déjà trop des lumières célestes et du secours de la grâce d'en haut pour nous faire pratiquer l'amour du prochain, la plus difficile de toutes les vertus, à mon avis. Les chrétiens véritables ont bien de la peine à se dévouer au soulagement de l'humanité souffrante, et pourtant leur divin maître leur en a donné l'exemple avec le précepte ; comment voudrait-on que la philosophie hermétique, qui ne saurait fournir aucun précepte analogue à celui des chrétiens, eût l'autorité que ses adeptes ont entrepris de lui faire supposer ? »

« Vous sacrifiez votre repos, c'est-à-dire votre santé, sans compter votre temps et votre argent, pour opérer des œuvres de miséricorde, ou, si vous l'aimez mieux, des actes de bienfaisance, ai-je dit à M. de Cagliostro ; mais si vous n'agissez pas en vue du bon Dieu, je n'y conçois rien. Je comprends des philosophes qui fassent des largesses en public et par ostentation d'humanité, je comprends aussi qu'il y ait des gens sans religion qui fassent l'aumône pour se délivrer des sollicitations d'un mendiant et pour éviter ce mouvement nerveux qu'on éprouve souvent à voir souffrir ; mais aller rechercher des pauvres et des malades, aller se mettre en quête des souffreteux et des malheureux humains qui ne souffrent pas sous vos yeux, pour épancher sur eux un océan de libéralités continuelles, et ceci quand on n'est pas chrétien, par simple compassion philosophique et pour la gloire de la théorie de Paracelse, voilà, Monsieur, ce que je ne comprendrai jamais, et permettez-moi de vous dire que je n'y crois pas. »

« Tout ce que je puis vous dire en faveur de M. Cagliostro, c'est qu'il a bien de l'esprit, et de plusieurs sortes. Dieu veuille que vous n'ayez jamais à vous repentir de votre confiance en lui. Il ne faut pas, mon bon cousin, vous attendre à ce que je le présente ni le recommande à personne, et comme il a pu s'aviser que je le suspectais de charlatanerie, il est à croire que je ne le reverrai pas souvent. »

« Écoutons maintenant MM. de Ségur, de Miromesnil, de Vergennes et de la Borde ; voici dans quels termes ils écrivaient au Préteur de Strasbourg, M. de Kinglin. »

" Nous avons vu M. le Comte Alexandre de Cagliostro, dont la figure exprime le génie, dont les yeux de feu lisent au fond des âmes, qui sait toutes les langues de l'Europe et de l'Asie, et dont l'éloquence étonne, entraîne et subjugue, même dans celles qu'il parle le moins bien. "

" Nous avons vu ce digne et vénérable mortel, au milieu d'une salle immense, courir avec empressement de pauvre en pauvre, panser leurs plaies dégoûtantes, adoucir leurs maux, les consoler par l'espérance, leur dispenser ses remèdes héroïques, les combler de bienfaits, enfin les accabler de ses dons, sans autre but que celui de secourir l'humanité souffrante. Ce spectacle enchanteur se renouvelle à Strasbourg trois fois chaque semaine, et plus de quinze mille malades lui doivent l'existence. Mme la Comtesse de Cagliostro, belle et modeste personne, aussi bienfaisante que son époux, l'assiste continuellement dans ces actes d'une humanité transcendante. "

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Anonyme. Portrait de Lorenza Feliciani, alias Seraphina, que Joseph Balsamo a épousée le 21 avril 1768 à Rome. Lorenza Feliciani mourra en 1794 au couvent de Sant'Apollonia, à Rome.

« À présent, nous allons parler des principales croyances qu'il inculquait à ses disciples, ainsi qu'il m'est apparu dans les papiers saisis à son domicile de la rue Saint-Claude, à Paris, et comme il appert des pièces de son procès au tribunal de l'Inquisition romaine. »

« Les principales superstitions de la secte Balsamite avaient pour objet la métallurgie, la nécromancie, la cabale et l'onéirocritique, c'est-à-dire les quatre parties les plus vulgaires et les plus décriées de la croyance philosophale, de la science des prestiges et de l'art divinatoire. Les procédés métallurgiques employés par Cagliostro étaient ceux de l'école de Paracelse et de Borri, qui sont assez connus. Son élixir vital, que j'ai fait décomposer par un chimiste appelé Lavoisier, lequel a péri dans la Révolution, soit dit en passant, était composé tout simplement d'aromates et d'or potable, ainsi que l'élixir de longévité de Nicolas Flamel et de Saint-Germain. Sa cabale était appuyée sur le comput hébraïque appelé samaritain. Sa pratique à l'égard de l'évocation des ombres, était celle des Cophtes, ainsi qu'elle est indiquée par le livre amorrhéen : enfin sa manière d'expliquer les songes était tout aussi déréglée que celle de Lucaccio Borrodina. Cagliostro n'avait donc fait faire aucun progrès à l'art magique, et même, il n'avait rien ajouté à celui du jongleur, sinon sa dignité de Grand-Cophte qui lui donnait, disait-on, le pouvoir de déléguer celui de la divination par l’hydromancie. »

« Voici la formule de ce procédé balsamite : »

« Une pupille, une colombe, c'est-à-dire une jeune fille en état d'innocence, était placée devant un vase de cristal rempli d'eau pure, et par l'imposition des mains d'un Grand-Cophte, elle acquérait la faculté de communiquer avec les génies de la région moyenne, et voyait dans l'eau tout ce qui pouvait intéresser la personne au profit de laquelle on fomentait la révélation. »

« J'ai vu, bien malgré moi, pratiquer cette opération divinatoire, à la prison des Carmes, à propos du Vicomte de Beauharnais, dont un enfant de six ans, la fille du geôlier, voyait ainsi dans une carafe et décrivait exactement tous les préparatifs du supplice. Mme Buonaparte ne saurait avoir oublié cette révélation sinistre, mais c'est une scène de 1793, et nous n'en sommes pas là. »

« Je vous conseille de vous rappeler en pareille occasion, mon cher Enfant, cette prodigieuse parole du calviniste Bayle, le roi des sceptiques : " Il y a souvent dans ces choses-là beaucoup moins de merveilleux que n'en croient les esprits faibles, et beaucoup plus que n'en croient les esprits forts. " »

« Dans les occasions les plus importantes, chaque chapitre [maçonnique] envoie toujours un membre voyageur pour visiter les autres loges-mères, et si Cagliostro revint de Naples à Paris, à l'occasion de l'affaire du collier, ce fut principalement pour qu'il y eût à proximité de la cour de France un initié qui pût conspirer contre elle. Chassé de Paris, Cagliostro voulut fonder une loge à Rome ; accusé devant le tribunal apostolique, il fut reconnu coupable de plusieurs crimes et condamné à mort ; mais le pape Pie VI avait commué sa peine en celle d'une prison perpétuelle. Il est mort au château de Saint-Léon, en 1795, âgé de 52 ans. »

« Il avait paru en 1791 un extrait de la procédure instruite à Rome, et les aveux de Cagliostro ont mis au grand jour les rapports de la franc-maçonnerie de stricte observance avec la Révolution française. On a trouvé dans les effets de Thomas Ximénès, ainsi que dans la cassette de Cagliostro, des croix sur lesquelles on voyait les initiales L.P.D., et ces deux adeptes ont fini par avouer qu'elles signifiaient lilium pedibus destrue : foulez les lys aux pieds. »

Où l'on voit que la Marquise de Créquy fait sienne la thèse d'Augustin de Barruel, prêtre jésuite, pour qui la Révolution française n'a pas résulté d'une révolte spontanée du peuple, mais du travail de sape mené dans les loges maçonniques, et ensuite dans les clubs, au bénéfice de la bourgeoisie, qui après avoir accédé à la richesse, aspirait de longue date au pouvoir. L'abbé Barruel développe cette thèse dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, parus en cinq volumes entre 1797 et 1803.

Cagliostro toutefois n'a guère pu tremper dans le complot que l'abbé Barruel tient pour cause de la Révolution française, puisque expulsé de France en 1786 après l'affaire du collier de la Reine et réfugié dans son Italie natale, le dit Cagliostro est arrêté et condamné en 1789 par la Sainte Inquisition, pour crime d'hérésie, i.e. pour croyances et pratiques maçonniques. Il meurt en août 1795 dans sa geôle de la forteresse de San Leo, située dans la région des Marches. En mai 1797, les soldats polonais du général Jean Henri Dombrowski, qui viennent en libérateurs de la forteresse, déterrent son cadavre et boivent dans son crâne (4).

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1. Pour plus de détails concernant les malheurs de la Marquise d'Urfé et de ses filles, cf. Judith Summers. Casanova's Women: The Great Seducer and the Women He Loved, p. 300 sqq. Bloomsbury. USA. 2006.

2. Carapousse, ou carapoue : sorte de coiffure d'homme que l'on peut rabattre sur le visage. Cf. Victor Hugo. Notre-Dame de Paris. « C'était le gibet. Elle reconnut tout cela, et vit où elle était. L'homme s'arrêta, se tourna vers elle, et leva sa carapoue. − Oh! bégaya-t-elle pétrifiée, je savais bien que c'était encore lui ! C'était le prêtre. »

Louis-René-Édouard, prince de Rohan (1734-1803), cardinal-évêque de Strasbourg, resté célèbre pour avoir été mêlé à l'affaire du collier de la Reine.

4. L. Rusticucci. Prigionia e morte di Cagliostro nella fortezza di San Leo. Guaraldi Editore. Rimini. 1993.

Classé dans : Histoire Mots clés : aucun

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