Christine Belcikowski

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Pierre Sidoine. Mishima

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Ci-dessus : Pierre Sidoine. Mishima. Ferronnerie, puces électroniques, touches de piano, œuf d'autruche. 2018.

C’est la pratique et la philosophie du kendo, dit Pierre Sidoine, qui lui ont inspiré l’idée de créer, après Odysseus 2357, une nouvelle pièce sculptée intitulée Mishima. Reprenant le motif du casque, Pierre Sidoine le transporte ici de la Grèce antique au Japon des années 1970 et par là le rapproche du foyer abyssal qui est en l’occurrence celui de la création contemporaine.

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Pièce majeure du kendo-gu, ou armure du kenshi (pratiquant du kendo), le 面 (men) est un masque pourvu d'une grille couvrant le visage et la tête, les épaules et la gorge, et porté par-dessus un tissu de coton nommé tenugui. La grille du men, appelée mengane, est réalisée en métal ou en céramique.

Au décours des années 1950, Yukio Mishima dit vouloir « s'asseoir sur des meubles rococo, vêtu d'un Levi's et d'une chemise hawaïenne, c’est mon style de vie idéal » ; il voyage en Europe, en Grèce, aux États Unis, et il lit et médite les grandes œuvres de la littérature européenne. Il devient toutefois dans le même temps un expert en kendo, et il se déclare par la suite partisan d’un retour aux valeurs de la culture samouraï. Le 25 novembre 1970, il use de son wakizashi (variante courte du katana (sabre utilisé dans le kendo), pour se donner la mort par seppuku.

Sensible à l’antagonisme des valeurs auxquelles renvoie l’œuvre de Mishima, Pierre Sidoine dit de son propre travail de création qu’il procède du conflit de deux postulations contraires, l’une qui reconduit aux modèles issus de la tradition ancienne, l’autre qui vise au détournement et à la déconstruction de ces derniers. Du détournement et de la déconstruction du masque de kendo, il tire ainsi prétexte à la réalisation d’une sorte d’autoportrait de l’artiste en proie à la crise des valeurs créatrices, partant, au vertige de l’identité.

Sur des formes anciennes, sculptons des choses contemporaines ! Pierre Sidoine s’y emploie de façon qui inquiète. De la forme complexe du masque de kendo, qu’il a initialement débarrassé de sa grille, il ne conserve ici que l’épure, réalisée en ferronnerie. Il revêt ensuite l’épure, d’une mosaïque dont les tesselles sont des puces électroniques, choisies pour leurs couleurs et leur éclat, proche de ceux des émaux. On reconnaît dans le dessin de la mosaïque, de chaque côté du masque, le soleil rouge, qui figurait jadis sur les drapeaux des samouraïs, et qui, allié à l’acier du sabre, a inspiré à Mishima le projet de s’offrir à la mort, conçue paradoxalement comme seule voie d’accès possible au Bien suprême. Par effet d’ironie tragique — de quoi jouer la marche funèbre —, le sommet du masque se trouve marqueté d’une suite de touches de piano, dont le sculpteur n’a conservé que l’ivoire, ou l’os.

Le masque n’est pas vide. Il abrite une face nue, faite d’un œuf d’autruche. Sous le masque dépourvu de grille, cette face nue, ou plutôt ce visage aveugle, se prête sans défense au sabre, ou encore au regard qui sabre. C’est là sans doute une figure du risque que tout artiste endure, et dans l’œuvre même, et dans sa personne, jusque dans le secret de l’intime.

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