Christine Belcikowski

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Un ambigu au bord de la mer

Rédigé par Belcikowski Christine 1 commentaire

C’est à Blefuscu,
île située dans l'océan Indien, au sud de l'Australie
et au nord-nord-est de celle de Lilliput,
dont elle n'est séparée que par un canal qui a quatre cents toises de large.
Blefuscu se targue d'être l'île du beau parler ancien,
et Lilliput se targue de l'être tout autant.
Les langues des deux empires sont très différentes l'une de l'autre ;
chacune des deux nations vante l'antiquité, la beauté, la force de sa langue,
et méprise l'autre.
Mais, à Lilliput, on casse les oeufs par le petit bout,
et il est d'usage d'envoyer la jeune noblesse dans le Blefuscu,
afin de s'y polir et d'y apprendre les exercices.

C'est à Blefuscu donc.
L'empereur et ses courtisans partagent à l’ombre d’un tivoli
un ambigu au bord de la mer.
Il y a loin certes, sous le tivoli,
de cet empereur minuscule,
qui parle en haut-blefusquien, mais point en latin,
à Publius Aelius Hadrianus,
IMPERATOR CÆSAR TRAIANUS HADRIANUS AUGUSTUS,
né le 24 janvier 76 à Italica, près de Séville,
mort le 10 juillet 138 à Baïes,
et qui a écrit dans sa villa de Tivoli,
quand il sentait son heure venir,
Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos
.
Petite âme errante, accueillante
visiteuse, compagne du corps,
au pays pour lequel tu pars,
toute transie, livide et nue,
reprendras-tu tes anciens jeux ?

Autre temps, autres mœurs,
ils boivent ici en s’éjouissant du spectacle des flots
un vin blanc appelé glimigrim,
qui est très diurétique,
et ils mangent des oeufs2.jpg à la coque
qu’ils cassent horresco referens
par le GROS BOUT !
— Et pourquoi pas ??? disent les esprits éclairés,
puisque dans le chapitre 54 du Blundecral,
qui est l'Alcoran des îles susnommées,
le grand prophète Lustrog a dit :
— Que tous les fidèles casseront leurs oeufs au bout le plus commode ;
— Qu'on doit laisser à la conscience de chacun
le soin de décider quel est le bout le plus commode,
ou s’en remettre sinon à l’autorité du premier magistrat.
Quel premier magistrat ?
Dieu ou l'empereur ?
On ne sait.

N.d.R. La fantaisie ci-dessus m'a été inspirée par la relecture des Voyages de Gulliver (1721) de de Jonathan Swift. La belle traduction du poème d'Hadrien est de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d'Hadrien (1951).

1 commentaire

#1  - silberman a dit :

Merci pour ce malicieux rappel, poétique aussi grâce à Hadrien, et beaucoup plus profond qu'il n'y paraît à première vue.

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