Christine Belcikowski

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Élisabeth de Brugelles (1784-1871), ou l'exercice de la charité chrétienne à Castelnaudary

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Portrait de Jean Baptiste Delaveyne (1653-1719) à l'âge de cinquante ans. In Abbé Marillier. Histoire de Jean Baptiste Delaveyne : religieux de l'ordre de Saint Benoît, fondateur et supérieur général de la congrégation des Sœurs de la Charité et instruction chrétienne de Nevers. Victor Lecoffre, Libraire. 1890.

En 1680, alarmé par la grande misère dans laquelle le poids des impôts dus aux guerres de Louis XIV et le coût de l’entretien des troupes de passage ont plongé ses paroissiens, Jean Baptiste Delaveyne, prêtre et moine bénédictin, curé de Saint-Saulge dans la Nièvre, fonde dans sa paroisse, avec le soutien et la participation de quelques jeunes femmes pieuses, la communauté dite des Sœurs de la Miséricorde, « pour servir et médicamenter les pauvres, enseigner et catéchiser les petites filles, orner les églises ». On surnommera un temps ces jeunes femmes « Sœurs de la Marmite ».

En 1683, les Sœurs de la Miséricorde ayant été appelées à « servir et médicamenter » à l’hôpital de Nevers, le siège de la communauté se trouve déplacé dans cette ville. Les Sœurs de la Miséricorde prennent en conséquence le nom de Sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers.

Dans les années 1710, jouissant de la recommandation d’André Hercule de Fleury — languedocien de naissance, futur cardinal et ministre, alors aumônier du roi —, qu’elles ont soigné et sauvé, dit-on, de l’amputation (1), elles essaiment en Languedoc, entre autres à Mirepoix et à Castelnaudary.

Catherine Clotilde de Brugelles, native de Castelnaudary, entre le 26 septembre 1803 dans la congrégation des Sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers.

1. Enfance et jeunesse de Catherine Clotilde de Brugelles

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Construite au XVe siècle, l'église Saint Jean Baptiste (12, rue Marfan) constitue un vestige de l'ancien couvent des Cordeliers. Conçue dans le style gothique méridional, elle présente un choeur polygonal, une nef unique très large, et des chapelles latérales entre les contreforts.

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L'édifice a été remanié durant le seconde moitié du XIXe siècle.

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20 mai 1784. Baptême de Catherine Clotilde Jeanne Marie de Brugelles. AD11. Castelnaudary. Paroisse Saint Jean Baptiste. Baptêmes, mariages. 1780-1784. Document 100NUM/AC76/GG71. Vue 180.

Née le 15 mai 1784 à Castelnaudary, baptisée le 20 mai 1784 à l'église Saint Jean Baptiste, Catherine Clotilde Jeanne Marie de Brugelles, aînée d’une fratrie de neuf enfants dont les quatre premiers ne sont pas arrivés à terme, est fille du chevalier Jean Baptiste de Brugelles, garde du corps du Roi, et de Jeanne de Solier (2) ; d’où nièce de Pierre de Brugelles, curé de Villepinte, et de Claude de Brugelles, membre du Chapitre de Castelnaudary ; petite-fille de Pierre de Brugelles et de Marie Anne de Faure (3), du côté paternel ; petite-fille de Gabriel de Solier, garde du corps du Roi, et de Catherine Alibert, du côté maternel ; arrière-petite-fille de Pierre Faure et d’Angélique Anne de Gouzens de Lafage (4), du côté paternel ; lointainement apparentée, du côté maternel [Solier] (5), à Pierre Jean Fabre (ca 1588-1658) (6), ou Pierre Jean de Fabri, natif de Castelnaudary déjà, médecin du Roi et grand alchimiste, auteur en 1632 de l’Alchymista christianus (7), livre qui fut célèbre en son temps.

L'abbé Bouix, qui a connu Catherine Clotilde de Brugelles, fournit quelques renseignements concernant l'enfance de cette dernière (8). Enfant élevée dans une famille pieuse, chez qui Claude de Burgelles, curé de Villepinte, vient souvent, Catherine Clotilde de Brugelles nourrit très tôt le culte du crucifix et de la Vierge Marie. Sa mère reçoit des pauvres à la maison et elle l'emmène régulièrement à l'hôpital afin d'y visiter les malades.

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Ci-dessus : hôpital de Castelnaudary circa 1900.

Vieil édifice roman doté d'un clocher daté de 1598, de deux nefs, et d'une façade de 1669, l'hôpital de Castelnaudary doit, au XVIIIe siècle, les progrès de son aménagement à la générosité de Daniel Bertrand de Langle, qui a été évêque de Saint-Papoul de 1738 à 1774.

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Ci-dessus : conservé à l'hôpital de Castelnaudary, portrait de Daniel Bertrand de Langle, évêque de Saint-Papoul. Source : Ministère de la Culture. Plateforme Ouverte du Patrimoine.

« Nous nommons et instituons notre héritier universel l'hospice général de notre diocèse, établi par lettres patentes dans la ville de Castelnaudary, et lui donnons pouvoir d'exercer tous les droits que nous serions en pouvoir et en volonté d'exercer nous-même, à la charge d'acquitter tous les legs et de payer toutes les dettes portées par notre présent testament, à la charge encore de payer tous les ans une rente de quatre cents francs à la Miséricorde de Saint)Papoul, établie pour fournir le bouillon aux pauvres de la paroisse, et de lui payer en outre chaque année une rente de deux cent cinquante livres pour marier tous les ans cinq pauvres filles... » 

Ci-dessus : extrait du testament de Daniel Bertrand de Langle, cité par le P. Marcel Bouix in Une héroïne de la charité au XIXe siècle. Élisabeth de Brugelles, perle du Midi de la France, p. 79.

À sa mort, le 25 juin 1774, Daniel Bertrand de Langle, qui a légué sa fortune et sa bibliothèque à l'hôpital de Castelnaudary, et qui a initié la création de l'apothicairerie, a choisi d'y installer des Sœurs de Nevers. « Le vénérable costume (9) de ces servantes de Dieu et des pauvres frappe les regards de Catherine Clotilde de Brugelles. L'air de sainteté qui brille en leur personne parle à son cœur. C'est peut-être de cette époque que date le premier germe de sa vocation à l'institut des sœurs de la Charité et de l'Instruction chrétienne de Nevers. » (10)

En 1793, Jean Baptiste de Brugelles, père de Catherine Clotilde, et Claude de Brugelles, son oncle prêtre, sont arrêtés dans la maison familiale, sous les yeux de l'enfant, âgée alors de neuf ans. Madame de Brugelles n'échappe à l'arrestation que parce qu'elle allaite son dernier-né. « Quand Catherine Clotilde entendait ensuite la porte de la maison s'ouvrir avec bruit et les pas des personnes qui montaient l'escalier, elle disait à sa mère : " Oh ! ma mère, recommandons-nous à Dieu ; on vient nous prendre ". » (11).

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Ci-dessus : ancien présidial de Castelnaudary, où se trouvaient les prisons.

Jean Baptiste de Brugelles est enfermé aux prisons de Castelnaudary. On ignore le chef d'accusation qui le concerne. Libéré après Thermidor, il meurt le 28 mars 1807, « à l'âge de 68 ans », dit le registre de Castelnaudary (12). On ne trouve pas sa date de baptême dans le registre paroissial de la ville. Marguerite Jacquette Victoire de Brugelles, l'une des sœurs de Catherine Clotilde de Brugelles, meurt, elle aussi, le 15 juillet 1807, à l'âge de 13 ans (13).

Âgé en 1793 de 49 ans, Claude de Brugelles, qui a refusé de signer en 1791 la Constitution civile du clergé, est déporté à Bordeaux et emprisonné au fort de Hâ. Il sera renvoyé à Castelnaudary « pour cause d'infirmité » le 28 mars 1795 (14). Il meurt à l'âge de 65 ans (15), le 26 juin 1809 à Villepinte, dans la maison de Marie de Brugelles, sa sœur, alors veuve de Jean François Camps de Labessière.

En 1795, Catherine Clotilde de Brugelles suit les cours de l'externat de jeunes filles créé par Louise de Latour, native de Castelnaudary, connue sous le nom de Sœur Saint Paul, ancienne Ursuline de la congrégation de Sainte Angèle de Merici (16), revenue dans sa famille chaurienne après la dispersion de sa congrégation.

En 1797, âgée alors de 13 ans, Catherine Clotilde de Brugelles entre au pensionnat des Ursulines de Saint-Papoul, où elle poursuit sa formation religieuse pendant quatre ans. Suite à quoi, elle retourne à Castelnaudary.

Àgée maintenant de 17 ans, elle reprend dans sa ville natale la vie pieuse et charitable à quoi sa mère l'avait habituée dès l'enfance. Elle se rend à la messe et communie tous les jours, et elle passe beaucoup de temps à visiter les pauvres ainsi que les malades de l'hôpital, où les Sœurs de Nevers sont revenues, après en avoir été chassées par la loi du 18 août 1792. Raymond [de Calouin] de Tréville, aumônier de l'hôpital, devient à cette époque-là son guide spirituel. Il mourra le 16 décembre 1809, à l'âge de trente-neuf ans.

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16 décembre 1809. Décès de Raymond Calouin Tréville, prêtre, « fils de M. Bernard Calouin Tréville [Bernard de Calouin de Tréville] et de défunte Dame Rose Degraves [Louise Rose de Graves]. Déclaration faite par le Sieur Esprit Jean Marie Calouin Combalzonne [Esprit Jean Marie de Calouin de Combalzonne, principal du Collège, cousin germain du défunt ». AD11. Castelnaudary. Décès. 1809. Document 100NUM/5E76/116. Vue 114.

2. Catherine Clotilde de Brugelles entre dans la congrégation des Sœurs de la Charité et instruction chrétienne de Nevers

Le 26 septembre 1803, à l'âge de 19 ans, Catherine Clotilde de Brugelles quitte Castelnaudary pour le noviciat des sœurs de Nevers.

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Ci-dessus : à Nevers, circa 1970, vue du couvent Saint Gildard, maison-mère de la congrégation des Sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers.

Catherine Clotilde de Brugelles prend l'habit le 21 octobre 1804, en même temps que Marie de Charmasson. Née à Nîmes en 1781, Marie de Charmasson sera dépêchée en 1805 à la maison des aliénés de Bordeaux, chargée là du soin des « filles pénitentes ; nommée en 1815 Supérieure à l'hôpital de Foix ; rappelée dans sa communauté en 1817 afin d'y exercer la fonction de maîtresse des novices ; nommée en 1641 Supérieure de la maison-mère de Nevers. Devenue aveugle, puis sourde circa 1847, elle mourra dans sa communauté le 18 décembre 1857.

Catherine Clotilde choisit en religion le nom de Sœur Élisabeth, d'après le Père Bouix, « par dévotion pour Élisabeth de Thuringe et pour Élisabeth, reine du Portugal » (17).

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Ci-dessus : Élisabeth de Portugal. Enluminure tirée de la Généalogie des rois de Portugal (XVIe siècle).

« Je, sœur Élisabeth de Brugelles, me dédie et me consacre aujourd'hui et pour toujours à Jésus et à Marie, le 21 octobre 1804, jour de ma profession. » (18)

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Ci-dessus : costume des Sœurs de Nevers. Source : Marie-Claude Dinet-Lecomte. « Implantation et rayonnement des congrégations hospitalières dans le Sud de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles ». In Annales du Midi. Le clergé méridional, ombres et lumières, XIIIe-XVIIIe siècles. Année 1992. 104-197, pp. 19-42.

En 1804, la Sœur Élisabeth de Brugelles se trouve envoyée à Bordeaux, rue des Religieuses (actuelle rue Thiac), dans l’ancien couvent des Catherinettes (19), où quatre sœurs de Nevers ont déjà été appelées à fin de prise en en charge l'éducation des filles et l'économat de l'Institution des Sourdes-Muettes, établissement fondé le 20 février 1786 à l'initiative de l’archevêque Jérôme Champion de Cicé, d'après l'idée première de Charles Michel de L'Épée, dit l'abbé de L'Épée.

Sœur Élisabeth de Brugelles passe trois ans dans cet établissement. Mais elle s'y languit de Castelnaudary, et elle commence d'envisager que sa vocation est hospitalière plutôt qu'éducative. Au début de l'année, avisée de la maladie de son père et réclamée par sa mère, elle obtient de sa congrégation l'autorisation de se rendre à Castelnaudary, où elle se dévoue au chevet du malade, qui meurt le 28 mars 1807, puis au chevet de sa sœur Marguerite Jacquette Victoire, qui meurt à son tour le 15 juillet. Le deuil règne dans la famille de Brugelles cette année-là. Avec l'accord de sa congrégation, Sœur Élisabeth de Brugelles décide alors de rester à Castelnaudary et de répondre à sa vocation première en œuvrant désormais au service des malades dans l'hôpital de sa ville natale.

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Ci-dessus : autre vue de l'hôpital de Castelnaudary.

Le Père Bouix consigne un intéressant portrait de la jeune femme, parvenue ici au seuil de la vie à quoi elle aspirait probablement depuis toujours :

« Catherine Clotilde Jeanne Marie de Brugelles était d'une taille élevée et majestueuse, et en même temps admirablement proportionnée. Sa constitution était très forte ; sa figure frappait par la noblesse et la régularité des traits ; son teint était brun. Elle avait un front grand, beau, élevé ; des yeux noirs, à fleur de tête, pleins d'expression, de lumière et de vie. Son nez était aquilin, ses lèvres plutôt un peu plus fortes que fines ; le tout formait un ovale très harmonieux. [...]. Sa démarche était pleine de dignité. Son air était calme et sérieux ; c'était sans doute l'effet de la très forte trempe de son caractère. » (20).

« Les qualités éminentes de Catherine de Brugelles frappèrent tous les regards. La Mère Adélaïde Croizier, qui était alors à la tête de la maison, lui confia la salle des militaires et la comptabilité », rapporte ici le Père Bouix (21). Sœur Élisabeth retrouve en la circonstance, toujours aumônier de l'hôpital de Caselnaudary, Raymond Tréville, dont elle fait à nouveau son directeur de conscience. « Oh ! celui-là était vraiment un prêtre selon le cœur de Dieu ! », disait-elle de l'abbé Tréville, dans un propos rapporté par l'abbé Rech, plus tard aumônier de l'hôpital lui aussi (22).

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Ci-dessus : L. Scotti, dessinateur, et Alessandro Mochetti (1760-1812). Passage de Pie VII à Grenoble.

Le 23 janvier 1814, alors que Pie VII se trouve détenu à Fontainebleau après l'avoir été à Savone, Napoléon, qui ne souhaite pas voir le voir délivré par les Alliés, donne ordre au colonel de gendarmerie Lagorse de reconduire le prisonnier par petites journées à Savone (Italie), via le Languedoc. Le 5 février 1814, bravant les consignes de la gendarmerie, la population de Castelnaudary arrête le convoi sur son passage, acclame le Pape et réclame sa bénédiction. Sœur Élisabeth de Brugelles se tient dans la foule. La chronique rapporte que « frappé sans doute de sa taille majestueuse et l'air de sainteté qui respirait en sa personne, le Pape la fit approcher, et, comme s'il eût voulu appeler sur elle une bénédiction spéciale du ciel, il lui fit le signe de la croix sur le front, en disant : Bonne religieuse, bonne religieuse. » (23)

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Auguste Sandoz, dessinateur, d'après Joseph Beaume, peintre ; Pierre Eugène Aubert. Vue de la bataille de Toulouse. Source : Palais Fesch. Ajaccio.

Le 10 avril de la même année, la bataille de Toulouse, qui oppose le maréchal duc de Wellington au maréchal Soult, cause de nombreux blessés. En 1815, les Verdets en causent d'autres encore. L'hopital de Castelnaudary se trouve submergé. « Ce sont là deux années mémorables dans la vie de la Mère Élisabeth de Brugelles », dit le Père Bouix. « Il lui arriva une fois, nous dit une de ses compagnes, de passer près de trois semaines au milieu des soldats blessés, leur prodiguant ses soins nuit et jour, sans prendre le moindre repos » (24). Un peu plus tard, atteinte d'une fièvre typhoïde, elle semble toucher à sa dernière extrémité ; mais elle se rétablit finalement.

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Ci-dessus : vue de l'ancienne apothicairerie de l'hôpital de Castelnaudary. Source :Ministère de la Culture. Plateforme Ouverte du Patrimoine.

Par la suite, Sœur Élisabeth de Brugelles ajoute au soin des malades, celui de l'apothicairerie, que la Sœur Magdeleine de Seguin Deshon, rongée par un cancer, ne parvient plus à assumer toute seule. Habituée au soin des mourants, Sœur Élisabeth de Brugelles accompagne cette Sœur malade jusqu'à sa fin. À sa mort, survenue le 21 juillet 1820, Magdeleine de Seguin Deshon lègue à Sœur Élisabeth de Brugelles cinq mille francs « pour être employée au bien des pauvres ». Sœur Élisabeth use de ce legs pour offrir un premier champ à l'hôpital, qui peine alors à nourrir les pauvres. On donnera ensuite à ce champ le nom de champ de la chère Mère(25)

3. Mère Élisabeth Supérieure à l'hôpital de Castelnaudary

En 1823, après Anastasie de Montméja, Adélaïde Croizier et Angélique de Montanet, Catherine Clotilde de Brugelles, en religion Sœur Élisabeth de Brugelles, est nommée Supérieure à l'hôpital de Castelnaudary. Elle est âgée alors de 39 ans.

L'une de ses compagnes se souvient d'elle en ces termes :

« Au moment où la Sœur Élisabeth de Brugelles fut nommée supérieure, l'hôpital, ayant perdu tous ses biens à la grande Révolution, se trouvait dans un dénument complet. Les lits étaient insuffisants ; le linge manquait, et l'on avait grand'peine à nourrir les pauvres. Malgré des diffcultés sans nombre, la Mère Élisabeth de Brugelles ne se découragea point. Son patrimoine devint celui des pauvres. Elle fit semer du lin, et elle aidait à le filer pour leur faire du linge et des habits ». Elle-même se privait, disant « J'ai du pain et de l'eau, je me porte bien, c'est assez pour moi ». (26)

En 1824, alors qu'on mène près de l'hôpital des travaux de terrassement afin d'aménager une canalisation voûtée, nécessaire à la conduction de l'eau du canal vers la ville, un éboulement se produit sous la voûte, causant parmi les ouvriers plusieurs morts et blessés. Rassemblant aussitôt quelques hommes, Mère Élisabeth de Brugelles descend dans la canalisation, prend la direction des secours et parvient ainsi à faire remonter la plupart des blessés. (27)

En 1827, pris d'une fièvre cérébrale à Narbonne, l'abbé Jean Jérôme Frédéric de Chièze (28), prédicateur renommé en Languedoc, et qui était présent à Castelnaudary en 1804 lors du passage de Pie VII, tente de gagner la maison des missionnaires apostoliques fondée par ses soins à Toulouse ; mais, incapable de pousser son chemin plus avant, il doit s'arrêter à Castelnaudary. On le dépose dans le premier hôtel venu, vu l'urgence. Mère Élisabeth de Brugelles vient l'y veiller jusqu'à son extrême-onction. Il meurt le 11 avril 1827, et, conformément à la promesse à lui faite par Mère Élisabeth, il est enterré à Castelnaudary dans le cimetière des pauvres.

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Ci-dessus : inscription figurant sur la croix de pierre qui surmonte la tombe de l'abbé de Chièze au cimetière de Castelnaudary. « Ici repose Jean Jérôme Frédéric de Chièze, prêtre missionnaire apostolique dans le Midi de la France, né le 15 septembre 1762 et mort le 11 avril 1827 à Castelnaudary. Il est venu pour rendre témoignage. Saint Jean, I, 7. »

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Ci-dessus : Anonyme. Croquis d’une femme morte du choléra. 1831. Source : U.S. National Library of Medicine. Cholera online.

En août 1835, l'épidémie de choléra qui touche la France depuis 1832, se déclare à Castelnaudary. Le 4 août, le Docteur Casimir Lades, frère du maire d'Escoussens, rapporte ce qu'il a vu dans la cité chaurienne : « Moi-même, ces jours derniers j’ai été témoin oculaire des ravages que cette épidémie exerce à Castelnaudary. Là, je me suis convaincu que ce sont ordinairement les gens de la classe pauvres, les gens de peine, qui en sont atteints. » (29)

Le fléau sévit en effet dans Castelnaudary. L'hôpital se trouve submergé de malades cholériques. Le nombre des religieuses ne suffisant pas à assurer l'accueil et le soin de ces derniers, Mère Élisabeth de Brugelles fait venir auprès d'elle une Sœur de Montréal et plusieurs autres de la maison des aliénés de Bordeaux.

« Dans ces jours d'épreuve, au milieu de l'effroi causé par le fléau, la Mère Élisabeth de Brugelles fut la providence, la consolation et l'ange de toute la ville. Elle se multipliait pour partout les secours. Dans sa charité maternelle, elle forçait ses compagnes à prendre quelque repos et de la nourriture pour se soutenir. Quant à elle, pendant toute la durée du fléau, elle ne quitta point le chevet des cholériques, non seulement le jour, mais encore la nuit » (30). Alors aumônier de l'hôpital, l'abbé Casimir Redon fait montre du même dévouement à ses côtés. On dénombrera 174 morts à la fin de cet épisode épidémique (31).

4. Le 12 mars 1839, Mère Élisabeth de Brugelles est nommée supérieure générale de la Congrégation des Sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers

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Le 12 mars 1839, succèdant ainsi à la Mère Émilienne Pelras (32), Mère Élisabeth de Brugelles devient, à l'âge de 55 ans, Supérieure générale de sa congrégation. Elle ne semble pas avoir été très heureuse dans cet exercice, durant lequel elle se languissait probablement de « son » hôpital de Castelnaudary. « Pendant son généralat, rapportent les autres Sœurs, cette digne Mère envoyait toutes les sœurs très souffrantes de la communauté à sa chère maison de Castelnaudary pour les faire bien traiter et soigner par nos dignes médecins. » (33)

Le Père Bouix se montre évasif concernant les raisons objectives du renoncement de Mère Élisabeth de Brugelles au généralat, après deux ans d'exercice seulement : « Durant son généralat, elle eut de grandes tribulations à porter. [...]. Ce sont les croix qui viennent de la part de ceux dont on devrait attendre concours et protection ». (34)

Dans Les congrégations religieuses dans le diocèse de Nevers, Monseigneur Augustin Joseph Crosnier, natif de Nevers, pronotaire apostolique et historien, demeure tout aussi vague quant à l'échec du généralat de la Mère Élisabeth de Brugelles :

« À la Mère Émilienne Pelras succéda Mère Élisabeth de Brugelles. Elle unissait à une vertu solide des qualités éminentes ; pendant douze ans elle avait dirigé avec une grande sagesse l'hospice de sa ville natale. Dès le début de son gouvernement, en 1839, elle éprouva de grandes difficultés qui entravèrent le bien qu'elle désirait faire dans la Congrégation. Elle forma cependant plusieurs maisons considérables, entre autres, en 1839, suite à une proposition de Joséphine Adélaïde Gardelle, [femme de bien, dont le portrait se trouve conservé à la chapelle de l'hôpital de Castelnaudary ; épouse d'Antoine Bernard Metgé, administrateur de l'hôpital de Castelnaudary ; fille de Jean François Gardelle, ancien administrateur du même hôpital], l'orphelinat et l'asile de Castelnaudary ; en 1840, l'établissement de Varennes-les-Nevers, devenu plus tard l'un des plus importants de l'Institut ; et en 1842, l'orphelinat et l'asile d'Autun. »

« La Mère Élisabeth, voyant son action paralysée dans le gouvernement de la Congrégation, attribuait à son impuissance le malaise qui se manifestait ; elle pria Monseigneur Naudo, évêque de Nevers, de lui permettre de déposer un fardeau qui lui paraissait au-dessus de ses forces ; elle ne voulut pas attendre la fin de son premier triennal. Le prélat se rendit à ses sollicitations ; elle se retira donc, au grand regret de toute la Communauté, qui l'entourait de son affection et de sa vénération. La soeur Charmasson (cf. supra), assistante de la Mère Brugelles, gouverna la maison-mère jusqu'à l'élection de la nouvelle supérieure générale, Lucie de Salgues, originaire du château de Meuilhiac, près de Figeac (Lot), en religion Sœur Éléonore de Salgues. » (35)

D'autres sources indiquent que la démission nivernaise de la Mère Élisabeth de Brugelles suit d'un dissensus entre Paul Naudo, évêque de Nevers de 1834 à 1842, et Philibert Claude Groult, administrateur apostolique du diocèse d'Autun depuis 1801, date à laquelle l'évêché de Nevers disparaît, puis vicaire général d'Autun jusqu'en 1822, date de la nomination d'un nouvel évêque d'Autun. Après le rétablissement du diocèse d'Autun, l'abbé Groult devient le vicaire général des divers évêques de Nevers, dont celui de Monseigneur Naudo.

Le dissensus porte sur le cas d'Antoinette Marrouch (36), en religion Sœur Dorothée Marrouch, membre de la congrégation de la Charité de Nevers, que les pauvres appelaient « Tante Dorothée ».

« Depuis plusieurs années, l'âge et les infirmités de la bonne sœur Dorothée ne lui permettaient plus d'aller remplir auprès des pauvres sa mission de charité ; mais elle savait encore se procurer de quoi entretenir sa petite réserve, et tous les jours, jusqu'à son dernier moment, elle réunissait sa grande famille et faisait ses distributions ; c'était un besoin pour elle ; et quoique ses aumônes fussent moins abondantes, elle n'avait rien perdu de la tendre affection de ses enfants adoptifs. Le nom si populaire de tante Dorothée était toujours prononcé avec reconnaissance et respect sous l'humble toit de l'indigence et de l'infortune. Et comment les pauvres auraient-ils pu l'oublier ? Ne les connaissait-elle pas tous par leurs noms, comme une mère connaît ses enfants ? N'avait-elle pas remué, mainte et mainte fois, la paille de leur grabat, pour leur procurer le repos et leur rendre le sommeil plus doux ? » (37). De cette femme qu'il tient pour « bienfaiteur de l'humanité », André Morlon, prosélyte fouriériste, dit dans la Démocratie pacifique du 6 juillet 1846 qu'il s'agit d'un « modèle de dévouement qui mériterait bien d'être décorée du signe de l'honneur. »

Le souci de la Mère Élisabeth de Brugelles, dans le même temps, est de contrôler « l'origine des dons dont la Sœur Dorothée n'aurait dû être que l'intermédiaire », partant, « celle des ressources qui ont été dispensées par celle-ci on ne sait trop comment, mais qui ne recevaient d'emploi, à coup sûr, que suivant la direction prescrite par l'abbé Groult, qui exerçait une grande influence sur les sœurs. » (38).

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Soucieuse d'un exercice plus normé de la charité chrétienne et comptable des fonds de sa communauté, la Mère Élisabeth de Brugelles se trouvait prise en tenailles entre Monseigneur Naudo, qui la soutenait, et l'abbé Groult, qui protègeait la sœur Dorothée. D'où sa démission le 1er juin 1841, avant la fin de son mandat triennal. Mère Marie de Charmasson, sa consœur de toujours, la remplace jusqu'à l'élection de Mère Éléonore de Salgues, nommée à la fin de l'année 1842 nouvelle Supérieure générale. Le 15 juin 1842, Paul Naudo est nommé évêque d'Avignon. L'abbé Groult assure la vacance épiscopale. Le 13 septembre 1842, Dominique Augustin Dufêtre, partisan de l'abbé Groult, succède à Paul Naudo. L'abbé Groult mourra en 1847.

5. Le grand œuvre architectural de Mère Élisabeth de Brugelles

Après avoir démissionné de son généralat, Mère Élisabeth de Brugelles voyage pendant deux mois dans le Midi de la France afin de visiter les différentes maisons de à sa congrégation. Puis elle retourne à Castelnaudary et reprend ses fonctions de Supérieure à l'hôpital, où la mère Mère Élisabeth Salières l'avait remplacée durant son généralat. Mère Élisabeth de Brugelles est âgée alors de 57 ans.

Cinq ans plus tard, Mère Élisabeth de Brugelles assiste dans sa fin Jeanne Solier, sa mère, qui, après une vie toute de piété et charité, meurt le 14 mai 1846. Le 4 janvier 1853, Mère Élisabeth de Brugelles perdra également Jean Louis Pierre de Brugelles, son frère, qui, resté célibataire, l'avait soutenue dans nombre de ses actions charitables.

En 1847, Mère Élisabeth de Brugelles se rend plusieurs fois à Toulouse pour y fonder une maison destinée à ses consœurs qui passent dans cette ville et qui étaient jusqu'alors obligées d'aller loger à l'hôtel. Elle confie ensuite cette maison à la Mère Marie Dominique Cénac.

« L'entreprise qui se présentait maintenant devant Mère Élisabeth de Brugelles était vaste : il fallait donner à l'hôpital de Castelnaudary les proportions qu'il a de nos jours, élever les nouveaux corps d'édifice et construire la nouvelle église » (39). Mère Élisabeth de Brugelles fait appel aux dons et bénéficie plus particulièrement de ceux du comte Benjamin Barthélémy Dejean, ancien député de l'Aude. Elle consacre aussi à cette œuvre, dit-on, une partie de son propre patrimoine.

Elle bénéficie dans son projet du concours d'Antoine Bernard Metgé, nommé administrateur de l'hôpital en 1832 et qui mourra en 1874 à ce même poste ; et elle jouit surtout du soutien plein et entier d'Henri Marie Gaston de Bonnechose, qui a été évêque de Carcassonne de 1848 à 1855, et avec qui elle conservera toute sa vie des liens chaleureux.

Au temps de son épiscopat de Carcassonne, « quand il devait faire la visite des villages qui environnent Castelnaudary, Monseigneur de Bonnechose logeait à l'hôpital, afin de pouvoir jouir des saints entretiens de la servante de Dieu. Au prix d'une telle consolation, il comptait pour rien d'être logé dans une pauvre chambre après les fatigues apostoliques de la journée » (40). Après avoir quitté l'évêché de Carcassonne pour celui d'Évreux, puis après avoir été nommé archevêque de Rouen et élevé au cardinalat, Monseigneur de Bonnechose poursuivra avec Mère Élisabeth de Brugelles une correspondance régulière.

Ci-dessous, quelques extraits de lettres adressées par Monseigneur de Bonnechose à Mère Élisabeth de Brugelles :

« D'Évreux, le 3 février 1857, à ma chère Mère Supérieure (41)

Je me souviens toujours avec attendrissement des moments trop courts que j'ai passés avec vous dans l'asile des pauvres. J'y étais si bien ! Vous et vos filles, vous mettiez dans cette hospitalité tant de cœur, de dévouement et d'attentions délicates. Je vous prie de les en remercier encore pour moi. Je me rappelle surtout avec bonheur, mais en même temps avec tristesse, (car ce temps ne reviendra plus), ma visite de 1850 dans les paroisses de votre arrondissement, quand je revenais chaque soir souper et coucher à l'hôpital. Déjà sept ans se sont écoulés depuis ! Avec quelle rapidité nous sommes entraînés dans l'éternité ! » Signé « Henri, évêque d'Évreux et ci-devant de Carcassonne »

« De Rouen, le le 5 juillet 1860, à ma chère fille (42)

Vous pouvez être certaine que si, cette année, j'étais allé dans le Midi, j'aurais été vous voir à Castelnaudary. J'aurais trouvé une grande consolation à voir par moi-même, à l'usage des malades et de vos pauvres, ces belles salles que je vous ai vu commencer, et à célébrer le saint Sacrifice dans cette chapelle dont je n'ai vu que les fondements et les premières assises. Mais ce voyage dans le Midi doit être encore un peu différé ; j'espère toujours cependant qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard il aura lieu, et qu'il me sera donné de vous revoir encore sur cette terre ». Signé « Henri, archevêque de Rouen. » (p. 286-287)

« De Rouen,le 31 août 1861, à ma chère fille (43)

Ne pouvant encore cette année avoir la consolation de vous voir, je vous envoie ma photographie ». Signé « Henri, archevêque de Rouen. » 

p. 286

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Le cardinal Henri Marie Gaston de Bonnechose en 1864. Photographie : Pierre Louis Pierson (1822-1913). Source : Images d'art.

C'est Mère Élisabeth de Brugelles, d'après le Père Bouix, qui conçoit tous les plans des édifices. « L'église à construire était surtout l'objet de sa sollicitude. Comme demeure de Dieu, elle devait avoir un caractère de majesté ; de plus, elle devait être centrale ; toutes les différentes sections des habitants de l'hospice, les hommes, les femmes, les orphelins, les orphelines, toutes séparées, devaient y aboutir sans se rencontrer et y occuper des places séparées. Ce plan offrait de grandes difficultés » (44). Mère Élisabeth parvient à l'établir, avec l'aide de la Sœur Joséphine Crozat qui, chargée déjà de l'économat de la maison et de l'exploitation des terres de l'hospice, s'occupe en outre de l'achat des matériaux et du suivi des travaux de construction. Les travaux durent dix ans.

Notes consignées par les Sœurs dans le registre de leur maison de Castelnaudary :

« Le 2 juillet 1848, a été commencé, par les soins de notre digne Mère, le grand bâtiment qui prolonge le grand corridor d'entrée de seize mètres et qui comprend, à droite, deux vastes salles, l'une dédiée à saint Joseph, l'autre à la très sainte Vierge, sous la protection et secours desquels cette entreprise a été commencée et achevée sans qu'il soit arrivé le moindre accident. »(45)

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Ci-dessus : chapelle de l'hôpital de Castelnaudary aujourd'hui.

Autre note relevée dans le registre des Sœurs :

« Les travaux manuels remplissaient tous les moments que Mère Élisabeth pouvait avoir de libres. Dieu l'avait douée d'un goût exquis, d'une adresse merveilleuse. Presque tous les ornements, aubes et garnitures de la chapelle ont été faits par elle. Un an avant sa mort, elle brodait encore aux récréations. C'est également à son initiative que l'on doit les magnifiques tableaux qui font aujourd'hui le plus bel ornement de l'église de l'hôpital. » (46)

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Ci-dessus : autre vue de la chapelle de l'hôpital de Castelnaudary. Source : Ministère de la Culture. Plateforme Ouverte du Patrimoine.

Le 20 avril 1853, a été solennellement posée la première pierre de l'église de notre hôpital. C'est M. Baby, grand vicaire du diocèse de Carcassonne, qui, assisté de MM. Redon, aumônier de l'hôpital, et Gauzion, aumônier des Orphelines, a présidé cette cérémonie, à laquelle ont assisté : M. Barre, sous-préfet de cette ville, M. Roux, maire, tous les membres de l'administration, toutes les sœurs, les pauvres et grand nombre de personnes de toutes les classes de la société. » (47)

Sous cette pierre qui est au milieu de la porte d'entrée est une plaque de plomb sur laquelle a été gravée cette inscription : « Le 20 avril 1853, sous le règne de Napoléon III, M. Dugai, préfet de l'Aude, M. Barre, sous-préfet de Castelnaudary, M. Ferdinand Roux, maire, MM. Crispon aîné, Metgé, Foissac, Alric Théodore, Montpellier, administrateurs de l'hospice, a été posée la première pierre de l'église de l'hôpital de Castelnaudary, entreprise par la confiance que les sœurs ont que la divine Providence leur viendra en aide, comme elle a déjà fait pour la grande bâtisse construite par leurs soins, l'aide de Dieu, de la sainte Vierge et de saint Joseph, en qui elles ont une entière confiance. »

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Ci-dessus : Anonyme. Portrait de François Alexandre Roullet de La Bouillerie, évêque de Carcassonne de 1855 à 1873.

« Le 25 juillet 1856, jour de la fête de saint Jacques, patron de l'hôpital, Monseigneur de La Bouillerie, évêque de Carcassonne, est venu, assisté d'un de ses grands vicaires, faire la bénédiction de notre nouvelle église. Tous les prêtres de la ville et des environs étaient présents, messieurs les administrateurs, toutes les autorités civiles et militaires, tous les ouvriers de l'hôpital et un concours très nombreux des personnes de la ville. »

« Les autorités civiles l'honoraient de leur respect », commente le Père Bouix. « Pour son hôpital et pour l'église, elle eut bien des demandes à adresser au gouvernement. Il fallut correspondre avec le ministère à Paris, avec les préfets du département, avec les sous-préfets de la ville. Le conseil d'administration s'en référait à la Mère Elisabeth de Brugelles pour formuler les demandes faites au ministère, et c'était elle qui les rédigeait. Or, dans toutes les lettres qui venaient soit du ministère de l'intérieur, soit de la préfecture ou de la sous-préfecture, c'est dans les les plus respectueux que l'on parle à la Mère Élisabeth de Brugelles. Le texte de ces lettres, qui se conserve aux archives de l'hôpital, en est la preuve irrécusable. » (48)

6. Tous les travaux de l'hôpital étant terminés... 

« Tous les travaux de l'hôpital étant terminés, cette vénérable Mère Élisabeth de Brugelles va jouir d'une paix profonde au milieu de ses pauvres. Les années qui vont s'écouler seront les plus tranquilles de sa vie » (49). Mère Élisabeth de Brugelles a maintenant 72 ans.

Notes relevées dans le registre des Sœurs :

« Notre digne Mère assistait rarement aux opérations ; voir souffrir était quelque chose de trop cruel pour son excellent cœur ». [C'était une pharmacienne, une panseuse, une diététicienne, et une médiatrice des agonisants, point une chirurgienne.] « On s'empressait de la prévenir aussitôt que l'opération était faite, et elle se hâtait de se rendre auprès du pauvre souffrant. » (50)

« Tous les matins, après sa méditation, notre digne Mère allait faire la prière aux hommes, visitait tous les malades, s'informait comment ils avaient passé la nuit, de ce qu'ils désiraient prendre, allait le chercher elle-même à la cuisine ; et, malgré son grand âge, elle n'a pas cessé un jour de le faire. S'il nous arrivait de la rencontrer, nous tâchions de l'empêcher de descendre, car cela la fatiguait beaucoup. "Laissez-moi faire, répondait-elle, il vaut mieux que ce soit moi, on me servira mieux que si c'était vous !" Et elle remontait toute joyeuse, portant aux malades ce qu'elle savait leur être agréable. »

« Outre cela, elle ne manquait jamais d'aller deux fois par jour à la cuisine pour goûter l'ordinaire des pauvres, et tenait par-dessus tout à ce qu'ils fussent contents. Elle voulait que les premiers fruits du jardin fussent servis aux malades. » (51)

« Elle savait quels étaient les pauvres qui n'avaient pas d'argent ; elle en donnait à la sœur pour leur distribuer de temps en temps, disant qu'il était trop pénible pour eux de ne pas avoir quelques sous à leur disposition. » (52)

La charité de notre bonne Mère était tellement connue partout, qu'on lui écrivait de tout côté, soit pour des églises à construire, des communautés dans la détresse, ou bien pour des pauvres honteux à qui elle a rendu les plus grands services. Elle était de toutes les associations pieuses. [...]. Elle ne refusait aucune bonne œuvre à faire et disait : « J'aime mieux être trompée que de me tromper moi-même. » (53)

En 1858, Mère Élisabeth de Brugelles prodigue les meilleurs soins au Docteur Jean François Roussille, chirurgien en chef de l'hospice de Castelnaudary, alors gravement malade. Il s'agit là pour elle d'un ami de vingt ans déjà. Elle l'assistera encore dans sa fin, qui surviendra le 24 février 1868. (54)

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Ci-dessus : inscription gravée en 1868 sur la pierre tombale de Jean François Roussille au cimetière de Castelnaudary.

7. La fin de Mère Élisabeth de Brugelles

« Elle ne voulait pas de chambre particulière », dit le Père Bouix. « Depuis longtemps, malgré son grand âge, elle couchait au dortoir des sœurs, et, peu de temps avant sa mort, il fallut les plus pressantes sollicitations pour la décider à quitter le dortoir, qui est très froid, et à lui faire accepter d'aller dans une chambre. » (55)

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Ci-dessus : Charge de la brigade de dragons Bachelier contre la quatorzième brigade de cavalerie prussienne à Rezonville le 16 août 1870. Source : musée de Gravelotte.

En 1870, alors qu'elle semblait jouir d'une santé relativement bonne encore, le choc accusé par Mère Élisabeth de Brugelles à l'annonce du déclenchement de la guerre franco-prussienne (juillet 1870), de la prise de Rome et de la relégation du Pape Pie IX à l'intérieur du Vatican (septembre 1870), révèle la maladie cardiaque dont elle souffrait sans doute à bas bruit depuis quelque temps déjà. Elle est âgée alors de 86 ans.

Cent-cinquante miltaires blessés arrivent, de jour comme de nuit, à l'hôpital de Castelnaudary. Mère Élisabeth de Brugelles s'active encore auprès d'eux et veille, comme à son habitude, à ce qu'ils soient correctement nouris.

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Portrait de Monseigneur de Bonnechose. Source : Bibliothèques de Bordeaux.

Mais la fausse nouvelle de l'incendie de Rouen et du décès de Monseigneur de Bonnechose le 5 décembre 1870), vient abattre la résistance de Mère Élisabeth de Brugelles. Celle-ci doit s'aliter, et, dès lors, elle ne se relèvera plus. Sa fin va durer un peu moins de deux mois, période durant laquelle médecins, sœurs, parents et amis se succèdent à son chevet.

Mère Élisabeth de Brugelles gardait précieusement deux petits tableaux en miniature qui lui avaient été donnés par l'abbé Raymond de Tréville. « Quelques jours avant sa mort, cette digne Mère nous pria de les faire remettre à la famille, disant qu'ils venaient d'un saint. » (56)

Au Père Bouix, Mère Élisabeth de Brugelles offre en souvenir son couteau et son couvert, « me disant : "C'est pour t'indemniser de la première demande que je t'ai refusée" (je lui avais demandé sa photographie, qu'elle n'a jamais consenti à laisser faire). "Je désire que tu te serves de ce couvert à tous tes repas ; ainsi je serai sûre que tu ne m'oublieras point. Ce couvert a été pris chez mon père, quand je suis partie pour Nevers, et depuis je n'en ai pas eu d'autre". » (57)

Après avoir obtenu de ses médecins — disant que « c'était la dernière fois » — l'autorisation d'assister à la messe de minuit de Noël 1870, Mère Élisabeth de Brugelles reçoit l'extrême-onction le 18 janvier 1871, et elle meurt le 1er février 1871. Ce jour-là, le marin soufflait.

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1er février 1871. Décès de Madame.... AD11. Castelnaudary. Décès. 1871. Document 100NUM/5E76/242. Vue 17.

Note relevée dans le registre des Sœurs :

« Elle n'avait jamais voulu laisser tirer son portrait de son vivant ; tout le monde tenant à avoir sa photographie, on la fit tirer sur son lit de mort ; pour réussir à la tirer, le jour de la chambre n'étant point favorable, on dut la mettre sur un autre lit... » (58)

« Le cimetière Saint Jacques où elle repose se trouvant en face de l'hôpital et n'en étant séparé que par la voie publique », il semble, dit le Père Bouix en 1875, « qu'elle n'a pas quitté la maison. De sa tombe, elle la protège encore et la bénit » (59). Elle rejoint en ce lieu Jean François Roussille, né le 13 pluviôse an IX (2 février 1801) à Castelnaudary, chirurgien en chef de l'hôpital, mort le 24 février 1868. À son tour, Antoine Bernard Metgé, né le 28 vendémiaire an V (19 octobre 1796) à Castelnaudary, administrateur de l'hôpital, les rejoindra en ce même lieu le 17 septembre 1884.

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Inscription gravée en lettres d'or sur la pierre tombale de Mère Élisabeth de Brugelles.

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Ci-dessus : l'hôpital de Castelnaudary dans les années 1900.

De façon toute objective, le docteur Louis Galtier, de l'hôpital de Castelnaudary, conclut ainsi concernant l'histoire de la Mère Élisabeth de Brugelles :

« Depuis Monseigneur de Langle, le fondateur de l'hospice, personne n'a autant fait pour cet établissement que sa dernière supérieure ; elle en a triplé l'importance. La Providence avait placé son patrimoine pour cet établissement, vrai patrimoine des pauvres, à l'ombre même de l'hospice, pour que ce dernier pût s'étendre et s'agrandir sans que rien gênât les intentions de la directrice, toujours ambitieuse. » [60]

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Ci-dessus : l'hôpital de Castelnaudary aujourd'hui.

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1. Mgr Crosnier. Les Congrégations religieuses dans le diocèse de Nevers, p. 324. Chez Michot, Libraire-Éditeur. Nevers. 1881.

2. 11 aout 1778. Mariage de Jean Baptiste de Brugelles et de Jeanne de Solier. AD11. Castelnaudary. Baptêmes, mariages. 1775-1779. Document 100NUM/AC76/GG70. Vue 152.

3. 15 septembre 1711. Baptême de Marie Anne de Faure. AD11. Lasbordes. 1680-1765. Document 100NUM/5E192/1. Vue 68 ; 14 septembre 1734. Mariage de Pierre de Brugelles et de Marie Anne de Faure. AD11. Lasbordes. 1725-1752. Document 100NUM/AC192/1E1. Vue 73.

4. 5 février 1709. Mariage de Pierre Faure et d'Angélique de Gouzens de Fontaines. AD11. Lasbordes. 1680-1765. Document 100NUM/5E192/1. Vue 60.

5. Raymonde de Solier épouse circa 1579 Géraud Fabre, fils d'Antoine Fabre, frère lui même de Pierre Jean Fabre (ou de Fabry, Fabri). Cf. 7 mai 1620. Baptême de Raymond Fabre, fils de Géraud Fabre et de Raymonde de Soulier. AD11. Castelnaudary. Baptêmes. 1617-1620. Document 100NUM/AC76/GG8. Vue 29.

6. Cf. Wikipedia : Pierre Jean Fabre. Cf. aussi Colonel Delort. Notice sur l'Alchimiste Christianus, ouvrage imprimé à Toulouse en 1632 et sur son auteur, Pierre Jean Fabre, de Castelnaudary. In Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France. Nouvelle série. Nº 37, pp. 210-215. Édouard Privat, Libraire-Éditeur. Toulouse.1907 ; Henry Ricalens. « Pierre Jean Fabre, médecin et alchimiste de Castelnaudary (1588-1658) et son traité de la peste selon la méthode des médecins spagyristes ». In Bulletin de la société d'études scientifiques de l'Aude. Vol. CIII, p. 113-120. 2003.

7. Alchymista christianus.

8. P. Marcel Bouix. Une héroïne de la charité au XIXe siècle. Élisabeth de Brugelles, perle du Midi de la France. Imprimerie Gauthier-Villars. Paris. 1875. Rédigé dans le style de l'hagiographie et rendu irritant par la mièvrerie de son vocabulaire, cet ouvrage reste toutefois, à ce jour,le seul qui ait été consacré à Catherine Clotilde Jeanne Marie de Brugelles, en religion Sœur Élisabeth.

9. D'abord gris, assorti d'une coiffe noire, ce costume faisait qu'on parlait des « Sœurs grises ». Les Sœurs de Nevers iront ensuite vêtues de noir de pied en cap.

10. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 10.

11. Ibidem, p. 14.

12. 28 mars 1807. Décès de Jean Baptiste de Brugelles. AD11. Castelnaudary. Actes de décès. 1807. Document 100NUM/5E76/110. Vue 29.

13. 15 juillet 1807. Décès de Marguerite Jacquette de Brugelles. AD11. Castelnaudary. Décès. 1807. Document 100NUM/5E76/110. Vue 65.

14. Abbé Manseau. Les Prêtres et Religieux déportés sur les côtes et dans les îles de la Charente Inférieure. Tome II, p. 418. Desclée de Brouwer et Cie. Bruges. 1886.

15. 7 octobre 1744. Baptème de Claude de Brugelles. AD11. Castelnaudary. 1742-1746. Document 100NUM/AC76/GG59. Vue 121 ; 26 juin 1809. Décès de Claude de Brugelles. AD11. Villepinte. 1809. Document 100NUM/5E434/14. Vue 62.

16. Cf. Wikipedia : « Angèle Merici, née le 21 mars 1474 à Desenzano, morte le 27 janvier 1540 à Brescia, est une religieuse lombarde, fondatrice de la Compagnie de Sainte Ursule, la première congrégation religieuse féminine entièrement dédiée à l'éducation des jeunes filles. Elle est canonisée en 1807 par le pape Pie VII. »

17. Élisabeth de Hongrie (1207-1231), souveraine de Thuringe, devenue membre du Tiers-Ordre franciscain, reconnue sainte par l'Église catholique ; Élisabeth d’Aragon (1271-1336), petite-nièce d'Élisabeth de Hongrie ; reine du Portugal, épouse du roi Denis Ier, reconnue sainte à son tour.

18. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 70.

19. L'ancien couvent des Catherinettes a été détruit en 1865 et remplacé par un nouveau bâtiment, conçu par les architectes Adolphe Thiac, puis Louis Labbé. Cf. Projet-Republic. La construction de l'Institution des Sourdes-Muettes.

20. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 30.

21. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 85.

22. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 88.

23. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 95.

24. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 101.

25. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 105.

26. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 109.

27. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 109-110.

28. Cf. « Notice sur M. l'Abbé de Chièze ». In L'Ami de la religion : journal ecclésiastique, politique et littéraire Volume 52, pp. 158-160. Chez Adr. Le Clere et Cie. 1827.

29. Jean Escande, in Le Choléra à Escoussens 1849-1854. Château d'Escoussens Éditions. 2018.

30. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 213.

31. Nombre cité dans « Le calvaire de Laurabuc ». In Couleur Lauragais. Nº 122. 2010.

32. Née le 21 janvier 1764 à Cajarc (Lot), Françoise Agnès Pelras, en religion Sœur Émilienne Pelras, admise le 17 juin 1784 à la profession, envoyée d'abord à la Miséricorde du Mas-d'Azil, dans le comté de Foix. Elley est restée jusqu'à la Révolution. Nées comme elle à Cajarc, ses deux sœurs sont entrées en religion elles aussi : Thérèse Pelras, dans la même congrégation de Nevers ; Marie Annette Pelras, en religion Sœur Marie Henriette de la Providence, au Carmel de Compiègne. Guillotinée pour « fanatisme » le 17 juillet 1794, Sœur Marie Henriette de la Providence a été béatifiée le 27 mai 1906 par le pape Pie X.

33. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 130.

34. P. Marcel Bouix. Op. cité, p. 110.

35. Augustin Joseph Crosnier (1804-1881).Les congrégations religieuses dans le diocèse de Nevers. Vol. II : Congrégations de femmes, p. 390-391. [Terminé par l'abbé Boutillier]. Michot Éditeur. Nevers. 1877-1881.

36. Antoinette Marrouch est un personnage ambigu. Emprisonnée en 1793 avec Soeur Sophie Marty et Soeur Pélagie Jalinque, elle demande comme ses consœurs d'être élargie, disant qu'elle est dans l'intention de prêter le serment exigé par la loi. Toutes trois sortent alors de prison et prêtent le serment. Quelque temps plus tard, elles se rétractent et vont se constituer prisonnières. Cf. Augustin Joseph Crosnier (1804-1881).Les congrégations religieuses dans le diocèse de Nevers. Vol. II : Congrégations de femmes, p. 212. [Terminé par l'abbé Boutillier]. Michot Éditeur. Nevers. 1877-1881.

37. Le Journal des bons exemples : et des oeuvres utiles, p. 613. Girard et Josserand, Imprimeurs-Libraires. Lyon. 1858. Voir également : L'Ami de la religion : journal ecclésiastique, politique et littéraire. Volume 179, p. 350. De Soye et Bouchet, Imprimeurs. Paris. 1868.

38. Cf. Différend entre l'évêque de Nevers et l'abbé Groult, vicaire général de Nevers, au sujet de la discipline observée dans le monastère des sœurs de Nevers (1842) ; Libelle dirigé contre le prélat : Réflexions sur le départ de Nevers de la sœur Dorothée. Nevers. Sans date. Bibliothèque de Nevers. N M 1040/11 ; rapport du préfet en date du 11 janvier 1842.

39. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 168.

40. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 241.

40. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 241.

41. Lettre de Monseigneur de Bonnechose à Mère Élisabeth de Brugelles. Citée par le Père Bouix, in op. cité, p. 284.

42. Lettre de Monseigneur de Bonnechose à Mère Élisabeth de Brugelles. Citée par le Père Bouix, in op. cité, pp. 285-286.

43. Lettre de Monseigneur de Bonnechose à Mère Élisabeth de Brugelles. Citée par le Père Bouix, in op. cité, pp. 286.

44. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 169.

45. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 174.

46. P. Marcel Bouix. Op. cit., pp. 196-197.

47. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 175.

48. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 243.

49. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 183.

50. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 185.

51. P. Marcel Bouix. Op. cit., pp. 183-184.

52. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 184.

53. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 187.

54. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 191.

55. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 210.

56. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 300.

57. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 302.

58. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 316.

59. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 198.

60. P. Marcel Bouix. Op. cit., p. 329.

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