Christine Belcikowski

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An III-An XIII. Restitutions des bibliothèques saisies chez les condamnés et les émigrés de la Révolution française

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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À la BnF, le tome XII des Archives des Dépôts littéraires comprend une collection de pièces relatives aux restitutions des bibliothèques saisies chez les condamnés et les émigrés de la Révolution française. Le volume ne fait l'objet d'aucune pagination.

Ces « Dépôts littéraires et de sciences et arts » se trouvent situés à Paris initialement sur quatre sites : rue Villedo (1) dans le Ier arrondissement ; rue de Thorigny dans le Marais, IIIe arrondissement (2) ; rue des Cordeliers (3) dans le VIe arrondissement ; rue de la Mare (4) dans le XXe arrondissement. Il semble que la plupart des livres et des bibliothèques saisis aient été rapatriés rue des Cordeliers par la suite.

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Eugène Atget. Entrée de l'ancien couvent des Cordeliers, rue de l'École-de-Médecine, en 1899.

Les restitutions se font, ou ne se font pas, après la chute de Robespierre, en vertu de l'arrêté du 23 prairial an III (11 juin 1795) du Comité d'Instruction publique.

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17 messidor an III (5 juillet 1795. Lettre adressée au citoyen Barrois, conservateur du dépôt littéraire des Cordeliers. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Ces restitutions requièrent des anciens propriétaires des livres ou des bibliothèques confisqués, qu'ils puissent faire la preuve d'une telle propriété.

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23 prairial an III (11 juin 1795). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le processus de restitution s'annonce simple quand les livres se trouvent marqués au nom du requérant ou assortis d'un ex-libris ; il se complique et le plus souvent n'aboutit pas quand lesdites marques de propriété font défaut. Il arrive aussi que les livres ou bibliothèques réclamés demeurent introuvables dans les dépôts, soit qu'ils aient été tout bonnement perdus, soit qu'ils aient intéressé quelque membre du personnel politique qui avait alors le bras long.

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13 brumaire an IV (4 novembre 1795). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

I. Quelques restitutions qui aboutissent

Les restitutions s'opèrent, semble-t-il, sans trop de problèmes de l'an IV à l'an VI. Quelques exemples...

Le 4 thermidor an III, la citoyenne Bouthillier [Élisabeth Marie Marchal de Saincy] obtient la restitution des livres de la bibliothèque de « l'émigré Bouthillier » [Charles Léon de Bouthillier-Chavigny] (1743-1818), son mari, maréchal de camp parti servir à l'armée de Condé. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le 13 brumaire an IV (4 novembre 1795), le citoyen Gayot obtient au dépôt des Cordeliers la restitution des 5 volumes de l'Encyclopédie qu'il a prêtés à Gilles Dominique Jean Marie de Boisgelin de Kerdu, commandant du régiment de Béarn, enfermé en 1794 au palais du Luxembourg, guillotiné le 15 messidor an II (3 juillet 1794). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le 25 messidor an IV (13 juillet 1796), le citoyen [Pierre François Claude Symphorien] Gigot [de] Garville obtient au dépôt des Cordeliers également la restitution des livres de son frère, François Symphorien Gigot [de] Boisbernier, ancien vicaire général de Sens, collaborateur du cardinal de Loménie de Brienne, incarcéré à la Force, puis à Saint-Lazare, guillotiné le 28 juillet 1794. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le 13 messidor an V (01 juillet 1797), la citoyenne Lalive [Angélique Louise Joséphine Lalive de July] (1763-1831), « femme de l'émigré Vintimille » [Jean Baptiste Joseph Hubert de Vintimille (1740-1817), vice-amiral, commandant de Saint Jean de Jerusalem, chevalier de Saint Lazare et de Notre Dame du Mont Carmel, fils de Gaspard François Joseph de Vintimille, seigneur de Vidauban et de Figanières] se trouve « remise en possession de la bibliothèque encore existante de son mari, attendu que tout le mobilier dépendant de la communauté a été vendu, sans qu'elle ait profité de la loi du 13 ventôse an III ».

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Jean Baptiste Duvergier. Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlemens.... Tome VIII, p. 34. chez A. Guyot et Scribe, Libraires-Éditeurs. Paris. 1835.

« Art. 1. Les linges, hardes, bijoux, meubles et effets appartenant aux époux survivants ou aux enfants des condamnés, ou à leur usage journalier, leur seront remis sur un simple état, sans délai et sans frais.
2. Tous séquestres ou scellés mis sur les biens-meubles ou immeubles appartenant par la loi, la coutume ou les statuts, par contrat ou à tous autres titres, aux époux survivants ou aux enfants des condamnés, seront levés sans délai, afin que les propriétaires en jouissent librement, à moins que lesdits scellés ou séquestres aient été mis pour cause personnelle auxdits propriétaires.
3. S'il a été vendu quelques-uns desdits biens ou effets mentionnés aux articles précédens, le prix en sera remboursé aux propriétaires sur le pied et aux conditions des Ventes.
4. Etc. »

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13 messidor an V (01 juillet 1797). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Avec l'approbation du ministre des Finances, le ministre de l'Intérieur autorise le conservateur du dépôt littéraire des Cordeliers « à restituer à ladite citoyenne Lalive, en présence des commissaire Dusserd et Manoury, les livres provenant de Vintimille, avec un tableau et cinquante-cinq gravures enlevés de son domicile et transférés aux Cordeliers ».

Le 6 vendémiaire an VI (27 septembre 1797), la citoyenne veuve Basire [Jeanne Petit] obtient, au dépôt des Cordeliers encore, la restitution des livres de son époux, Claude Basire, conventionnel régicide, compromis dans l'affaire de la Compagnie des Indes, guillotiné le 15 avril 1794. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

II. Difficultés, désordres, échanges et accommodements divers dans le processus de restitution

À partir de l'an V (1796-1797), i.e. sous le Directoire, vu le temps qui s'est écoulé depuis les saisies, difficultés et désordre gagnent dans le processus de restitution.

Le 2 thermidor an V, le citoyen Boutin [Charles Robert Boutin de La Coulommière] se présente au citoyen Dambreville, conservateur du dépôt de la rue de la Mare, muni de l'autorisation de restitution des livres de Simon Charles Boutin de la Source, son frère, ancien trésorier général des dépenses de la Marine et des colonies, prévenu d'émigration, d'intelligences avec les ennemis de l'État, guillotiné le 4 thermidor an 2 (22 juillet 1794). « Simon Charles Boutin possédait un cabinet de curiosités naturelles et aimait les arts. Il fut l'un des administrateurs de l'Ecole Royale de dessin fondée par le Roi en 1767 » (5).

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Portrait de Simon Charles Boutin (1719-1794).

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2 thermidor an V. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Dans sa demande de restitution, Charles Robert Boutin, son frère, bénéficie finalement de la situation suivante : « Par l'événement du transport du dépôt de la rue de la Mare à à celui de la rue des Cordeliers, ces livres se trouvaient comme à l'abandon dans la maison Montmorency, où ils étaient restés par autorisation. Ledit citoyen [Dambreville], muni d'ailleurs d'une autorisation en restitution, a consenti qu'on les transportât chez moi pour qu'ils y restent en dépôt jusqu'à ce que le recollement en soit fait par les préposés et lui en aient donné décharge ». Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

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Ca 5 pluviôse an VII (24 janvier 1799). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

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Charles Joseph Mathieu Lambrechts (Saint-Trond dans la principauté de Liège, 20 novembre 1753 - 3 août 1825, Paris).

Le 5 pluviôse an VII (24 janvier 1799), peu après que Charles Lambrechts, alors ministre de la Justice, l'a informé de sa visite prochaine, assortie de l'ordre qu'on lui fournisse, en échange de la remise des ouvrages listés ci-dessus, les 17 livraisons qui manquent à son Encyclopédie, un conservateur dont la signature fait défaut et dont l'écriture fébrile trahit la vive inquiétude, signale au citoyen Ministre qu'il craint de ne pouvoir retrouver dans son fonds les 17 livraisons demandées. Il se trouve, dit-il, dans le plus grand embarras concernant la gestion du dépôt dont on l'a nommé responsable.

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Le 5 pluviôse an VII (24 janvier 1799). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Observant dans une note marginale que son dépôt a en outre été « inondé », le même conservateur ajoute que « l'exploitation des bibliothèques que ce dépôt renferme, a été si animée, si précipitée, surtout dans le courant de l'année dernière [an VI], où étant resté presque seul, il n'a pas été en mon pouvoir d'en régulariser le mouvement ; qu'en vérité, l'effet le plus sensible a été de bouleverser le lieu et de confondre les bibliothèques que j'avais toujours [pour] devoir de tenir séparées, de sorte que pour la plupart il n y a pas moyen de les distinguer à présent les unes des autres. »

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Wikipedia : « Du 29 prairial an VI (17 juin 1798) au 4 messidor an VII (22 juin 1799), Nicolas François de Neufchâteau fut ministre de l'Intérieur pour la seconde fois. Pendant son passage aux affaires, il se signala comme un véritable administrateur. Accomplissant une tâche remarquable dans tous les domaines, il contribua à la fondation des archives et des bibliothèques départementales, du Dépôt général des cartes, institua les concours des collèges et des lycées, chercha à protéger efficacement l'industrie française en organisant l'Exposition de ses produits, organisa les galeries du Louvre, et donna une grande solennité à la réception des objets d'art et des tableaux envoyés d'Italie en France par le général Bonaparte. Il inaugura également le Musée du Louvre. » (5)

Le 10 ventôse an VII (28 février 1799), afin de lever les difficultés que les conservateurs des dépôts littéraires rencontrent dans l'exécution des autorisations de restitution, François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur, arrête la décision suivante :

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10 ventôse an VII. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le 14 nivôse an X (04 janvier 1802), suite à la réclamation du citoyen Augeard, ex-fermier général, rayé définitivement de la liste des émigrés, le ministre de l'Intérieur invite le citoyen d'Aigrefeuille à « chercher dans les dépôts les livres reconnus appartenir au citoyen susmentionné et à lui envoyer la note de ceux qu'il aura trouvés ». Réponse du 21 nivôse an X (11 janvier 1802) :

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21 nivôse an X (11 janvier 1802). « ... j'ai fait chercher dans les dépôts les livres réclamés par le citoyen Augeard, ex-fermier général. Il ne s'en est trouvé aucun qui porte des signes de propriété, quoi qu'il résulte de l'examen des registres que la bibliothèque de ce citoyen y ait été transportée en l'an III. J'ai l'honneur de vous envoyer son catalogue ». Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

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Ci-dessus, de gauche à droite : portrait de la comtesse d'Albany en 1793 par François Xavier Fabre ; portrait de Vittorio Alfieri en 1797 par le même François avier Fabre. Wikipedia : « Mariée le 24 mars 1772 au prince Charles Édouard Stuart, comte d'Albany, petit-fils du roi Jacques II de Grande-Bretagne, Louise Maximilienne Caroline Emmanuelle de Stolberg-Gedern (Mons, 1752-1824, Florence), comtesse d'Albany, quitta son époux en 1780, après huit années de vie commune. Elle vécut ensuite avec le comteVittorio Amedeo Alfieri (Asti, 1749 - 1803, Florence) à qui sa beauté et son esprit avaient inspiré la plus vive passion, et qu'elle épousa, dit-on, secrètement après la mort du comte d'Albany survenue en 1788. Alfieri étant mort en 1803, la comtesse se retira à Florence, où elle se lia avec le peintre François Xavier Fabre. Elle mourut dans cette ville en 1824. »

Le 28 floréal an XI (18 mai 1803), le ministre de l'Intérieur informe le citoyen Daigrefeuille, administrateur des dépôts littéraires, de ce que « la comtesse d'Albany et le poète Alfieri sollicitent la restitution des livres et manuscrits qui composaient leur bibliothèque. Ces livres ont été enlevés de l'hôtel de Thélusson (6) où habitaient les requérants et ont été transportés avec le catalogue au dépôt des Cordeliers vers la fin de l'année 1792. Comme il y aurait de l'avantage à en effectuer la restitution, je vous prie d'en faire la recherche la plus exacte possible ».

Réponse en date du 7 prairial an XI : « Je me suis convaincu par moi-même qu'il n'existait dans les dépôts restants aucun livre ni manuscrit présentant des signes de propriété des réclamants, mais même aucun de ceux mentionnés dans le catalogue de leur bibliothèque. L'examen des registres et des papiers qui sont au dépôt m'a appris que... »

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7 prairial an XI. Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

« ... peu de temps après le transport qui en avait été fait de l'hôtel de Thélusson aux Cordeliers en 1792, les livres et manuscrits dont il s'agit avaient été distribués dans différents établissements publics, soit de la capitale, soit des départements. » 

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8 pluviôse an IX (28 janvier 1801) et 13 ventôse an IX (4 mars 1801). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

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Anicet Charles Gabriel Lemonnier (1743–1824). Portrait de Jean Antoine Chaptal (1756-1832), comte de Chanteloup, chimiste, médecin, homme politique.

Le 8 pluviôse an IX (28 janvier 1801), Jean Antoine Chaptal, alors ministre de l'Intérieur, signale au citoyen Dambreville, conservateur du dépôt des Cordeliers, que « les mineurs Virieu redemandent les livres de la bibliothèque de leur père, qui ont pu être transportés dans les dépôts de Paris ». Il lui demande de « faire chercher ces livres, d'en dresser le catalogue et de lui adresser ledit catalogue, afin que, s'il y a lieu, il puisse l'autoriser à les mettre à la disposition des pétitionnaires ». Le 13 ventôse an IX (4 mars 1801), le citoyen Dambreville dicte à son secrétaire le résultat de sa recherche : « Répondre négativement ». Les livres recherchés n'ont donc pas, ou n'auraient pas à ce jour été retrouvés.

Le 21 vendémaire an XIII (13 octobre 1804), Charles Sapey (de l'Isère), membre du corps législatif, adresse à M. d'Aigrefeuille, toujours contrôleur des dépôts littéraires, la lettre suivante :

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21 vendémaire an XIII (13 octobre 1804). « Madame de Virieu [Élisabeth de Digeon de Monteton] demande qu'on lui rende sa bibliothèque, estimée par les experts nommés à cet effet 50 mille fr. ; ou qu'on lui donne des indemnités... » Le Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

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Portrait de François Henri de Virieu (1754-1793). On disait l'homme « doté d'une grande vivacité d'esprit et d'une instruction peu commune ». Colonel en premier du régiment du Limousin en 1786, il est élu député de la province du Dauphiné aux États généraux de 1789, et il se montre alors favorable aux idées de la Révolution. Brièvement président de l'Assemblée constituante en 1790, il entretient ensuite des relations avec les Tuileries, et il se rend bientôt à Coblence pour communiquer avec les émigrés et les princes. En 1792, il accompagne Madame [Marie Thérèse de Savoie, épouse de Charles Philippe de Charles Philippe de France, comte d'Artois, futur Charles X] à Turin, puis gagne Lyon. À Lyon, il prend une part active à la journée du 29 mai 1793, qui substitue une municipalité royaliste à la municipalité républicaine, et il cherche à lier l'insurrection lyonnaise aux mouvements fédéralistes du Midi. En août 1793, la Convention charge l'armée des Alpes d'assiéger la ville. Celle-ci tente de résister. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1793, la trahison et la famine ayant rendu la lutte impossible, François Henri de Virieu veut sortir de Lyon ; mais sa troupe assaillie par des forces supérieures est décimée, et lui-même tué, dans des conditions qu'on ne sait pas. Son corps n'a pas été retrouvé.

Né le 7 juin 1775 au Grand-Lemps, Isère, Jean Baptiste Charles Sapey, alors député de l'Isère, est en quelque sorte un « pays » des « mineurs Virieu » et du défunt époux de Madame de Virieu, François Henri, comte de Virieu, seigneur de Pupetières, Châbons, Montrevel, la Blache, Enclenoud, etc., né à Grenoble, Isère, le 31 août 1754.

En réaction à la lettre de Charles Sapey, M. d'Aigrefeuille diligente une enquête auprès de ses services. Il obtient du conservateur des Cordeliers la réponse suivante, non datée, dans laquelle on voit que la bibliothèque de M. de Virieu a connu de nombreuses tribulations :

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. Le 21 vendémaire an XIII (13 octobre 1804). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

Le 24 ventôse an XIII (15 mars 1805), soit cinq mois après la requête de Charles Sapey, le conservateur des Cordeliers adresse à M. d'Aigrefeuille ce bilan de recherche que l'on peut considérer comme définitif :

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24 ventôse an XIII (15 mars 1805). Archives des Dépôts littéraires. Tome XII.

« Je n'ai point entendu parler, Monsieur, de la bibliothèque réclamée par Mme de Virieu, non plus que d'aucune demande de restitution de sa part (!). Je désire de vous satisfaire en vous donnant à cet égard tous les renseignements que je pouvais me procurer. J'ai terminé à chercher dans les registres du dépôt qui m'est confié. Je suis convaincu que cette bibliothèque y avait été transportée du dépôt de la rue Thorigny, mais qu'il n'en existait plus aucun livre dans celui des Cordeliers et qu'ils avaient été distribués dans divers établissements publics.
J'aurais désiré de pouvoir vous fournir des renseignements satisfaisants... »

On ne sait pas si Madame de Virieu a touché des indemnités en compensation de la bibiothèque perdue. Son cas constitue le dernier de ceux qu'on trouve consignés dans le tome XII des Archives des Dépôts littéraires, et il ne fait l'objet d'aucune archive supplémentaire.

Conclusion

La saisie des livres et des bibliothèques des émigrés ou des condamnés a dû susciter bien des convoitises. On entrevoit lesdites convoitises ou on les devine dans les documents reproduit ci-dessus.

La plupart des livres ont dans les années 1790 une valeur bien supérieure à celle d'aujourd'hui. Rendus chers par leur production artisanale, ils le sont aussi par le caractère luxueux des reliures, du papier, et des ornements qu'on applique à ces derniers. Restés jusqu'à la Révolution apanage des priviligiés et renfermés dans la privacy des châteaux, ils s'entassent à partir de 1792 dans la poussière des dépôts. Rien d'étonnant à ce que, les voyant à portée de main, les mieux placés pour le faire s'en soient servis pour garnir leur propre bibliothèque, ou, pourquoi pas ? pour en faire des papillotes. La République une et indivisible a toutefois eu la générosité d'en redistribuer une partie « dans différents établissements publics, soit de la capitale, soit des départements. »

Les héritiers des émigrés ou des condamnés, pendant ce temps, remuent ciel et terre dans l'espoir de retrouver leurs livres parce que, ruinés par les saisies révolutionnaires, laissés seuls par la mort de leur père ou de leurs deux parents, ou abandonnés par leur père ou leur mari émigré, ils se trouvent voués à la misère. Ils comptent donc sur la valeur marchande de ces livres pour survivre.

Le cas de Madame de Virieu est particulièrement intéressant à cet égard. Dans son malheur, ella a eu moins de chance que la citoyenne Lalive, « femme de l'émigré Vintimille », qui, en vertu de la loi du 13 ventôse an III, récupère les livres de son époux le 13 messidor an V (01 juillet 1797). Le 24 ventôse an XIII (15 mars 1805), Madame de Virieu et ses enfants n'ont toujours pas bénéficié de ladite loi. Plus de châteaux, plus de meubles, plus de livres. La mouise est la même pour tout le monde. De quoi peuvent-ils vivre ?

En 1863, dans ses Confidences, Alphonse de Lamartine, élevé au colège de Lyon, puis de Belley (Ain), consacre une belle page aux épreuves de la famille de Virieu.

« Lyon s’insurgeait contre la tyrannie. Il [François Henri de Virieu] vit dans cette insurrection toute municipale quelque chance d’entraîner cette ville et le Midi dans un mouvement involontaire de royalisme et de restauration monarchique. Il y accourut. On lui donna le commandement de la cavalerie lyonnaise pendant le siège de cette ville par l’armée républicaine. Dans la nuit qui précéda la reddition de la place, il se mit à la tête de la cavalerie et tenta de se faire jour à travers les troupes de la Convention. Il y réussit ; mais, en sauvant une partie de ses compagnons de fuite, il fut tué lui-même à quelques lieues de Lyon. On ne put retrouver son corps. Il n’a reparu de lui que son nom, qui est resté gravé dans nos annales parmi les fondateurs de notre révolution.

Après sa mort, sa veuve [Madame de Virieu], restée dans les murs de Lyon avec son fils, n’échappa que par la fuite à l’échafaud. Vêtue en mendiante, elle erra dans les montagnes du Dauphiné. Elle y confia son enfant à une paysanne dévouée et fidèle, qui éleva le fils du proscrit parmi les siens. Madame de Virieu passa la frontière et vécut du travail de ses mains en Allemagne [elle était alors ravaudeuse ou couturière], espérant toujours le retour de son mari, dont la mort ne lui était pas connue.

C’était une femme d’un caractère héroïque et que son extrême piété tournait au mysticisme religieux le plus tendre et le plus exalté. Son amour pour la mémoire de son mari allait jusqu’à la vision extatique. Sa longue vie depuis le jour où elle le perdit jusqu’à sa mort n’a été qu’une larme, une espérance et une invocation.

Rentrée en France, ayant retrouvé son fils et ses filles, recueillant çà et là quelques débris de sa fortune considérable, elle s’était enfermée dans une terre [Le Grand-Lemps] du Dauphiné ; elle y menait une vie toute monastique, vivifiée seulement par ses bonnes œuvres et par sa tendresse pour ses enfants. » (7)

Élisabeth de Digeon de Monteton, née le 4 mars 1760 à Bordeaux, veuve de François Henri de Virieu, est morte à l'âge de soixante-seize ans, le 19 janvier 1837, au Grand-Lemps, Isère.

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1. La rue des Cordeliers est devenue par la suite la rue de l'École-de-Médecine ». Charles Lefeuve (1818-1882). Les anciennes maisons de Paris. Histoire de Paris rue par rue, maison par maison. Tome 3, pp. 257-260. C. Reinwald. Paris. 1875.

2. Rue de Thorigny, le dépôt littéraire a probablement été installé dans l'hôtel Salé. Propriété de monseigneur Leclerc de Juigné, archevêque de Paris, puis membre de l’Assemblée constituante, l'hôtel Juigné a été pillé et réquisitionné lors de la Révolution. Vendu en 1797, il est ensuite loué à l’École centrale des arts et manufactures.

3. « La rue Villedo s'est perdue de réputation à voisiner avec les galeries de Bois, d'où tous les soirs les robes les plus courtes et les plus décolletées lui revenaient, suivies de près par des bottes, ou bien par des souliers à boucles ». Charles Lefeuve. Les anciennes maisons de Paris. Histoire de Paris rue par rue, maison par maison. Tome 5, p. 192. C. Reinwald. Paris. 1875.

4. Anciennement dénommée rue des Nonnains, la rue de la Mare s'est appelée aussi chemin de Ménilmontant.

5. « Généalogie de la famille Boutin ». In Héraldique et Généalogie, p. 44. Cf. également Philippe Cachau. Le fabuleux ensemble de M. Boutin, rue de Richelieu (1738-1740).

6. Wikipedia : « En février-mars 1823, le tailleur et promoteur immobilier Paul François Berchut se porte acquéreur aux enchères de l'hôtel de Thélusson, des terrains donnant sur la rue de Provence et la rue Chantereine, des arbres à abattre et de la bibliothèque formant corps avec les murs de l'hôtel. L'hôtel est détruit en 1826 quand la rue Laffitte se trouve prolongée jusqu'à la rue de la Victoire. »

7. Alphonse de Lamartine. Les Confidences. Livre XI. In Œuvres complètes. Tome 29. Chez l’auteur. 1863.

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